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Monsieur le Ministre,
Chargé par Votre Excellence de préparer un rapport sur les travaux d'histoire moderne publiés en France pendant ces vingt dernières années, je n'ai point cru devoir me dérober à Thonneur qui m'était fait, bien que le fardeau me parût trop lourd, et que, destiné à de plus fortes épaules, il retombât sur les miennes un peu tardivement.
Permettez-moi donc de définir tout d'abord les limites que je me suis imposées, et d'expliquer comment je comprends et circonscris ma besogne. Si je n'y prenais garde, tout ce qu'on a écrit ou dit depuis vingt ans serait de mon domaine, car, partout et dans tout, on a introduit l'histoire. Elle n'est plus une des branches de notre littérature , mais l'arbre entier, avec ses bons et ses mauvais fruits. L'homme d'Etat, l'orateur, l'écrivain politique, qu'ils parlent ou fassent un livre, s'appuient sur elle, et s'ils sont passionnés, en abusent pour se forger des arguments. Le drame en vers, le drame en prose, comme le roman, la copient ou la travestissent. Le poète même ne la dédaigne pas assez quand il lui faut une antithèse ou un vers à effet. En un mot, chacun a eu le talent de si bien se déguiser en historien, qu'il faut d'abord lever les masques.
L'histoire est si souvent en visile chez les autres, que j'ai résolu de ne la reconnaître et de ne la saluer que chez elle.
C'est vous dire, Monsieur le Ministre, que j'exclus de mon Rapport, sans aucun scrupule , les travaux qui portent un faux titre historique, et ne sont, dans un sens ou dans l'autre, que des thèses politiques ou religieuses, des prétextes à allusions, des armes de combat; en un mot vous me permettrez de ne point admettre les livres dans lesquels l'histoire est; non la maîtresse du logis, mais la servante!
Après cette expulsion qui ne m'a pas coûté de peine. Monsieur le Ministre, je mé suis plus longtemps consulté pour refuser l'entrée à certaines œuvres de valeur, où l'histoire joue un rôle légitime, mais qui sont par-dessus tout des œuvres de littérature, de morale, ou de pure économie politique. Il fallait cependant se fixer des bornes et ne point empiéter sur la terre du voisin.
Les travaux d'histoire proprement dite^ imprimés en France depuis l'année i848, voilà le cercle dans lequel je me suis définitivement renfermé. Il est encore assez étendu pour qu'il ait été impossible de consacrer à des écrivains d'un mérite réel toute la place à laquelle ils avaient droit peut-être. Nous prierons donc ceux d'entre eux qui subissent notre critique ou n'obtiennent qu'une mention , de voir dans cette critique même ou dans la simple citation de leur ouvrage une preuve d'estime et une consécration de leur succès. Nous n'avions pas, Monsieur le Ministre, à rechercher et à mettre au jour tel ou tel volume ignoré. La publication d'un livre n'en fait point seule la publicité.
J ai tenu d'ailleurs. Monsieur le Ministre, à ne vous présenter, dans mon appréciation, que des jugements notoires, pour ainsi dire, et acceptés d'avance. Le seul rôle qui me convînt était de
rester l'humble rapporteur de la pensée générale, de l'opinion commune du public éclairé. Jai tâché, comme un greffier exact, d'enregistrer les décisions de ce public qui a l'habitude de se tenir audessus des caprices de la mode et que n'éblouit pas une popularité éphémère, cria gloire en gros sous,tî distribuée par certains journaux à l'esprit de parti ou à la camaraderie.
C'est par des citations que j'ai cru faire mieux connaître tel ouvrage d'historien ou tel nouveau document : le procédé est modeste, mais plus sûr qu'une longue analyse, pour laquelle d'ailleurs le temps et l'espace faisaient défaut.
Quant aux choses mêmes de l'histoire, aux décisions définitives qu'elle semble avoir prononcées à chaque grande époque sur les hommes et sur leurs actes, je me suis contenté de les rappeler ou (le les affirmer en quelques mots.