II. — ARTILLERIE
H apport sur les expériences comparatives du canon prussien et du canon autrichien.
Je joins au présent envoi un Rapport allemand du plus grand intérêt sur les expériences comparatives faites à. Berlin l’an dernier avec le canon de campagne autrichien et le canon de campagne prussien. On s’est servi dans ces expériences, faites d’ailleurs consciencieusement, de pièces prises aux Autrichiens dans la dernière guerre. Je me dispense de donner un résumé de ce Rapport, car il importe trop qu’il soit traduit. On restera convaincu de la grande su-
périorité du canon de campagne prussien sur le canon autrichien, supériorité qui existe malheureusement aussi à l’égard du nôtre. Il m’a été impossible de me procurer les dix-neuf tableaux, annexés au Rapport allemand, mais on peut heureusement s'en passer. Les mesures y sont données en pieds de Prusse.
Bronze et acier.
Faut-il continuer à construire en acier fondu les pièces de campagne de h et de G ou convient-il de revenir à l’emploi du bronze? Cette question divise plus que jamais les officiers d’artillerie prussiens, et dans les derniers jours de janvier le général commandant supérieur de l’artillerie a convoqué presque tous les officiers de cette arme présents à Berlin pour entendre le compte rendu d’un capitaine, revenu d’Essen, qui avait eu mission d’étudier pendant plusieurs mois la fabrication de l’acier dans la grande usine de M. Krupp.
J’ai fait connaître dans un de mes Rapports de la fin de 18G6 par quelle [raison cette importante question de l’emploi de l’acier ou du bronze avait produit en Prusse, après la campagne d’Autriche, une agitation extraordinaire. J’ai dit comment il m’avait été permis d’examiner les 11 pièces en acier qui ont éclaté, dont 6 avant la guerre, dans des
épreuves à charge forcée, et 5 pendant la guerre même. Toutes ont éclaté à la culasse, sauf une, dont un large morceau s’est détaché en avant des tourillons au combat de Skalitz. Quant k ce dernier cas, des officiers supposent que la pièce avait été frappée précédemment par un projectile ennemi, ce qu’il est difficile de juger à simple vue. Quoi qu’il en soit, les cinq accidents survenus pendant la guerre ont vivement ému le personnel de l’artillerie, et, dès la fin de 1866, le prince Charles, chef de l'artillerie, réunit à diverses reprises les principaux généraux de l’arme pour étudier la question. Les discussions furent des plus vives. Les partisans de l’acier firent remarquer que, toutes les pièces ayant éclaté k la culasse, on ne pouvait pas en conclure que l’acier ne fût pas la matière par excellence; qu’il fallait chercher k perfectionner le mode de fermeture, donner plus de résistance k la culasse et arrondir certaines arêtes formées k angle droit. Ils ajoutèrent qu’il ne serait pas raisonnable, aujourd’hui que la Prusse a fait de si grandes dépenses pour compléter son matériel d’artillerie en acier, de revenir au bronze sans avoir essayé d’abord d’introduire les perfectionnements par eux indiqués.
Les adversaires de l’emploi de l’acier répliquèrent qu’on ne pourra jamais reconnaître, .au seul aspect extérieur de l’acier destiné k une bouche k feu, si le métal présente les conditions d’homogénéité
et par suite de résistance désirables; qu’il était ali— solument impossible de ne pas tenir compte de l’émotion causée dans le personnel de l’artillerie par les accidents survenus pendant la guerre ; que, quand même la pièce qui a éclaté près des tourillons aurait été frappée antérieurement par un projectile ennemi, ce cas prouverait encore contre l’emploi de l’acier; que le prix élevé de cette matière ruinait le budget, etc. Ils exprimèrent en outre des craintes pour l’avenir par la considération suivante : « Ne se produira-t-il pas avec le temps dans l’intérieur de l’acier d’une pièce, après un grand nombre de coups tirés ou après de longues marches , un phénomène analogue à celui qu’on observe dans le fer qui a subi , soit par le martelage , soit autrement , des vibrations répétées? Les molécules ne se désagrégeront-elles pas et l’acier ne deviendra-t-il pas cassant? »
On ne se ferait pas une idée exacte des discussions qui régnent ici dans le haut personnel de l’artillerie si on n’ajoutait pas que le nombre des adversaires de l’emploi de l’acier se grossit de beaucoup d’oiïiciers d’artillerie, de grade inférieur, qui ont pris part à la guerre de 1866. Ils formulent leur sentiment d’une façon expressive en disant des généraux discutants : « Qu’ils nous donnent, s’ils veulent, des canons en bois, mais qui n’éclatent pas. »
Les adversaires de l’emploi de l’acier se pronon-
cent avec d’autant plus d’énergie que M. Krupp, par l’influence dont il dispose, particulièrement auprès du Roi, a réussi jusqu’à présent à empêcher qu’aucun officier d’artillerie surveillât sa fabrication. C’est à la suite des clameurs qui se sont élevées à ce sujet après la guerre que M. Krupp s’est vu forcé de consentir à recevoir l’officier désigné plus haut.
L’agitation produite par ces discussions s’est encore accrue depuis la séance des derniers jours de janvier, séance où 1’oflicier revenu d’Essen a fait un Rapport peu favorable à l’emploi de l’acier. D’après tous les détails qui sont parvenus à ma connaissance, je crois pouvoir conclure que, si la Prusse n’avait aucun matériel de campagne et qu’elle eût à s’en créée un, elle n’hésiterait pas à adopter le bronze.
Coulées de Spandau.
La fonderie de Spandau n’a jamais cessé de couler des pièces en bronze soit pour la marine, soit pour la défense des places. Elle a coulé récemment 8 pièces de 12, avec lesquelles on fait des expériences dont le but est de reconnaître si le reproche qu’on adresse à la fonderie de couler à trop faible température est motivé oui ou non. On a donc coulé h canons à 1,200 degrés Fahrenheit, U autres à I,û00 degrés, et l’on tire comparativement ces deux groupes de pièces. Elles ont tiré jusqu’à ce
jour J ,500 coups chacune, sans qu’on ait encore remarqué aucune différence dans l’état du bronze des unes ou des autres. Je rendrai compte des résultats ultérieurs qui arriveraient à ma connaissance.
Il ne me semble pas que ces expériences aient une utilité véritable; car des différences de température aussi faibles ne sauraient avoir aucune influence sur l’état de la matière. La seule chose importante est évidemment que la coulée soit compacte et homogène.
Fondions exercées selon les aptitudes indépendamment du grade.
Je dois faire connaître, h propos de la fonderie deSpandau, un fait qui caractérise un usage adopté en Prusse. Celte fonderie est un établissement considérable, puisqu’on y fabrique tout le matériel d’artillerie de l’armée et de la marine. Or quel ne serait pas l’étonnement d’un officier français d’apprendre qu’un tel établissement est dirigé par un seul capitaine aidé de deux lieutenants? Le capitaine directeur de la fonderie de Spandau ne relève que du ministre et depuis plusieurs années il remplit sa tâche à la satisfaction générale. Un pareil usage est assez commun en Prusse. Je pourrais désigner d’autres établissements
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et des postes élevés au ministère de la guerre qui sont dirigés ou occupés par des officiers de grade très-inférieur. On ne s’astreint nullement, comme en France (du moins en dehors de l’armée active), à cette sorte de relation forcée entre la fonction et le grade; mais lorsque, au contraire, un officier, quel que soit son grade, révèle une aptitude spéciale, on l’emploie d’une façon conforme à cette aptitude. Témoin le directeur de la fonderie de Spandau, qui n’est que capitaine, tandis que nous placerions en France, à la tète d’un pareil établissement, un colonel assisté de six ou sept officiers. Le capitaine de la fonderie de Spandau y sera probablement maintenu dans les grades supérieurs.
Désir de perfectionner le fusil à aiguille.
L’Américain M.Norris a quitté Berlin ces jours-ci après un assez court séjour. Il voyage comme représentant d’une maison des États-Unis. J’ignore si on doit ajouter foi à. tout ce qu’il dit de son séjour h Paris, de son entrevue avec l’Empereur et de commandes que Sa Majesté lui aurait faites. Il a proposé au gouvernement prussien un projet de perfectionnement du fusil à aiguille (à raison 4e 8 francs par fusil ) qui simplifierait le mécanisme et augmenterait la portée. Sa proposition- n’aurait pas été acceptée; mais il n’en est pas moins vrai que la Prusse a un
grand désir d’améliorer l’armement de son infanterie. Les hommes spéciaux reconnaissent la supériorité du fusil Chassepot sous le rapport de la plus grande portée et on serait bien aise de faire un progrès correspondant .
On estime ici que le fusil prussien l’emporte sur le nôtre comine étant plus rustique, c’est-à-dire moins cassant. J’ai été étonné d’entendre des soldats prussiens m’exprimer exactement ce que m’avaient dit des soldats français pendant la campagne d’Italie : « Dans la mêlée nous ne sommes pas si simples que d’employer la baïonnette, car, au moment où nous porterions un coup, nous courrions grand risque d’être tués par derrière; nous nous servons au contraire de la crosse, comme d’un bâton, pour empêcher les ennemis de nous approcher. » Les Prussiens regardent que dans de pareilles circonstances leur fusil vaudra mieux que le nôtre, qui est plus léger et plus cassant.
Instruction des recrues.
La semaine passée j’ai accompagné le Roi à Potsdam, où Sa Majesté inspecte annuellement les recrues d’une compagnie de chacun des 3 bataillons du 1er régiment à pied de la garde, régiment dont Elle est le chef.
Tous les ans, c’est à celte époque-ci, ou, plus
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exactement, douze semaines après l’incorporation des hommes du contingent, que les commandants de compagnie ou d’escadron présentent au commandant de leur régiment les recrues qu’ils ont instruites. On sait que dans l’armée prussienne cette première instruction des recrues se fait par compagnie ou parescadron, en opposition avec l’usage établi dans l’armée française, où elle se donne par régiment, sous la conduite du capitaine instructeur. Le mode d’instruction par compagnie ou par escadron présente des avantages tellement incontestables que je n’ai jamais pu attribuer qu’à l’esprit de routine notre persistance à lui préférer le mode d’instruction par régiment; mais c’est là une appréciation personnelle, sur laquelle je n'insiste pas.
Les conscrits de la classe de 1867 ayant été incorporés le 1er novembre, ceux du 1er régiment à pied de la garde comptaient un peu plus de trois mois d’instruction quand le Roi les a inspectés la semaine passée. On ne peut qu’être dans l’admiration des résultats obtenus en un si court délai. Ceux auxquels nous arrivons dans le même laps de temps ne sauraient leur être comparés. Le maniement d’armes, les mouvements de l’école de peloton, ceux de l’école de tirailleurs ne laissaient rien à désirer. Ces conscrits ont déjà commencé l’instruction du tir à la cible.
On choisit pour le 1er régiment à pied de la
garde, dont le Roi est chef, les hommes les plus grands de toute la Prusse. Comme les hommes de haute taille sont généralement moins adroits que ceux de taille moyenne, je n’en ai été que plus surpris du degré d’instruction qu’ont acquis au bout de trois mois les conscrits du 1er régiment à pied. J’ai visité depuis d’autres régiments d’infanterie et de cavalerie dont les colonels inspectent les recrues. Partout l’instruction est très-avancée. Ces résultats sont dus au zélé extrême déployé par les officiers et sous-officiers de compagnie ou d’escadron. « Ils travaillent comme des nègres, » me dit le Prince royal à Potsdam, lorsque je lui exprimai mon étonnement.