HISTOIRES GENERALES
En i83/i, Augustin Thierry espérait, — sans trop y compter, — cf que l'histoire serait le cachet du xix* siècle et qu elle lui donnerait son nom comme la philosophie a donné le sien au xvni*. •« L'illustre historien aurait dû parler avec plus de certitude. Fier du progrès qu'à la tète de sa génération il accomplissait ou dirigeait lui-même, il pouvait croire à son bel augure, au lieu d'en douter. L*étude véritable de l'histoire est en efl'et née avec ce siècle. Voltaire, Montesquieu, ses précurseurs, n'en avaient guère recherché que la philosophie. Les grandes épreuves subies par nos pères, à partir de 1789, non-seulement ont changé les destinées de leurs (ils, mais elles ont aussi jeté la lumière sur les événements qu avaient traversés leurs aïeux et expliqué les antiques annales de la patrie. Comme l'avenir, le passé s'est éclairé à ces foyers ardents où ont été forgées les institutions modernes. La révolution française, le consulat, l'empire, avant de dire leur propre secret, ont rendu plus facile à comprendre celui des temps écoulés. Chateaubriand n'attendit même pas la fin de la lutte présente pour ouvrir la voie nouvelle : il quitta Mézeray, Vély et Garnier, et préféra remonter aux chroniques originales. Mais c'est à l'époque de la Restauration que le mouvement éclata dans tout son ensemble. On dirait que la France, qui venait de faire de l'histoire et d'en faire de si grande, ne voulut se reposer que pour rappeler à la vie celle des siècles passés avec les couleurs véritables et la fraîcheur de la jeunesse.
Cette histoire toute nouvelle a eu pour créateursIVlM. Guizol, Augustin et Amédée Thierry, Sismondi, Michelet, Thiers, de Barante, Mignet. Leur œuvre fut accueillie ainsi qu'elle avait été composée, avec enthousiasme. On Testima parfaite. Elle eut aussitôt son reflet dans tous les arts. La littérature romantique, la peinture même se Brent historiques. L'idéal semblait atteint, et du premier coup. Qui se serait permis alors de douter, je ne dis pas du talent des auteurs, mais de l'exacte vérité des tableaux? qui eût reproché à Augustin Thierry son excessive préoccupation de l'opposition des races? comment se fût-on imaginé qu'il oubliait, par exemple, dans sa fameuse Histoire de la conquête de l'Angleterre, lorsqu'il raconte le xn* siècle, la vraie question, la question vitale et européenne, la lutte du sacerdoce et de l'Empire, pour faire à tout prix du Normand Thomas Becket un Saxon ennemi des [Normands?
Quel critique eût osé affirmer que dans l'œuvre si grave, si magistrale, si profonde de M. Guizot, il y avait au moins autant de doctrine préconçue que de vérités découvertes? Devant ces beaux tableaux de la civilisation en France et en Europe tracés d'une main vigoureuse, avec un dessin large et ferme, qui donc eût soupçonné qu'on pouvait en peindre d'autres, plus sincères, plus vivants et plus ressemblants encore?
Pour M. de Barante, quel triomphe d'abord! Ses douze volumes de l'Histoire des ducs de Bourgogne, long récit d'une courte période, semblèrent une œuvre vive et animée. On a préféré depuis le texte même des chroniqueurs, de Froissard, de Monstrelet, de Juvénal des Ursins, de Jean de Troyes et de Gomines, dont les livres de M. de[[Barante étaient comme une traduction, une imitation, et, si le respect ne nous arrêtait, nous dirions presque un amalgame. Mais dans ce temps-là un retour à la couleur locale suffisait au succès. C'en était assez pour des yeux qui voulaient se laisser charmer.
M. Michelet ni surtout ses lecteurs n'auraient point imaginé
alors qu'il désavouerait lui-même un jour ses premières œuvres, comme étudiées insuQisammenl, ou comme les produits hâtifs d'une jeunesse inconsidérée ; qu'il dédaignerait surtout ce second volume de l'Histoire romaine, auquel les Mommsen et tant d'autres Germains ont moins ajouté qu ils ne se le figurent dans leur gallophobie.
M. Thiers, qui a mieux résisté aux années, reconnaîtrait cependant aujourd'hui la supériorité de sa dernière œuvre sur celle qui a illustré ses débuis, et s'il avait le temps de refaire l'flistoire de la Révolution, il prendrait conseil de l'homme d'Etat qui a écrit les vingt volumes du Consulat et de l'Empire.
Tous ces hommes éminents, et quehjues autres moins connus, dignes cependant de l'être, précepteurs en ce temps-là de la jeunesse des collèges, comme M. Poirson, qui le premier renouvela l'histoire ancienne, et affirma au sujet d'Alexandre le Grand l'opinion de Montesquieu, comme MM. Cayx et Des Michels, ses collaborateurs, ont été les fondateurs illustres ou les préparateurs zélés et convaincus de la nouvelle école historique.
Aujourd'hui nous sommes entrés dans la seconde phase de cette révolution toute pacifique. On a fait plus ou autrement, sinon mieux, que les créateurs, et leur œuvre peut être critiquée, sans que leur gloire en soit amoindrie, «r Ils jetaient les fondements de l'étude nouvelle, et touchaient à bien des points sur lesquels les découvertes ne pouvaient pas être de leur temps ce qu'elles sont devenues depuis. Ils garderont toujours l'insigne honneur d'avoir produit un mouvement en vertu duquel ils ont pu, à certains égards, être dépassés par leurs disciples, t) ou, comme MM. Thiers et Poirson, se dépasser eux-mêmes.
Le caractère du progrès dans cette seconde époque de la rénovation des études historiques (celle qui doit nous occuper dans tout le cours de ce Rapport) , ce n'est point un progrès dans la composition ou dans le style des livres d'histoire, au contraire.
L'intérêt était plus vif, lart mieux observé, le mérite littéraire supérieur dans les travaux de nos devanciers. Peut-être le champ s'ouvrit-il plus librement à leur imagination, peut-être la carrière était-elle moins sévèrement délimitée, plus facile au caprice. Toujours est-il que leurs livres d'histoire séduisaient le public par une lecture attrayante: Le savoir en était moins pédant et moins lourd que celui des livres d'aujourd'hui , il le faut bien avouer. Et pourtant la génération de nos historiens nouveaux est digne de la précédente et a profité de son œuvre pour faire mieux encore. Il y a une marche en avant; essayons de caractériser ce second mouvement, qu'a produit le premier, et qui l'a naturellement suivi.
C'est surtout dans la méthode historique que s'est révélé le progrès. Si l'art a perdu, la science a gagné : la vérité est seule aujourd'hui la base de l'histoire. En seconde ligne et comme conséquence , grâce aux lumières que la science a portées sur les choses et les hommes, la passion chez les historiens a fait place à la justice. Le spectacle vrai des événements, sans les jeter dans un impuissant scepticisme, a émoussé les angles tranchants de leurs jugements absolus. L'histoire peut beaucoup aujourd'hui pour l'apaisement des cœurs et des passions politiques.
La méthode historique est en progrès !
Un livre d'histoire en France n'a plus de valeur autre que celle du roman, si l'auteur s'est contenté d'une science générale et sommaire des faits, ou d'études de seconde main. Eùt-il toutes les qualités de l'imagination et du style, il n'arrivera jamais au succès qu'il eût atteint d'emblée il y a trente ou quarante ans. La muse est devenue plus exigeante. Elle réclame d'abord Texamen de tous les textes originaux, mémoires contemporains, ordonnances des rois, procès-verbaux des parlements, papiers d'Etat, etc. Ce premier travail d'explorateur ne lui suffit pas encore. Quand les matériaux ont été extraits de la mine, il les faut expérimenter et soumettre à la pierre de touche : ce document est-il bien authentique? cet autre ne se trouve-t-il point contredit? quelle en egt exactement
la date? quelle en est la valeur? Voici un contemporain dont le témoignage vif, imagé, détaché à l'emporte-pièce, me saisit vivement. Oui! mais a-t-il vu de ses yeux? était-ce un honnête homme? quels étaient en outre son humeur, ses préjugés, ses intérêts? Tels sont les éléments primordiaux qu'on exige de qui veut faire un livre ^
Toute critique des matériaux, sommaire ou incomplète, masque un système préconçu et dominant, sinon de la mauvaise foi. Aussi le procédé est-il éventé, et l'on a bien vite pris en flagrant délit ces derniers doctrinaires de l'histoire qui abusent d'une phrase, d'un mot, pour appuyer une théorie et faire triompher leur idée.
La sévérité de la science et sa conscience, voilà donc ce qui a été acquis dans la dernière période de, nos études. Aussi feronsnous la part, dans le courant de ce Rapport, aux publications de documents nouveaux et inédits, aux découvertes de textes originaux. Le premier rang appartient sans contredit au créateur d'un livre, auteur d'une œuvre personnelle, à celui qui essaye d'unir aux qualités spéciales du genre, c'est-à-dire au jugement, à l'intelligence , à la divination historique , ces autres qualités plus générales de l'homme de lettres, l'habileté de la composition, l'intérêt du récit et la perfection de la forme.
' Hâtons-nous d'ajouter que ce mouvement scientifique a été inspire et dirige par les brillants historiens de la première heure, M. Guizot en tète. L'histoire doit à ce dernier, devenu homme d'État, autre chose encore que ses beaux ouvrages. Ministre de l'instruction publique , il obtint du roi et des chambres un premier crédit de iâo,ooo francs, et commença la magni- Gque publication des Documents inédits.
M. Mignet donna sous ses auspices les deux premiers volumes des Négociations relativeê à la succession d'Espagne, MM. Bellaguel et de Barante éditaient la Chronique
du Religieua: de Sainl-Denys, M. Fauriel traduisait le poème de la croisade contre les hérëtiqiies albigeois. M. Francisque Michel copiait à la tour de Londres la Chronique en vers des ducs de Normandie.
M. Charles Weiss présidait h Besançon la commission qui dépouillait les quatrevingl-cinq volumes des Papiers d'État du cardinal Granvelle, Tout cela et bien d'autres travaux encore datent de i83& et 1 835. — Nous n'avons fait qu'hériter du zèle et de la passion de nos intelligents et consciencieux devanciers.
Mais, à côté de celui qui écrit des livres, il y a aujourd'hui ceux qui les préparent. A côté de l'art, ainsi que nous le disions, il y a la science. Nous n'oublierons pas les savants.
Aux écrivains le premier pas ! Et surtout à ceux qui ont assumé le périlleux honneur de nous donner une histoire générale et complète, et non celle de tel personnage ou de tel siècle; à ceux qui, débutant à l'époque des Gaulois ou au siècle de Clovis, ne se sont arrêtés qu'en 1789 ou à la fin de la révolution.
Par l'importance, l'étendue et la popularité de leur œuvre, l'une refondue, l'autre continuée, deux hommes d'un talent remarquable ou illustre s'imposent tout d'abord à notre appréciation. C'est depuis 18/18 que M. Michelet a écrit son Histoire des xvi% xvn^ et wïif siècles. C'est depuis 18/18 que M. Henri Martin a publié la dernière édition de son œuvre et mérité d'être couronne par l'Académie française.
Nous ne parlerons de M. Henri Martin qu'avec le plus profond respect. La popularité dont il jouit n'est nullement usurpée; son Histoire de France est, comme travail d'ensemble, le plus estimable qui ait été publié depuis celui de Sismondi. Avec un courage et une énergie de volonté qui sont au-dessus de nos éloges, M. Henri Martin a refait sans cesse et tenté d'améliorer une œuvre commencée en de mauvaises conditions, mais qu'il a successivement améliorée, et à laquelle il a noblement livré toute sa vie. La première édition parut en 1 833 : la cinquième, la dernière, n'a été achevée qu'en i86o^ Toute la période moderne présente aujourd'hui un récit des faits bien complet : l'étude a été consciencieuse. A chaque réimpression, le livre s'est tenu au courant de la science, l'auteur s'est préoccupé de l'enrichir de touis les documents nouveaux, à ce point de retarder longtemps par exemple l'apparition du dixième volume, celui de Henri IV, pour refondre en entier l'histoire du règne, et faire profiter ses lecteurs des riches découvertes que
* Histoire de France, par Henri Martin, 1 7 vol. in-8", éd. Furne, Paris.
M. Poirson venait de mettre au jour. Ajoutons que le désir d'être impartial et juste dans les jugements qu'il porte est toujours manifeste chez l'historien. Il y a autant d'honnêteté que d'élévation dans l'âme de M. Henri Martin.
Son Histoire de France est-elle donc cette histoire nationale qui ne serait plus à refaire, et que nous attendons? Quelle joie il y aurait, M. le Ministre, à le pouvoir penser et dire! Ce serait la plus belle gloire de ces vingt dernières années, et, dès le début, la plus fière conclusion de ce Rapport. Malheureusement il n'en est point ainsi. Trop d'objections nous troublent et nous arrêtent. Sans doute, l'œuvre de M. Henri Martin mérite mieux qu'un prix Gobert, et les palmes académiques qui lui ont été accordées restent une récompense insuffisante tant qu'il n'aura pas le droit de les faire broder sur son habit. M. Henri Martin serait à sa place au milieu des quarante : nous nous empressons de le proclamer hautement. Mais son Histoire de France n'est point encore l'œuvre définitive dont un pays comme le nôtre se puisse contenter.
Nous ne reviendrons pas sur le reproche banal qui s'attache à l'édition première. Elle n'était qu'une compilation faite à coups de ciseaux dans les livres de nos principaux historiens : M. Martin, dans cette entreprise de librairie, n'était d'abord qu'un collaborateur. Du jour où y se séparant de ses associés, il a abandonné l'œuvre commune pour entreprendre un travail personnel, M. Henri Martin s'est efforcé (nous devons le recoimaître) d'effacer les soudures. Il n'a plus rien accepté des autres que sous la garantie de son approbation et de son opinion. Il a grandement développé et enrichi le plan primitif. Cependant la composition refondue a forcément gardé quelque chose du vice originel. Les faits, en se multipliant, en s'étendant peu à peu, d'édition en édition, n'arrivaient point comme chez eux, libres d'allures et les coudées franches. Il leur fallait, comme à des nouveaux venus, se faire une place supplémentaire : souvent ils paraissent gênés dans celle qu'ils ont prise. Le récit de M. Henri Martin semble ainsi contenir
;\ la fois trop et trop peu de détails. A chaque instant le mouvement est rompu; rien ne marche d'ensemble. On éprouve en outre cette impression, qu'obligé de choisir parmi les développements et parmi les documents nouveaux qui allaient élargir son cadre outre mesure, l'historien a saisi, avant tout, ce qui convenait le mieux à ses idées premières. Les citations, les preuves authentiques dont chaque page s'enrichît ne sont elles-mêmes données que par parcelles. Ces documents prouvent tant, qu'on regrette de ne pas les posséder entiers. Ils prouveraient davantage encore, se dit-on, ou moins peut-être. Ainsi Ton pressent déjà l'esprit de système dans la partie du récit, la meilleure de l'œuvre. Disons cependant, et très-haut, que cette partie meilleure est bien près d'être excellente, et qu'en la discutant nous n'entendons lui refuser que le nom de chef-d'œuvre.
Lorsque M. Henri Martin en arrive aux appréciations, aux jugements historiques, il nous semble plus répréhensible. C'est sur ces deux points seulement que portera notre critique. Lui aussi est de .l'école doctrinaire. Il n'a point de goût pour le gouvernement absolu, ni même pour le pouvoir royal. On le sent trop lorsqu'U a à raconter les plus illustres et les meilleurs de nos grands règnes. Les faits qu'il expose sont évidemment à leur gloire; mais cela gêne le penseur libéral et quelque peu républicain de 1860.
Nous nous croyons libéral aussi, et nous sommes de notre époque; mais, lorsqu'il s'agit d'histoire, nous aimons à vivre dans le passé.
Nous le disions à nos élèves de Charlemagne : cr L'histoire suit le cours des siècles et ne le remonte point! Elle s'avance pas à pas vers le temps où nous sommes, et si elle se sert de l'expérience que nous ont fait acquérir les progrès de l'humanité, c'est pour mieux comprendre les besoins et les nécessités des époques qu'elle raconte. Elle en reste d'ailleurs contemporaine, et en adopterait plutôt le costume et les pensées que de les travestir avec nos idées et nos habillements modernes. Ne prétendant imposer à aucun de ceux qui vivent aujourd'hui l'abandon de leurs convictions, elle leur
défend seulement d'en déplacer et d'en antidater les droits, d'empiéter sur son domaine scientifique pour exiger de ceux qui ne sont plus des opinions qui n'existaient pas encore.
ff L'historien qui débute dans les études historiques avec la préoccupation de faire triompher une thèse politique, devient, malgré sa vertu, un historien partial. Armé d'avance et cuirassé d'une opinion qui a précédé toute recherche, il n'en appelle à la voix de l'histoire que pour forcer son témoignage en faveur de l'idée préconçue. •«
M. Henri Martin, au lieu de se laisser aller à la marche des temps, de ne demander aux gens du passé que les idées qu'ils pouvaient concevoir, les juge du haut du xix*' siècle. 11 exige d'eux souvent un compte sévère pour n'avoir point pensé comme nous faisons aujourd'hui. Pour ne prendre qu'un exemple, je préfère le récit de M. H. Martin parlant de Louis XIV, même à celui de Voltaire. M. Henri Martin est complet, savant, sérieux. Nul n'a mieux que lui démontré la nécessité de la guerre de Hollande, l'entraînement à la lutte contre Guillaume, usurpateur en Angleterre. Après M. Mignet, nul n'a mieux fait ressortir la modération du roi, lorsque apparaît cette formidable question de la succession d'Espagne. Et pourtant, que dans le détail de ces grandes affaires une faute secondaire échappe au roi, que la chance seule des événements réagisse contre lui, l'historien aussitôt se hâte de tourner bride avec la fortune. On dirait que le savant M. H. Martin est heureux par. là de rentrer dans le camp de ses amis , ignorants ou passionnés. — Cette faute de son livre est d'autant plus choquante qu'il est plus honnête. Franchement systématique et décidé à dissimuler, il eût masqué ce défaut de logique par des hypocrisies de récit; sa narration préméditée n'eût exposé qu'une part de la vérité pour en tirer des conséquences prévues. Bien d'autres l'ont fait avec une habileté trop ingénieuse. — Tel ne pouvait être le râle de ce noble esprit, de ce beau caractère. Seulement le sectaire a ici trop souvent trompé l'historien et l'a empêché de suivre largement la voie droite : celle de l'admiration pure et simple pour ce
fjui la raérilait dans nos grandes annales. Nulle opinion politique aujourd'hui ne devrait avoir prise sur nos opinions historiques avant 1789. Là en réalité finit l'histoire. C'est le passé bien mort, et par cela même plus facile à étudier de sang- froid. Sachons, en tout cas, le respecter dans sa tombe. C'est lui d'ailleurs qui a préparé l'avenir.
Cette préoccupation illicite du présent dans les choses d'autrefois est à nos yeux la faute la plus grave de M. H. Martin. Elle jette de la monotonie sur son œuvre; elle y produit une tension perpétuelle qui empêche de bien distinguer les époques et les rôles. La couleur ne varie point de Clovis à Louis XVI. 11 en est de même des études littéraires, remarquables sous bien des rapports, dans cet important ouvrage. — Es-tu ou n'es-tu pas un cr homme du mouvement? 7î Prépares-tu de près ou de loin une révolution dans les idées ou dans les faits? Voilà ce que l'écrivain politique semble toujours demander aux hommes de lettres. Ils attendaient autre chose d'un véritable historien. Quelques-uns d'entre eux ont été, d'après ce principe, dédaigneusement et sans justice rejetés au second plan; d'autres loués au delà de leur vouloir et jusqu'à l'hyperbole. Plus d'un refuserait l'éloge qu'on lui décerne. Croyez-vous que Vauban, si soumis au roi et à Louvois; que Fénelon, qui accepta si noblement sa disgrâce; que Buffon, grand seigneur avant tout, se loueraient de la façon dont vous les admirez? — crNous ne sommes point des vôtres, s*écrieraient-ils; vous ne nous connaissez guère; nos têtes n'enfermaient point, je vous assure, quoique vous l'écriviez, des chaos sublimes y sillonnés de mille éclairs et pleins des germes des mondes futurs. Nous étions de notre temps et de notre monde, et d'esprit fort net; nous cherchions sans façon le vrai et le bien. Faites comme nous, avec moins d'efforts et de phrases tendues.^
Cette tension de la phrase, cette volonté d'élévation continue, c'est, en effet, la dernière objection que nous ayons à présenter. Elle s'adresse à la forme , à l'exécution littéraire. On a trop médit
du slyle de M. H. Martin: il serait ferme et net, la pensée s'y présenterait toujours avec franchise; mais on sent à chaque page, à chaque ligne, comme un parti pris de sacerdoce, un travail constant pour maintenir l'expression au niveau de l'idée, souvent trop élevée pour que l'expression la puisse atteindre. La préoccupation du style a tué le style.
En résumant les critiques, nous dirons: L'ensemble d'un règne et d'une époque ne ressort point assez. Les jugements faussent souvent compagnie aux récits; le parti pris se sent, malgré les efforts de loyauté de l'historien; enfin le style gêne par son affectation à rester toujours noble. De tout cela il résulte que l'ouvrage a un grand succès de bibliothèque, mais qu'il y reste trop enfermé; on l'achète beaucoup, on ne le lit guère, ou on ne le lit pas longtemps. Il est consulté au besoin, et avec grand profit, comme un dictionnaire ; étudié de suite , il fatigue.
Cette trop longue critique exigerait, pour rester juste, une plus longue approbation des rares mérites d'un semblable labeur. Mais nous l'avons traité, par l'étendue même et la place qui lui sont accordées, comme l'une des œuvres les plus saillantes de ces vingt dernières années, et nous voulions simplement nous excuser de ne point le pouvoir présenter comme l'œuvre éternelle que la France attend encore : Monumentum œre perenniusl
Des livres qui se lisent plus aisément que ceux de M. H. Martin, des livres que le public lettré a dévorés aussitôt qu'ils ont paru, ce sont ceux de M. Michelet ^ Là ce n'est point l'intérêt de l'œuvre qui fait défaut, bien au contraire. M. Micheleta complété son Histoire de France, longtemps interrompue et arrêtée au sixième volume, en i844, après le règne de Louis XL D'une vaste enjambée, il avait tout à coup sauté jusqu'à la révolution française, dont il publia coup sur coup sept volumes depuis 18/17. — ^^^ i855 seu-
* Histoire de France, iii-8% 17 vol. du xvi* à la fin du xviii* siècle. Paris, Clionicrot el Lauwereyns édit.
Éludes historiques* 1 1
lemenl il revint au xvi® siècle; et dix volumes ont enfin rempli celte vaste lacune. Voilà un ordre ou plutôt un désordre de composition qui suffirait à expliquer le changement opéré dans la manière de l'illustre historien.
Pendant la première période, celle des Thierry et des Guizot, M. Michelet aimait l'histoire pour elle-môme. Sa puissante originalité, la verve de son imagination et, ajoutons-le, une grande conscience de savant, avaient produit des œuvres de premier ordre, presque des chefs-d'œuvre, ce second volume d'histoire romaine que seul l'auteur dédaigne et répudie aujourd'hui, et celte belle Histoire du moyen âge qu'on ne refera point. L'esprit de système ou les erreurs partielles n'étaient alors que des accidents involontaires. Penché sur le passé, M. Michelet avait pour lui un amour désintéressé; il le réchauffait de son zèle et lui donnait si bien tout son cœur qu'il le faisait revivre. Doué àe la maîtresse qualité de l'historien , la divination, il pouvait suppléer sans crainte aux lacunes des textes et remplir les vides que laissent toujours les époques primitives. M. Michelet n avait qu'à continuer; avec un peu plus de simplicité, surtout de clarté dans le récit, il l'eût construit enfin, ce bel édifice de notre histoire de France.
Par malheur, M. Michelet s'est trouvé entraîné dans le tourbillon des débats contemporains par des adversaires perfides et par des amis maladroits. Hostilités religieuses, tracasseries politiques, se mirent aussitôt à la traverse; et dès lors, la belle âme de l'historien s'échauffa, même à son insu, moins pour les hommes et les choses d'autrefois que contre les choses et les hommes d'aujourd'hui, et l'histoire devint pour M. Michelet le champ clos où il voulait triompher de ses adversaires et les terrasser.
De là souffla tout d'abord le vent qui l'emporta de la fin du règne de Louis XI à la fin du règne de Louis XVI, du moyen âge à la Révolution. — Quand il revient à la vieille histoire, à Charles VIII, puis au xvi® siècle, il n'est plus le môme, il a adopté une seconde manière et changé complètement ses procédés. La
science exacte de l'archiviste, qui, réunie au charme et au talent, faisait la plus grande originalité de M. Michelet, a disparu; ce hénédiclin du premier cycle historique qui dominait ses émules par la sévérité de l'étude, qui abondait en citations exactes et curieUvSes, les abandonne toutes et tout à coup. Dites adieu à ce riche bagage d'annotations, de renvois aux textes par lesquels l'honnôle et impartial écrivain semblait vouloir être contrôlé. Plus rien , si ce n'est au hasard l'indication vague (entre parenthèses) d'un long ouvrage où l'on n'a ni le temps, ni le désir d'aller fouiller. .L'homme illustre qui avait eu l'honneur d'être un historien parmi des doctrinaires, un grand artiste au milieu des savants, quitte la science à l'heure de son avènement véritable, endosse à son tour une robe de doctrinaire; et, sous ce changement d'uniforme, nous n'avons plus retrouvé, nous, ses admirateurs, qu'un éminent polémiste; mais le polémiste avait presque étouffé l'historien.
Non-seulement il n'y a plus de notes dans ses livres; mais pourquoi l'homme de combat s'embarrasserait-il des faits trop connus ! L'homme d'imagination n'a point d'ailleui'S à s'en préoccuper; il lui faut avant tout penser et dire autrement que les autres. A quoi bon raconter ce qui a été raconté déjà? — Pour celui qui d'un coup d'œil embrasse un siècle, les faits sont des vétilles. N'en embarrassez point la marche d'un homme qui découvre et lit toute l'histoire d'Angleterre et de France dans les portraits d'Holbein ou les toiles du Louvre, toute celle de l'Italie dans une statue de Michel-Ange.
C'est qu'en effet là se trouve la nouvelle méthode scientifique de M. Michelet. Avant de lire les documents écrits, il regarde un tableau : celte peinture lui dit tout, et le personnage historique est apprécié sur son image. Tous les jugements de M. Miclielel s'accrochent au clou qui la suspend. Il en est de môme pour les statues; chaque pli de la sculpture lui révèle le mystère qu'il voulait découvrir, cl rien n'est plus éloquent à son oreille que les bouches muettes qui ont été taillées dans le marbre ou coulées en
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bronze. — Le peintre, le sculpteur ont-ils fait une faute, exagéré un trait, obéi à un caprice? Le temps lui-même, complice innocent, a-t-il sous sa patine adouci les traits ou forcé les ombres? — Tant pis! — Ce n est point l'artiste, ce n'est pas le temps qui sont responsables, mais le malheureux ou trop heureux modèle qui a posé devant eux.
Encore si M. Miclielet se bornait aux portraits! Mais il a découvert une autre source de renseignements historiques. Il s'établit dans l'alcôve royale, il y demeure nuit et jour pour en sonder les secrets. Les infirmités, les maladies des princes sont tout d'abord la première explication du règne. Quant à leurs enfants, M. Michelet se montre plus fataliste que la doctrine du péché originel. Ils sont tenus d'avoir hérité de leur père telle qualité ou plutôt tel vice. Y manquent-ils par hasard? — Les voilà convaincus de bâtardise. Et M. Michelet se livre aussitôt à la recherche obstinée d'une autre paternité, cr Cette perpétuelle étude des mystères de la génération l'obsède désormais. On sent qu'elle devient sa préoccupation unique, t) S'il prenait un collaborateur, ce serait à coup sûr un médecin, et un médecin légiste. Comme ils manipuleraient ensemble l'histoire des cabinets secrets. Ainsi poussé par sa nouvelle passion, M. Michelet ne s'est plus contenté malheureusement de bouleverser l'état civil de nos princes. Sa curiosité, loin de s'arrêter aux questions d'hérédité, qui auraient encore leur importance, se satisfait à tout propos en ces matières délicates. Aussi bien que les rois et les reines, les grands hommes et les grandes dames sont soumis par lui aux investigations les plus intimes, aux interrogations les plus indiscrètes. M. Michelet est devenu , malgré le mal qu'il a dit de la confession, le confesseur acharné du passé. Il arrache ou dicte à d'illustres morts des révélations ou des confidences fort compromettantes et les publie à haute voix.
Assez sur ce sujet I El puisque M. Michelet lit toute l'histoire d'un homme ou d'un siècle dans un portrait, terminons en donnant un conseil à l'artiste qui fera le sien. S'il veut que sa peinture
transmette à l'avenir le trait saillant du modèle, qu'il change un peu, en peignant M. Michelef , la composition imaginée par M. Ingres pour le tableau qui représente Cherubini. La muse Clio, au lieu de dominer et de couronner le front de notre historien , serait assise à ses pieds, et ce serait lui, au contraire, qui la dépasserait de la tète, et d'un œil malicieux regarderait par-dessus son épaule dans les plis ouverts de sa robe.
C'était un devoir pour nous, mais c'est une douleur réelle d'avoir à présenter de pareilles objections sur une œuvre qui nous émeut d'ailleurs par des qualités de premier ordre. Malgré ses erreurs, nous aimons toujours, et nous admirons souvent M. Michelet. Il n'a perdu aucune de ses éminentes facultés. Tout n'est point roman et imagination dans ses livres nouveaux. Tel chapitre, étudié à fond, creusé jusqu'aux racines, révèle des faits et des idées qu'on n'avait point encore mis en lumière. Tel autre est une évocation vivante du passé. 11 y a partout un grand souffle d'amour ou de virile tendresse pour ceux qui souffrent; il y^a une. aspiration constante vers le beau et vers le bien. Quel malheur que l'auteur ait de lui-même, et comme à plaisir, restreint le nombre de ses lecteurs et condamné son œuvre, dans bien des familles, aux portes closes de la bibliothèque secrète!
Nous devons dire ici quelques mots d'autres ouvrages plus résumés, moins approfondis, mais qui ont pour but de raconter toute l'histoire de France. Ce ne sont que des abrégés, mais des abrégés qui méritent de trouver place dans un rapport sur les travaux historiques. Malgré leur peu d'étendue, ils présentent clairement les faits et sont écrits d'une plume loyale, avec le respect et l'amour de l'histoire. M. Trognon a écrit une Histoire de France en cinq volumes ^ Dans l'introduction, l'auteur déclare que son livre, résultat et résumé de son enseignement, ne prétend point
* Trognon, Histoire de France , 5 volumes in-8% Hbr. Hachette.
au mérite de rorlgiiialité, et qu'en le publiant il n'a eu d'autre intention que d'être utile, surtout aux jeunes gens. Les personnes qui ont lu ce livre, et elles sont nombreuses, trouveront la modestie de M. Trognon excessive. Son récit est complet, impartial; il est écrit avec une grande simplicité, qui n'exclut pas la chaleur. L'auteur évite avec grand soin les jugements trop absolus. Désireux de ne tomber ni dans l'excès de la sévéri'.é, ni dans celui de l'indulgence, îl fait deviner ses conclusions plutôt qu'il ne les donne, et laisse au lecteur le soin de tirer les conséquences d^s faits par lui racontés. Ses sympathies historiques le rapprochent presque toujours d'Augustin Thierry, et les derniers mots de son Histoire y qui s'arrête à l'ouverture de la Révolution française, rappellent à l'esprit la pensée qui domine YEssai sur Vhistoire du tiers étal. Comme Thierry, M. Trognon éprouve, au terme de son œuvre, une certaine tristesse, mais point de découragement, et, dans le spectacle du passé, il trouve, avec des consolations, des espérances pour l'avenir.
M. de Bonnechose a donné aussi, à la librairie Firmin Didot, une Histoire de France en deux volumes in-8°, nouvelle édition. Nous avions lu la première. Il y a notable progrès de cette édition, parue en i834, à la dernière, la dixième, qui est de i86/i. C'est maintenant un récit toujours condensé, mais complet, un résumé très-utile et de facile lecture.
M. de Bonnechose a écrit une autre histoire générale, celle de l'Angleterre, en quatre volumes ^ et y a peut-être mieux réussi encore. Cette œuvre restera. L'éloge le plus significatif que nous en puissions faire, est de dire qu'elle est acceptée, lue avec plaisir et populaire chez les Anglais eux-mêmes, où elle a été traduite et sert à l'enseignement.
J'arrive, Monsieur le Ministre, en parlant de ces travaux d'ensemble, de ces abrégés d'histoire, comme on sait les faire en
' De Bonnechose , Hisioùe d'Angle^ qu'à la rcoolutîôn française, k volumes terre depuis les temps les plus reculés jus- • in-8* , libr. Firmin Didot.
TEMPS MODERNES. Ifi7
France (ie pays où, de Taveu des étrangers, on compose le mieux un livre), à une collection d'ouvrages que vous avez dirigée, dont vous avez vous-môme écrit les meilleurs, et qu'on appelle vulgairement aujourd'hui la Collection Duruy. Publiée chez Hachette sous ce titre général , Histoire universelle, elle renferme plusieurs volumes qui sont de la compétence de ce Rapport et qui, par leur valeur, y devraient occuper une plus larg^ place. Mais je me trouve fort embarrassé d'exposer leur mérite, écrivant par votre ordre et ra'adressant à Votre Excellence. Il m'eût été facile de dire, sans cela, tout ce que je pense, depuis bien longtemps, de celte brève, rapide et très-intéressante Histoire de France, oix le sujet est si bien dominé et conduit, quil entraîne le lecteur et lui communique sans fatigue les notions préliminaires, indispensables à tout Français qui veut connaître l'histoire de son pays. On ne peut rien conseiller de meilleur que ces deux volumes de l'Histoire de France par V. Duruy aux gens du monde qui désirent se faire sans peine une idée exacte, honnête et vraiment morale de notre passé. — L'Histoire des temps modernes, un résumé plus condensé encore, oii se retrouve tout le tableau des grands événements européens, a les mêmes qualités de généralisation et plus d'empire encore sur la multiplicité des faits, qui n'y sont relevés que pour affirmer la marche des idées. — L'Histoire de l'Italie, par M. Zeller, se fût trouvée plus à l'aise en deux volumes; l'auteur avait tant de choses, et d'excellentes choses à dire, qu'un seul tome nous a paru trop rempli. — On doit à M. Geffroy la première histoire complète en français des Etats Scandinaves. — Quant à M. Fleury, recteur de l'Académie de Douai, nous le remercions hautement. Monsieur le Ministre, de ses deux excellents volumes sur l'histoire d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Ils luttent de succès, et à d'autres titres, avec ceux de M. de Bonnechose, et ont aussi leur popularité au delà du détroit. Le cadre purement historique dans lequel nous avons résolu de nous renfermer ne nous empochera point cependant de saluer, avec tout le public qui
Ta vivement appréciée, l'Histoire de la littérature française par M. Demogeot.
Nous n'avons pu sur les livres d'ensemble donner qu'une appréciation d'ensemble. Les travaux historiques les plus profondément fouillés, ceux où triomphe la méthode nouvelle, la méthode scientifique, sont naturellement les travaux partiels, ceux qui se renferment dans l'étude dune question, d'un règne ou d'un personnage. Nous allons les examiner, en adoptant pour marche l'ordre chronologique.
Qu'a-t-on rédigé comme livres, ou simplement édité comme documents sur les xvi% xvu^et xvm® siècles? — Où s'arrête aujourd'hui l'opinion de la masse des historiens sur telle époque ou tel homme important, mieux connu et loyalement étudié? — C'est-à-dire, où en sont les travaux et les opinions en histoire? — Tel est notre sujet.