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AVANTAGES DE L’INSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE DANS UNE ARMÉE

En général, on a en Prusse pour principe de faire donner à des soldats, à des sous-officiers et même à des officiers une instruction particulière sur certains services spéciaux. C’est ainsi que chaque

régiment d’infanterie détache annuellement 1 lieutenant et 2 sous-officiers auprès d’un bataillon du génie chargé de les instruire, pendant deux mois, à des travaux de routes, de fortifications de campagne, etc.

De même chaque bataillon d’infanterie envoie annuellement 1 sous-officier et 1 fantassin dans une direction d’artillerie où on leur enseigne pendant un mois le chargement et le déchargement des coffres de munitions d’infanterie. Cette instruction a sa raison d’être , puisqu’à la guerre chaque bataillon doit être accompagné de son caisson de munitions. Le règlement qui prescrit que ce caisson suive dans toutes les circonstances le bataillon auquel il est affecté a évidemment ses avantages et ses inconvénients. Les généraux que j’ai consultés n’ont pas tous agi de la même manière : les uns, se conformant au règlement, ont voulu que les caissons se trouvassent, pendant le combat, à la portée de chaque bataillon; les autres ont préféré les laisser à la réserve d’artillerie.

J’ai déjà dit, dans mon premier Rapport, que l’instruction élémentaire est plus répandue dans l’armée prussienne que dans aucune autre armée de l’Europe, ce qui constitue pour la première un élément de supériorité très-marqué. Presque tous les soldats savent lire et écrire , ce qui est une conséquence de l’instruction obligatoire. Il en résulte qu’on

peut leur enseigner plus facilement certains détails. C’est ainsi qu’on leur donne des notions sur le campement des troupes, sur la construction des fours de campagne, sur celle des baraques, etc. On fait passer des modèles sous leurs yeux, ou bien on leur représente les choses par des dessins faits à la craie. Combien aurions-nous dans l’armée française de soldats capables de profiter de pareilles leçons?

La preuve la plus évidente de la valeur intellectuelle de l’armée prussienne est dans l’emploi qu’elle vient de faire du fusil à chargement rapide. Quelle était en effet la croyance générale à l’étranger? Que l’infanterie prussienne épuiserait ses munitions par un tir inconsidéré, que l’arme, en se détériorant, ne ferait pas un long usage, etc. Cependant le fusil à, aiguille a fait un bon service, et le nombre des munitions consommées a été très- faible, puisqu’il se réduit à 7 cartouches en moyenne par homme pour les troupes qui ont combattu, et à 3 cartouches seulement si on tient compte de l’effectif total. Ces résultats me sont fournis par le général de Hindersin, qui commandait l’artillerie des armées prussiennes.

On doit avant tout chercher la cause de cet étonnant résultat dans l’intelligence et l’instruction du soldat prussien, qui a su comprendre les soins particuliers qu’exigeait une arme perfectionnée , et éviter les inconvénients qu’elle peut présenter. C’est une nouvelle preuve de la supériorité que donne à

une armée l’instruction, même élémentaire, répandue chez les sous-officiers et les soldats.

On aurait tort d’armer de fusils à aiguille une troupe de sauvages; mais on a pu en armer les troupes prussiennes. Et, plus le soldat sera éclairé, plus le fusil qu’on lui confiera pourra être perfectionné.

ENSEIGNEMENTS A TIRER DE L’ÉTUDE DE L’ARMéE PRUSSIENNE.

Et maintenant quels enseignements utiles peut fournir pour les progrès de notre armée l’étude de l’armée prussienne?

Conditions matérielles. — Au point de vue matériel proprement dit, nos soldats sont dans de meilleures conditions que le soldat prussien, comme étant mieux habillés, mieux nourris et mieux payés.

Système disciplinaire. — Le service intérieur est mieux organisé chez nous. Toutefois il conviendrait d’examiner si notre régime disciplinaire ne devrait pas être modifié. Ne punit-on pas trop dans l’armée française? N’y a-t-il aucun moyen de développer chez nos soldats et nos sous-officiers le sentiment du devoir, si prononcé dans l’armée prussienne, ce qui aurait pour effet de rendre plus rares les actes de rigueur? Je suis dans l’étonnement du petit nombre

de punitions qui sc donnent dans l’armée prussienne, et cependant on ne peut pas dire qu’elle ne soit pas disciplinée. On sait qu’en Prusse ni les sous-officiers ni les lieutenants n’ont le droit de punir. Ce droit appartient au seul commandant de compagnie. Celuici ne peut punir un lieutenant et, seul, le commandant du régiment a le droit de punir un officier. Je ne prétends pas que nous adoptions complètement le système prussien ; je me borne à constater et à faire observer que le nombre des punitions infligées dans l’armée française est prodigieux relativement à ce qu’il est dans l’armée prussienne.

Administration. — Sous le rapport de l’administration, nous n’avons rien à envier à l’armée prussienne ; la nôtre est constituée d’après des principes que je crois meilleurs; elle comporte plus d’unité, plus d’action, des rouages moins compliqués. M. le sous-intendant Bagès, actuellement à Berlin et chargé d’étudier ces questions, mettra en lumière, sans aucun doute, ce que je ne fais qu’indiquer ici.

A l’étranger, on fait un grand éloge des services qu’a rendus l’intendance prussienne dans la dernière guerre ; mais il se révèle peu à peu qu’ils ont laissé beaucoup à désirer. On m’avait déjà dit, lors de mon voyage en Bohême, que pendant les huit premiers jours de la campagne les approvisionnements en vivres et en fourrages n’avaient pas pu suivre les troupes, ce ; Qui avait obligé à faire vivre celles-ci sur le pays. Il

se confirme aujourd’hui que cet état de choses a continué trois semaines, c’est-à-dire la plus grande par- : tie de la durée de la guerre , et que pendant tout ce temps les distributions, là où elles n’ont pas entièrement manqué, ont au moins eu lieu d’une façon irrégulière. C’est ainsi que certaines brigades de cavalerie sont restées à diverses reprises pendant plu- i sieurs jours sans recevoir de fourrages.

Service sanitaire. — Le service sanitaire pourra nous fournir d’utiles enseignements. Pendant la guerre, le nombre des médecins a été, il est vrai, insuffisant, mais on doit considérer que les Autrichiens avaient abandonné tous leurs blessés.

Sous tous les rapports, le service sanitaire a parfaitement fonctionné. L’organisation des petites et des grandes ambulances était bien entendue; leurs emplacements étaient convenablement choisis près des cours d’eau et près des chemins de fer; la prompte évacuation des petites ambulances, opération toujours si difficile, s’est bien effectuée.

M. Bagès s’occupe de recueillir tous les renseignements nécessaires à l’étude de cette matière.

Compagnie de porteurs de blessés. — A chaque ; corps d’armée était attachée une compagnie de 180 hommes, chargée de donner, sur le champ de bataille même, les premiers soins aux blessés et de les transporter de là aux ambulances. Ces compagnies étaient composées d’hommes de la landwehr, recom-

mandables par une bonne conduite antérieure et présentant par cela même des garanties suffisantes.

Chacune, divisée en trois sections, se trouvait placée sous les ordres d’un capitaine appartenant au bataillon du train du corps d’armée. Ces sections étaient réparties, une à chaque division, la troisième à. l’avant-garde, et commandées chacune par un officier et un médecin. Les hommes avaient l’uniforme d’infanterie et la carabine.

Leurs fonctions étaient les suivantes : se porter en ligne sur le lieu du combat; donner aux blessés les premiers soins; faire un pansement contre l’hémorragie ; appliquer des compresses et des éclisses pour une fracture ; s’assurer de la mort vraie ; charger les * blessés avec le plus de précautions possible sur les litières et les transporter en arrière au lieu de pansement. Les hommes des compagnies de porteurs de blessés reçoivent en temps de paix une instruction spéciale sur tous ces détails.

En attendant que je puisse me procurer les modèles exacts des voitures, brouettes, litières et autres transports employés dans ce service, j’envoie ci-joint un dessin très-imparfait des transports destinés aux hommes blessés grièvement.

Il est à désirer qu’on songe en France à organiser un service pareil. Les musiciens, qui, chez nous, sont seuls chargés de relever les blessés, ne suffisent évidemment pas. Aussi, dès qu’un homme est blessé,

ses trois ou quatre voisins quittent les rangs, sous prétexte de l’emporter. Le grave inconvénient qui en iésulte se trouverait diminué si nous avions un service spécial bien organisé à l’avance, chargé du soin de secourir et d’enlever les blessés.

Compagnies de chemins de fer. — J’ai parlé plus haut de la composition des détachements chargés de la répaiation, de la destruction et de la mise en service des chemins de fer. Les Prussiens, en les adoptant, ont imité l’exemple donné par les armées des États- Unis pendant la guerre de la sécession.

Mais les plus grands enseignements à tirer de l’étude de l’armée prussienne sont ceux du domaine moral. On est frappé de deux choses : de la valeur ■ intellectuelle de cette armée et du principe de justice ’ et de moralité qui sert de base à son organisation.

f. — DE LA VALEUR INTELLECTUELLE DE L’ARMÉE.

Elle est due à l’état intellectuel de la Prusse, lequel est très-avancé, et à l’application du service obligatoire, qui fait entrer dans l’armée toutes les intelligences du pays, sans exception aucune. Les Prussiens ne se recommandent ni par l’élévation, ni par la noblesse des sentiments. La grandeur d’âme, la générosité, les dons attrayants de l’esprit ne sont pas

leur partage; mais ils possèdent à un haut degré les qualités solides : l’application au travail, le sentiment du devoir, la persévérance, l’ordre, l’économie, l’obéissance. Leurs électeurs et leurs rois ont été presque tous l’incarnation du caractère national : dépourvu de noblesse et de grandeur, ce peuple n’aura jamais un Louis XIV, mais on peut dire aussi qu’il n’aura pas un LouisXV. L’armée, qui représente avec bien plus de vérité qu’en France et ailleurs la nation elle-même, possède toutes les qualités solides dont j’ai parlé plus haut.

Sous le rapport de l’instruction générale, elle l’emporte de beaucoup sur l’armée française, et, comme je l’ai déjà, indiqué dans mon premier Rapport, cette supériorité se révèle à tous les degrés de la hiérarchie : le corps d’officiers est plus instruit que le nôtre, la même chose doit se dire du corps des sous-officiers, et enfin les soldats l’emportent sur ceux de l’armée française, non pas par l’intelligence naturelle, qui est certainement plus grande chez ces derniers , mais par une instruction primaire plus complète.

J’ai dit que les officiers prussiens sont généralement plus instruits que les nôtres. Une des causes de cette supériorité consiste dans le mode de recrutement, qui ne permet guère aux sous-officiers d’obtenir l’épaulette d’officier.' Mais on doit ajouter que, chez ce peuple sérieux, la plupart des officiers continuent à étudier après leur sortie des écoles, tandis que les officiers français vivent sur les connaissances

acquises. En Prusse, on cherche par tous les moyens à encourager les officiers au travail. C’est ainsi, par exemple, que la plupart des garnisons renferment des cercles, appelés Sociétés militaires, où les officiers se réunissent souvent en conférences. Le Roi et les Princes font partie de la Société militaire de Berlin et la fréquentent de temps à autre.

Je citerai en passant un fait qui me paraît caractéristique. Il existe un ouvrage militaire, le plus beau qui soit sorti d’un cerveau humain, un ouvrage dont le maréchal Marmont a dit : « Celui qui saura le méditer et le comprendre aura l’instinct de la guerre. » Ce sont les Mémoires de Napoléon. Combien y a-t-il en France d’officiers gui l’aient étudié? Chose triste ù dire , les officiers des plus hauts grades, ceux qui commanderont peut-être demain des divisions ou des corps d’armée, en ignorent même l’existence. Il en est assurément bien peu qui l’aient lu , et , quant à ceux qui l’ont médité, le nombre s’en compterait sur les cinq doigts. Or (et je désire ne pas exagérer) j’ai trouvé en Prusse, pendant un séjour de deux mois, plus d’officiers ayant étudié les Mémoires de Napoléon que je n’en ai rencontré en France pendant vingt-cinq ans.

L’instruction est surtout remarquable chez les officiers prussiens attachés aux états-majors. La plupart connaissent à fond l’histoire de toutes les guerres et raisonnent d’une façon remarquable sur les choses militaires.

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