SEIZIÈME SIÈCLE
Depuis vingt ans les études ont été, à notre avis, moins abondantes ou plutôt moins suivies sur le xvi^ siècle que sur les deux siècles suivants, le xvn® et le xvni®. Cela tient sans doute à ce que cette grande époque de la renaissance, de la réforme et des guerres religieuses , avait attiré tout d'abord le regard et la curiosité de nos premiers pionniers historiques, et qu'il y avait moins à découvrir après eux.
Sur bien des points cependant on a acquis des notions plus exactes; beaucoup d'erreurs ont été réparées, et surtout on est revenu à des appréciations justes et calmes qui remplacent la violence et l'iniquité des premiers arrêts. Par là l'histoire, mieux éclairée et plus vraie, a commencé cet apaisement des cœurs dont nous parlions au début.
La première œuvre originale que nous trouvons sur le xvi® siècle, en le suivant dans son ordre chronologique , est celle de M. Zeller, Histoire de la chute de Vltalie à Tépoque de la renaissance des lettres. Elle a été insérée dans 1q Magasin de librairie de l'éditeur Charpentier, V"^ et 11^ volume. L'auteur, appuyé sur une étude féconde des livres français et étrangers, a éloquemment démontré qu'à l'heure même où commençait pour l'Italie la plus brillante période de sa gloire artistique, lorsqu'elle s'apprêtait à devenir la préceptrice des autres nations, l'Italie n'était plus capable de diriger ses destinées politiques et de sauvegarder son indépendance. M. Zeller, après nous avoir conduits de Milan à Florence, à Venise, à Rome et à Naples, entame les guerres d'Italie, puis malheureu- >iement s'arrête. Nous espérons que son brillant travail sera continué, et deviendra, selon l'expression de M. Sainte-Beuve, un de ces beaux livres cr comme l'histoire les aime et dont elle se renouvelle. ■» Il y joindra son dernier chapitre des Episodes de îhistoire d'Italie, qui est pleinement réussi , et rentre dans le sujet. Nous lui demandons surtout de continuer son étude sur les Papes. Ce qu'il on a dit dans ses articles du Magasin de librairie nous met en goût. M. Zeller peut seul peut-être nous donner cette histoire impartiale de la papauté au xvi*^ siècle qui nous manque en France, et de laquelle relèveraient tant de questions importantes, qu'on ne peut sans cela traiter que d'une manière imparfaite. Nous aurons à revenir sur cet important sujet.
Pour le règne de François P*" et la première moitié de sa lutte avec Charles-Quint, nous nous trouvons en face d'une œuvre de premier ordre. Celle-ci non plus n'est point encore pubhée en volumes, mais elle forme un tout, et peut déjà être jugée : c'est le dernier travail de notre grand historien M. Mignet. Sous ce titre général, Rivalité de Charks-Quint et de François Z"", il a publié, de i85/i à 1867, douze articles dans la Revue des Deux-Mondes. Réunis, ils formeraient bien la matière de deux tomes, et racontent in
extenso j non-seulement les démêlés des deux puissants rivaux, mais tout ce qui de près ou de loin s'y rattache, c'est-à-dire l'histoire de l'Europe, aussi bien celle de Henri VllI et de Wolsey en Angleterre, que celle des princes italiens. M. Mignet n'aurait rien à ajouter, rien à retrancher: le livre est fait. Quand on l'a lu, on s'étonne d'y avoir presque tout appris sur une époque que l'on croyait bien connaître. M. Mignet n'a pas encore produit de travail aussi neuf que celui-là. Les archives de France, de Vienne et d'Espagne ont été consultées, les lettres des ambassadeurs et des diplomates feuilletées et transcrites. Les documents contemporains les moins connus sont traduits et achèvent de révéler la vérité tout entière. La part de la science est donc aussi large que l'homme le plus consciencieux puisse la faire. Celle de l'art n'est pas moindre. L'insigne honneur de M. Mignet et la marque distinctive de son rare talent sont en effet d'unir et de fondre dans une harmonie et une proportion parfaites l'art et la science, ces deux qualités qui s'excluent trop souvent chez nos historiens. Sa phrase nette , relevée d'antithèses légitimes, son expression choisie, toujours simple et d'une précision heureuse, rendent si bien la pensée, qu'on ne peut la concevoir autrement dite. Elle se grave avec sa forme dans l'esprit et la mémoire, et le seul moyen de bien rendre compte d'une page de l'habile écrivain, ce serait de la citer telle qu'il l'a écrite.
La rivalité de Charles-Quint et de François 1", de la première phrase à la dernière, est d'un excellent style.
Le personnage de Charles-Quint était d'ailleurs, depuis longtemps, l'objet des préoccupations de M. Mignet. Depuis, longtemps l'éminent historien s'était mis à la tête du mouvement qui a renouvelé l'histoire du xvi^ siècle. Avant de s'occuper des débuts de Charles-Quint, M. Mignet avait raconté la fin du grand empereur et le règne de Philippe H , son fils.
Deux ouvrages du secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences
morales ont précède les travaux plus récents de M. Gachard sur Thistoirc d'Espagne et la publication des archives de Simancas. Le premier est une peinture vivante et magistrale de l'abdication de l'empereur et de sa retraite à Saint-Just^ Charles-Quint n'est plus ce vieux moine hiéronymite de la légende occupé uniquement de ses horloges et de l'éducation d'un novice, se donnant, par dégoût de la vie aussi bien que de l'empire, le spectacle de ses funérailles, (M. Mignet révoque en doute le fait lui-môme.) Il n'y avait, dans ce faux portrait, qu'une part minime de vérité. On comprend bien sans doute que le chef ardent du catholicisme, qui s'acharna contre les luthériens et crut venger Dieu par des auto-da-fé, ait voulu devenir un reclus à Saint-Just, s'y préparer à la mort en expiant ses fautes et en faisant taire d'effroyables terreurs; mais M. Mignet nous a révélé que la porte de son couvent n'en resta pas moins ouverte sur le monde, et que la maison civile de l'empereur s'élevait à côté de la cellule du cénobite. Sa S(eur, la veuve de François ^% Eléonore, l'y visite, et près de lui s'élève ce jeune enfant de douze ans, son fils, qui sera don Juan d'Autriche. Philippe II, héritier soumis et respectueux, s'il n'est point un fils tendre, le consulte sans cesse. Ses courriers se relayent pour prendre les avis du grand politique, et Charles-Quint surveille toujours ce monde qu'il a gouverné. 11 a soif de dépèches; quand elles ont été toutes lues : «N'y en a-t-il plus?)) demande-t-il à son secrétaire. Il est moine et s'indigne pourtant que son fils arrête trop vite une guerre contre le pape. Quand il était entré dans la vallée du monastère , au dernier repli des montagnes d'Estramatlure, au dernier />ar^ comme on dit en espagnol, Charles-Quint s'était écrié : cr Je n'en passerai plus d'autre en ma vie que celui de la mort,fl et nous le voyons prêt à sortir du cloître pour guerroyer encore contre la France et aller mourir à la tête d'une armée. Voilà une des faces de cette figure, restée grande jusqu'à la der-
* Charles 'Quint, son abdication, son S* édition, revue cl uagmentée, i vol. séjour et sa mort au monastère de Yuste , Didier édit.
nière heure, que M. Mignet a remise en lumière. Elle est vraie, elle est vivante. Une abdication pleine, entière, irrévocable, sans nulle velléité de retour aux choses de ce monde, nous avait d'ailleurs toujours paru appartenir au roman philosophique et non à la vérité de l'histoire : nous n'y croyions guère plus qu'au dialogue de Sylla et d'Eucrate: Pour abdiquer, Charles-Quint avait comme Sylla des raisons toutes politiques; ce dernier acte de leur vie, loin d'en être la contradiction, la confirme et l'explique au contraire.
Qu'on nous permette ici une digression qui fera mieux comprendre notre pensée.
Sylla, réformateur de Rome, n'avait pris la dictature que pour rétablir le gouvernement républicain des premiers âges; il ne voulait pas plus d'une monarchie que d'une constitution démagogique, et ses lois, les lois cornéliennes ^ élevaient une barrière aussi bien contre le souverain pouvoir d'un noble ambitieux que contre l'anarchie tribunitienne. L'autorité suprême revenait au sénat; les magistratures étaient sauvegardées contre le monopole d'un seul, et le même homme ne pouvait être réélu consul avant un délai de dix années. Quand celte restauration *de la république aristocratique fut achevée, pour la compléter Sylla n'avait plus qu'une chose à faire, abdiquer ! Abdiquer, et surveiller de sa retraite le jeu de la constitution nouvelle: c'était l'acte néceswsaire, l'acte conséquent de tous ceux qui l'avaient précédé. Sylla savait bien que, s'il mourait dans la dictature , on lui donnerait aussitôt un successeur, ou son fils, ou Pompée ; et l'empire était fait, l'empire, dont il voulait moins encore peut-être que de l'anarchie plébéienne. La dictature n'avait été pour lui qu'un moyen d'accomplir la révolution rêvée par son génie réactionnaire. Elle devenait le péril même de son œuvre, si elle ne disparaissait aussitôt l'œuvre achevée. Voilà la vérité historique : elle n'est ni dans une satiété philosophique des grandeurs de ce monde , ni dans le besoin du repos et le dégoût du pouvoir.
Il en est de même pour Charles-Quint : ce n'est pas exclusivement
le sentiment refîgieux ou la fatigue du corps et celle de l'esprit qui l'ont décidé à la retraite; la puissance de la maison d'Autriche en Europe et dans le monde, le maintien de son œuvre et de l'œuvre de ses pères, étaient au prix de son abdication. En 1 53o, à la diète de Bologne, il avait pu se croire près de constituer à son profit et au profit du catholicisme cette monarchie universelle, qui fut le plus grand de ses rêves. Possesseur des Amériques, où Cortez venait de lui donner le Mexique, où Pizarre, en ce moment même, conquérait le Pérou ; maître en Europe , au nord des Pays-Bas et de l'Allemagne, au sud de Tllalie et de l'Espagne, il voyait de plus la Méditerranée soumise à ses flottes. La France était vaincue, les réformés protestaient à peine,- et le pape venait de le couronner. Mais ce beau moment de vaste espoir n'avait eu que peu de durée: François P' avait repris la défense de l'indépendance européenne; à l'approche de Soliman il avait fallu capituler avec les protestants, que soutenait le roi de France, et bientôt les Pays-Bas préludaient à leurs révoltes par l'insurrection des Gantois. La France ne pouvait plus être envahie avec profit; Alger même résistait victorieusement au Neptune catholique. La mort de François I*^% celle de Henri Vlll, au lieu de servir ses desseins, lui opposèrent chez les Anglais un jeune roi protestant, en France un prince qui conquérait Metz, Toul et Verdun. Les réformés, battus à Muhlberg, se vengeaient devant Magdebourg, et manquaient de faire prisonnier dans Inspruck César fugitif. La lutte dépassait les forces d'un seul homme, a Qui trop embrasse, mal étreint. t C'est ce que Charles- Quint avait compris dès i56/i, à l'époque de la paix de Crespy. Comment régner à la fois sur le Tage, le Tibre, l'Escaut, l'Elbe et le Danube? sur les pays exclusivement catholiques du Sud et sur les pays réformés du Nord? Le même souverain pouvait-il faire en Allemagne des concessions devenues nécessaires, et maintenir énergiquement en Italie et en Espagne l'intégrité de la foi? combattre ensemble Maurice de Saxe, Soliman, Henri II, les Maures des Alpujarras, le pape Paul IV, et bientôt Guillaume d'Orange?
Pour sauver ]a puissance de la maison d'Autriche, mieux valait la partager en deux branches. Déjà son frère le suppléait à Vienne et réunissait à l'Archiduché la Hongrie et la Bohême. Après une tentative avortée pour garder à son fils Philippe II au moins la suzeraineté germanique, il se résolut à remettre cette part entière dans les mains de Ferdinand, qui put sans déshonneur faire monter avec lui la tolérance sur le trône impérial, et accepter la paix d'Augsbourg, si habilement observée par son fils Maximilien. La J3ostérité de Rodolphe de Habsbourg gardait ainsi la plus éclatante , sinon la plus solide de ses couronnes. Loin d'en être affaiblie, la branche espagnole n'avait plus que des intérêts bien clairs : les germes de réforme qui déjà pointaient à Naples, à Milan et dans la Catalogne, pouvaient être étouffés; la France, privée de ses alliances luthériennes et calvinistes, offrait une proie plus facile aux coups ou à l'intrigue du prince qui la cernait par la Navarre, l'Aragon, la Franche-Comté et les Flandres. La main de Marie Tudor d'Angleterre unie à celle de Philippe II complétait l'œuvre; et Charles-Quint, à la veille d'un inévitable désastre, quittait la scène en vainqueur, laissant à ses héritiers le pouvoir, la facilité de s'allier, de se soutenir l'un l'autre, quand leurs intérêts seraient communs, et de s'isoler au contraire pour accomplir à leur gré, et chacun chez soi, la besogne, impossible à un seul, parce qu'elle était contradictoire. Aussi peut-on dire que l'acte le plus habile et le plus glorieux de Charles-Quint fut peut-être son abdication : qu'il en ail mieux compris et plus aisément accepté la nécessité parce qu'il était alors fatigué, désillusionné de la politique, nous ne le nions point; que le vieillard perclus et morose, que le chrétien assailli de terreurs dévotes, que l'époux désolé de la mort d'une femme tendrement aimée ait eu moins de regret à abandonner tant de couronnes et le sceptre du monde, nous n'en doutons pas. Mais, s'il les a déposés, ce n'est ni par dégoût, ni par caprice, ni dans un mesquin intérêt personnel : c'est qu'il ne pouvait plus les porter avec le même honneur.
M. Mîgnet, qui a si bien expliqué et donné à leur date précise les causes secondaires de l'abdication, nous semble avoir trop incliné cette fois vers sa qualité dominante, la prudence, la réserve, j'oserai dire la modestie dans l'audace et la divination historiques. La cause principale de sa retraite du pouvoir, Charles-Quint ne l'a pas dite expressément; loin de là, il Ta dissimulée. Pourquoi? parce qu'il ne devait point la dire, parce qu'au contraire il lui fallait la cacher. Pouvait-il, sans péril, la révéler à personne? c'était le secret même du règne. Mais nous, historiens, nous avons le droit de ia découvrir et de Taflinner.
Gomme celui de son père, le règne de Philippe 11 d'Espagne est beaucoup mieux connu qu'il y a trente ans, grâce au beau travail, malheureusement inachevé, de l'historien américain Prescott, traduit en français par MM. Renson et Ilhier ^, grâce aussi, grâce encore à M. Mignet. Le livre qu'il a écrit porte un titre modeste: (c Antonio Perez et Philippe IP;?) mais loin de n'être qu'une simple monographie, cette vie du ministre de Philippe embrasse presque tous les grands événements du règne, révolte des Flandres, derniers efforts de l'indépendance aragonaise, lutte contre Henri IV et Elisabeth. Elle fournit à l'historien l'occasion de pénétrer à fond les secrets du gouvernement et d'éclairer la politique tortueuse, souvent timide, du fds de Charles-Quint. Ses hésitations perpétuelles, la lenteur de ses décisions le font échouer dans la bataille de vingt années qu'il livre à un de ses sujets, comme il échoue dans ses grands desseins contre la France, l'Angleterre, la Hollande et la Turquie. 11 ment à un homme, son complice, comme aux Aragonais, comme aux ligueurs de Paris, comme aux confédérés des Pays-Bas. L'obscur cabinet de San-Lorenzo est éclairé dans tous ses recoins, et le Tibère de l'Escurial, lui aussi mis en plein jour, se trouve diminué et souvent ramené à des proportions misérables.
* Histoire du règne de Philippe II, par * Antonio Ferez et Philippe II, 3* ëclil.
PrescoU, traduite par MM. Renson cl i vol. Cluirpcnlier ëJit. i85&. Ilhier, 5 vol. iD-8% Firmin Didut, i86o.
Perdant cet effrayant appareil que lui prêtait la nuit, il semble audessous du Tibère de Rome. 11 lui est aussi inférieur qu'Antonio Ferez l'est à Séjan, et don Juan d'Autriche à Germanicus. Dans son Histoire de Marie Stuart el son Introduction aux documents de la succession d'Espagne, M. Mignet a complété cette reproduction exacte, précise , du caractère et du rôje de Philippe IL La vaste ambition d'un génie mesquin, l'immoralité profonde d'une âme étroitement religieuse aboutirent, après quarante années d'intrigues et de crimes, non point à étendre le sceptre catholique sur l'Europe, mais à ruiner l'Espagne elle-même et à compromettre le catholicisme, si le compromettre eût été possible à un homme.
Un épisode particulier et fort curieux de ce long règne a élç également approfondi : c'est celui de don Carlos. M. Mérimée, en critiquant l'ouvrage de Prescott, M. de Mouy\ en s'appuyant sur les travaux de M. Gachard de Bruxelles^, ont donné la physionornie vraie de ce triste petit-fils de Charles-Quint, qui avait étonné d'abord puis effrayé son grand-père. Ce héros de roman n'a jamais été qu'un enfant malade d'esprit et de corps, qu'un jeune homme en délire, un fou furieux qu'on peut plaindre, mais qu'on a eu raison d'enfermer. Le Carlos de Schilfer est encore moins vrai que son marquis de Poza. Faux également est cet amour de l'infant pour sa belle-mère; Elisabeth de France, la femme de Philippe II, traita affectueusement ce chétif héritier de son mari , et ce fut tout. Loin que le roi d'Espagne ait pris d'elle quelque ombrage, elle est la seule personne peut-être qu'il ait réellement aimée; et lorsqu'elle mourut, jeune encore, il se montra inconsolable. Son cœur de bronze s'est fondu ce jour-là, et il reporta sur sa fille Isabelle-Glaire- Eugénie cette affection unique qu'il avait eue pour la mère. La mort de don Carlos ne doit point davantage être imputée au roi son père. Cette mort prématurée fut une bonne chance pour l'Espagne; mais Philippe II n'en est pas coupable : il est assez riche de
* Don Carlos, i vol. in- 13, Didier écli- * Don Carlos el Philippe II, par Ga-
leur. cbard, 1 vol. in-8% Michel Lëvy, 1867.
crimes et de coups d'Etat pour qu'on ne lui prête pas encore un infanticide.
Une autre question des plus importantes de ce règne, celle de la guerre contre Elisabeth et contre l'Angleterre, a été traitée de main de maître , écrite en traits de feu par M. Miclielet dans son neuvième volume de l'Histoire de France; c'est un de ses excellents chapitres qui resteront. Toute la lutte contre ï Armada est un chef-d'œuvre. Nous avons cru devoir critiquer l'ensemble de l'ouvrage de M. Michelet. Nul n'est plus sensible que nous cependant aux fréquents réveils de son génie. Indiquons, avant de terminer, la traduction de Motley par A. Lacroix : crLa révolution des Pays-Bas au xvi* siècle, histoire de la fondation de la république des Provinces-Unies, t) 6 vol. Librairie internationale.
L'histoire d'Angleterre au x\f siècle est, comme l'histoire d'Espagne , dignement représentée en France par le bel ouvrage de M. Mignet sur Marie Stuart; par celui de feu M. Dargaud sur le même sujet, et par la thèse si curieuse de M. Wiessner, qui les a contredits, et qui a essayé de réhabiliter entièrement la reine d'Ecosse. M. Dargaud a continué son travail , vers la fin de sa vie, en publiant successivement les histoires de Jane Grey, de Marie Tudor et d'Elisabeth. — Le livre de M. Mignet nous paraît, malgré la défense habile et consciencieuse de M. Wiessner, avoir dit le dernier mot sur la question. M. Mignet, parlant de Marie Stuart avec autant de réserve, de dignité que de justice, l'a remise cependant à sa place et sous son vrai jour. Cette reine d'une année, adorée à la cour de France, celte femme charmante, la plus femme de toutes celles qui ont porté couronne, cette infortunée qui, par sa longue prison et par son martyre, expia cruellement les fautes de sa vie, peut encore obtenir aujourd'hui le pardon de l'histoire, — sa pleine admiration , jamais. M. Mignet, par ses révélations, a transformé du tout au tout la physionomie légendaire. Il faut oublier la douce et pure héroïne de Lingard, l'historien catholique; de Walter Scott, le grand Ecossais. Avant de pleurer avec Schiller, il faut lire les lettres de Marie
Etades liûtoriqnos. t a
et assister à tout le procès. Plus qu'aucun accusé, Finfortuiiéo reine a mérité les circonstances atténuantes; mais elle fut coupable. La nièce des Guise, après avoir juré de respecter le nouveau culte écossais, conspira pour l'abattre avec l'agent du pape, le jeune italien David Rizzio. Elle trahit avec lui et pour lui sa parole, ses sujets, sinon Darnley, son époux, qui crut cependant avec la cour entière crie lit royal déshonoré par ce misérable chanteur, tî et fit poignarder le favori de la reine. Elle sacrifia tout à ses caprices, à ses changeantes amours comme à ses haines. Marie devint ensuite complice de l'assassinat de Darnley, et, ajoutant au crime le cynisme de la passion, elle avoua sa faute en épousant presque aussitôt, en troisièmes noces, le meurtrier bien connu de son second mari, le comte de Bothwell, par lequel elle s'était fait enlever. (T L'aveugle Marie, dit M. Mignet, ne fut point éclairée par l'effrayante lumière de la réprobation universelle; elle brava tout pour contenter la passion de son cœur et élever jusqu'à elle ce nouveau favori. T^
Après la révolte de l'Ecosse indignée, après sa première captivité et sa double défaite, fugitive inconsidérée, elle eut le malheur d'entrer avec trop de précipitation sur la terre d'Angleterre, où Elisabeth ne lui accorda d'autre asile qu'une prison. C'est là que surtout on Ta plainte et admirée. L'histoire émue continuerait à rester complètement dévouée à sa cause et maudirait son astucieuse rivale, si Marie, repentante du passé , n'avait presque aussitôt noué de nouvelles intrigues pour faire rompre son mariage avec Bothwell, épouser en quatrièmes noces le duc de Norfolk, et s'appuyer sur les catholiques anglais afin de réclamer plus que sa liberté, ses droits à la couronne. Une première insurrection, qui éclata en sa faveur dans le nord de l'Angleterre, ayant été domptée , elle alla plus loin, et, de concert avec Norfolk, en appela contre le royaume aux souverains étrangers, surtout au pape Pie V, et au roi catholique, à Philippe II. Il s'agissait de renverser la religion protestante, et de mettre sur le trône, à la place d'Elisabeth,
Marie Sluarl et son nouvel époux. Quand Norfolk, condamné au supplice des traîtres, eut perdu la vie à la suite de cette criminelle équipée, la reine d'Ecosse vit se rétrécir sa prison, qui jusque-là avait été assez large et fort mal gardée. Les complots ne cessèrent pas pour cela; ils se multiplièrent au contraire. Les deux séminaires catholiques, de Guillaume Allen à Reims, en France, et de Grégoire Xll! à Rome, envoyaient en Angleterre de jeunes séides déterminés à frapper la reine Elisabeth. On avait convaincu John Savage que «la mort dune princesse hérétique, ennemie de la religion, excommuniée par le pape, serait légitime et méritoire, et qu'il ne pouvait rien faire de plus utile à son pays et de plus propre à gagner le ciel, n — Le duc de Guise, chef des catholiques et de la ligue en France, méditait avec le roi d'Espagne et le gouverneur des Pays-Bas une descente en Angleterre qu'il conduirait lui-même, r Les ministres d'Elisabeth et le parlement considérèrent, dit M. Mignet, la vie de Marie Stuart, cette prisonnière redoutée, et dont les catholiques aspiraient plus que jamais à faire leur reine, comme incompatible avec l'existence de leur propre souveraine, et ses prétentions à la couronne britannique comme menaçantes pour la sûreté du royaume et subversives pour la religion. ■» Ajoutons (ju'aux yeux des hommes d'Etat le testament de Marie Stuart était un véritable crime d'Etat. Il deshéritait de l'héritage royal en Ecosse et en Angleterre non-seulement Elisabeth, mais le fils de Marie Stuart lui-même comme entaché d'hérésie, et léguait les deux royaumes à l'avidité de Philippe II, c'est-à-dire à l'inquisition espagnole et aux supplices du fer et du feu. — Citons ce testanjent qui a tant de poids en une pareille question.
(rPour ne contrevenir à la gloire, honneur et conservation de TEglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je veux \ivre et mourir, si le prince d'Ecosse, mon fils, y peut être réduit ( outre la mauvaise nourriture qu'il a prise, à mon très-j>rand regret, en l'hérésie de Calvin entre mes rebelles, je le laisse seul et unique héritier démon royaume d'Ecosse, du droit que je prétends juste-
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ment en la couronne d'Angleterre et pays qui en dépendent. Sinon est que mon dit fils continue à vivre en ladite hérésie, je cède et transporte et fats don de tous mes droits en Angleterre et ailleurs au roi catholique ou autre des siens qu'il lui plaira, avec îavis et consentement de Sa Sainteté, tant pour le voir aujourd'hui le seul sûr appui de la religion catholique, que pour reconnaissance des gratuites faveurs que moi et les miens, recommandés par moi, avons reçues de lui en ma plus grande nécessité, et eu égard aussi au droit que lui-même peut prétendre auxdits royaumes et pays. Je le supplie qu'en récompense il prenne alliance de la maison de Lorraine, et si il peut, de celle de Guise, pour mémoire de la race de laquelle je suis sortie du côté de ma mère, -n
Marie Stuart, n'ayant en vue que l'intérêt de la cause catholique et son triomphe, subordonnait, comme le dit M. Mignel, la possession des couronnes à l'orthodoxie des croyances, mais elle ne s'apercevait pas qu'elle commettait un crime de lèse-nation. Dès ce jour, les ministres et le parlement d'Angleterre cherchèrent les moyens de se débarrasser d'elle. — Les complots contre la vie d'Elisabeth se reproduisant à chaque heure , Guillaume d'Orange étant tombé sous les coups d'un assassin à Delft, les Guise et la ligue étant en France tout-puissants, on finit par imph'quer Marie dans l'attentat de Babington, que les conjurés de France avaient voulu lui laisser ignorer. La trame est immonde; avertie par un traître qui livrait ses lettres, la malheureuse captive adhéra à la conjuration, ou parut y adhérer. Cela suffit à sa condamnation, qu'on voulait juridique. Elle fut touchante, elle fut grande, elle fut sublime à sa dernière heure. Elisabeth, que la politique avait obligée à la tenir enfermée pendant dix-huit ans, tr au mépris du droit des gens et de la dignité des couronnes, tî joua un rôle odieux dans ce dernier acte de la lutte. Elle feignit de ne point vouloir une mort dont elle avait tant d'envie, et essaya de tromper son époque et la postérité. La vérité, qui s'est faite, aurait pu se faire à son profit. Elle était presque dans un cas de légitime défense. Sa cruauté dissimulée, ses tergi-
versations hypocrites lui en font perdre le bénéfice. Peut-être eûtil été moins honteux pour elle de jouer franchement son rôle, de ne point parler avec attendrissement de ce l'oiseau qui s'était réfugié dans son sein, y) et d'accepter ce que voulait d'abord son parlement, une loi de proscription, un bill à!attainder, voté dans l'intérêt et pour le salut de l'Etat. Les souffrances et la mort de Marie Stuart la laisseront toujours la reine du théâtre et du roman ; Elisabeth est plus que jamais la reine de l'histoire ; mais il ne faut l'y contempler que dans l'ensemble, en jugeant son œuvre toute virile d'après les résultats. Si l'on s'approche trop, on est épouvanté de retrouver en elle beaucoup des traits du caractère de son père, Henri VIII , et surtout sa monstrueuse casuistique : ce qui semble plus odieux encore chez une femme.
Fidèle dans cette histoire d'Ecosse et d'Angleterre à sa méthode ordinaire, qui est la bonne, M. Mignet a fait entrer toutes les questions extérieures qui s'y pouvaient rattacher. On y trouve la suite de l'histoire de Philippe II à propos de la vengeanc'e qu'il veut tirer de la mort de Marie Stuart. Il y a aussi bien des pages excellentes qui se rapportent à l'histoire de France.
A côté de ces livres originaux écrits sur l'Espagne, l'Ecosse et l'Angleterre, signalons à la reconnaissance du public lettré la publication de documents importants : cinq volumes d'un haut intérêt, publiés par le savant archiviste M. Teulet, sous ce titre : Rehiiom politiques de la France avec FEspagne et FEcosse au xvi^ siècle. Ce sont des pièces inédites ou peu connues ^ — Citons aussi le travail de notre honoré maître, M. Chéruel, sur Marie Stuart et Catherine de Médicis^. — D'après les rapports des ambassadeurs vénitiens, qu'il a été étudier en Italie, un estimable historien, M. Armand Baschet,
' Relations politiques de la France avec * Marie Stuart et Catherine de Médicis,
P Espagne et l^Ecosse au jvi' siècle, pu- — Etude historique sur les relations de
bliëes par M. Alexandre Teulet, archiviste la France et de V Ecosse au iri* siècle, par
aux Archives de l'Empire , 5 vol. grand M. A. Chëruel. i vol. in-8% Paris, Ht-
in-8*, Paris, V J. Renouard, 1863. chelte, i858.
nous a donné lui aussi un volume très-curieux, sur lequel nous croyons qui! est juste d'insister K Ces ambassadeurs vénitiens, témoins très-sagaces , sans cesse en éveil, presque toujours désintéressés, révélaient à la seigneurie de Venise la vérité sur les personnages et sur les faits. Rien de net et d'instructif comme leurs relations. C'est de l'histoire vivante' et de l'hisloire impartiale. On en a commencé la publication dans les Documents inédits. — Il serait bien important, Monsieur le Ministre, de l'y voir continuée et achevée, et qu'on ne se référât qu'aux textes authentiques. M. Armand Baschet en a pour sa part fait un excellent usage. Il y a étudié Charles- Quint, Philippe II ot Don Carlos, puis Henri VIII d'Angleterre, Marie Tudor et Elisabeth. M. Baschet concourt à fixer le dessin de ces ligures historiques d'une façon définitive.
Le tableau qu'il a tracé ensuite de la physionomie des papes au x\f siècle lui appartient en propre. Jusqu'ici nous n'avons guère en France sur ce sujet de travail original autre que celui de M. Baschet. Depuis Alexandre VI jusqu'à Clément VIII, il a vécu avec les ambassadeurs de Venise à la cour de Rome, et il en est arrivé à nous donner en 53 pages les poiivaiis en pied^ comme il dit, de chacun des pontifes. A quoi bon les reproduire? Attendons le jour où l'histoire respectueuse, mais ferme et impartiale, pourra faire davantage et, sans qu'on la soupçonne d'en vouloir à la religion , pourra parler des papes du xvr siècle comme on doit en parler, je veux dire comme de souverains laïques, comme de princes italiens mêlés à la politique.
L'Allemagne, l'Angleterre, la Suisse, l'Amérique ont produit sur la papauté, la réformation au xvi* siècle, des livres d'histoire renommés*. Pourquoi sommes-nous si pauvres en comparaison? — Il faut nous adresser à nous-mêmes cette question, Monsieur
^ La diphmatie vénitienne, — Les par M. Armand Baschet, i beau vol. princes de l'Europe an xvi' siècle, d'après in-8', Paris, Henri Pion, i86-j. les rapports des ambassadeurs rén-ticns, * Un bel ouvrage allemand sur ce sujet .
le Ministre. — L'obstacle ne vient pas du pouvoir : ce n'est pas ri^pression officielle, car s'il ne s'agissait que de brochures ou de pamphlets, les unes souvent excellentes, les autres très- virulents, nous serions riches. Non! ce qui nous manque, c'est une Histoire étendue, approfondie, sérieuse, c'est-à-dire une de ces œuvres qu'on n'a jamais interdites ni poursuivies. Personne ne Ta tentée cependant; personne n'a tenu à y attacher son nom. A quoi cela tient-il? A une convention, à un respect humain invincible en France.
De môme qu'on se permet de préjuger les opinions présentes d'un historien sur la politique actuelle à propos de ses appréciations historiques sur la politique d'autrefois, de même on l'anathématise, et plus vigoureusement encore, si, touchant aux questions religieuses et racontant le passé, il ne parait point exactement renfermé dans l'orthodoxie , qui est à la mode de nos jours. 11 serait hérétique, rien qu'à traduire exactement saint Grégoire de Naziance et saint Augustin.
Chez nos voisins, aux yeux de tout le monde, la liberté scientifique est absolue; nul n'est désapprouvé parce que, né catholique, il trouve à redire aux actes des catholiques, ou parce que, né protestant, il prendra au besoin la défense des papes. Tous deux pourront également dans l'ordre historique, et pour une œuvre de bonne foi, porter la main sur la grande question du christianisme lui-même. En Allemagne, en Angleterre, en Amérique, les droits de la science et du libre examen passent avant tout. Homme d'étude, homme du monde, on n'a point à craindre d'être blâmé des salons, exposé à la criaillerie des petits journaux parce qu'on dit avec pleine franchise, pleine liberté, pleine audace, ce qu'on sait et ce
La Papauté au i\f siècle, a été traduit Nous sollicitons la traduction de l'œuvre
par M. de Saint- Chëron : c*cst celui de entière de cet ëminent historien, et, en
Lt^pold Ranke. M. Porchat nous a donnf^ première ligne, celle de son Histoire de
atissi son Histoire de France en 3 vo- la déformation, lûmes in-8*, Paris, Klincksiek, i85&. —
qu'on pense historiquement. — Chez nous, c'est différent. — Il faut être tout d'une pièce, c'est-à-dire systématique. — Si un catholique écrit un livre où il désapprouve Jules II, ce pape soldat, qui empêchait Michel-Ange de mettre le livre saint dans la main gauche de sa statue, pendant que la droite, levée, foudroyait Bologne de sa bénédiction, et qui disait à l'artiste : ce Donne-moi une épée, je ne suis pas théologien!)) ou bien s'il attaque Philippe II d'Espagne, ce triste grand homme, qui ne peut être réhabilité que par des fanatiques ou des ignorants, le voilà déclaré renégat, faux frère. — Qu'un protestant au contraire pense un jour devoir défendre la mémoire d'un pape faussement attaqué, qu'au point de vue de l'histoire ou de la politique présente , il défende la papauté même, le voilà mis en contradiction avec son culte et sa foi! Il suffira alors qu'un comédien s'écrie : a Qu'est-ce qu'un protestant qui ne proteste pas? i) pour que tout le public éclate de rire et témoigne ainsi par là de ce qu'est au fond notre respect en pareille matière pour la liberté des opinions. En France, où l'on se croit libéral, on caserne ainsi chacun dans la limite étroite du dogme et de la discipline religieuse que lui a imposés le hasard de la naissance. — Osez en sortir, vous dira-t-on, apostasiez! — Mais je ne le veux point. Tel ou tel accident historique peut me déplaire, sans que je répudie l'ensemble. Je sers la vérité historique, sûre dans ses lois morales, dans ses résultats définitifs; elle est moins immuable lorsqu'elle étudie les passions des hommes ou suit la fluctuation des événements. Telle appréciation systématique juste pour une époque sera fausse pour une autre. Je défie par exemple l'historien le plus opposé à l'autorité religieuse dans les temps modernes de ne point reconnaître qu'au moyen âge la direction du monde intellectuel a été dignement placée aux mains du clergé et de son chef. C'est l'Eglise , ce sont les papes qui ont protégé l'Europe contre les brutalités de la force : ils ont moralisé les masses : à l'église du moyen âge sont dus la protection, le salut des lettres et des arts, la lumière et les progrès enfin. La démocratie n'a-t-elle point
commencé là? Les conciles ne sont-ils pas les premières assemblées où la majorité ait fait la loi? — Le droit de la naissance et celui du glaive n ont-ils pas fait place à celui de la vertu et de l'intelligence , le jour où le fils d'un charpentier de Sorrenle est devenu un grand pape, presque le souverain universel? Mais, par contre, s'ensuit-il que le même historien s'oblige à admirer Sixte IV et Alexandre VI, et ne puisse, avec tous les prélals de France, s'élever contre leurs successeurs, ennemis de notre pays, contre ces papes, moins soucieux en leur temps de la religion catholique qu'elle ne l'est aujourd'hui de leur mémoire? — Non pas. — Le jour où, en France, les mœurs .permettront à chacun d'écrire son opinion historique sur de pareils sujets sans qu'on y cherche des sousentendus, sans que cette opinion, donnée sur une époque, implique celle qu'on peut avoir sur la suivante, l'histoire religieuse sera possible. Jusque-là on ne serait pas compris. On serait travesti par les uns comme par les autres.
Revenons à M. Baschet, et, avec lui, revenons en France. Les ambassadeurs vénitiens, qui n'avaient point les mômes dangers que nous à craindre, ont dit, et avec une modération extrôme, notre histoire du dernier tiers du xvi** siècle. — M. Baschet a pris leur avis pour peindre Catherine de Médicis et ses fils. Son livre nous conduit jusqu'à l'histoire de Henri IV ^
Après l'abdication de Charles -Quint, après la victoire momentanée, puis les défaites de Philippe II, la paix fut signée à Câteau- Cambrésis. Quelques abandonnements qu'ait faits Henri II , ce fut un triomphe pour notre politique. L'ère des guerres d'Italie était fermée. La France, victorieuse de la maison d'Autriche, se voyait augmentée des trais évêchésy Metz, Toul et Verdun : elle avait à sa ceinture les clefs de l'Italie, Pignerol et Turin; aux Anglais elle
' n vient d*aillears d'enrichir son pre- M. Trolopp et surtout M. de Reûmont, mier travail d'un second volume : La . ancien ministre de Prusse h Florence. jeunesse de Catherine de Médicis, d après i vol. in-8*, ëdit. Henri Pion.
avait replis Calais. EHe aurait dû se reposer longuement de soixante-cinq années de batailles, ce Les Français n'avaient plus d'ennemis qu'eux-mêmes ! t? dit Castelnau. — Hélas! c'était trop, c'était pire encore! La guerre finit au dehors, mais la guerre civile commence au dedans, compliquée de l'intrigue étrangère.
Ce vaste tableau de nos luttes intestines, depuis 1 5 60 jusqu'à 1 698, a été fait et refait bien souvent, par les contemporains eux-mêmes, catholiques et protestants, maisavec des coulcursviolenteset l'ardente passion qui les animait les uns contre les autres. Imprimés, réimprimés, ces mémoires, ces pamphlets venus du xvi® siècle ont été et sont encore accueillis de notre public avec une faveur empressée. Les Mémoires de Castelnau, de Vieilleville, de Tavannes, de la Reine Marguerite; ceux de Régnier de la Planche, de Lanoue, de Mergy; — le Journal de l'Etoile, — la Satyre Ménippée — et dernièrement , dans la collection Jannet, les Tragiques d'A grippa d'Aubigné; — ses Mémoires édités également par M. L. Lalanne, chez M. Charpentier, et tant d'autres documents originaux, sont pour l'histoire de nos guerres de religion des sources abondantes, mais qu'il faut clarifier. L'une d'elles, la plus importante de toutes, fait encore défaut. On ne la trouve guère que dans certaines de nos bibliothèques pubHques, — je veux parler de l'Histoire universelle de ce même Agrippa d'Aubigné, 3 vol. in-foHo, Le pamphlétaire de la Confession de Sancy et du Raron de Fœnesle, le Juvénal des Tragiques, parle dans son grand livre un autre langage, w Traînant le lourd chariot de l'histoire, d comme il dit, il a essayé de le faire avec gravité; il a tenté d'être impartial. Il parle de Charles IX, de Henri III en termes modérés ; — ce même homme qui les a, dans le poème et dans la Confession, poursuivis sans relâche et sans mesure de sa haine implacable, ne se refuse pas dans l'histoire à dire leurs qualités. Là, il les traite en rois. — Ajoutons que les derniers chapitres de chaque livre de d'Aubigné (il y en a quinze) smt consacrés aux affaires du dehors, comme l'y obligeait son litre d'Histoire Universelle. — Nous sollicitons avec instance,
Monsieur le Ministre, une édition moderne de cette œuvre remarquable. Bien annotée, imprimée en caractères différents, selon que la question traitée importe à l'histoire générale, ou retombe dans le menu détail des escarmouches, elle préparerait à merveille un récit définitif de nos guerres de religion.
Ce récit a déjà été entrepris dans les histoires générales qui ont été publiées, particulièrement dans celle de M. Henri Martin, dont nous avons critiqué l'ensemble pour avoir le droit de louer sans restriction les parties bien étudiées. M. le marquis de Saint-Aulaire^ a tracé un premier cadre de celte histoire particulière, de cet épisode émouvant de nos annales.
Un grand résultat a déjà été obtenu en somme, et c'est précisément à propos de la question, jadis brûlante, des guerres de religion que s'est révélé le premier symptôme de cet apaisement des cœurs, de ce retour à la modération par l'histoire que nous avons indiqué comme l'un des nouveaux et des meilleurs résultats de la science.
Autrefois, pas de milieu, nulle équité pour les personnages mêlés à ces horribles luttes; ils étaient honnis ou admirés de part et d'autre sans réserve! Et comme en France la voix des vaincus, celle de ceux qui souffrent, est toujours la mieux entendue et la plus puissante , les huguenots ayant été les martjrs d'un immense attentat, la Saint-Barthélémy, on résumait vite cette histoire trèscompliquée. C'était un drame entre bourreaux et victimes. De la première à la dernière heure, les protestants avaient eu raison. D'ailleurs la tragédie était facile à compo^ser : Catherine de Médicis, vouée à l'exécration, jouait son rôle d'empoisonneuse; c'était moins qu'Agrippine, c'était Locuste couronnée. Charles IX devenait Néron; ils avaient tous deux longuement prémédité les matines parisiennes, où
Le roi, oou juste roi , mais juste arquebusier, Giboyait aux passante trop tardifs à noyer.
' Les derniers Valois, les Guise et Henri IV, par le marquis de Saiul-Aulaire. i vol. in-ia, Michel L5vy, i834.
D'au Ire part, nulle ambition, aucune faute ni chez le prince de Condé, ni parmi les calvinistes. Pas l'ombre de violences! On pardonnait presque à Poltrot de Méré l'assassinat du duc de Guise: c'était un épisode. La pièce ainsi préparée n'avait plus besoin que des décors et de l'acteur en vogue pour la faire valoir. Coligny, assemblage de toutes les vertus, était le grand premier rôle, Condé l'amoureux. En face d'eux se plaçaient les traîtres, les rôles noirs, ceux qu'on punit au cinquième acte ou dès le troisième : Guise, Charles IX, Catherine.
A ce scénario historique s'en opposa bientôt un autre , recueilli dans d'autres documents, contradictoires aux premiers; c'est la pièce catholique. Catherine, Charles IX, Henri III, ceux qui représentent la royauté y ont encore un piètre rôle; ils passent à l'état de comparses. Trop occupés de la politique humaine, ont-ils fait ce qu'ils devaient contre leurs sujets ennemis de Dieu et de la foi? Non; ils ont tergiversé. Les véritables héros, ce sont les Guise, depuis le cardinal de Lorraine, la première éminence rouge, qui nous voulut doter de l'inquisition espagnole, jusqu'au Balafré, ce sujet ambitieux qui voulait enlever à son roi le sceptre héréditaire après lui avoir dérobé la puissance. Comme Philippe II leur allié, les Guise disaient que la couronne pouvait passer en d'autres mains que celles des Valois, et ils traitaient la loi salique de plaisanterie. La Ligue et les Guise avaient grandement raison, prétendent ces autres énergumènes; ils défendaient la religion de l'Etat, l'opinion de la majorité. Parler des droits de la majorité à une pareille époque! Quel renversement de l'histoire! Dans ce temps-là, on ne votait qu'à coups de couteau.
Grâce à l'histoire, la vérité impartiale s'est fait jour enfin. A chacun des personnages de l'époque sanglante sa part de responsabilité est restée, mais seulement sa part. Ainsi divisée, elle devient moins lourde à porter, et la justice rendue à chacun est propre à rapprocher les opinions. Dans le regret des fautes commises de part et d'autre, on ne peut trouver autre chose qu'un enseignement pour
Favenir. Personne ne méconnaîtra désormais Tentrainement auquel ont pu céder les Guise, représentants du catholicisme, excités comme par un mandat impératif de la volonté populaire. C'est Texplication de leur rôle; ce n'en est point l'entière excuse, car personne ne pourra, en revanche, fermer l'œil sur leur égoïsme et leurs criminels empiétements. La religion, à laquelle ils ont dévoué leur vie, favorisait trop leurs plans d'ambition personnelle, et les intérêts de la foi servaient de marchepied à des intérêts humains.
Pour les protestants, victimes de ce siècle de violences, on sait aussi maintenant qu'eux non plus ne se sont point abstenus de visses politiques et terrestres, et que la tolérance ou la douceur n'habitait guère leur camp, lorsqu'ils avaient la victoire. Eux aussi se sont montrés exclusifs et cruels jusqu'à fracasser les statues et vider les tombeaux. On a lu ces impitoyables diatribes des calvinistes et leure prières au Dieu des vengeances :
Ne partiront jamais du trône où tu f assieds Et la Mort et TEnfer, qui dorment à tes pieds?
Ce quil eût fallu, à ces heures «roù le sang courait les rues,i) lorsque la France, (rentre les huguenots et les Espagnols, se trouvait comme la gauffre entre deux fers,T) ainsi que dit Tavannes, c^était un grand génie au service d'un bras vigoureux qui pût avant la lutte dominer ce peuple, composé de deux peuples ennemis, ou séparer les factions pendant la collision meurtrière et les forcer à la paix. Catherine, Charles IX, Henri III n'ont point suffi à la tâche; il n'en est pas moins vrai qu'ils l'ont comprise et tentée; ils ont essayé de régner sur les deux partis. Ni la mère ni les fils n'ont cherché la guerre, «r L'amnistie après Amboise est due à Catherine,!) dit Castelnau; (relie montra de l'humanité et intervint en faveur des vaincus : elle tint toujours la bride, a ajoute Régnier de la Planche, un protestant. Charles IX, en haine de Philippe II, voulut même faire la guerre en Flandre et s'allia aux huguenots.
Henri III finit par tendre la main au roi de Navarre. lis ont voulu lous trois faire prévaloir les droits de la couronne et ne laissèrent sacrifier la France ni à TEspagne ni à l'Angleterre, erqui étaient aux (-coûtes pour recueillir les pièces du vaisseau brisé, d Malheureusement, comme ils n'ont employé que des moyens indignes du but, comme une politique italienne et flottante, un périlleux jeu de bascule les a entraînés à des fautes et à deux crimes, celui de 1672, celui de i588, ils succombent encore devant l'histoire. Mais ils succombent, après le procès instruit, relevés, parles circonstances atténuantes, de beaucoup de calomnies et d'outrages dont on avait surchargé leur mémoire.
L'histoire devient ainsi équitable pour tous; elle perd ses monstres et regagne des hommes : c'e t tout profit. La preuve de cet apaisement de la passion chez nos écrivains, nous la trouvons bien nelle dans le quatrième volume de l'Histoire de France de M. Dareste, doyen de la Faculté des lettres de Lyon ^ A coup sûr M. Dareste a tout son penchant vers la cause des catholiques; la modération de son expression semble prendre leur défense, même quand il condamne leurs excès, et l'énergie de son style se dresse contre les torts ou les violences de leurs ennemis, les prolestants. Mais en dehors de ces tempéraments ou de cette verve employés à exprimer la pensée, quelle équité voulue dans Texposé des faits! quelle science des détails bien condensés! M. Dareste n'a rien négligé, dans son récit à la fois nourri et rapide, de ce que la science a de plus neuf ou de plus certain. Les citations qu'il donne viennent des deux camps et sont toutes alertes, vives, de ce style audacieux et imagé qui est le style du xvi* siècle. C'est l'œuvre d'un catholique excellent historien; c'est l'œuvre d'un honnête homme; c'est l'œuvre d'un homme de talent. La fin du troisième volume, le quatrième dont nous parlons étaient seuls de notre compétence. Nous
* Histoire de France, par M. C. Da- iii-8* (le cinquième volume, qui vient de reste, doyen de la Faculté des lettres de paraître, 1867, 8*arrète au traité deRis- (.yon, correspondant de Tlnstilut. 5 vol. wick). Henri Pion, éditeur.
ii*avonspas encore eu le temps d'étudier suffisamment le cinquième , qui vient de paraître. Mais cette œuvre remarquable est à coup sAr un symptôme de notre temps et dos progrès qu'ont faits nos éludes, lin auteur peut aujourd'hui, s'il a le don de l'histoire, sans rien sacrifier de ces convictions impérieuses que j'appellerai antéhistoriques, écrire un livre loyal, où rien ne sera dissimulé de la vérité. On saura peutn^tre où penche la préférence de l'écrivain dans le présent, et quel drapeau il suit de nos jours; mais il aura respecté l'histoire, — et, avec elle, la conscience de ses adversaires. 11 est vrai que pour écrire ainsi il faut la plume de M. Dareste, et <[ue pour vivre dans le passé, tout en respirant dans le présent, on doit avoir une poitrine aussi vigoureuse que la sienne et le vrai sens historique.
Nous serions cuîieux de voir si, dans une question d'histoire moins temporelle, moins politique que celle-ci, où, comme il le dit lui-même, il y avait autant de huguenots d'État que de huguenots de religion, dans une question comme celle de la papauté ou de la réformation, quand à chaque pas on risque de toucher au dogme, il pourrait garder la même impartialité de fond, la même franchise d'allures. M. Dareste est peut-être ce Français, — ((ue nous attendons, — capable de vaincre le préjugé et d'écrire pour tous une histoire religieuse; il nous semble digne de l'essayer.
Après Catherine, Charles IX et Henri III, le grand homme qui rétablit leur œuvre compromise, celui qu'ont préparé les temps et ((ue réservait la Providence, apparut enfin : c'est L'Hêpital armé, c'est Henri IV, à qui jamais un mot n'échappa contre ses prédécesseurs, bien qu'ils eussent été pour lui d'énergiques adversaires.
Henri IV ne pouvait que gagner, lui, à ce qu'on approfondit ^on histoire, et l'on ne s'en est pas fait faute depuis vingt ans. M. Charles Mercier de Lacombe, en un excellent volume, s'est occupé de sa politique^ M. Eugène Jung a étudié Henri IV écrivain'.
* Henri IV et sa politique , par Charles * Henri IV écrivain, par M. Eugène
Mercier de Lacombe. i vol. Didier, 1 860. Jung. 1 vol. in-S'. Treuttel et Wurtz, 1 855.
M. Prévost-Paradol lui-même, dont les aptitudes et la prédilection ne s'adressent pas à des questions aussi anciennes, a traité des rapports de Henri IV avec la reine Elisabeth ^ Tous ces travaux et bien d'autres sont dominés par l'œuvre de M. A. Poirson*. M, Michelet a franchement avoué qu'il n'était pour ce règne que son élève.
Cette noble question, toute française, clôt le xvi* siècle et ouvre le XVII*; qu'on nous permette de nous y arrêter un moment. Nous tenons à faire honneur, nous n'oserons pas dire au plus grand roi de notre histoire, mais à son éminent historien. Nous n'avons d'ailleurs qu'à répéter aujourd'hui ce que nous avions dit déjà , en petit comitéy à l'époque de la première apparition de l'ouvrage de M. Poirson.
Il y a eu jusqu'ici deux manières de comprendre l'histoire de Henri IV, ou plutôt deux légendes contradictoires se sont établies à son sujet. La première, qui date de Péréfixe, et inspira la Henriade, dominait encore au début de ce siècle. Les princes de la Restauration s'en servirent d'abord comme d'un drapeau, ensuite comme d'un bouclier. C'est la tradition du Roi de la poule au pot, c'est le bon Henri, à la fois héros chevaleresque de l'écharpe blanche et modèle accompli de paterne miséricorde. Dans la guerre, il allait vite en besogne, gagnait d'abord, au château d'Arqués, une seule et décisive bataille, revenait aussitôt à Ivry pour montrer son panache au sentier du devoir et de l'honneur, et crier, après la victoire : tr Épargnez les Français !tî Si on lui laissait assiéger Paris, ce n'était que pour jeter du pain par-dessus les murailles et rentrer au plus tôt dans sa capitale au milieu des acclamations joyeuses de son peuple. On permit à peine au peintre
' Élùabetk et Henri IV, i5g5'i5g8, M. Auguste Poirson. s* ëdiliou, considé-
par M. Prévost-Paradol. i vol. Paris, rablement augmentée. 4 vol. in -8* et
Michel Lëvy, i863. in-i a. Paris, Didier, i86a-i 866.
' Htêtoire du r^e de Henri IV, par
Gérard quelques figures patibulaires de ligueurs, grimaçant dans le coin du tableau.
Une fois roi et maître de sa bonne ville, le Béarnais n'a plus grand'chose à faire. Il pardonne à tout le monde, fait des mots, boit comme quatre et jure par venire-saint-fp^is. Il est un vert galant, ce qui no déplaisait guère aux gentilshommes vieillis, qui se souvenaient de leur jeunesse, de Trianon et de Versailles. Ses grandes occupations sont d'aller souper incognito et, sous prétexte de chasse, chez les pauvres gens, comme le fermier Michaud, pour y entendre son apologie et laisser sa bourse sur la table, erll faut que tout le monde vive, i)
Cette physionomie populaire, mais vague, de héros-bonhomme cessa bien vite de paraître vraie : en visant à rendre la perfection idéale, on avait trop négligé d'accuser et de préciser les lignes, pour que personne pût croire au portrait d'un être réel.
Le goût des recherches historiques, et surtout l'esprit d'opposition politique, en eurent bientôt trouvé et dessiné un autre, tout dissemblable^ mais plus humain. Les traits, au lieu d'ondoyer, prirent l'exagération frappante, et comme le relief de la caricature. A ce portrait-là on dut ajouter plus de foi. C'est le Henri IV de la seconde légende.
Le hon roy devient un Gascon hâbleur, effronté, dupant tous les partis, se jouant de sa conscience et ne croyant pas à celle des autres; «rie plus égoïste et le plus ingrat mortel qui jamais ait été. i) C'est à peine si l'on daigne lui laisser quelque chose de sa gloire militaire, ce courage pâle qui débutait par la poltronnerie physique, pour ne se révéler qu'en raison d'un calcul et de l'extrême nécessité. Un pareil Henri IV, deux fois parjure à ses amis, à la croyance de ses pères^ mérite bien que d'Aubigné lui dise cruellement, le lendemain d'une tentative d'assassinat, en voyant ouverte encore la blessure qu'avait faite le couteau de Jean Cliâlel : cr Vous avez renoncé Dieu des lèvres, il ne vous a frappé qu'aux lèvres, quand votre cœur l'aura renoncé, il vous frappera au cœur.i^ En
Eiacles historiques. 1 3
194 ÉTUDES HISTORIQUKS.
face de ce comédien qui feint la clémence, le maréchal de Biron, bien' que deux fois traître au pays, devient un héros et un martyr. Les coupables faiblesses, disons mieux, les vices trop réels du prince complètent le tableau. On a bien soin d'oublier qu'ils étaient ceux d'une époque de saturnales, qui en affichait d'autres, plus indignes encore de toute indulgence, et que le règne même du premier Bourbon amena un progrès relatif dans la moralité publique.
Cette seconde légende a été fournie par les contemporains haineux ou mécontents; elle s'est peu à peu enrichie de détails piquants, sinon très-authentiques, grâce aux investigations de la curiosité littéraire. Cette frivole ennemie de tout ce qui est sérieux en histoire croit surtout aux mauvaises langues, aux récits équivoques, aux anecdotes scandaleuses; elle ne se plaît qu'avec Tallemant des Beaux, qui lui raconte les causeries calomnieuses des ruelles, et elle évite le grand jour de la place publique, où elle pourrait rencontrer l'entretien des hommes sages et des honnêtes gens. De Thou lui parlerait d'une voix trop mâle et trop véridique.
Le nouvel Henri IV, ainsi travesti, eut un succès plus grand que son devancier, par suite sans doute de cette bienveillance qui nous est naturelle et de l'ardent besoin d'admirer qui possède la plupart des hommes. D'ailleurs, le personnage était commode à manier.
Pour les dramaturges et les romanciers, ce Gascon rusé, coureur de galantes aventures, au besoin donneur de grands coups d'épée, entrait merveilleusement en scène; il se prêtait avec grâce, sur le théâtre, aux grands effets de l'acteur en vogue; dans le roman, à toutes les fantaisies de l'auteur ^
^ Lliisloire ainsi prësentëe offre à plus frère le duc d'AIençon , et que, plus tard ,
d'un amusaut conteur un autre bénéfice. il déguise Richelieu en assassin de mélo-
Il se croit et se proclame lui-même grand drame , poussant, de Paris à Portsmoutb ,
et sincère historien, bien quil ait fait ie bras du puritain Felton contre la poi-
mourir Charles IX empoisonné par un trine du duc de Buckingham. livre de vénerie, avec complicité de son
Pour (les hommes plus graves et des œuvres moins légères, le nouvel aspect de Henri IV fournissait aussi une ample matière à de faciles dissertations. L'écrivain ou le discoureur, partisan systématique de la Ligue, avait bientôt formulé son jugement contre un hérétique relaps, menteur aux hommes, menteur à Dieu. La Ligue, disait-il, eut contre lui le droit et la raison; elle défendait le culte national; et le vaincu, dans la lutte, ce fut Henri, malgré ses victoires, puisqu'il ne put arriver au trône qu'en passant par l'Eglise, au prix d'une abjuration. Il n'était point question, bien entendu, des crimes de la Ligue, de l'opinion du clergé contemporain, de l'atlitnde des catholiques honnôtes, des cent prélats ralliés à la cause royale, contre dix-huit dissidents. L'abjuration du roi seule avait consacré ses droits à la couronne.
Un thème contraire, aussi facile et plus communément exploité, c'est précisément un blâme énergique adressé au roi pour cette mc^me abjuration. Nous respecterons avant tout, sur ce sujet, dans le passé et dans le présent, les convictions et les regrets des coreligionnaires du roi de Navarre, dont le roi de France n'a pas pu, n'a point dû réaliser toutes les espérances : lui-même toléra leur douleur, leurs colères, et leur pardonna jusqu'à l'injure. Mais de nos jours, à côté de quelques protestants convaincus, combien y a-t-il de détracteurs de Henri IV, que le scepticisme a faits depuis longtemps indifférents à l'un et à l'autre culte? Leur vie commode et toute mondaine s'écoule sans un acte qui témoigne de leur foi. Ils seraient plutôt, en libres penseurs, adversaires du christianisme tout entier. Et nous soupçonnons que, s'ils en veulent au roi de n'être point resté huguenot, c'est parce qu'ils s'imaginent qu'on eût été par là délivré de tout frein religieux.
Eh bien! à l'occasion, ces tièdes serviteurs d'un culte qu!ils délaissent deviennent tout à coup puritains de la plume, s'emportent en de violentes philippiques contre un homme qui changea de religion, disent-ils, pour gagner une couronne. Ils paraphrasent le mot de Sully attribué au Béarnais : r Paris vaut bien une messe,*)
et la déclamation coule de source. Ils veulent que le prince ail été plus ardent qu'eux-mêmes, et ne lui pardonnent pas d'avoir changé de Credo, eux qui n'en ont aucun.
Des deux physionomies, si différentes, successivement prêtées à Henri IV, et que nous venons de retracer, aucune n'est vraie, ni le bon roi de la poule au pot, ni le Gascon hâbleur. M. Poirson a le premier dessiné et flxé à jamais le portrait de ce grand prince. Le rôle qu'il lui donne est établi sur des preuves irréfragables, largement multipliées. Qu'il y ait eu quelques traits de vérité dans chacun des deux systèmes qui ont successivement passé jusqu'à ce jour pour la vérité entière, nous n'y contredisons point; mais la ressemblance exacte n'est que chez M. Poirson.
Sans doute le roi de Navarre, dans ses temps de première jeunesse, et lorsque, prisonnier ou libre, mais sans force et sans armées, il était entouré des plus redoutables périls, usa d'adresse infinie et plia sa fierté béarnaise à d'inévitables soumissions. Sans doute, à la mort du dernier Valois, lorsqu'il se trouva placé dans une situation impossible à tout autre, avec une faible armée, mipartie catholique et protestante, en face de Mayenne et des Espagnols, qui se disputaient, à gros escadrons, la France et la déchiraient, il lui fallut, pour n'être point abandonné de tous et traîné pieds et poings liés à la Bastille, plus de diplomatie et d'habileté encore que de courage et de génie militaire. Mais cette habileté, dont M. Poirson a le droit de le féliciter hautement, descendit-elle à des lâchetés ou aux indignes lazzis qu'on lui prête? A l'heure décisive où Henri III venait de mourir, on le prit à la gorge, au seuil même de son avènement, comme il dit, pour lui faire abjurer, sur l'heure, le culte réformé; il refusa avec noblesse, au risque de tout perdre.
tfCeux qui ne pourront attendre une plus mûre délibération, dit-il, je leur baille congé librement pour aller chercher leur salaire sous des maîtres insolents; j'aurai parmi les catholiques ceux qui aiment a France et l'honneur, t?
Sî quelques jours après, «rpour qu'on n'appelle point sa constance opiniaslreté,^ il promet, par la déclaration de Saint-Cloud, de se faire instruire dans la foi catholique, il n'en persiste pas moins, autant qu'il est en lui, à conserver la forme de la religion dans laquelle il était né. C'est pour cela qu'il combat plus de quatre années et laisse se prolonger la guerre. 11 ne craignait rien tant que de paraître cr un athéiste, un roi sans Dieu, un parjure et un apostat.?) Mais ce qui l'arrêtait ainsi, c'était bien plutôt son honneur de gentilhomme et la crainte d'abaisser l'autorité royale, en livrant sa conduite au mépris, que Ténergie de ses convictions huguenotes. Henri, protestant du chef de sa mère et par le seul hasard de la naissance, n'était pas de l'école fanatique d'A grippa d'Aubigné. Son âme ressemblait à celle de L'Hôpital, et le grand parti français des politiques auquel se rallièrent les parlementaires, après les horreurs de l'anarchie ligueuse et les insolentes tentatives du roi d'Espagne, l'a toujours compris ainsi. Ce qu'il voulait, c'était la tolérance et la liberté des consciences, tr Enlevons ces noms odieux de huguenots et de papistes, et soyons Français. ?»
Cette modération du roi n'en fait point un sceptique : il resle chrétien, et rien dans ses actes, dans ses paroles, ne permet de lo juger autrement. 11 eut cette seule audace de croire que l'ordre public en ce monde, et l'âme des citoyens dans l'autre, étaient sauvegardés par l'un aussi bien que par l'autre culte. C'était le même Dieu qu'on adorait, et la décision des points en litige pouvait relever, selon lui, des lumières de chacun. Ce qu'il ne voulait à aucun prix, c'était satisfaire aux exigences tyranniques de l'un des partis, et perpétuer ainsi le combat. Sully, protestant, sera son premier ministre, mais avec les catholiques Villeroy et Jeannin. . Malgré ces dispositions à une transaction, il fallut, pour qu'il prêtât l'oreille aux admonitions des évoques et à la possibilité d'une abjuration, que la nécessité absolue lui en fût démontrée pour le sâlut de la France. La grande fraction catlioliquc de son propre parti, le parlement de Tours, les prélats, ses adhérents dès le dé-
but de la lutte, le pressaient depuis longtemps, et plusieurs commençaient à le menacer d'une scission. Les parlementaires de Paris, après Timmortel arrêt du 28 juin, qui arracha le royaume à l'avidité espagnole, rendaient Henri IV responsable du salut de la nationalité française, préservée une première fois par leur courage. L'immense majorité de ses sujets était catholique et eût cru la religion perdue sous un chef réformé. Les plus éclairés des protestants eux-mêmes le poussaient à l'acte qui terminait les guerres. Henri se rendit enfin; mais, on peut l'affirmer d'après son caractère, il ne crut point trahir ses frères. Par son triomphe, il assurait à jamais la liberté de leur foi. 11 ne crut point renier son Dieu : des deux côtés, c'était celui de la Bible et de l'Evangile. Ce qu'il redouta, et avec tant de raison, jusqu'au dernier moment, ce fut de n'être point compris et de passer pour malhonnête homme. C'est là ce qu'il appelait «le saut périlleux. tî
Celte première période du règne de Henri, déjà longuement discutée, interprétée diversement, plutôt que bien connue, a reçu de M. Poirson, et jusque dans les moindres détails, une vive et pleine lumière. Mais c'est la moindre partie de son histoire. M.. Poirson nous prouve que celle qui s'étend de la paix de Vervins à sa mort, de 1098 à 1610, était jusqu'ici à peu près vide et complètement ignorée; il l'a retrouvée et la révèle avec un intérêt puissant.
IjdL physionomie même du monarque change d'année eu année; cet esprit subtil et ondoyant, celte âme flottante s'arrête et se fixe quand apparaît la loi du devoir. Héritier de l'anarchie, vacillant d'abord comme elle, en face d'un rôle nettement formulé, il n'hésite plus. Il se définit et règle sa volonté; cette volonté, c'est son génie. Lorsqu'il est devenu maître de son trône, et qu'à la gloire d'avoir sauvé la France il veut ajouter celle de la restaurer et de la relever de ses ruines, son âme s'élargit avec sa fortune. C'est assex faire lé roi de Navarre, s'est-il dit; soyons le roi de France. Et, dès lors, il a plus de grandeur qUe d'habileté, plus de dignité
que de souplesse, sans se guinder jamais jusqu'à la froide Cliquette, et il garde cette chaleur d'âme, cette bonne humeur, cette verve toute française, qui éclatent en ses lettres et dans ses discours privés. Mais, peu à peu, les finesses gasconnes ont disparu devant l'ampleur de l'œuvre et la haute gravité des travaux. Ce cœur de soldat et cet esprit subtil deviennent un grand esprit et un grand cœur. Il enseigne d'avance et par l'exemple à Louis XIV, sou petit-fds, l'ardeur du travail et la constance des efforts patients et acharnés. Ne s'en rapportant qu'à lui-même, il veut tout voir par ses yeux, et décide avec la rapidité dé coup d'œil et la netteté de vouloir qui n'appartiennent qu'au génie. Chacune des branches de l'administration intérieure du royaume lui doit la naissance ou l'accroissement; il rend la sève à celles que les désordres de trente-cinq années avaient desséchées. C'est un merveilleux inventeur, un organisateur puissant qui domine, bien autrement que Louis XIV, les grands hommes, instruments de ses desseins, dont il est entouré et aimé jusqu'à l'idolâtrie.
Si dans les camps vaincus qui ont rendu les armes sans abjurer la haine, si dans le consistoire de ses anciens amis, déchus de leur espoir d'absolue domination ou de représailles violentes, il est calomnié et demeure impopulaire, il s'en console et reste calme dans la quiétude d'une conscience et d'un génie satisfaits. La clémence n'est point chez lui un effort; elle fait partie de son être. Comme Alexandre, comme César, il est ainsi, parce qu'à de pareilles âmes il n'eût point été possible de sentir autrement.
Deux mobiles seuls le poussent en avant et le guident : l'amour de la gloire et l'amour de son peuple. Les sentiments d'une véritable tendresse pour tous les sujets du royaume occupent et échauffent.sans cesse cette âme affectueuse, dit M. Poirson. Henri IV écrivait lui-même : tr Après mon devoir envers Dieu, ma femme et mes enfants, mes fidèles serviteurs et mes peuples que j'aime comme mes enfants, ce qui m'est le plus précieux est de me faire fenir pour prince loyal, de foi et ^e parole, et de faire des actions
sur la fin de mes jours qui les perpétuent et couronnent de gloire et d'honneur, n
Sur la fin de ses jours, qu'il espérait et qu'il aurait eus plu> nombreux sans le crime à jamais déplorable qui en arrêta le cours, son rôle s'était développé et agrandi encore, si cela était possible.
Ce n'est plus de la France seulement, c'est de l'Europe entière qu'il s'occupait, et avec cet esprit pratique qui ne laissait rien au hasard et ne sacrifiait point à l'utopie. M. Poirson nous montre ses ambassadeurs parcourant toutes les cours des princes, et de chaque cabinet rapportant un traité qui assurait l'exécution des vastes desseins du grand homme. Cette liberté de conscience , seule issue possible aux guerres de religion, il en dotait l'Europe entière et supprimait la guerre de Trente ans. La lutte interminable contre la maison d'Autriche, qui ne finira avec Louis XIV que pour reprendre entre Marie-Thérèse et Frédéric II, il la simplifiait et l'achevait en trois campagnes peut-être, tant la victoire était assurée d'avance. Les deux tiers des peuples ou des princes lui étaient alliés, et le remaniement opéré par lui de la carte européenne étouffait en germe bien d'autres collisions qui ont éclaté depuis, qu'il avait comme devinées, prévues, je dirais presque prophétisées. Dans cette dernière phase, comme dans tout le reste, rien n'est donné par M. Poirson à la supposition ou à l'esprit de système; tout est prouvé. Depuis iSgB, nous suivons Henri IV heure par heure, pour ainsi dire, comme un contemporain et comme un ami. Nous sommes confidents de chacune de ses pensées et témoins de tous ses actes.
Le personnage de Henri IV, ainsi restauré par M. Poirson, nous a frappé au point que Louis XIV n'occupe plus seul à nos yeux le premier rang qu'il tenait dans la dynastie : « Tout remonte à son aïeul et part de lui. n Et nous comprenons mieux la courte oraison funèbre que lui a faite Richelieu, son admirateur passionné et sou élève : cr Ainsi périt ce prince digne de vivre autant que sa gloire, t
La figure de Henri IV est donc, dans le livre de M. Poirson, sui' le premier plan et tout à fait en saillie. Mais ce serait une grande erreur de croire qu'il na composé qu'une monographie; c'est, au contraire, la plus vaste et la plus complète des histoires particulières, et si nous voulions reprocher quelque chose à l'auteur, nous nous attaquerions au titre pour mieux louer l'ouvrage, qu'il fallait intituler, non pas le Règne, mais bien le Siècle de Henri IV.
En effet, les questions les plus multiples et les plus diverses sont toutes traitées à fond et avec un savoir spécial dans ces quatre volumes. L'état de la société, des sciences, de la littérature, des beaux-arts y suffirait seul à former un ouvrage de première importance. Les relations diplomatiques et les rapports du roi avec les autres princes et les peuples, enfin son grand dessein, donnent à M. Poirson l'occasion de faire l'histoire de toute rEuroj)e avec celle de la France. Son ouvrage est bien, comme l'a dit M. Michelet, l'Encyclopédie du temps.
Ce beau travail était sans contredit l'un des plus importants qui client été publiés pendant ces vingt dernières années, quand TAcadéniie française lui décerna deux années de suite le grand prix Gobert. Eh bien! M. Poirson n'a employé cette double récompense cl les années qui se sont écoulées depuis qu'à refondre et améliorer son œuvre en vue d'une seconde édition. Il a habilement développé certaines parties de l'histoire politique, mises ainsi en meilleure proportion avec les importants développements qui suivent; il a ajouté ce qui manquait, des détails sur la vie privée du roi, sur ses maîtresses. On avait accusé M. Poirson d'aimer tant son héros qu'il paraissait vouloir lui donner une vertu de plus, la chgislelé; on ne lui fera pas désormais ce reproche. Les chapitres sur le gouvernement, les finances, l'agriculture, les travaux publics, la justice^ les colonies, les lettres et les beaux-arts ont encore gagné; ce sont aujourd'hui des traités spéciaux sur chaque matière.
M. Poirson a, dans son livre, l'altitude et l'allure grave de ces hommes courageux, savants, honnêtes, un peu sévères du xvi*^ siècle.
de ceux qui négligeaient de sacrifier aux Grâces. C'est un parlementaire de ce temps-là, qui s'en est peut-être un peu trop souvenu dans ce temps-ci. Bien qu'il ait lutté contre ce reproche, bien que son édition nouvelle déploie de nouveaux arguments ou fasse cerlaines concessions, nous sommes entêté; M. Poirson ne nous a point ])crsuadé. Henri IV ne ressemble en rien à un roi constitutionnel comme on dit; il a été un dictateur, le plus habile, le, plus modéré de tous, mais un dictateur '. 11 a pris, c'est sa gloire, quelque souci de ce que pensaient et voulaient les autres, mais il na fait quç ce qu'il a voulu. Les conseils qu'il demandait n'étaient que des conseils, et quoi qu'ait dit sa rhétorique, il ne s'est mis en tutelle sous personne. En un mot, il est historiquement l'aïeul de Louis XIV et de la branche aînée de sa race beaucoup plus que celui de la branche cadette des Bourbons. C'est notre seule critique d'une œuvre qui a reçu de l'Académie française l'hommage dont elle était digne , et qu'auraient pu apprécier comme l'auteur le mérite d'autres hections de l'Institut. Si, d'ailleurs, c'est son meilleur travail eu histoire, ce n'est pas le seul.
' Il sufli l pour bien caractt?iiser Henri I V rie rappeler la scène dans laquelle î\ força I enregistrement de Tédit de Nantes. Les membres du Parlement qui 8*y opposaient avaient été mandés dans la Chambre du roi. ffVous me voyez, dit-il, en mon ca- "binet, non avec la cape et Tépée, mais (Tcn pourpoint, comme un père qui veut
(* [jarler à ses enfants J'ai fait la paix
r:iu dehors, je veux la faire au dedans de «r mon royaume. Vos longueurs et vos dif- «rficultés donnent* sujet de remuements (T étranges dans les villes... Je sais qu'on rfail des brigues au Parlement, quon a rrsuscité des prédicateurs séditieux!?) El les robes longues gardant le silence, le roi abandonne vite le ton paternel, il s'anime, il s'éehaufle jusqu'^ menacer de
reprendre la cuirasse et de combattre Témeute parlementaire comme il a fait la guerre civile, tr Vous suivez, s'écrîe-l-il . frie chemin quon a pris autrefois pour fv faire des barricades et venir par degn's "au parricide du feu roi; je couperai h s rr racines de toutes ces factions. Je ferai racrrcourcir ceux qui les fomenteront. Il vous refera beau voir aller, avec vos robes, rr comme les capucins de la Ligue quand '''ils portaient le mousquet. J'ai sauté sur ffles murs des villes, je sauterai bien sur (ries barricades. 9) (Mathieu, Histoire de France.) Le Parlement, effrayé, se relira pour enregistrer rÉdil et abdiqua , jusqu'à la fin du règne, toute prétention h morigéner un pareil souverain.
TEMPS MODEREES. 203
Pour terminer cette revue du xvi'' siècle, il ne nous reste pius à dire que quelques mots d'un homme que nous retrouverons au xvii* et au xvui*, et alors nous lui ferons sa place; il est à noire sens l'un de nos meilleurs, de nos premiers historiens : c'est M. Sainte- Beuve. 11 sera une des gloires de notre époque, j'entends celle de ces dernières années. Poëte et critique éminent dans celle qui nous a précédés, il ne se contente plus de charmer nos oreilles ou de donner des conseils; il est mieux que cela désormais. En chaque geiire, sa critique, devenue féconde, produit elle-même des œuvres, et cet esprit merveilleusement souple s'applique à tous les sujets, se les approprie, les retourne à sa manière, et d'un travail devenu personnel s'échappe alors, au lieu d'une leçon stérile, un ouvrage original. S'il analyse une question philosophique , il semble meilleur philosophe que celui qui l'a traitée. Dans le cercle des études historiques, qu'il s'agisse de politique ou de littérature, il se place d'emblée aux premiers rangs. Son œuvre, depuis vingt, ans, serait même le meilleur des rapports sur les travaux dliistoire; mais il remplirait bien des volumes. Dans cette première partie de notre compte rendu M. Sainte-Beuve a été notre appui et notre guide; en plus d'un jugement nous avons été fier de nous rencontrer avec lui. Plus d'un mot de lui, ou s'est imposé à notre mémoire et à notre plume, ou tout au moins nous a inspiré. M. Sainte-Beuve a beaucoup écrit sur le xvi^ siècle, à propos des livres et des documents publiés, Marie Stuart, Montluc, d'Aubigné, Gabrielle d'Estrées, Henri IV; mais deux fois il s'est lancé à faire lui-même des monographies, celle de Sully, qui couiplète l'Iiisloire de Henri IV, et celle du président Jeannin. Cette dernière est un petit chefd'œuvre. M. Sainte-Beuve y a raconté la vie d'un homme d'esprit supérieur et sain, d'un caractère actif et honnête, jeté par le hasard des temps entre deux partis violents et extrêmes. Jeannin cherche le vrai, aime le bien, trouve souvent l'un, essaye toujours de pratiquer l'auti'e, et finit par servir d'instrument au vainqueur, de sauvegarde aux vaincus. Quand cet article a été écrit par
20i^ ÉTUDES HISTORIQUES.
M. Sainte-Beuve, y avait-il des allusions? Je ne sais. Aujourd'hui l'on ne s'en aperçoit guère. La vérit<^. historique a-t-elle été observée? On peut en être sûr avec M. Sainte-Beuve. J'ai refait pour mon plaisir chaque pas de la route parcourue , et j'ai admiré autant la science que l'art de l'historien.