‹ Rapports sur les études historiquesChapitre 6 sur 8 · DIX -SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

DIX -SEPTIEME SIECLE

Plus encore et mieux que le xvi* siècle, le xvu"^ a été renouvelé par les études liistoriques, et ce grand travail continue. Nous le suivrons pas à pas.

La régence, Louis XIII et Richelieu sont compris aujourd'hui. La postérité est juste enfin pour le grand cardinal et le voit des inômes yeux que Voiture, son contemporain, et Colbert, son glorieux continuateur; mais c'est un résultat des derniers travaux, de ceux qui datent au plus de trente ans. Le rôle que lui faisaient jouer les meilleurs romanciers (jt les plus grands poëtes djamatiques de la Restauration paraîtrait aussi faux aujourd'hui dans le roman et au théâtre que dans l'histoire. C'est Cinq-Mars, «cet aimable criminel,^ comme l'appelle M"*^ de Motteville, que l'histoire a condamné, et la loi du duel, telle que Richelieu l'a fait revivre, ne s'applique à aucun des héros dont les dramaturges ont fait ses victimes.

Dans la première période de la rénovation historique, Richelieu était sacrifié; d'où venait cette injustice pour la mémoire du cardinal? Il avait été mieux traité par les anciens historiens, par le Père Griflet et par Mézeray, qui lui dédiait son Histoire de France avant de s'être jeté dans la Fronde.

Quand Chateaubriand, par ses études historiques et ses fragments d'histoire de France, quand Walter Scott, par ses romans, eurent remis en honneur les vieilles chroniques, c'est aux mémoires contemporains que Ton courut en masse. Là se retrouvait l'intérêt du drame, c'est-à-dire la vie; et ce qui vivait le mieux, n'était-ce

point la plainte des vaincus, le cri douloureux de ceux à qui Ton arrachait leurs privilèges? Ce qui paraissait neuf et piquant, n'étaient-ce point les anecdotes scandaleuses, plus ou moins con- Irouvées, les mauvais propos des ruelles? — Voilà où Ion était joyeux de s'abattre; on ne pouvait arriver tout de suite aux papiers d'État, à l'histoire sérieuse. 11 fallait de la couleur avant tout; la couleur se trouvait bien mieux dans ces récits fortement pimentés. Les mécontents n'ont jamais rien à respecter ou à ménager. La passion, avec les exagérations qu'elle entrahie, est toujours saisissante; elle présente les caractères tout d'une pièce et peut dire de Richelieu avec Guy-Patin : crll ressemblait à Tibère; c'était un atrabilaire qui voulait régner, un Jupiter massacreur. t7 En effet, ce qui distingue le pamphlet de l'histoire, c'est cette unité de verve et cette audace d'affirmation qu'elle ne peut se permettre. Le pamphlet fut donc préféré, comme il le sera toujours à première vue, et c'est dans ceux des contemporains du cardinal qui l'avaient le mieux haï, dont il avait provoqué et superbement dédaigné la haine , qu'on a été relever ce portrait trop accentué de Richeheu coupetête, despote égoïste de la France et du roi: w Regardez tous, c'est l'homme rouge qui paaso ! v

Mais depuis, le besoin de mieux savoir et de savoir davantage a ramené la vérité dans l'histoire. M. H. Martin a, pour sa part, suffisamment réagi, et les pages de son œuvre qui résument cette question sont tout à fait méritoires. Le grand historien Thierry a parlé de Richelieu, dans Y Essai sur le Tiers État^ d'une façon noble et digne. M. L. de Carné a mérité de prendre sa place dans cette Académie que le cardinal a créée par le rang qu'il lui assigne dans son livre des fondateurs de l'unité française. Enfin M. Henri Corne a écrit une belle monographie du ministère, ou plutôt du règne de Richelieu. Mais ce qui plus encore est le monument de sa gloire, ce sont les propres œuvres de ce grand homme : son testament politique avec la succincte narration qui le précède et qui renferme toute l'histoire du ministère de 162/1 à 16/11; les Mémoires publiés

par Petitot, la CoUectùm des lettres y instruments diplomatiques et papiers d'Etat f publies dans l'édition des Documents historiques par M. Avenel, 6 volumes in-/i°, i853-i866. Voltaire n'a pas voulu croire à la valeur du testament, malgré le témoignage de La Bruyère. Aujourd'hui que le dépôt du ministère des affaires étrangères s'est ouvert pour qu'on en tirât les mémoires authentiques du cardinal , il ne peut plus y avoir de doute ; ils viennent du riiême cœur et de la même tête qui a écrit et dicté la succincte narration et le testament. La Bruyère avait eu raison de dire : crCet ouvrage, c'est la peinture de son esprit (celui de Richelieu); son âme tout entière s'y développe. L'on y découvre le secret de sa conduite et de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration; l'on y voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes choses, ou n'a jamais écrit ou a dû écrire comme il a fait, t^

Nous avons tous les irrécusables témoignages et, au besoin, l'irréfutable défense de* ce règne illustre. — L'homme qui a dévoué sa vie entière à la création de l'unité française et accompli cette -grande tâche de faire triompher le pouvoir royal, a voulu raconter lui-même ce qu'il a fait. Il y a de l'emphase, trop d'enthousiasme, parfois du mauvais goût dans son récit; mais partout on ^st frappé de la conviction qui animait cet intrépide novateur, ce despote patriotique qui fit de son maître un esclave, et de cet esclave le plus grand roi du monde.

Ce n'est point le prince seulement qu'il avait voulu rendre puissant : c'était la loi, la justice, a II n'y a pire Etat, a-t-il dit, que celui où les règles édictées pour tous ne sont point respectées de tous; il n'y a pire exemple que celui des grands qui , devant donner le signal de l'obéissance, s'y dérobent avec dédain et fierté. Ces arbres orgueilleux affrontent la tempête; la tempête doit les frapper d'abord.^ Il fut cette tempête et crut le mot d'ordre venu de Dieu. Richelieu était prêtre, et son ministère, à ses yeux, fut aussi un

sacerdoce, comme jadis celui de l'abbé Suger. Richelieu était geniflhomme; tous ses instincts de race le portaient vers cette noblesse qu il voulait courber au devoir plutôt que décimer. Contre les obstinés, contre les conspirateurs, il se montre impitoyable, ainsi cptt'ils Tétaient eux-mêmes envers lui. Il regarde ses ennemis comme ceux du roi et de l'Etat, et les frappe sans pitié, sans scrupule, sans colère et sans remords. La clémence a manqué à sa gloire, c'est trop certain; il ne se sentait point assez roi pour pardonner. Mais il serait difficile cependant de le prendre en flagrant délit de cruauté. Jamais, sous lui, le sang n'a été versé inutilement; pour ne parler que des deux victimes de son ministère les plus dignes de défense, M. de Thou lui-même était notoirement coupable, et l'on a trop impliqué le cardinal dans le scandaleux procès d'Urbain Grandier.

Après une régence , après le vain règne d'un favori où tout s'était perdu, Richelieu a repris de haute main l'œuvre de Henri IV, au dedans comme au dehors. La noblesse est réduite à la fidélité et à l'obéissance; les châteaux forts de l'intérieur, ces repaires de la guerre civile, sont démantelés ou rasés, les gouverneurs féodaux des provinces réduits au rôle d'agents du pouvoir. 11 n'y a plus qu'un chef en France. Les protestants, privés de leurs villes de résistance, n'ont plus de cercles, d'assemblées, de généraux, de caisses particulières. La Rochelle, leur dernier boulevard de résistance, ce nouveau Calais par lequel l'Anglais pouvait entrer à toute heure, est tombée. Mais ils ont gardé la part légitime faite à leurs convictions religieuses dans l'édit de Nantes, la liberté de conscience, le droit absolu de garder et de pratiquer leur culte. Richelieu, prince de l'Eglise, dont les catholiques attendaient des sévérités et une vengeance plus radicales, n'oublia pas qu'il était ministre du roi et se laissa même insulter par les siens. En vain l'appela-t-on pontife des huguenots et cardinal de la Rochelle, il sut s'arrêter où un politique tel que lui devait le faire. 11 avait voulu vaincre, il avait renversé non point une croyance, mais un Etat dans l'État.

Vient ensuite, pour compléter l'œuvre, cette belle organisation du conseil d'Etat, qui place au centre l'administration générale du royaume, et envoie dans les provinces les intendants, officiers de la couronne, chargés, comme les préfets de nos jours, de gérer les affaires, non dans un intérêt local, non au bénéfice de quelquesuns ou d'eux-mêmes, mais dans l'intérêt de tous et au bénéfice de la patrie et de l'équité. L'amour de la France et le sentiment profond de la justice, voilà les deux passions de Richelieu. Elles ont suscité, soutenu son ambition, et elles l'excusent.

Au milieu de ce grand travail de réorganisation du pays, Richelieu ne s'est pas moins préoccupé des questions extérieures et de l'Europe entière. Surintendant de la navigation, il a commencé par nous doter d'une marine. Grâce à lui, la France (ta mis la voile au vent; flanquée de deux mers, la Méditerranée et TOcéaney la France y doit être reine et se préparer contre l'Angleterre, t) que le cardinal (r voit prête à tout oser, n comme il dit encore.

Sur terre, avant de se jeter avec cinq armées dans la guerre de Trente ans, il a eu pendant dix années la direction cachée de ces formidables événements; et son génie les a tout à coup fait changer de face. Déclarant la guerre à l'Empereur et au roi d'Espagne, <ril s'est attaqué à ce grand arbre de la maison d'Autriche, il a ébranlé jusqu'aux racines ce tronc qui, de ses deux branches, couvrait le Nord et le Midi et étendait son ombre sur toute l'Europe. 11 y mit le fer qui devait finir par l'abattre. Malgré nos ennemis qui viennent jusqu'à trente-six lieues de Paris, et les siens qui sont dedans, t? il combat sans peur et sans relâche. Déjà il est revenu de l'Italie, en en rapportant les clefs, Pignerol et Suze. Il a investi la Lorraine; le temps lui reste encore de conquérir l'Alsace, depuis lui française, et l'Artois au nord. Au midi , il fait enlever le Portugal à l'Espagne, prend pour nous le Roussillon et la Gerdagne, nos limites des Pyrénées que nous ne rendrons plus; il pouvait enfin, sur son lit d'agonie , prédire la complète victoire de la France , le traité immortel que fera signer six ans après Mazarin, son élève et son

successeur. Aussi, quand on l'eût averti, sur sa demande, que Theure était venue pour lui de quitter une vie qu'avaient abrégée, il ne Tignorait point, ses luttes perpétuelles et ses veilles brûlantes, nous le voyons s'avancer sans terreur au-devant de la mort. Il affronte le jugement de Dieu même et nous épouvante de la certitude de son salut. En face de l'hostie et de la communion dernière, (t voilà mon juge, dit-il ; je l'adjure de me condamner si j'ai rien fait qui ne fût dans l'intérêt du roi et de la France, v

Dieu l'a-t-il absous? — Nous ne le pouvons savoir; mais l'histoire, arbitre des choses humaines, l'a admis parmi les grands pohtiques et les grands caractères; elle regrette de ne pouvoir l'élever, comme Henri IV, au rang des grands cœurs. C'est sans humanité qu'il a préparé le bonheur des hommes.

L'époque qui suit la mort de Richelieu et celle de Louis XIII, c'est-à-dire la régence d'Anne d'Autriche, la Fronde, la guerre d'Espagne, tout le ministère de Mazarin jusqu'au véritable avènement de Louis XIV, comprend dix-sept années des plus remplies et des plus critiques de notre histoire. 11 y a trente ans encore, elle était vite racontée; on se débarrassait coquettement de la Fronde avec des fleurs de style et des guirlandes littéraires. Le Régiment des portes cochères, la Première aux Corinthiens, quels jolis sujets de risée! Quelques piquants détails sur le Roi des Halles et les grandes dames qui ont bien voulu prendre part aux troubles complétaient aisément le tableau. Tout était dit sur cette effroyable anarchie qui réduisit la France à l'extrême misère et ne nous permit de terminer la guerre civile que pour retomber dans une nouvelle guerre étrangère. Les Mémoires du cardinal de Retz ont trop longtemps fait illusion : le Catilina de la Fronde en était resté l'oracle. Voltaire même, comme séduit par lui, n'a guère vu plus loin dans son Siècle de Louis XIV. L'erreur est maintenant réparée. De beaux travaux ont approfondi la question; ce sont d'abord l'Histoire de la Fronde par M. le marquis de Saint-Aulaire, puis les chapitres de M. Henri

Éludes historiques. i U

Martin, que nou8 devons citer avec une grande estime, et ceux de M. Michelet , où la Fronde n'a rien de comique et n'est point tournée à plaisanterie.

Un livre surtout, La Misère au temps de la Fronde^ etc.^ par M. Alph. Feillet, nous parait mériter un éloge spécial ^ L'auteur est entré dans une voie nouvelle qui doit, à l'avenir, être celle de tous les historiens. Trop longtemps on n'a parlé que des rois, de leurs débats, des grands capitaines et de leurs victoires; M. Feillet s'est occupé surtout de l'intérêt qui doit dominer toujours, celui de la généralité des Français, celui du peuple, des paysans des campagnes comme des bourgeois des villes. Quels ont été pour la masse des citoyens les profits ou les douleurs du combat? Quel pouvait être le résultat final de la lutte, c'est-à-dire quelle en fut la moralité? Juger l'histoire en interrogeant ceux sur lesquels elle a pesé, c'est s'adresser au plus sûr, au plus légitime des témoignages. • — A cette largeur, à cette générosité de méthode, M. Feillet a ajouté le rare mérite de ne point outrer son système en le poussant trop avant; sans cela, il ne mènerait qu'à la déclamation forcenée et aux abîmes. Il n'a laissé de côté ni les princes, ni les ministres, ni les chefs de partis qui conduisent les événements; il n'a point dédaigné les événements eux-mêmes, bases solides de son récit. Mais au poids dont l'égoïsme des uns, la rapacité des autres, la cruauté du plus grand nombre ont accablé les épaules des pauvres gens déjà épuisés par la famine, on comprend combien fut atroce cette guerre civile où l'on allait chercher, il y a trente ans, des sujets de vaudeville, et qui se prêterait mieux aux horreurs du drame ou de la tragédie. M. de la Rochefoucauld, M"** de Longueville y sont moins intéressants qu'on n'avait imaginé, et l'on comprend que Mazarin et Louis XIV n'aient jamais pardonné au cardinal de Retz. Quant à Condé, c'est la plus triste époque de sa vie, elle efface Rocroy. Le massacre du parti modéré de la bourgeoisie, qu'il a préparé et

^ La misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, par Alph. FeSiet, i vol. Didier, éditeur.

commandé à l'hôtel de ville, est moins célèbre que la Saint-Barthé-^ lemy. Mais pour en racheter cette grande mémoire, il ne faut pas moins que les beaux exploits du prince de Gondé sous Louis XIV, ses dernières années passées à Chantilly et l'éloquence de Bossuet. Celle de M. Cousin, dans son plaidoyer de famille, n'y suffirait pas. La Fronde est jugée : cette lutte impie, où les ennemis d'un roi enfant criaient Y en se battant contre lui et en détruisant le royaume, Vive le roi ! a failli perdre l'unité de la France et les résultats glorieux du traité de Westphalie. Elle a ruiné le peuple qui mourait de faim; elle a rendu odieux les magistrats et presque la justice; les parlementaires, ennemis des princes, s'alliaient avec eux; la féodalité, folle à sa dernière heure, essayait de se refaire les grands apanages de Normandie, de Guyenne, de Picardie et de Bourgogne, et le peuple, trompé par tous ses ennemis, aboyait contre un ministre étranger, (t qui avait le cœur plus français que ces gens-là. n

Après ces effroyables souffrances, un besoin ardent, unanime, s'empara de tous les ordres de la société : celui de revoir enfin le calme, la paix, surtout la prospérité. Richelieu n'avait pu la donner à la France, ayant à créer pour elle une marine et quatre armées* soldant cent cinquante mille hommes au lieu de vingt mille. L'ordre revenu, grâce à Mazarin, Mazarin était encore resté impopulaire. Mais le jeune roi! que d'espérances reposaient sur sa tête! • — Les excès et les malheurs de la Fronde ont produit l'immense enthousiasme qui salua sa prise de pouvoir et son véritable avénement. Après tant de rébellions, tout le monde s'honora de l'obéissance , et l'on se montra fier de rencontrer enfin un prince honnête homme, plein de bon vouloir, si digne et si capable de commander.

Nous ne ferons qu'une querelle à M. Feillet, qui a justifié notre opinion sur le résultat de la Fronde : c'est de le déplorer et de forcer le ton jusqu'à le maudire : rr L'obéissance devint l'obéissance passive, la seule qu'accepte le despotisme, et, pour l'appeler par son nom, la servilité. C'est le plus irréparable malheur causé par

tk.

les folies de la Fronde ... On court à l'envi au-devant de la servitude, t) Nous dirons, nous, que, le lendemain de la Fronde, il n'y avait plus d'asile ni de repos que dans le pouvoir royal. La Fronde avait prouvé que les divers ordres de l'Etat, ayant des intérêts divers, ennemis les uns des autres, étaient encore incapables de liberté; la France avait besoin de s'organiser, de devenir une et forte pour acquérir le droit d'être libre. La liberté n'est légitime qu'à la condition d'être partagée par tous. En 1660, elle fût restée le privilège du petit nombre, de la noblesse, du clergé, des parlements, à peine de la bourgeoisie dans quelques grandes villes. La demander le lendemain de la Fronde, c'est vouloir retourner aux luttes sanglantes, à la misère et à l'anarchie. — Après 1789, réclamez-la; nous serons avec vous et nous aurons raison. A l'époque de Louis XIV, il s'agissait d'autre chose: la France, au dehors, reculera ses limites sous ce règne glorieux; au dedans, elle arrivera à l'unité, et la démocratie, notre cause commune, y gagnera ses victoires. Acceptons l'œuvre de chaque jour et ne cherchons pas à faire le second pas avant le premier.

M™^ de Motteville a bien apprécié cette soif imprudente de réformes prématurées, quand elle a dit à propos de la Fronde : a On crie contre les impôts et ceux qui en abusent. Les gens de bien, sans considérer que c'est un mal quelquefois nécessaire, et que tous les temps, à cet égard, ont été quasi égaux, espéraient par le désordre quelque plus grand ordre^ et ce mot de réformation leur plaisait autant par un bon principe qu'il était agréable à ceux qui souhaitent le mal par excès de leur folie et de leur ambition. 19 Les Français sont tous infectés de l'amour du bien public; mais quand les sujets se révoltent pour l'ordinaire, ce qu'ils demandent n'est pas ce qu'il faut pour les apaiser. D'ailleurs, ajoute M"** de Motteville, amie et confidente aussi de la veuve de Charles P% cr l'étoile était alors terrible contre les rois, d

Revenons au vainqueur de la Fronde , à Mazarin, resté impopu-

laire, nous l'avons dit, même après sa victoire sur les ennemis de l'intérieur, et pourtant il avait eu au dehors une gloire plus éclatante et plus pure, celle de faire signer les traités de Westphalie, de vaincre l'Espagne et de donner à la France la paix Gnale, celle des Pyrénées.

Ses contemporains ont-ils eu tort de lui tenir rancune? Qu'en pense l'histoire aujourd'hui?

M. Mignet a le premier rendu pleine justice à Mazarin dans son Introduction à l'Histoire de la succession d'Espagne, le plus large, le plus élevé, le meilleur peut-être des résumés d'histoire qu'on ait écrits. M. le comte L. de Lahorde, dans sa lettre sur le palais Mazarin, va jusqu'à l'apologie du cardinal. M. Mignet, n'ayant à s'occuper que du diplomate et des affaires étrangères, a pu faire un éloge sans restriction , et tous les historiens de nos jours acceptent le beau portrait qu'il a tracé. A celui de M. de Laborde, il faudrait quelques ombres et plus de restrictions. C'est un des progrès du sens historique dans nos derniers temps qu'il ne faille plus voir un j^ersonnage tout à fait en beau ou tout à fait en laid. Ces façons expéditives de juger ne sont plus de mise et n'ont d'ailleurs jamais eu rien de scientifique. L'homme est multiple et ondoyant, et Mazarin plus que tout autre. En vertus comme en vices, il n'y a guère de héros complet, et c'est mal comprendre la nature humaine que de vouloir apprécier un homme d'un coup d'œil. L'historien a d'autres devoirs : il étudie les personnages sous toutes leurs faces, heureux du bien, lorsqu'il le rencontre, et chaleureux à l'exprimer; le spectacle du mal l'attriste; mais il se sent également obligé de le mettre en lumière et de le blâmer.

En Mazarin il y eut deux hommes : l'un supérieur, digne d'une entière admiration; c'est le diplomate au cœur français, à la fois vainqueur de la Fronde au dedans et de la maison d'Autriche au dehors; l'autre mesquin, étroit, presque vil; c'est l'Italien corrupteur et fourbe, c'est le financier corrompu. La rapacité de l'avare a jeté son ombre sur le grand ministre. Si elle ne le couvre pas

tout entier, elle reste encore attachée à ses pas et le suit pour obscurcir sa gloire.

Dans la Fronde , (r il n'y eut qu'un homme de bon sens : c'était lui. n II plia deux fois sous l'orage avec une dextérité et une adresse que n'eurent point ses adversaires, a Deux fois fugitif, il ne se laissa jamais abattre, gouverna du lieu de son exil,?) fit triompher la puissance royale avec la sienne « et vint mourir dans le souverain commandement et dans l'extrême grandeur, t? Ce commandement et cette grandeur, Mazarin les avait mérités, en se montrant l'héritier et le continuateur de Richelieu dans la direction de la guerre de Trente ans, et en la terminant comme il eût fait luimême. Les glorieux traités de Munster et d'Osnabriick opposaient en Allemagne, à l'Autriche , aux héritiers de Charles-Quint, jusquelà menaçants , la Suède et les princes germains confédérés ; la liberté de conscience devenait un dogme pour l'Europe. L'indépendance de la Suisse et de la Hollande était proclamée. D'ailleurs la France se payait de sa gloire ; elle acquérait d'une façon définitive les Trois-Evêchés; elle obtenait l'Alsace, qui devint française si vite et si bien. Elle ne retirait point son pied de la Lorraine. Après la Fronde et la guerre d'Espagne, où l'habile ministre de Louis XIV n'avait pas craint de s'allier avec Crorawcll régicide, il fonda la Ligue ou Confédération du Rhin, qui garantissait pour l'Allemagne, sous la protection du roi de France, les résultats des traités de Westphalie (i 658). Puis, l'année suivante, il en finit avec le petit-fils de Philippe 11. Le traité des Pyrénées nous donnait, avec le Roussillon et la Cerdagne, nos limites naturelles au midi. Au nord, les Pays-Bas étaient entamés par la réunion d'une belle province, l'Artois, et la cession d'une partie du Hainaut et du Luxembourg : trois immortelles conquêtes de Turenne. Le ministre qui avait tant fait pour la patrie tr pouvait dire à bon droit que son cœur était plus français que son langage, d

Son cœur était français, non pas son caractère. Mazarin s'était trop payé d'argent pour exiger de ses contemporains une autre ré-

compense. Il les avait méprisés et il mettait les consciences à Tencan. La sienne d'abord ne lui avait guère pesé. En achetant les autres, il avait commencé par se solder largement lui-même. Particelli d'Emery, son intendant des finances, volait en second, et l'éducation du malheureux Fouquet fut tristement faite. Après le peuple , le plus pauvre du royaume fut le Roi; et le premier acte, digne de son rang, qu'accomplit Louis XIV, fut de répudier l'héritage d'un ministre spoliateur, l'exemple et le chef des aigrefins qui avaient pillé le royaume.

L'honneur de la France, en tout temps, a été son mépris pour les malhonnêtes gens, pour les spéculateurs avides qui s'enrichissent de façon indue. Avant tout et comme d'instinct, elle regarde aux mains. Si la main s'est glissée dans les caisses de l'Etat ou s'est souillée dans les tripotages, peu importe le mérite ou le génie d'un homme ! Un soupçon de ce genre a suffi pour diminuer Mirabeau et pour tuer Danton; il en a déshonoré bien d'autres. Mazarin restera donc, pour beaucoup de Français, «r l'illustre faquin, t) comme l'appelait Gondé.

Cette soif d'honnêteté, sans laquelle il ne pouvait y avoir ni régularité dans les finances, ni prospérité pour le public et pour l'Etat, devint, avec celle de l'ordre et de la paix intérieure, l'impérieux besoin du nouveau règne. Mazarin lui-même, qui n'avait pu vaincre ses instincts rapaces, le sentait et le savait bien. 11 en donna la preuve en recommandant Colbert à Louis XIV et en disant du jeune prince dont on se défiait : «c 11 y a en lui l'étoffe de quatre rois et d'un honnête homme. 77

Aussi le règne débute par la chute de Fouquet et de la surintendance des finances. Toute l'histoire de ce personnage et de cette époque a été tirée au clair et entièrement mise à jour de nos temps par un savant auquel l'histoire et l'enseignement de l'histoire doivent beaucoup en France, M. Chéruel, ancien inspecteur général de l'instruction pubhque, aujourd'hui recteur de l'Académie de Strasbourg. M. Chéruel, qui avait publié d'excellents travaux sur

le XVI* siècle (entre autres Catherine de Médicis et Marie Stuart^ et le premier volume de V Administration monarchique), paraît avoir porté plus particulièrement son effort sur le siècle de Louis XIV. Chargé de donner la première édition du Journal d'Olivier d'Ormesson, dans la collection des Documents inédits relatifs à l'histoire de France, M. Chéruel l'a fait avec cette sagacité, cette pénétration et cette probité scientifique qui sont le cachet de sa méthode et lui font une place à part au milieu des historiens de nos jours. Olivier d'Ormesson, juge de Fouquet, est un des témoins de l'époque dont nous parlons en ce moment. M. Chéruel ne s'est point contenté de son témoignage, et, de tous les contemporains réunis, des pièces encore manuscrites, il a tiré deux volumes qu'il a pu, à bon droit, appeler (ries Mthnoires de Fouquet^. y) C'est le récit nonseulement de ses dilapidations et de son procès, mais celui de toute sa vie et de celle de son frère. C'est aussi l'histoire de la Fronde et, en bien des points, celle de Mazarin; ce sont les débuts de Colbert. Laissons d'ailleurs parler M. Chéruel lui-même :

(fCes Mémoires se divisent naturellement en quatre parties, comme la vie même de Nicolas Fouquet. Jusqu'au mois de janvier 1 65 3, il fut, avec son frère, l'auxiliaire le plus actif de Mazarin. Après la Fronde, les deux frères eurent part aux récompenses: Nicolas Fouquet devint surintendant des finances, avec Abel Servien. L'abbé, son frère, eut la direction de la police. Son rôle fut alors très-important; mais son audace, son insolence et le scandale de ses mœurs finirent par le compromettre. De son côté, le surintendant commença à abuser de son crédit, et à prodiguer en fêtes et en plaisirs l'argent de l'Etat. Cependant la présence de son collègue Servien le contint jusqu'en iGBg. Mais après la mort de Servien, le surintendant s'abandonna sans frein à ses passions. A cette époque, il semble atteint de démence, vere lymphatus^ comme dit un contemporain. Bâtiments somptueux, fortifications de Belle-Ile,

' Mémoires de Fouquet, s vol. Charpentier, i86â.

traités scandaleux avec ies fermiers de l'impôt, folles prodigalités pour les filles de la reine, tentatives pour succéder à Mazarin dans la puissance suprême et tenir le roi dans sa dépendance ; voilà le spectacle que présente l'administration de Fouquet. La période de 1669 à 1661 marque à la fois l'apogée de sa grandeur et le commencement de sa ruine. Arrêté le 5 septembre 1661, il est traîné de prison en prison , et enfin traduit devant un tribunal composé en partie de ses ennemis. Pendant trois ans, son sort est en suspens et sa vie menacée. C'est alors que, par une compensation naturelle pour le malheur, l'opinion lui redevient favorable et applaudit à l'arrêt qui le sauve du dernier supplice. Prisonnier à Pignerol, Fouquet disparaît de la scène et expie dans une longue et obscure détention les erreurs et les fautes de sa vie publique et privée. Ainsi, au début, activité, énergie, habileté, dévouement à la cause royale; après la Fronde, en i653, récompense de ses services et enivrement du succès; de iGBgàiGfii, prodigalités insensées et ambition criminelle; enfin, de 1661 à 1680, expiation. Tel est le résumé de la vie de N. Fouquet; tel est aussi le plan de ces Mémoires, i)

Cette histoire de Fouquet, il faut la lire. Outre qu'elle donne le dernier mot d'une question longtemps controversée, elle prouve une fois de plus ce que peut la science pour rapprocher les esprits en éclairant les questions. Avec quelle modération et quelle justice l'auteur, en peignant Fouquet, brillant Mécène des lettres et des arts, a condamné l'ambitieux sujet et l'effronté prévaricateur! Après un procès si bien informé, Pellisson, M""^ de Sévigné et La Fontaine n'oseraient plus voter en faveur de leur ami ; mais Louis XIV et Colbert lui-même admettraient des circonstances atténuantes.

M. Chéruel s'était préparé, d'ailleurs, à son étude de Fouquet par celle de Colbert, qui fait partie d'un autre bon ouvrage : YAdministratton monarchique en France y et qui en est un des plus remarquables chapitres. Les travaux de M. Chéruel embrassent d'ailleurs le règne entier de Louis XIV. Editeur d'une reproduction exacte des Mémoires de M™* de Montpensier, il écrit un livre spécial sur

ladministralion de Louis XIV, et de i683 à 1715 nous le retrouverons encore loi'squ'il s'agira de Saint-Simon.

Pour Colbert, le vainqueur et le successeur glorieux de Fouquet, nous devons, citer immédiatement des travaux de grande importance. Au-dessus de tous, le livre de M. Pierre Clément, et aussi l'Histoire de la politique commerciale de la France, par M. Charles Gouraud^ Ce dernier, M. Gouraud, est plutôt un polémiste qu'un historien. Son livre fut une arme de combat. Adversaire du libre échange, il a appelé Colbert à la défense du système protectionniste. Mais on peut fort bien louer Colbert d'avoir fait à son époque ce qui était nécessaire à la fortune du pays, sans que cela prouve grand chose dans la question présente. L'Angleterre, au temps de Colbert, ne se réservait-elle point le plus sévère des monopoles? Ne venait-elle pas de proclamer l'acte de navigation? Et M. Gouraud lui-même applaudit des deux mains au ministre anglais, l'économiste Huskisson, qui l'a déchiré à Londres, à l'époque de notre Restauration, pour mettre à sa place le libre échange. La France, en i85/i, était-elle préparée à la même révolution? Voilà toute la question; ce n'est qu'une discussion de temps et d'opportunité, où l'exemple de Colbert ne signifie rien. Ce grand homme, s'il revivait de nos jours, croirait peut-être avoir à faire, dans un but identique à celui d'autrefois, le contraire exactement de ce qu'alors lui conseilla son génie. Nous devons néanmoins tenir compte du livre de M. Gouraud, parce qu'à propos de la thèse qu'il soutenait il a donné de Colbert une histoire savante, bien écrite, et qu'on lit avec intérêt.

Dans un but tout différent de celui de M. Gouraud, M. Pierre Clément, apôtre du libre échange, avait avant lui approfondi l'administration de Colbert et avait eu le droit d'intituler son livre : Histoire. A part quelques réflexions çà et là et quelques critiques,

' Histoire de la politique commerciale en France, par Charles Gouraud , a vol. iii-8", i85&, Aug. Durand, éditeur.

M. Clément s'est tenu, en effet, à son rôie de narrateur. Bien que le volume ait paru une année avant Tépoque dans laquelle nous avons dû nous renfermer, il n'était ni juste, ni convenable, à cause de son importance, de le passer sous silence. M. Clément est, en effet, un des premiei^s parmi les savants du second âge historique. Avide de recherches nouvelles, de documents authentiques et précis , il creuse et approfondit un sujet. Son travail est définitif. Sa première œuvre, La vie et T administration de Colbei^i, Ta aussitôt révélé au public avec ses qualités éminentes, et nous retrouverons, à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, son second volume, qui fait suite au premier : Le gouvernement de Louis XIV de i683 à 16 8 g K Il est aussi revenu une seconde fois sur Colbert pour nous fournir tout l'arsenal des pièces à l'appui. D'après les ordres de S. M. l'Empereur, il a publié depuis l'année i863 la collection des Lettres^ instructions et mémoires du célèbre ministre (aujourd'hui h vol. in-6®), et il poursuit chaque jour son étude sur l'administration en France par des articles au Moniteur qui deviendront, comme les premiers, de bons et utiles volumes.

Nous savons gré, en outre, à M. Clément, et plus encore à M. Gouraud, d'avoir mieux sondé qu'on ne l'avait fait jusqu'ici le caractère et l'âme de Colbert. 11 ne suffit pas, lorsqu'on se trouve en face de ces nobles figures, qui sont celles des bienfaiteurs de l'humanité, d'analyser avec sécheresse et exactitude tous les infinis détails. Il faut aussi s'intéresser à l'ensemble et montrer le beau pour faire mieux ressortir le bien.

Colbert n'a pas été compris à son époque. Son accueil glacial et silencieux, (rses sourcils épais, son regard austère avec des plis de front redoutables étaient l'effroi des solliciteurs les plus intrépides, -n On sait que M°*® de Sévigné l'appelait le nord et tremblait à la seule idée de lui demander une audience. C'est qu'il avait horreur des courtisans: cr Courtisan ou flatteur, écrivait-il, jamais il n'a été

* Histoire de la vie et de V administration éditeur. — Le gouvernement de Lovis XIV, dêColbert, par Pierre Clément; Gnillaumin, par le même; GoiUaumin, éditeur, 1 8&8.

nécessaire d avoir l'une ou l'autre de ces mauvaises qualités près de moi. 7) Tout le monde conçut un fond d'animosité pour un homme si difficile et si rude qui repoussait brutalement les requêtes injustes. Le peuple même l'avait pris en haine et l'accusait de tous ses maux. Il mourut au milieu d'une effrayante impopularité. On dut l'enterrer de nuit pour dérober son corps aux outrages de la foule. Les pamphlets éclatèrent de tous cotés; on en fit d'atroces. L'un d'eux : La bêle insatiable ou le serpent crevéy bouffonne sur sa dernière maladie :

Vous l'avez fait mourir, ignorants médecins, Ce ministre fameux, cet homme d'importance; Vous croyiez qu'il avait la pierre dans les reins, Il l'avait dans le cœur, au malheur de la France.

Son sort est celui des réformateurs dans presque tous les temps, comme M. Pierre Clément l'a bien compris.

(T Au nombre des grands ministres français dont le nom jette le plus d'éclat sur notre histoire et qui, à des titres divers, sont aujourd'hui populaires, il faut placer au premier rang Sully, Richelieu, Mazarin et Colbert. i^ Et pourtant quel a été le jugement des contemporains sur chacun d'eux? En haine de Sully, le peuple arrache ou décapite les arbres que ce ministre avait fait placer sur les grands chemins : c'est un Sully, faisons-en un Biron, disaient les ingrats. Richelieu fut détesté du peuple, qu'il délivra du joug immédiat de ses mille maîtres pour ne lui en donner qu'un seul et plus éloigné. Mazarin, grand et habile ministre, malgré sa rapacité, fit éclore une bibliothèque de libelles et fut exilé deux fois. On vient de voir comment le peuple jugea Colbert et le respect qu'il eut pour ses dépouilles mortelles. Cette erreur d'une époque entière au sujet des hommes investis du gouvenemernt est, en quelque sorte, une calamité publique... «Le peuple, a dit un duc de Sforze, de l'école de Machiavel, ressemble aux enfants: il crie quand on le torche! n Triste maxime dont la vérité a éclaté en France trop

souvent! Au lieu de cette citation hardie, M. Pierre Clément pouvait aussi bien donner celle de Forbonnais, qui est aussi vraie et plus polie: (rLa nation française, taxée d'inconstance, est la plus opiniâtre à conserver les fausses mesures qu'elle a une fois adoptées, -n Mais en ce noble pays, au défaut des contemporains, c'est la postérité qui récompense. Colbert, contrôleur général des finances, ministre secrétaire d'Etat de la marine, des manufactures et du commerce, surintendant des bâtiments royaux, a consacré à la France ancienne toutes ses veilles; ses rêves mêmes ont été pour la prospérité de la patrie. Restaurateur des finances, réformateur de tous les codes, créateur de la marine, protecteur des arts et des lettres, il reçoit enfin de la France nouvelle ses titres à l'admiration. — Non, Colbert n'a point été l'homme de marbre, calomnié par Guy- Patin. Impitoyable aux méchants, d eut pour ceux qui souffraient de viriles tendresses : crSire, dit-il au roi, au milieu des pompes de la guerre et des fêtes, ce qu'il y a de plus important et sur quoi il y a plus de réflexions à faire, c'est la misère très-grande du peuple, -n Et il a travaillé pour le peuple autant que pour le roi. Ne pouvant faire partager au clergé et à la noblesse le fardeau de la taille, c'està-dire de l'impôt foncier, que le tiers étal payait seul, il le diminua de 21 millions de livres par an, en augmentant l'impôt indirect, les aides, qui retombaient sur les troisordres, et plus encore sur les deux premiers. Sa sensibilité ne se répand guère en phrases ; elle s'exprime par des actes. Quand l'émotion est trop vive pourtant, on la retrouve dans ses écrits. Qu'on lise sa correspondance avec Charrier de Lyon et ses lettres aux dentellières d'Alençon et d'Auxerre. Celte émotion d'un grand cœur se retrouve dans les mémoires au roi. Rappelons aussi, bien qu'il soit devenu banal, l'élan patriotique qu'il osa se permettre en reprochant à Louis XIV les dépenses excessives de la cour, ec En mon particulier, je déclare à Votre Majesté qu'un repas inutile de 1,000 écus me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question d'un million d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants,

et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir. Votre Majesté excusera , s'il lui plaît, ce petit transport, d II se plaignait aussi que les belles cr montres de troupes, que la marche et l'assemblée des armées au dedans du royaume, qui en attirent la ruine y yi pussent devenir un amusement des dames. — tr Ah! plût à Dieu que Votre Majesté eût une fois bien examiné cette matière! Elle trouverait que sa gloire souffre de ces fanfares et de ces ornements inutiles. i) L'homme qui écrivait ainsi n'était pas de marbre. Mais la sensibilité de ce vigoureux ennemi des abus restait mâle comme son génie. La postérité lui a enfin rendu pleine justice, grâce à l'histoire qui rédige ses jugements.

Après le grand ministre, le grand roi. La science véritable s'est dégagée d'abord d'une erreur banale et vulgaire : celle de juger Louis XIV d'un seul coup d'œil et en bloc, comme font certains littérateurs ignorants de l'histoire, — ou les politiques à système.

Réagissant contre l'admiration de Voltaire et contre son livre, plus d'un écrivain de nos jours condamne vite encore ce prince trop admiré au xvni* siècle. Orgueil et égoïsme ! Egoïsme et orgueil 1 Nullité personnelle! Despotisme absolu ! Tout est dit. 11 y a dans ce jugement sévère quelque chose de vrai. Mais une partie de la vérité n'est que l'erreur. L'hisloire donne la vérité entière, et se tient entre les opinions extrêmes. Louis XIV a vécu sur le trône soixante et douze années (i643-i7i5). C'est une durée qui eût suffi à plusieurs existences royales. D'importants événements survenus en Europe ont trois fois changé les situations respectives des grands Etats. Il y a eu là plusieurs règnes.

Tant pis pour la fausse science qui n'en voudrait voir qu'un seul, et le résume d'une façon aussi injuste, aussi péremptoire!

De i643 à 1 66 1, on a apprécié le règne de Mazarin: Fronde, guerre d'Espagne, et surtout misère universelle qui donne aux Français une soif ardente de paix et de sécurité. De i66i à 1671, Louis XIV satisfait noblement ce besoin universel de

la nation. Une paix féconde et fièrement gardée met la France à la lêle des peuples, favorise au dedans du royaume l'éclosion la plus brillante des œuvres de l'art. Ce sont les belles années de Molière et de Boileau; c'est Racine depuis Andromaqtie jusqu'à Iphigmie; ce sont les débuts et les premiers chefs-d'œuvre de Bossuet; c'est la jeunesse de M^ de Sévigné! La conquête de la Flandre française et d'une partie du Hainaut fut alors aussi légitime que facile. Le roi y eut de plus l'honneur de borner son ambition et d'arrêter ses désirs. Là rayonne dans toute sa jeune gloire Louis XIV, appuyé de Colbert. Il a les applaudissements de l'Europe et mérite ceux de la postérité. De 1672 à 1680, le rôle de Louis XIV mérite beaucoup plus d'être discuté à propos de cette lutte terrible qu'il engagea contre la Hollande. Bien que la Hollande s'opposât à la fois au progrès de notre industrie, de notre marine, et à la légitime extension du territoire français, l'Europe entière prit parti contre Louis XIV; il fut vainqueur, modéra les exigences de la victoire, se contentant à Nimègue de la Franche-Comté, c'est la deuxième période de son gouvernement personnel. De 1680 à 1688, Colbert manque au roi, et la grande faute, disons le grand crime du règne, est alors commis: Louis XIV révoque l'édit de Nantes! Et le roi très-chrétien tombe au rang de Philippe II ; il encourageait ainsi son triste allié, l'incapable roi d'Angleterre. Cette faute, ce crime accomplis, le roi de France ne put se dérober aux conséquences. Lorsqu'en 1688, Jacques II est chassé du trône britannique, une phase nouvelle s'ouvre pour I^uis XIV. L'équilibre des puissances se trouve changé, et la France tombe dans un grand péril; de plus, toutes les royautés de droit divin sont menacées. Louis XIV eut l'intelligence de le comprendre. De là son rôle pendant dix années.

Vaincu au traité de Ryswyk, il accepte les conditions de la défaite, renonce pour la France à la conquête de ses limites naturelles et s'entend avec Guillaume III, son ennemi victorieux, pour le meilleur partage de la succession espagnole et le maintien de l'équilibre

européen; c'est la quatrième période. En 1700, le testament du dernier héritier de Philippe II, lobstination égoïste et ambitieuse de l'Autriche rejettent Louis XIV dans une lutte qu'il avait prévue et qu'il avait essayé d'éviter. Cette dernière période de quinze années est la plus malheureuse de toutes. Les fautes du roi s'y accumulent. Mais, pour apprécier sainement et juger en honnête homme le vaste ensemble d'un tel rôle, il faut l'étudier progressivement, selon les temps et les situations diverses. C'est ce qu'a fait l'histoire; elle n'a pas même accepté la division de M. Michelet, qui coupe le règne en deux parties : avant et après la fistule de Louis XIV. Avant cette malheureuse fistule, les choses se passent encore assez bien selon M. Michelet; après la fistule, tout est maladif chez le roi et dans le royaume. Voir un si grand règne à travers une opération chirurgicale de cette sorte, c'était s'obliger à l'amoindrir.

Des documents nouveaux, qui nous expliquent heure par heure la vie de Louis XIV et sa personnalité, ont été publiés dans ces dernières années; c'est d*abord le Journal de DangeaUy annoté par Saint-Simon, 19 volumes in-8°, librairie Firniin Didot, que nous devons à MM. Soulié, Dussieux, de Chénevières, de Montaiglon, avec les additions inédites de Saint-Simon par Feuillet de Couches.

C'est le Journal de la santé du roi y par Wallot, d'Aquin et Fagon, avec introduction, notes et réflexions critiques, éditeur, M. J. A. Leroi, chez Durand, 1 vol. in-8°, 1862.

Ce sont, pour les dernières années, les Mémoires de Saint-Simon, édition de M. Chéruel, dont, à leur heure, nous parlerons plus en détail.

Ce sont enfin , pour les premières années du gouvernement personnel de Louis XIV, les Mémoires de Louis XIV lui-même, publiés en 1860 par M. Charles Dreyss. Le savant éditeur en a discuté avec la science la plus minutieuse et le texte et l'authenticité. Il a donné scrupuleusement les variantes, a distingué le texte écrit de la main du roi et les parties dictées à M. de Périgny ou à Pellisson. Ce document, dont l'authenticité est devenue ainsi irrévocable, n'en est

que plus précieux. Louis XIV y paraît seul et tout entier. On a la vraie pensée du roi, puisqu'elle n'était écrite ni pour le public, ni même pour les ministres. C'était l'instruction secrète destinée à l'éducation royale du dauphin.

Arrêtons-nous sur ce portrait du roi tracé de sa propre main, sur ces confidences qui ne devaient être faites qu'à son héritier.

Ces confidences royales sont honorables pour celui qui les a écrites et dictées. Elles relèvent Louis XIV de ce discrédit injuste où paraissait tombé son nom depuis que l'esprit de parti s'est glissé dans l'histoire , et s'est spécialement attaqué à sa mémoire. Il est devenu comme le point de mire de tous les adversaires de la monarchie en France. Sans doute, Louis XIV a été un monarque absolu jusqu'au despotisme, et l'heure ne serait pas bonne pour le vouloir imiter et le recommencer aujourd'hui; mais Louis XIV a été de son temps, et l'œuvre accomplie par lui a préparé et rendu possibles les progrès du nôtre. Son autorité souveraine, à ses yeux indiscutable, a posé le niveau sur tous les fronts, et mis au pas ces privilégiés de la noblesse, ces ducs et ces marquis, qui pouvaient redevenir les mille oppresseurs de la nation. En les forçant de rouler pék-mék avec tout le monde, Louis XIV a fait nos affaires : celles de la démocratie. 11 est* vrai qu'il ne distinguait pas les intérêts du peuple de ceux de la royauté. Que Louis XIV ait dit ou non ce mot fameux : tr L'Etat, c'est moi, T) il l'a pensé. Et ce mot résume toute sa théorie politique. Mais, en 1 660, cette théorie était également celle de toute la France , à l'exception de quelques grands seigneurs, mécontents et dépossédés.

Cette théorie, Louis XIV l'affiche, la proclame; il la croit légitime : (f Nous tenons, pour ainsi dire, la place de Dieu. Il nous a mis à la tête de ses peuples. C'est à la tête qu'il appartient de délibérer et de résoudre, et toutes les fonctions des autres membres ne consistent que dans l'exécution des commandements qui leur sont donnés, u II a donc la conviction de son droit. Et les esprits les plus hauts, les plus indépendants, les plus charmants de son époque,

Études historiqne<i. 1 5

Bossuet, Corneille, La Fontaine, M"^ de Sévigné, pensent comme lui. Les conséquences funestes d'une pareille doctrine éclateront plus tard, d'abord chez le roi lui-même, chez Louis XIV, vieilli et qui se croira toujours en possession du jugement prompt et de l'heureuse perspicacité de ses premières années, ensuite chez son incapable successeur dont le long règne et les impardonnables fautes ont rendu la révolution souhaitable, nécessaire, inévitable.

Mais, pendant le long espace de temps que l'histoire doit parcourir jusqu'à l'heure des désastres, Louis XIV, s'il fut roi absolu, se montra du moins digne de l'être. C'est par le travail qu'on règne, et qu'on aime à régner, a-t-il dit.

Lorsque les courtisans venaient s'incliner à son lever, c'est-à-dire quand son existence de fêtes et d'apparat commençait, il sortait non point du sommeil, mais d'une séance de quatre heures avec ses ministres.

Dans l'après-midi, il recevait les ambassadeurs ou tous ceux qui avaient à lui parler d'affaires. Après le spectacle, s'il y en avait à la cour, il reprenait sa noble besogne. Pas un jour, en cinquantequatre ans, ne resta inoccupé des intérêts publics; pas une heure il ne manqua à sa tâche , et il remplit laborieusement (r son métier de roi. Dès l'enfance même, le seul nom de rois fainéants et de maires du palais lui faisait peine quand on le prononçait en sa présence, i) Persuadé de ses droits, Louis XIV ne l'était pas moins de ses devoirs. Cette idée revient sans cesse dans ce code de morale (ju'il trouva le temps de rédiger pour son fils : c'est elle qui l'a décidé à l'écrire.

ff Mon fils, beaucoup de raisons, et toutes fort importantes, m'ont fait résoudre à vous laisser, aVfec assez de travail pour moi parmi les occupations les plus grandes, ces mémoires de mon règne et de mes principales actions. Je n'ai jamais cru que les rois sentant, comme ils font en eux-mêmes, toutes les affections et toutes les tendresses paternelles, fussent dispensés de l'occupation commune et naturelle aux pères, qui est d'instruire les enfants par l'exemple et par le con-

seil. Au contraire, il m'a semblé qu'en ce haut rang où nous sommes, vous et moi, un devoir public se joignait au devoir particulier, et qu'enfin tous les respects qu'on nous rend, toute l'abondance et tout l'éclat qui nous environnent, n'étant que des récompenses attachées par le ciel même au soin qu'il nous confie des peuples et des Etats, ce soin n'était pas assez grand, s'il ne passait au delà de nous, en nous faisant communiquer toutes nos lumières à celui qui doit régner après nous. J'ai même espéré que, dans ce dessein, je pourrais vous être aussi utile, et par conséquent à mes sujets, que le saurait être personne au monde. J'ai considéré ce que j'ai si souvent éprouvé moi-même, la peine que vous aurez à trouver des amis sincères dans la foule de ceux qui s'empresseront autour de vous, chacun avec son propre dessein. . . Moi je n'ai d'autre intérêt que le vôtre, ni de passion que celle de votre grandeur. . .

ff J ai fait. . . aussi. . . quelque réflexion à la condition en cela dure et rigoureuse des rois, qui doivent, pour ainsi dire, un compte public de toutes leurs actions à tout l'univers et à tous les siècles, et ne peuvent néanmoins le rendre à qui que ce soit dans le temps même, sans découvrir le secret de leur conduite et manquer à leurs plus grands intérêts. Et ne doutant pas que les choses assez grandes et assez considérables où j'ai eu part, soit au dedans, soit au dehors de mon royaume, n'exercent un jour diversement le génie et la passion des écrivains, je ne serai pas fâché que vous ayez ici de quoi redresser l'histoire si elle vient à s'écarter et à se méprendre, faute d'avoir bien pénétré mes projets et leur motif. Je vous les expliquerai sans déguisement, aux endroits mêmes où mes bonnes intentions n'auront pas été heureuses, persuadé qu'il est d'un petit esprit et qui se trompe ordinairement, de vouloir ne s'être jamais trompé, et que ceux qui ont assez de mérite pour réussir le plus souvent trouvent quelque magnanimité à reconnaître leurs fautes, -n

Après un tel préambule et si loyal, il est facile d'apprécier l'importance de cette publication authentique. C'est du pur Louis XIV ; c'est Louis XIV tout entier. Il révèle souvent à son héritier ce qu'il n'eût

dit à aucun autre. En effet, son personnage a toujours été double, et' il le comprenait ainsi. Chef de l'Etat et représentant de la nation française, pour ses sujets, pour l'étranger, il pose, j'oserais dire, en statue. Toujours calme, toujours froid, toujours presque immobile, il est l'image de la royauté. Sa dignité ne paraît que de l'orgueil et sa hauteur un impitoyable égoïsme. Lorsqu'il est en public, pas une larme n'échappe de ses yeux, même à la mort de ceux qu'il devait le plus chérir. Le roî ne doit pas pleurer. — Mais chez lui, en secret, l'homme se venge du rôle que vient de jouer le monarque. Saint-Simon nous le montre quelque part, après des pages où il a parlé de la dureté de son cœur, se roulant sur les tapis de son appartement privé, éclatant en sanglots. Dans le livre de M. Dreyss, on peut lire les lettres écrites au prince de Condé et à d'autres amis de sa confidence intime, pendant la campagne de 1667, sur les craintes qu'il éprouve de la maladie de ses enfants : le père est réhabilité. Il en est ainsi de beaucoup d'accusations auxquelles, dans sa préoccupation incessante de représentation royale, Louis XIV s'est exposé lui-même pour avoir trop bien rempli son propre personnage : ce Ce qui fait la grandeur et la majesté des rois n'est pas tant le sceptre qu'ils portent que la façon de le porter, n a-t-il dit. Et il n'oublia jamais ce précepte tant qu'il fut sur le théâtre de la royauté. Il ne parlait à ses sujets- que pour commander en maître, et voici ce qu'en vingt endroits il répète sous vingt formes différentes :

(cNos enfants demeurant après nous sur le trône nous laissent, pour ainsi dire, un intérêt immortel dans la solidité des établissements que nous faisons. . . Mais ces intérêts de l'amour-propre et du sang doivent être comptés pour peu de chose auprès de ceux de notre couronne et de notre devoir. L'Etat nous doit être bien plus précieux que notre famille, qui n'en fait qu'une légère partie, et le titre de père de nos peuples nous doit être beaucoup plus cher que celui de père de nos enfants. Il est agréable, sans doute, de recevoir des marques de Testime et de l'affection de ses sujets; mais

en considérant le plaisir sensible qu'un prince vertueux peut avoir dans la posseSwsion d'un bien si doux, il se faut de bonne heure exciter à faire effort pour l'acquérir. 11 faut diriger à cette seule fin toutes nos actions et toutes nos pensées... Sur toute chose, il n'y en a point qui me touchât si puissamment l'esprit et le cœur que la connaissance de l'épuisement où étaient alors mes peuples, après les charges immenses qu'ils avaient portées, n

Prétendrions-nous, en vertu de ces documents nouveaux, changer entièrement la tradition, et faire de Louis XIV ce qu'on appellerait aujourd'hui un humanitaire ou un philanthrope? Nullement. Son dogme ne l'y poussait guère. Il suffit à l'histoire, pour rentrer dans la vérité, de prouver que Louis XIV a été plus humain qu'on ne l'avait prétendu, et qu'il songeait à régner pour d'autres que pour lui-même. D'ailleurs, ce prince essentiellement glorieux ne méprisait pas les jugements de l'opinion; il en faisait grand cas, au contraire. Voici qui le prouve : « Les rois , dans tous leurs conseils, doivent avoir pour première vue d'examiner ce qui leur peut donner ou ôter l'applaudissement public. Ce bien si noble, si précieux, est aussi le plus fragile du monde. Ce n'est pas assez de l'avoir acquis, si l'on ne veille continuellement à sa conservation; et cette estime, qui ne se forme que par une longue suite de bonnes actions, peut être en un moment détruite par une seule faute que l'on commet. Encore n'attend-on pas toujours que nous ayons failli pour nous condamner. C'est souvent assez que notre fortune s'affaiblisse pour diminuer l'opinion de notre vertu. . . Il arrive aux infortunés qu'on leur impute à manque de prudence tout ce qui se fait contre leurs désira. Tî On dirait qu'il a prévu dès 1668 les fautes et les malheurs qui assombrirent la fin du règne.

Quelques pages plus loin, il ajoute: crLes rois, qui sont les arbitres souverains de la fortune et de la conduite des hommes, sont toujours eux-mêmes les plus sévèrement jugés. 11 n'est rien qu'on leur puisse pardonner, rien qu'ils puissent tenir caché, -b

Aussi avoue-t-il à son fils la plus célèbre de ses faiblesses et s'*ex-

plique-t-il avec lui sur le titre de duchesse accordé à W^ de la Vallière et sur la position faite à ses enfants.

Disons tout d'abord que ses maîtresses n'ont jamais été des reines, pas même M°**^de Maintenon. Dans une conversation avec Golbert, Letellier, Lyonne, Villeroy et le maréchal de Grammont, il avait déjà dit : crVous êtes tous de mes amis, ceux de mon royaume que j'affectionne le plus et en qui j'ai le plus de confiance. Je suis jeune, et les femmes ont ordinairement Lien du pouvoir sur ceux de mon âge. Je vous ordonne à tous que si vous remarquez qu'une femme, quelle qu'elle puisse être, prenne empire sur moi et me gouverne le moins du monde, vous ayez à m'en avertir. Je ne veux que vingt-quatre heures pour m'en débarrasser et vous donner contentement là-dessus, t) L'homme, en ce cas, sacrifierait aussitôt sa passion et ferait place au roi. Voici maintenant le père coupable s'expliquant avec son fils, plus encore, avec son successeur : «r Je vous dirai premièrement que, comme le prince devrait toujours être un parfait modèle de vertu, il serait bon qu'il se garantit des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant plus qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées. Et néanmoins, s'il arrive malgré nous que nous tombions dans quelqu'un de ces égarements, il faut du moins, pour en diminuer la conséquence, observer deux précautions que j'ai toujours pratiquées et dont je me suis fort bien trouvé : la première, que le temps 4]ue nous donnons à notre amour ne soit jamais pris au préjudice de nos affaires, parce que notre premier objet doit toujours être la conservation de noire gloire et de notre autorité, lesquelles ne se peuvent absolument maintenir que par un travail assidu. Mais la seconde considération, qui est la plus déhcale et la plus difficile à conserver et à pratiquer, c'est qu'en abandonnant notre cœur il faut demeurer maître absolu de notre esprit, que nous séparions les tendresses d'amant d'avec les résolutions de souverain; que la beauté qui fait nos plaisirs n'ait jamais la liberté de nous parler do nos affaires,, ni des gens qui nous y servent, et que ce soient deux

choses absolument séparées. Ces précautions satisferont en quelque façon à ce que vous devez à votre état comme prince; mais pour rendre à Dieu ce que vous lui devez comme chrétien , il est bon de s'abstenir de tous ces commerces illicites, qui ne sont jamais innocents. Et dans ce dernier moment, où nous arriverons peut-être plus tôt que nous ne pensons, Dieu ne nous demandera pas si nous avons vécu en honnête homme, mais si nous avons gardé ses commandements. T)

Malgré ces beaux conseils et cette velléité de remords, Louis XIV, on le sait , n'en remplaça pas moins à cette époque M'** de la Vallière par M™* de Montespan. Ces faiblesses de jeune homme sont la seule tache du règne, dans la première et la plus pure de ses périodes.

Dans la conduite intérieure et extérieure des affaires de la France, le roi fait preuve d'un bon sens qui, à ce degré, s'élève presque au génie; il fait voir une modération merveilleuse chez un prince victorieux. Ses ministres, bien qu'ils s'appellent Colbert, de Lyonne et Louvoîs, ne le dominent pas encore; il sait et les choisir et profiter de leurs talents. trN'en ayez jamais un seul, dit-il à son fils; il faut les balancer les uns par les autres, les aimer tous, les écouter, accepter la controverse et chercher leur opposition le plus souvent à des idées fausses dont on a pu s'infatuer. On règne pour ses peuples et non pour soi-même. Les projets ordinaires et communs sont faits pour les âmes communes; mais ceux qui prétendent s'élever au* dessus de leurs pareils doivent concevoir de grandes et illustres pensées qui puissent effectivement mériter cette immortalité que l'on se promet quelquefois trop légèrement. . . Quand on peut tout ce que l'on veut, il n'est pas aisé de vouloir que ce que l'on doit. Maître souverain, n'accordez jamais rien par faveur; la faveur est directement opposée à la justice, qui est notre principale vertu. Dans vos relations avec les peuples voisins, mon fils, soyez toujours loyal. La probité, la bonne foi des princes établit seule le commerce entre les nations, y)

Et Louis XIV, à la fin de cette première période de son règne, lorsqu'à la mort de Philippe IV d'Espagne il réclama, au nom de la reine Marie-Thérèse, une partie des Pays-Bas en vertu du droit de dévolution, ne crut rien faire que de légitime et d'honnête. Il faut lire les tomes I et II des Négociations de M. Mignet. Ce sont, avec les Mémoires de Louis XIV, les documents les plus importants sur cette époque. Les villes de la Lys et de TEscaut, enlevées jadis par l'Autriche et par l'Espagne, s'appuyant sur le droit d'hérédité des femmes en ce pays, pouvaient bien aujourd'hui revenir à la France, en vertu de droits semblables. Le procès juridique fut long, parce qu'il n'y avait point de juges pour décider. La prise de possession fut rapide, et Louis XIV rentra dans son royaume, après la conquête de la Flandre française , avec les clefs de Douai et de Lille. Il consentit à rendre la Franche-Comté. Parvenu à ses trente ans accomplis, s'étant gardé jusque-là de toute faute en politique, il méritait l'éloge de Molière :

D'un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les choses toujours jette une droite vue; Chez elle jamais rion ne surprend trop d*accès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.

Les années qui suivent, c'est-à-dire la partie du règne de Louis XIV qui s'étend de la paix d'Aix-la-Chapelle, à celle de Ni- ^ègue, ont été étudiées à nouveau et très-éclairées par les deux premiers volumes de M. G. Rousset : Histoire de Louvois et de son administration politique et militaire^ a Voilà un bon, un excellent livre , a dit le plus autorisé de nos critiques; c'est de l'histoire composée et construite de la façon la plus instructive, rien qu avec des pièces originales, des papiers d'Etat, i» La polHique intérieure de Louis XIV, qui fut celle de Louvois, y est franchement exposée. Elle consiste à mettre le niveau sur tous les fronts et à faire l'égalité sous le pou-

* Histoire de Louvois, par M. Camille deux autres volumes in-8*, ëdit. Didier, Rousset , i" partie , a vol. in-8' ; a* partie , Paris.

voir royal. On comprend la haine que le ministre, au défaut du roi, inspire à ces gentilshommes, jusque-là privilégiés. Saint-Simon, qui connut à peine Louvois, s'en donne li cœur joie, (r II lui en veut personnellement comme au grand niveleur qui avait mis au pas la noblesse dans les armées, qui l'avait réduite à l'égalité dans l'obéissance et la discipline, avait assujetti les plus grands seigneurs à débuter par porter le mousquet et à faire le service comme les plus simples gardes, puis, les grades venus, à ne tenir de leur naissance aucune prérogative et à ne figurer qu'à leur rang, selon l'ordre du tableau. Cette égalité et cette confusion avec le vil peuple y sous la main du roi et du ministre qui ordonnait en son nom, indigna toute la noblesse, et particulièrement le petit duc assez peu militaire de sa nature et peu soldat, n

M. Rousset a raconté aussi, et de la façon la plus intéressante, les débuts de Vauban. Nous attendons de l'historien de Louvois un second ouvrage complet et original, comme l'a été le premier sur ce grand homme, qui fait aussi bien que Turenne honneur à l'humanité.

Les relations extérieures de la France, dans cette période, la guerre de Hollande surtout, ont reçu de M. Rousset bien des éclaircissements. Il a, dans son travail de recherches, eu le bonheur de rencontrer et de publier pour la première fois un chapitre nouveau et bien curieux des Mémoires de Louis XIV sur la campagne 'de 1 672, et sur les motifs qui la lui firent entreprendre. C'est l'expression franche des sentiments et des idées du roi: « Il y a là des révélations inattendues, des jours et comme des percées nouvelles sur des côtés ignorés ou mal éclairés de son caractère et de son esprit, v dit M. Rousset. De la part de M. Rousset, c'est un aveu bien important. Ce mémoire, en effet, explique et justifie l'attaque de la Hollande pour ceux qui ne l'avaient point voulu comprendre ou par ignorance de l'histoire antérieure, ou par haine préconçue et systématique conlre le grand roi.

Laissons parler Louis XIV lui-même. 11 avait dit en un mot, en

parlant de la Hollande: cr Ce que mes aïeux ont fait, je puis le défaire. •« Voici le développement de sa pensée; c'est la page la plus vraie et la plus juste de l'histoire :

rr Quoiqu'il ne soit pas séant aux princes, non plus qu'aux particuliers, de reprocher les bienfaits dont ils ont comblé leurs amis ou leurs voisins, on peut cependant, sans craindre de tomber dans ce défaut, imputer la source et l'origine de la guerre présente, qui vient de s'allumer entre la France et les Provinces-Unies, à l'ingratitude, à la méconnaissance, à la vanité insupportable des Hollandais. Chacun sait que ces peuples doivent leur établissement en république libre à la puissante protection que les rois mes prédécesseurs leur ont accordée depuis près d'un siècle, soit contre la maison d'Autriche, leur ancienne souveraine, soit contre l'Empire et l'Angleterre. Chacun sait que, sans cet appui, ces puissances auraient, en divers temps, englouti leur État... La postérité, qui n'aura pas été témoin de tous ces événements, demandera quels ont été le prix et la reconnaissance de tous ces bienfaits. Pour la satisfaire, je veux lui apprendre que, dans toutes les guerres que les rois mes prédécesseurs ou moi-même avons entreprises depuis près d'un siècle contre les puissances voisines , cette république ne nous a nonseulement pas secondés de troupes ni d'argent, et n'est pas sortie des bornes d'une simple et tiède neutralité, mais a toujours tâché de traverser, ouvertement ou sous main, nos progrès et nos avantages. Ce qui vient d'arriver le justifie assez. J'avais inutilement sollicité l'Espagne, après la mort du roi catholique Philippe IV, de rendre justice à la reine sur les légitimes prétentions qu'elle avait aux Pays-Bas. Accablé de refus continuels, j'avais pris les armes et avais porté la guerre dans ces provinces pour faire valoir les droits de cette princesse et lui faire restituer les Etats qui lui appartenaient. Dieu, qui est le protecteur de la justice, avait béni et secondé mes armes; tout avait plié devant moi, et à peine avais-je paru que la plupart des meilleures places des Pays-Bas s'étaient soumises à mon obéissance. Au milieu de ces prospérités, l'Angleterre ni l'Empire,

convaincus de la justice de ma cause, quelque intérêt qu ils eussent à arrêter la rapidité de mes conquêtes, ne s'y opposèrent point. Je ne trouvai dans mon chemin que mes bons, fidèles et anciens amis les Hollandais qui, au lieu de s'intéresser à ma fortune comme à la base de leur Etat, voulurent m'imposer des lois et m'obliger à faire la paix, et osèrent même user de menaces en cas que je refusasse d'accepter leur médiation. J'avoue que leur insolence me piqua au vif, et que je fus près , au risque de ce qui pourrait arriver de mes conquêtes aux Pays-Bas espagnols, de tourner toutes mes forces contre cette altière et ingrate nation; mais ayant appelé la prudence à mon secours. . . je conclus la paix à des conditions honorables, résolu de remettre la punition de cette perfidie à un autre temps, v

Et Louis XIV aurait pu ajouter ce qu'ajoutait Colbert : c'est que les Hollandais ne nous permettaient point, même à l'iiitérieur, l'extension de la fortune publique restaurée par lui. Rouliers des mers, ils prétendaient garder le monopole de notre commerce extérieur, s'indignaient des ordonnances favorables à notre marine et voulaient nous faire la loi jusque sur nos marchés et dans nos ports. La guerre était inévitable et nécessaire. Louvois, au mois de novembre 1671, l'écrivait au prince de Condé. crLe véritable moyen de parvenir à la conquête des Pays-Bas espagnols était d'abaisser les Hollandais et de les anéantir s'il était possible, n Colbert, sans aller si loin, avouait qu'ils avaient besoin d'une leçon crpour laisser désormais ses franchises à la marine de France. ■» Tout le monde en France trouvait cette guerre nationale. Qu'on lise le fameux virelai de La Fontaine contre les Hollandais; c'est le manifeste de l'opinion pubhque à cette époque. Voilà donc enfin rejeté de l'histoire ce blâme si souvent répété contre Louis XIV, cr d'avoir sacrifié à son fanatisme despotique et religieux, à sa haine contre une nation républicaine et protestante, la politique traditionnelle de la France, i) Qu'on nous permette de le dire, il était déjà rejeté de l'enseignement sérieux même avant la publication du manifeste de Louis XIV. Les faits parlaient

d'eux-mêmes pour qui les savait comprendre, et l'erreur ne pouvait atteindre que des esprits prévenus ou légers. Et d'ailleurs, ce n'est pas en 1670 que Louis XIV eût songé à une guerre de principes politiques ou religieux. On sait comment cette expédition de Hollande, merveilleusement préparée, réussit d'abord. Le passage du Rhin livra au roi tout le pays. Le récit qu'en fait Louis XIV suffit à le venger de la maligne interprétation du vers de Boileau. Il ne se plaint pas que sa grandeur l'ait attaché au rivage. M. Rousset dit avec justesse : cfll avait bien autre chose à faire vraiment que de se jeter à Teau comme un capitaine de chevau-légers oubliant son caractère de général; a ce que fit le prince de Condé, et ce qu'eut tort de faire le prince, Louis XIV le lui reproche doucement. Si Boileau, maladroit panégyriste, eût eu quelque idée des choses de la guerre, il se fût préoccupé davantage, comme fit Louis XIV, de faire soutenir en toute hâte le prmce de Condé, un peu brusquement aventuré au delà du Rhin contre un ennemi dont on ne connaissait pas exactement la force, de hâter l'établissement du pont de bateaux et de surveiller les mouvements du prince d'Orange, qui pouvait tomber à l'improviste sur l'armée à demi passée. Une ligne de Louis XIV résume cette belle opération de guerre: tr J'étais présent au passage, qui fut hardi, vigoureux, plein d'éclat et glorieux pour la nation, -n

C'en était fait de la Hollande, les troupes françaises n'ayant pas été le moins du monde, quoi qu'on ait dit, dispersées dans les places^ et Amsterdam était prise, sans la généreuse résolution des Hollandais de noyer le pays d'alentour en ouvrant les écluses de Muyden, pour sauver leur capitale.

On n'avait point songé à ces écluses; M. d'Estrades, l'ambassadeur, prévint trop tard de leur importance. Avant qu'elles fussent percées, Amsterdam épouvantée allait se rendre. Le bourgmestre avait écrit à Louis XIV, et le trompette de la ville était prêt à partir. Cet héroïque dévouement arrêta la fortune de la France; Louis XIV s'est honoré lui-même, lorsqu'il en a parlé dans les

termes qui suivent: trLes Etats, revenus de leur première frayeur et convaincus que le salut du reste de leur pays consistait dans celui de cette capitale, qui en est comme l'âme, lâchèrent leurs écluses. La résolution de mettre tout le pays sous l'eau fut un peu violente; mais que ne fait-on point pour se soustraire à une domination étrangère? Et je ne saurais m'empècher d'estimer le zèle et la fermeté de ceux qui rompirent la négociation d'Amsterdam, quoique leur avis si salutaire pour leur patrie ait porté un grand préjudice à mon service, v

La révolution qui mit Guillaume d'Orange au pouvoir, après le massacre des frères de Witt, prépara en outre contre la France et rendit possible cette coalition européenne et cette guerre générale sur terre et sur mer dont Louis XIV ne sortit vainqueur qu'en 1 678 par le traité de Nimègue. Le roi s'y était attendu et préparé, en parlant de ses alliances de 1671 : ff Je ne faisais pas un grand fond sur leur solidité que je prévoyais bien ne pas devoir durer longtemps, comme on l'a vu dans la suite. ?î II n'en fut pas moins vainqueur de l'Europe entière et, après la victoire, sut se contenter de la Franche-Comté et des villes qui complétaient au nord ses premières acquisitions de 1668, je veux dire Cambrai, Valenciennes, Bouchain, Condé, Maubeuge, Aire, Saint-Omer. On applaudit encore à la modération du souverain, qui ne menaçait point l'équilibre des puissances.

Si nous avons si longtemps insisté sur l'ouvrage de M. Roussel, justement couronné par l'Académie, cela tient d'abord à l'estime que nous en faisons, ensuite au caractère même de ce travail, qui porte bien le cachet de la nouvelle science historique. Si même, dans l'amas de pièces citées , nous avons mis la main de préférence sur celles qui émanent de Louis XIV, c'est qu'elles nous ont paru les plus importantes et que d'ailleurs elles défendent le prince contre certaines appréciations de M. Rousset. Sa sévérité à l'égard du roi est en effet une des deux objections que nous nous permettrons de soumettre à l'historien de Louvois.

238 KTUDES HISTORIQUES.

Il y a disparate et presque contradiction entre ce que M. Roussel raconte de Louis XIV et les jugements qu'il porte sur lui. Les paroles, les actes qu'il cite ne manquent ni de grandeur, ni d'équité ni de modération; il y a même des traits de sensibilité qui charment et qui étonnent ^ On voit presque toujours ce monarque si fier céder aux conseils de ses ministres et ne point s'obstiner dans ses propres idées. A le suivre ainsi au jour le jour, on s'aperçoit avec bonheur qu'il y a chez lui moins d'ambition et surtout moins d'égoïsme qu'on ne le dit généralement; en un mot, les faits du livre sont à sa gloire. — Malgré cela, M. Rousset, aussitôt qu'il abandonne son rôle de narrateur et devient juge, semble prendre une autre plume et répète à satiété les épithètes injurieuses dont on a tant abusé. Le mot d'orgueil revient sans cesse : cr Son orgueil ne peut se résoudre à mettre franchement Condé dans le secret de sa déconvenue. — 11 a des éruptions de vanité. — Louis XIV, dans son règne n'eut qu'un ministère, celui de la signature, etcn

M. Rousset, quand il cesse de s'indigner, tourne son blâme en ironie, parle cr d'imbroglios et de coups de foudre qui deviennent des bouquets d'artifice. On dirait qu'il est entré dans cette étude du règne de Louis XIV en apportant sur la personne du roi une opinion antérieure dont il n'a pas pu se dégager, même en face de preuves contradictoires. Que sa conscience d'historien se rassure cependant. 11 a rendu justice au roi malgré lui-même, et nul ne se méprendra

' La page de son mémoire où il raconte le passage du Rhin prouve que Louis XIV ne manquait pas autant de cœur qu'on s'est plu à le rëpëter. rr Cette action fut fort vive et fort glorieuse; mais la blessure du prince de Condë au poignet, la mort du duc de Longuevilie et les blessures des ducs de la Rochefoucauld, de Coislin et de Vivonne, du jeune La Salle, de Brouiliy, aide-major de mes gardes du corps, et de plusieurs autres gens de qualité, en diminuèrent fart le prix et me donnèrent une

grande mortification , particulièrement la blessure de M. le Prince, tant à cause de sa naissance et de son mérite singulier, que de la faiblesse de son tempérament, exténué par la goutte, que j'appréhendais ne pouvoir pas résister à la violence du mal. Apres avoir donné les premiers moments aux mouvements de la nature^ de l'amitié et de la considération que j'avais pour ce prince, et avoir donné au duc d'Enghien, son fils, la patente de général de mes armées. . . etc. n

sur ses apprécialious, qui n ont probablement tenu qu'à de vieilles habitudes.

La seconde objection que nous ferons à Téminent historien est celle-ci : Ecrasé par cette masse de documents qu'il triait et choisissait cependant avec bonheur, M. Roussel s'y est peut-être trop renfermé. Ecrivant une monographie, il avait le droit, sans doute, de négliger ce qui n'était point l'œuvre exclusive ou la préoccupation de son principal personnage. Mais il ne s'en est pas moins trop laissé entraîner à sa suite. S'il n'avait rien dit, — absolument rien, — des grandes questions que Louvois tenait pour secondaires, passe encore. Malheureusement il y touche et retombe alors parfois dans l'histoire de convention. Citons un exemple, et sans sortir de la question Iiollandaise. Après la paix de Nimègue, Louvois s'étant particulièrement occupé du Piémont et un peu moins de la Hollande, M. Rousset se hâte de courir en Piémont, où il restera pendant tout un volume, après s'être débarrassé sommairement et sans assez de perspicacité, oserions-nous dire, de la question hollandaise. Cette grosse affaire était la plus importante alors; Louis XIV employait tous les ressorts de sa politique pour ramener les Provinces-Unies à leur ancienne forme de gouvernement et renverser Guillaume du stathoudérat. Pourtant Louvois avait été mêlé à ces négociations, comme M. Rousset l'a prouvé. Fallait-il négliger autant cette partie de son histoire?

Après la paix de Niînègue, Louis XIV reçut des magistrats de la ville de Paris le titre de Grand. 11 le méritait. Mais les fautes vont commencer.

Colbert est déjà presque en disgrâce et mourra bientôt. Louvois n'aura plus de contre-poids. M. Rousset, qui a continué par deux nouveaux volumes, dignes des premiers, son étude sur Louvois, n'a pas réhabilité autant qu'on l'aurait pu croire ce ministre violent qui, ne pouvant dominer son maître, sut le flatter, se courber à ses passions, et parfois même le trompa. D'ailleurs, le grand sens

du souverain va dévier; si ce n'est dans l'ensemble des résolutions, ce sera dans l'exécution et le détail. Pour la grande affaire de la réunion des villes en pleine paix, qui est surtout l'œuvre du principal ministre, M. Rousset prouve bien la légitimité de l'acquisition de Strasbourg : et c'était le gros lot parmi ces domaines que les chambres de réunion étaient chargées d'accaparer. Mais à l'égard de tant d'autres qui avaient moins d'importance, quelle hypocrisie indigne d'un prince si fier de sa loyauté! Quel abus de la casuistique forçant le texte des traités, ou quelle insolence du droit de la force! C'était, pour quelques bourgades, menacer l'Europe entière et l'indigner. Louvois le fit; Louis XIV, à qui rien ne résistait plus, laissa faire et prépara ainsi cette ligue d'Augsbourg et cette grande ligue qui se tournèrent contre lui à l'heure même où il avait tant besoin d'alliés contre le stathouder de Hollande, devenu roi d'Angleterre. Alors, bien que sa cause soit aussi celle des rois, bien qu'il plaide leur intérêt et celui du pape, il aura contre lui le pape et les rois, qui, redoutant ses hauteurs et son ambition, ne voudront plus l'entendre.

Avant cette heure fatale, une autre faute, commise à l'intérieur du royaume, eut encore de plus funestes résultats": nous voulons parler de la révocation de l'édit de Nantes. H importe ici de nous étendre; nous sommes riches en documents nouveaux, et des erreurs de détail ont été pleinement réparées.

En 1680, Louis le Grand avait enfin réussi à donner l'unité et la prospérité au royaume. Mais il y avait encore deux religions dans l'Etat, et Louis XIV se laissa aller à la coupable pensée d'abolir la liberté de conscience et de supprimer le protestantisme, pour qu'il n'y eût désormais qu'une foi en France, comme il n'y avait qu'un roi. — Bossuet et le clergé gallican s'étaient, en 1682, prononcés on faveur de l'autorité royale contre celle du pape. Le roi était le maître souverain des catholiques; il voulut le devenir des protestants. Mais en dehors de la politique, les sentiments personnels du prince et son zèle religieux le poussaient chaque jour davantage

à la ruine des calvinistes. Une révolution s'était faite à cette époque dans les idées et la conduite de Louis XIV. A quarante-deux ans, il, voulut réformer sa vie. Le scandale de ses mœurs avait fini par peser sur sa conscience. En 1680, les conseils de M"^ de Maintenon, gouvernante des enfants deM™^ de Montespan, l'éloignèrent d'abord de la favorite et le rendirent à la reine. Trois ans plus tard , lorsc^ue Marie-Thérèse mourut, M^ de Maintenon dominait cette âme déjà épurée. Devenue plus que jamais nécessaire, elle ne voulut point tomber au rang de maîtresse. Elle n osa pas aspirer au titre de reine; elle fut la femme de Louis XIV en 1686! Le roi avait toujours eu de la piété. Rentré dans l'ordre et pécheur repentant, il fit un pas de plus. Le chrétien coupable devint un catholique fervent. En sauvant son âme, il voulut sauver aussi celle de ses sujets et fut ainsi entraîné à la plus grave, à la plus irréparable des fautes de son règne.

Nous avons aujourd'hui, jusqu'au moindre détail, les renseignements authentiques sur cette déplorable révocation de l'édit de Nantes et sur le rôle que M°*® de Maintenon a joué pendant les trente -trois années qu'elle a vécu à côté de Louis XIV régnant.

L'émouvant récit de M. Michelet dans son XIIP volume; les chapitres si soignés de M. Henri Martin , dans ses XIIP et XI V*" volumes, qui sont avec les deux suivants les meilleurs de tout l'ouvrage; la publication par M. Baudry des Mémoires de Foucault, le fameux intendant de Béarn et de Poitou; le III^ volume de M. Rousset; l'Histoire de M"**" de Maintenon, par M. le duc de Noailles; les lettres et les œuvres de la Marquise éditées par M. Théophile Lavallée; enfin le bel ouvrage du même auteur sur la maison de Saint-Cyr, ne laissent plus rien à désirer.

L'œuvre de la révocation était depuis longtemps commencée, mais on s'était contenté de moyens anodins. On favorisait et multipliait les conversions en les payant : une dot aux filles, une rente aux parents. Dès l'année 1 677, Foucault écrit : a Le sieur Goras, ministre de Montauban, étant converti, j'ai proposé au roi de donner

Études historiqueti. 1 G

600 livres de pension à ses deux filles. Leur père en a 800 du clergé, d — Pour le bas peuple des réformés, on eut des abjurations à bas prix et en grand nombre, à 6 livres par tête. Puis, vint pour ceux qui se hâtaient moins la pression habile des intendants de province, trop heureux de plaire au roi quand ils annonçaient que tout un corps de métiers, toute une ville avait abjuré entre leurs mains. Un peu plus tard, Marillac conçut le plan, adopté par Louvois, de faire peser sur les seuls protestants le logement et la nourriture des gens de guerre. Ce sont les dragonnades. Les violences de cette soldatesque qu'on avait soin de ne pas réprimer, les exactions, les débauches, les crimes de ces missionnaires bottés, amenaient vite à résipiscence les pères de famille. En devenant catholiques, ils étaient débarrassés sur l'heure des soldats, à qui Louvois avait permis de vivre licencieusemenL L'approche d'un régiment suffit bientôt à convertir une ville, et l'éloquence de deux cavaliers ivres semblait aux malheureux sectaires plus convaincante que celle de Bossuet ou de Fléchier. Le roi avait en vain commandé qu'on usât cr de douceur, de méthode et de gravité. -n II ferait punir crceux des officiers qui s'échapperaient, rt On ne lui faisait part que des merveilleux résultats, cf Tout s'est passé avec sagesse et discipline, i? lui affirmaiton, cr et l'on cède de tous côtés.-» Noailles répond sur sa tête qu'avant les premiers jours d'octobre il n'y aura plus dans les Cévennes un seul huguenot, w Point de courrier, écrit M"^ de Maintenon, qui n'apporte au roi de grands sujets de joie, c'est-à-dire des nouvelles de conversions par milliers, n Ainsi, mal informé par des subalternes ardents à se faire valoir, et trompé par les rapports d'un clergé passionné, qui se gardait bien de lui expliquer comment s'opérait le miracle, Louis XIV s'imagina, ce qu'il souhaitait, que les abjurations étaient de bon aloi. cr Tout était fait, ou quasi fait,?? lui répétait-on : qu'il dît un mot, et les derniers récalcitrants s'inclineraient à l'instant devant son autorité souveraine. Il n'avait plus qu'à pousser du doigt le vieux prêche vermoulu. Louis XIV le fit, et révoqua l'édit de Nantes. Les temples seraient détruits, les ministres

se convertiraient ou s'exileraient dans la quinzaine, les enfants pris à l'âge de cinq ans à leurs familles entreraient dans des couvents catholiques. Un dernier article laissait la liberté de leur foi tr intérieure à ceux des religionnaires parvenus à Tâge d'homme, attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme les autres !?î Mais ce dernier article même ne fut respecté ni par Louvois ni par ses agents. Le roi eut beau dire a qu'ils pouvaient continuer leur commerce et jouir de leurs biens, sans pouvoir ôtre troublés ni empochés à propos de ladite religion, t? 11 eut beau répéter qu'il ne désirait pas qu'on s'opiniàtrât (rà les faire convertir tout de suite jusqu'au dernier, tî il fut pris pour dupe après l'édit de révocation comme il l'avait été avant la signature.

Telle est la vérité des faits bien constatée aujourd'hui. Dimiuue-t-elle la responsabilité de Louis XIV? Non. Elle explique seulement comment un tel homme se laissa entraîner dans une pareille faute. Elle ne l'excuse point, lui qui avait si bien dit à son fils : trll faut qu'un roi voie tout par ses yeux, et ne se fie qu'à lui-même, sans quoi il manque à son devoir et peut faire le malheur.de ses peuples. ?) Il y a plus : le grand roi se trouve diminué par ce rôle de dupe. S'il évite le reproche de cruauté, c'est pour devenir ridicule. On le sent facile aux influences des flatteurs, disposé déjà à prendre tous ses désirs pour des réalités, à croire sa volonté celle de tous les autres, ou mieux encore, une inspiration du ciel. — Les résultats niatériels et moraux de la révocation , tout le monde les connaît. Violation du droit le plus sacré, celui que la France seule en Europe avait proclamé déjà, la liberté de conscience; martyre odieux de sujets soumis et paisibles; ruine de notre industrie, de notre commerce, au profit de l'étranger. La science nouvelle ne pouvait rien nous apprendre de nouveau sur les suites immédiates de cet acte déplorable. — Qu'on lise cependant les chapitres que M. Michelet y a consacrés. Ils sont dignes de son cœur, remplis d'émotion indignée et de nobles larmes, Quand il rencontre

des occasions et des sujets pareils, M. Michelet est le premier de

nos historiens. — Pour les années qui restent du xvu* siècle et pour le xvui% rappelons le livre de M. Ch. Weiss, Histoire des réfugiés pvtestantSy 2 vol. grand in-18; Paris, i853. C'est là qu'on trouve bien clairement exposé le rôle des Français exilés en Espagne, en Suisse, en Hollande. Chez les Anglais, nos ouvriers en soieries vont peupler tout un faubourg de Londres. La Prusse accueille vingt mille de nos protestants et doit à cette intelligente et laborieuse colonie les premières sources de sa prospérité, la préparation de sa grandeur. — La richesse industrielle de nos ennemis les plus acharnés, acquise ainsi au détriment de la nôtre, c'est un des résultats déplorables de la révocation de l'édit et des persécutions qui la suivirent.

Quelle a été la part de M""* de Maintenon dans tous ces événements? On la lui faisait autrefois fort grande et très-lourde. Elle avait été le mauvais génie du roi et de la France! C'est elle qui avait comploté la nouvelle Saint-Barthélémy. C'est au prix de la ruine et du sang des calvinistes que la petite fille d'Agrippa d'Aubigné avait pu épouser Louis XlV. Nous regrettons de trouver encore la trace de cette vieille opinion dans le magnifique travail de M. Michelet. Le rôle de M"*^ de Maintenon a été plus simple et plus prudent, tout à fait secondaire. Elle-même était une convertie. Née protestante, elle eût tout risqué sans profit à défendre ses coreligionnaires d'autrefois, et à coup sûr elle ne l'osa pas. Ajoutons aussitôt qu'elle ne le voulut pas. Seulement elle s'est rangée dans le conseil de conscience du côté du dauphin, qui voulait employer les voies de la douceur, a On ne doit pas précipiter les choses, écrit-elle à cette époque; il faut convertir, non persécuter. La contrainte n'est point salutaire, c'est en esprit et en vérité qu'on doit souhaiter de voir les sujets du roi servir Dieu, n Quand elle apprend l'aide apportée à la grâce par l'argent du roi : a Voilà, dit-elle, des conversions dont je ne répondrai point devant Dieu, -n Elle en voulait de véritables, de sincères. — Maintenant, la chose une fois faite, s'en

TEMPS MODERiSES. 245

est-elle indignée? En aucune façon. Elle resta avec les filles de Golbert, ses amies, toujours opposée au système d'inquisition et aux persécutions; mais très-pieuse et catholique fervente, elle espère que le roi a fait un pas de plus vers son salut dont elle est presque responsable. (rLes mauvais convertis vivront en hypocrisie, dit-elle, leurs enfants deviendront bons catholiques.)?

D'ailleurs il n'était pas besoin d'être M°** de Maintenon pour penser comme elle à cette époque. M. Michelet a dit avec un grand sens : a Louis XIV crut alors faire une œuvre politique et populaire désirée de toute la France. -n Les protestants étaient-ils trop riches? Ecartés des fonctions publiques, avaient-ils accaparé le négoce, comme on les en accusait? Toujours est-il qu'on leur en voulait. Quels cris de joie après l'ordonnance! Je ne parle pas de Bossuot et des évêques, pour qui Louis XIV est un nouveau Constantin, un nouveau Théodose, un nouveau Marcien, un nouveau Charlemagne. Mais La Bruyère! Mais M°** de Sévigné qui s'écrie : ff C'est la plus grande, la plus belle chose qui art été imaginée et exécutée!?? Mais La Fontaine qui dit de Louis XIV :

II veut vaincre Terreur; cet ouvrage s'avance, Il est fait; et le fruit de ces succès divers Est que la vérité règne en toute la France , Et la France en tout Tunivers.

Dans cette grave affaire, M"^ de Maintenon a donc été de son temps, et le poids n'en doit plus peser sur elle seule.

11 en est de même de presque tout son rôle, qu'on avait exagéré. Placée à côté du roi, mais l'ayant étudié, mais le connaissant depuis de longues années, elle n'ignorait pas combien il était jaloux de son autorité, et rebelle à la honte de se sentir gouverné. Elle prit la part qui lui revenait dans Ja vie de Louis XIV, celle de l'épouse plus que celle de la reine : elle veilla sur lui, dirigea le chrétien et le père, se réserva le soin d'élever les enfants et les petitsenfants, sans oublier jamais d'où elle était partie pour monter si

2/i6 ÉTUDES HISTORIQUES.

haut. Pleine de sens et de douceur, elle resta institutrice à Versailles, comme à Noisy, comme à Saint-Cyr, essayant de récréer un peu le monarque, devenu sévère, rr Associée- devant Dieu à sa destinée domestique, ti elle ne prit aux fonctions de la royauté que la part qui lui fut de temps en temps dévolue, quand son mari, qui ne pouvait se passer d'elle ni la quitter, lui faisait rompre le silence, et, parlant à ses ministres, terminait ainsi une discussion : cr Maintenant, Messieurs, adressons-nous à la raison. — Madame, qu'en dit votre solidité? -n — Sans conteste, elle a dû être ainsi de bien des conseils, et l'emporter souvent! Elle a donc aussi son poids de responsabilité dans les décisions ou les événements qui remplissent la seconde partie du règne. Mais, ce poids, elle le partage et ne le porte plus tout entier. L'histoire a maintenant fait justice rr de cette foule d'imputations fantastiques et odieusement vagues qui ont été longtemps en circulation sur son prétendu rôle historique.^ — «rElle n'a été, comme le dit si éloquemment M. Sainte-Beuve, reine qu'un seul jour, près de quatre-vingts ans après sa mort, lorsqu'en 1794 sa tombe, découverte dans le chœur de Saint-Cyr, fut brisée, son cercueil violé, ses restes profanés; oui, ce jour-là, elle fut vraiment traitée en reine, -n

La femme même a gagné à être vue de plus près. Qui la suit dans le livre de M. Lavallée, au milieu de ces jeunes filles de noblesse indigente, dont «relie a eu compassion, parce qu'elle a été orpheline et pauvre elle-même, d en arriverait presque à la prendre en affection. On l'entend dire cette phrase charmante : « Rien ne m'est plus cher que mes enfants de Saint-Cyr : j'en aime tout, jusqu'à leur poussière. Puisse cet établissement durer autant que la France, et la France autant que le monde, i? — cr Son premier coup d'œil était imposant et comme voilé de sévérité, nous racontent les Dames qui l'ont vue à Saint-Cyr et ont tracé son portrait; mais le sourire et la voix ouvraient le nuage.*» Pour la postérité, qui n'entendait plus la voix et ne voyait plus le sourire, le nuage s'était reformé; les études nouvelles recommencent à le dissiper.

N'exagérons rien, cependant, et tenons-nous-en au portrait juste et si profondément sensé qu'a tracé M. Lavallée :

erM°^ de Maintenon n'a pas eu sur Louis XIV l'influence malfaisante que ses ennemis lui ont attribuée : elle n'eut pas de grandes vues; elle ne lui inspira pas de grandes choses : elle borna trop sa pensée et sa mission au salut de l'homme et aux affaires de religion; on peut môme dire qu'en beaucoup de circonstances, elle rapetissa le grand roi ; mais elle ne lui donna que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à l'Etat et au soulagement du peuple; et, en définitive, elle a fait à la France un bien réel en réformant la vie d'un homme dont les passions avaient été divinisées, en arrachant à une vieillesse licencieuse un monarque qui, selon Leibnitz , (c faisait seul le destin de son siècle ; n enfin , en le rendant capable de soutenir «r avec un visage toujours égal et véritablement rchrétiem? les désastres de la fin de son règne. •«

Trois ans après la révocation de l'édit de Nantes, éclata la révolution en Angleterre. Cet événement, qui change l'équilibre des puissances et fait entrer le règne de Louis XIV dans une phase nouvelle, doit avant tout nous ramener sur l'histoire antérieure de l'Angleterre au xvii* siècle. Un grand ouvrage d'un illustre historien français et la traduction du chef-d'œuvre d'un grand historien anglais nécessitent cette digression apparente.

Dans ces dernières années, M. Guizot a complété son Histoire de la révolution d'Angleterre, commencée dans la période précédente. Aux deux volumes qui traitaient de Charles I"* et qui sont encore dans toutes les bibliothèques comme dans toutes les mémoires, il a ajouté quatre autres volumes : la République et Olivier Cromweli, le protectorat de Richard Cromweli et la restauration des Stuarts. — ([/» mariage royal, ïainour dans le mariage, du même auteur, ne sont que des épisodes. Monck nous a semblé autre chose qu'une œuvre de pure histoire.) Les quatre tomes qui terminent la Révolution d'Angleterre sont dignes des deux premiers. Le drame y est

moins animé, moins émouvant que dans l'histoire de Charles I*% — le sujet le voulait ahisi ; — cette histoire nouvelle n'en a pas moins gardé l'effigie de la première : un cachet de gravité noble et de haute raison. De plus, elle a pris le nouveau caractère, tout à fait scientifique, que nous avons indiqué au début de ce Rapport comme le signe indicatif de toute la période. On s'aperçoit que M. Guizot, redevenu historien, a été homme d'Etat. 11 a constamment accompagné, ou plutôt fait suivre son récit des pièces à l'appui, les plus curieuses et les plus authentiques. Ces documents occupent presque la moitié de l'ouvrage (quatre demi -volumes sur les quatre). Tous étaient inédits. Ils sont empruntés aux archives étrangères de France, aux archivés espagnoles de Simancas ef à diverses collections de manuscrits. M. Guizot dit lui-même : (r Pendant la république et sous Cromwell , la France et l'Espagne se disputaient à Londres l'alliance de l'Angleterre. . . • Leurs ambassadeurs surveillaient de près les événements. Quand on a étudié avec soin, dans les récits et les monuments nationaux, un grand drame historique, il reste un témoin important à interroger, le public qui y a assisté sans y être engagé. — Ce public, ce sont les gouvernements et les peuples à la fois étrangers et voisins, spectateurs curieux, mais sans passions ni intérêt suprême, des événements qui.se passent près d'eux, mais hors de chez eux, sous leurs yeux, mais non par leurs mains; liés de trop près aux acteurs pour être indifférents au spectacle, et assez séparés pour l'observer avec liberté d'esprit et impartialité. C'est surtout dans les correspondances des agents diplomatiques qu'est déposé ce témoignage. . . leurs relations sont le complément indispensable et le meilleur contrôle des documents nationaux. Pour tout ce qui s'est passé en Europe depuis trois siècles, nulle histoire nest définitive tant qu'elle n'a pas subi cette épreuve et puisé à cette source, n — Et M. Guizot publie la correspondance de Don Alonzo de Cardenas avec l'Escurial; la correspondance de M. de Bordeaux avec le cardinal de Mazarîn et le comte de Brienne; plus, les correspondances

TEMPS MODERNES. ili9

entre Bruxelles et Madrid, quand la cour d'Espagne a rompu avec l'Angleterre.

C'est bien la méthode, de l'histoire, telle qu'on l'aime et telle qu'on la fait de nos jours; M. Guizot a voulu s'y conformer. Rien sans preuve : voilà quelle parait être sa devise. Nous n'osons point parler de progrès lorsqu'il s'agit d'un pareil homme ; disons cependant qu'il a été récompensé de cette étude analytique et consciencieuse. Les chapitres où il traite des relations extérieures de l'Angleterre et de Cromwell, depuis l'année i65o jusqu'à l'année i658, sont des modèles et de pensée et de style. Toute la correspondance diplomatique, bien choisie, habilement groupée, peut passer pour un chef-d'œuvre de citations ou de pièces à l'appui.

Le personnage de Cromwell domine le récit; son double rôle consiste à précipiter d'abord la révolution jusqu'aux abîmes, puis à l'enrayer, afin de la diriger ensuite. D'un esprit enthousiaste et très-pratique à la fois, on le voit dominer l'Europe aussi bien que l'Angleterre et poser les fondements véritables de la grandeur de son pays. Formant avec tous les Etats protestants du Nord une ligue dont il est le chef, il fait entrer l'Angleterre, la tête haute, dans la politique du continent. En face des puissances catholiques, la France et l'Espagne, il garde longtemps une attitude assez fière de neutralité menaçante. Mazarin et Philippe IV multiplient leurs soumissions et sollicitent son alliance, avec plus d'ardeur que celle d'un roi. — Le grand Condé est bien petit devant lui : pendant la Fronde et la guerre d'Espagne, il implore deux fois les secours du Protecteur. La première , il fait offrir au parlement anglais l'alliance de Bordeaux et la cession de la Rochelle! Cromwell, qui venait d'incorporer rirlande et l'Ecosse à l'Angleterre, méprisa un prince du sang royal qui voulait démembrer sa patrie : (t C'est un étourdi et un bavard, dit-il, un homme qui ne cherche que sa propre grandeur, prêt à sacrifier tous ses amis et toutes les causes qu'il semble épouser. t^ La seconde fois, Condé, réfugié à Bruxelles, excitait Cromwell à l'alliance espagnole. Cromwell amusa Barrière,

l'envoyé du prince, jusqu'au jour où Blake se fut rendu maître de la Méditerranée, où Penn eut planté le drapeau anglais sur la Jamaïque, cette première conquête de l'Angleterre dans les Antilles espagnoles. — Puis il renvoya dédaigneusement et sans honneur l'agent de l'exilé français. Signant au contraire une paix des plus honorables, un traité d'alliance offensive et défensive avec Mazarin et Louis XIV, il prépara au héros de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingue, ainsi qu'à ses alliés, la défaite des Dunes, et aux Anglais la conquête de Dunkerque, qui devait les consoler enfin de la perte de Calais, et leur remettre le pied sur le continent.

Le livre de M. Guizot met ainsi dans une pleine lumière la politique extérieure de cet ambitieux de génie, qui avait dit : «r Je rendrai le nom d'Anglais aussi grand que l'a jamais été celui de Romain. T II est malheureux que le succès littéraire de ce beau travail se soit perdu dans le fracas politique que M. Guizot a attiré luimême autour de son nom. A l'époque où son livre parut, bien des gens se défiaient encore des doctrines de l'auteur en fait d'histoire, après la dernière leçon pratique qu'il nous en avait donnée.

La suite de cette histoire d'Angleterre, parallèle à la nôtre, et qui l'explique si bien, n'est pas encore faite par M. Guizot, de 1660 à 1688, de Charles II à la chute de Jacques II et à l'usurpation de Guillaume d'Orange. Il nous la promet seulement. Nous craignons, non que le temps, mais que la volonté lui manque pour l'entreprendre.

En i858, MM. Emile Montégut et Amédée Pichot ont traduit et publié, aujourd'hui le fils même de M. Guizot traduit et publie en français l'admirable ouvrage de lord Macaulay, que l'Angleterre a justement honoré de la pairie et dont la mort récente fut un deuil européen. Nous n'avons à parler d'un tel livre, qui n'appartient pas à la France, que pour en remercier les traducteurs, et pour rendre à l'illustre écrivain anglais l'hommage d'une sincère admiration, bien qu'il n'épargne guère, malgré ses efforts d'impar-

tialité, ni la nation française, ni ses grands hommes. 11 a eu le tort de les étudier dans les documents qui les dénigrent. — Cependant l'œuvre est à la fois d'un grand historien et d'un grand artiste. Si elle n'est point un honneur pour la France, elle en est un pour le siècle où nous vivons et pour l'humanité, cela nous suffit. — Voilà le plus précieux et le meilleur exemple du libre échange, celui des génies qui naissent en deçà ou au delà du détroit. Aujourd'hui, Macaulay est des nôtres, comme autrefois Walter Scott. Qu'on traduise en Angleterre MM. Thiers, Guizot, Mignet, en entier; M. Michelet par parties, et nous serons quittes!

Lord Macaulay a démontré avec une merveilleuse éloquence le droit de l'Angleterre à renverser Jacques II, cet incapable et obstiné souverain, qui voulait imiter Louis XIV dans un pays protestant et libre, ce vassal du puissant roi de France, qui l'avait pour ainsi dire à ses gages, et ne pouvait cependant lui inspirer la prudence. Louis voulut en vain le sauver, empêcher sa chute. L'événement accompli, il fit tout pour le rétablir. L'effort a mal tourné et l'issue nous a été funeste. — Louis .XIV a été maudit pour cette entreprise qui remit l'Europe en feu. Il s'est jeté dans une guerre de principes, a-l-on dit, dans une guerre d'intervention, oubliant l'intérêt national. Il a mérité ses revers. Odieux par l'incendie du Palatinat, il a perdu nos flottes dans le désastre de la Hogue. crLes élèves de Condé et de Turenne, Luxembourg et Catinat, gagnèrent encore, le premier, dans les Pays-Bas, les victoires de Fleurus, de Steinkerque et de Nerwinde; le second , en Italie, celles de Staffarde et de ia Marsaille; Vauban fortifia la France pour le temps des revers; mais c'étaient les grands hommes qui restaient encore du grand siècle et décoraient son déclin, i? Quant à Guillaume 111, il devient le héros de l'histoire et grandit de tout l'abaissement qu'on suppose à son rival.

Est-ce entièrement juste? Est-ce complètement vrai? et, les documents nouveaux en main, faut-il être pour Louis XIV aussi nettement sévère?

11 a eu raison d'engager la lutte; il a eu tort de la mal conduire.

Certes, le roi de France a commis dans cette période bien des fautes, mais seulement des fautes de détail, assez lourdes cependant pour compromettre le résultat: nouslereconnaissons.Diminuécomme roi par ses préoccupations individuelles de faire son salut et de se mettre personnellement en règle avec Dieu , malheureusement convaincu qu'il avait encore sa perspicacité et son royal bon sens d'autrefois, il fut trop facile à tromper. L'homme funeste, Louvois, voulait la guerre et la voulait générale; il la fit atroce. Le roi s'aperçut trop tard des crimes de cet homme. Après avoir engagé la lutte, comme il l'avait proposée, Louvois mourut trop tôt pour qu'elle fût continuée avec la même habileté et la même énergie. En 1699, le roi eut le tort de mettre à la tête des troupes d'invasion en Angleterre l'incapable maréchal de Bellefonds, qui lui semblait docile. Tourville lui-même a manqué de résolution et, comme Bellefonds, doit porter le poids du désastre de la Hogue. Qu'on lise le remarquable volume de M. Pierre Clément sur le marquis de Seignelay (dernier ouvrage de l'excellent historien) S et qu'on relise l'émouvante narration de lord Macaulay, on y verra qu'avec plus de rapidité et d'énergie, ainsi que le fils deColbertle conseillait, l'imposait même de son lit de mort à l'amiral français, nous avions une victoire, et le résultat était changé. Somme toute, dans cette période de huit années, il faut le dire, Louis XIV ne fut vaincu que par l'Angleterre : il resta le vainqueur de l'Europe. Mais cette part de la défaite équivalait pour Louis XIV à la défaite tout entière. Le prix du combat entre lui et son ennemi, c'était ou le maintien de l'ancien droit des couronnes, ou l'inauguration d'un droit nouveau, celui des peuples à se choisir leur souverain.

C'est ce que Louis XIV avait compris tout d'abord. N'oublions pas non plus que, le stathouder de Hollande devenant roi d'Angleterre, l'équilibre des puissances maritimes était changé, que rien

* L Italie en î6ji. Voyage du marquis de Seignelay. 1 vol. in- 18. Librairie Didier.

ne resterait de Tœuvre de Colbert, que notre industrie serait ruinée au dedans et nos deux marines au dehors. Quel qu'ait été le résultat, le roi devait donc engager cette guerre, nous le soutenons, et les études récentes faites sur cette question le prouvent.

Louis XIV avait trouvé dans Guillaume d'Orange son véritable adversaire. — Guillaume, né dans une république qu'il avait fini par dominer et conduire, est le génie moderne en face du génie ancien. Il sauvegarde d'abord contre Louis XIV la Hollande et l'Europe. Il se pose hardiment comme l'adversaire du grand roi, défend les protestants contre le monarque très-chrétien et affirme hardiment le droit des peuples à se choisir un maître, c'est-à-dire qu'il renie le droit divin dans le domaine politique. Hollandais, et mari de la fille du roi d'Angleterre, Guillaume, à son point de vue, avait raison : ni la Hollande, ni l'Angleterre ne ressemblaient à la France. Au contraire, Louis XIV voyait la France partout et ne pouvait capituler d'avance. Le choc fut instinctif, loyal et terrible.

Aujourd'hui l'on peut suivre la lutte en ses moindres détails : les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre. Ils ont défendu pied à pied ce qu'ils regardaient comme la bonne cause. On peut leur partager l'admiration, ce noble sentiment qui plaît au cœur de l'historien impartial. — Loin de nous cette histoire partisane, comme l'appelle Agrippa d'Aubigné, qui sacrifie toujours, avant le premier coup d'cscopette, l'un des rivaux à l'autre. Elle est fausse et peu digne du vainqueur qu'elle fait triompher sans gloire. Elle met tous les vices d'un côté ; elle entasse de l'autre toutes les vertus. Supposez un duel où des deux combattants l'un ait tort dès le début; il est honni, vilipendé avant de se mettre en garde, donc il se bat mal. L'autre triomphe aisément, on l'acclame. Le beau combat! La belle victoire! — C'est partout la méthode de Vhistoire partisane. N'est-il pas beaucoup plus digne et plus honorable pour Thumanité, cet autre duel qui montre les deux adversaires bien posés, face à face, remplis de confiance dans leur bon droit? De nobles étincelles jaillissent du choc de leurs épées, et l'on doit estimer

à la fois le vainqueur et le vaincu. Là seulement se trouve la vérité, c'est là qu'est l'histoire : au xvu® siècle, celle de Louis XIV et de Guillaume d'Orange; dans l'antiquité, celle de Démosthènes et de Philippe, celle de Pompée et de César; au moyen âge, celle de Henri IV et de Grégoire Vil; au xvi* siècle, celle de François I*' et de Charles -Quint. L'histoire vraie enseigne l'admiration qui élève l'âme, non pas le dénigrement qui la rabaisse. Ces grands noms restés populaires parmi les chefs de l'humanité ne l'ont été ni sans raison ni sans justice. Le droit des peuples à se choisir un souverain ou une forme de gouvernement, que Guillaume défendait, c'était la cause de l'avenir, celle qui triomphe aujourd'hui. Tant mieux pour l'Europe et pour nous! Mais veut-on que Louis XIV ait été convaincu tout d'abord, et sans prendre les armes? — N'exigeons pas de lui qu'il ait lu ou se soit fait traduire d'avance le fameux livre de Locke. Il ne pouvait pas deviner non plus, après d'un siècle de dislance, l'Esprit des lois de Montesquieu et le Contrat social de Rousseau. Très-mal instruit en histoire (il s'en plaint lui-même) , ne connaissant bien que la Fronde, qui lui suffisait à légitimer son autorité en France, il ne se doutait pas des vieux droits de l'Angleterre, et ne pouvait pas accepter la révolulion de 1688. Non-seulement Jacques II, roi régnant, non-seulement son 61s, l'héritier présomptif, étaient repoussés; mais ce n'était pas même une de ses filles que l'on proclamait reine d'Angleterre : c'était avec elle, et sur le même rang, avec les mêmes droits, avec le titre de roi, un étranger, son mari, l'ennemi implacable de la France : le stathouder de Hollande devenait Guillaume III. Il acceptait une charte imposée par un peuple en révolte. Louis XIV avait écrit, vingt ans auparavant: (rCeux qui prennent le titre de roi à des conditions indignes sembleraient avoir mieux fait s'ils avaient choisi quelqu'une de ces qualités modestes dont se sont toujours contentés les magistrats populaires. « Pour lui, Guillaume III ne pouvait être roi à aucun titre, tant qu'il serait roi lui-même. Et il déclara que, si les autres souverains

rabandonnaienl, cril montrerait à toute la terre qu'il y en avait encore un au monde. ?» Le plus puissant des monarques issus du droit divin se fit le champion de la royauté. Ce fut une guerre de principes, nous Favouons, et de plus nous le comprenons. Louis XIV y fut naturellement entraîne. S'il ne s'était point engagé dans une pareille lutte, il n'eût pas été de son temps, il n'eût pas élé luimême. Le progrès des siècles, dans la marche ascendante de l'esprit humain, s'est formé de la défaite du passé, toujours vaincu par l'avenir. Au matin de la bataille cependant, ils sont tous deux le présent, et se croient un droit égal à la victoire; n'exigeons pas de Louis XIV qu'il se soit, à première vue, laissé vaincre ou convaincre.

Dans cette guerre de principes, tant reprochée, les principes soutenus par le roi étaient-ils autant qu'on Ta dit en désaccord avec l'intérêt de la France? Nous avons déjà indiqué le contraire, et dil que sur mer l'équilibre était rompu à notre détriment. Sur le continent, c'était bien pis. Guillaume étant devenu, ainsi qu'on Ta dit alors en déplaçant spirituellement les titres, stathouderd' Angleterre et rot d£s Provinces- Unies, rattachait la Hollande à l'Angleterre [comme une frégate à un vaisseau de ligne, ajoutera plus tard Frédéric II). Guillaume dominait désormais le nord de l'Europe. Adieu dès lors pour la France à la conquête des Pays-Bas, si longtemps poursuivie. Louis XIV, en essayant de renverser l'usurpateur, a donc combattu aussi bien pour la France que pour la royauté.

Et à l'heure de signer la paix, il a accepté pour toutes deux les conséquences des événements de la guerre et celles de ses fautes au début, qui avaient produit l'aveuglement des autres princes de l'Europe. Le traité fut conclu non pas à Ryswyk, mais sous les pommiers en fleur de Lille, par Boufilers au nom de Louis, par Bentink au nom de Guillaume. Le roi de France reconnaissait comme roi d'Angleterre l'usurpateur Guillaume, et implicitement la doctrine de Locke, le droit des peuples à se choisir désormais leurs souverains. Il était vaincu. La France l'était aussi. En face de la succession d'Espagne prête à s'ouvrir, Louis en abandonnait

forcément la plus belle espérance, les Pays-Bas, les rives de l'Escaut, les bouches de la Meuse, Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers, sa plus patriotique, sa plus légitime ambition. Pour cela, il eût sacrifié le reste. Cette succession d'Espagne occupait sa politique et ses armées depuis plus de trente-deux ans.

Nous voici arrivés enfin à cette succession d'Espagne, but suprême de la politique de Louis XIV , la pensée de tout son règne. Ouverte au début, comme on le croyait, elle en eût fait la grandeur; venue trop tard, elle en attrista la fin. Louis XIV y avait tous droits. (Le testament de Charles II seul suffirait à le prouver.) La renonciation de Marie-Thérèse, l'aînée des héritières, la mère du grand Dauphin, était caduque aux termes mêmes du contrat. C'est par les mariages et les femmes que le trône espagnol et ses colonies étaient passés à la maison d'Autriche ; c'est par les mariages et par les femmes qu'une chance contraire les apportait à la France. Dans un temps et sous de pareilles lois, où l'on héritait d'un peuple comme d'un troupeau, rien de plus légal. Eh bien! c'est la plus grande gloire de Louis XIV, en cette affaire, de n'avoir jamais songé à lui, ni aux siens, mais à la France. A aucune époque et à aucun moment il ne voulut pour lui ou pour les siens l'intégrité de l'empire espagnol. Il essaya toujours d'en distraire quelque minime portion utile à son royaume, et offrit l'abandon du reste. Sa modération fut mise en défaut par la criminelle ambition de ses cohéritiers, les princes de la maison d'Autriche. Toute cette histoire, qui est aussj celle de l'Europe, l'Europe peut la lire et l'admirer dans le magnifique ouvrage du premier de nos historiens, M. Mignet. Sa publication des Négociations relatives à la succession (TEspagne, sous Louis XIV, n'est pas seulement un recueil de documents juxtaposés comme tant d'autres l'ont fait, avec grand zèle cependant et louable peine. Ce n'est pas non plus un accaparement de documents inédits pour un usage personnel. C'est une histoire, où rien ne manque, enrichie sans cesse de pièces à l'appui, que des appréciations impartiales expliquent ou éclairent. L'introduction était un

chef-d'œuvre. L'ouvrage est, s'il est possible, au dessus derinlroduction. Il vous laisse plus libre et n'a rien du système. La France peut se montrer fière d'offrir à tous les pays ce modèle d'une histoire savante en même temps que d'un livre bien fait. Les Germains dédaignent, plus qu'il ne conviendrait, notre érudition; nous avons le tort de ne point assez connaître leur langage pour critiquer la leur; mais à mesure qu'on les traduit, elle nous effraye de moins en moins. Ce qu'ils ne pourront jamais nous disputer, c'est le talent de faire un livre. Qu'ils prennent entre autres pour exemple M. Mignet.

Revenons donc avec M. Mignet à la succession d'Espagne.

Au début même du règne de Louis XIV, en i665, quand meurt Philippe IV et que l'on prévoit dans un avenir prochain, — qui s'est trop éloigné, — la mort de Charles II, Louis XIV fait une proposition à son copartageant, l'empereur d'Allemagne, Léopold I^. Cette proposition est modérée et toute française. Elle est formulée par M. de Lionne, «rie plus grand ministre du règne, tj dit Saint-Simon , peut-être parce qu'il ne l'a pas connu. Louis XIV ne demandait que les Pays-Bas et la Franche-Comté. Il abandonnait le reste. Léopold accepta et signa avec joie. La Hollande, comme nous l'avons dit, s opposa à cette légitime conquête et s'attira les foudres du roi, qui s'éteignirent dans ses plaines inondées. A l'époque du traité de Nimègue, le valétudinaire Charles II persistait à vivre; vingt ans après, au traité de Ryswyk, il survivait encore. On sait pourtant qu'il s'en va mourant, (t corps usé sans avoir servi. iî Louis XIV réclame-t-il tout l'héritage, comme c'était son droit? Non. En face de l'Angleterre et de la Hollande unies, c'est-à-dire en face de Guillaume, il eut même la prudence et le bon sens de renoncer à la plus ambitionnée de ses conquêtes, c'est-à-dire aux deux bassins et aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut. Nous le voyons s'adresser aux puissances mêmes qui ont été les ennemies les plus persévérantes de sa grandeur, pour fixer le lot de la France dans l'immense succession espagnole. Il ne demande

Étades hûtot iques. i fj

rien pour lui, ni pour ses fils; il ne réclame que pour la France, et il obtient à deux reprises les avantages suivants ; la France s accroîtrait de la Lorraine et du duché de Bar au nord; de la Savoie et du comté de Nice au midi , le duc de Savoie étant dédommagé par la possession du royaume de Naples. Louis XIV faisait, comme a dit Vauban, son pré carré. Quant à la Sicile, elle devenait aussi notre domaine et nous donnait l'empire de la Méditerranée. Sur rOcéan , la cession du Guipuscoa espagnol faisait du golfe de Gascogne la mer de France. C'était une belle part. Mais en abandonnant tout le reste de l'héritage, en renonçant aux Pays- Bas, le roi se montrait à la fois dévoué aux seuls intérêts de son royaume, et d'une modération qui lui valut à deux reprises l'applaudissement de ses plus implacables adversaires. Guillaume et les Etats de Hollande contre-signèrent les deux traités de partage, l'un à la Haye, avant la mort de l'héritier bavarois, l'autre après sa mort, à Londres, le aS mars 1700.

Ce ne fut point la faute de Louis XIV si Léopold d'Autriche refusa un partage aussi loyal , qui laissait à son fils Charles l'Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne, et s'il essaya de le changer par des négociations secrètes. Ce ne fut pas sa faute, si Charles 11 et les Espagnols, indignés de voir démembrer leur vaste monarchie, en voulurent à tout prix sauvegarder l'unité. Le testament de Charles II, sur lequel Louis XIV était loin de compter, donnait au duc d'Anjou, le second de ses petits-fils, l'empire de Philippe 11 tout entier; mais, à son refus, il lui substituait un autre héritier de l'intégrité des possessions espagnoles, l'archiduc Charles, fils de l'empereur. Pour Louis XIV, refuser le testament, à cette heure et en face des volontés dernières du roi d'Espagne , c'était laisser se reconstituer en Europe la domination de la maison d'Autriche, telle qu'elle était au temps de Charles-Quint. Pour garder la part que nous accordaient l'Angleterre et la Hollande, il eût encore fallu se battre! Et Louis ne pouvait compter sur ses alliés de la veille, qui déjà l'accusaient d'une indigne fourberie. 11 avait, di-

saient-ils, longtemps préparé dans l'ombre le testament inattendu du feu roi. v Puisque la guerre était inévitable, mieux valait la faire pour le tout cpie pour une partie, t) Et Louis XIV accepta le testament. Rien dans cette grande résolution qui mérite un blânie : elle a été fatale.

Mais où les fautes commencent, c'est dans la politique qu'adopta presque aussitôt le roi. Au lieu de s'expliquer avec dignité et francliise , il s'irrita d'être soupçonné. Hautain et menaçant envers ses alliés, il les poussa à la guerre, loin de rien faire pour les arrêter. Au mépris de l'un des articles du testament, il garda au duc d'Anjou son rang de fils de France et son droit d'héritier; au mépris du traité de Ryswyk, il reprit aux Hollandais les places fortes de la Barrière; il eut de plus l'imprudence de reconnaître à la mort de Jacques H son fils, le prétendant, comme roi d'Angleterre. Il ne sut gagner ni la Savoie ni le Portugal, qui entrèrent dans la coalition. Heinsius et Guillaume s'allièrent alors avec Léopold, et Marlborough vint associer son génie à celui du prince Eugène. Dans la conduite même des événements, le vieux roi, resté aussi ferme mais devenu moins clairvoyant, ne montra plus ce bon sens pratique et cette certitude de" jugement qui lui faisaient jadis si bien apprécier les avis et si habilement choisir les hommes. Les plans qu'il envoyait de Versailles aux armées ne préparaient plus des victoires, et lorsqu'il prenait Chamillart pour ministre, lorsqu'il préférait à Villars et au duc d'Orléans Tallard et Marsin, La Feuillade à Vauban, lorsqu'il s'obstinait dans son affection et dans son indulgence pour Villeroy, il se faisait responsable de grands désastres comme ceux de Hochstedt, de Ramillies, de Turin et d^Oudenarde. Sa gloire, à laquelle il tenait tant, s'y serait complètement obscurcie, sans la royale attitude qu'il sut tenir même au milieu des plus mauvais jours, sans le patriotique dévouement qu'il fit éclater après Malplaquet, mais disons-le aussi, sans le retour subit de l'Angleterre en 1711 et l'étonnante revanche que prît Villars à Denain. Les traités d'Utrecht laissaient la France entière,

si elle n'acquérait rien : elle ne perdait pas ses conquêtes des beaux temps du règne, et le petit-fils de Louis XIV était maintenu sur le trône à Madrid. L'Espagne seule perdait à tout jamais les Pays-Bas, les ports de Toscane et le Milanais, dont s'emparait l'Autriche.

L'empereur semblait l'emporter, mais sa victoire coûta cher à l'empire. — Le pape lui-même n'avait pas été assez net dans l'intérêt de la papauté. C'était alors Clément XI, dont le prédécesseur, réconcilié avec Louis XIV, avait conseillé , presque dicté le testament de Charles II. Il se montra d'abord favorable à Philippe V, puis, la guerre commencée, se déclara neutre ; enfin plus tard, cédant à la menace, il tourna complètement et reconnut comme roi d'Espagne Charles III, ce Roi Catholique par la grâce et h canon des hérétiques. Quant au chef de l'Allemagne et de l'Autriche, il en fut réduit à forger deux couronnes pour payer l'appui de deux de ses alliés contre la France. Au début de la guerre, il avait fait lui-même le roi de Prusse malgré l'opposition du pape; à la fin de la lutte, il laissa faire roi le duc de Savoie et de Piémont. Ce n'était pas assez d'avoir accepté et défendu en 1689 "^ souverain d'Angleterre issu de la volonté nationale ; voilà qu'aujourd'hui les princes de droit divin reconnaissaient des royautés de fabrique humaine, imposées par les convenances de la guerre, et dont les parchemins n'étaient qu'un article de traité. (tVous devriez faire pendre les ministres qui vous ont donné ce conseil, 15 dit le prince Eugène à l'empereur. Il parlait comme pensait Louis XIV, car cette fois Louis XIV, dans son bon sens, ne s'était pas trompé. C'était une révolution ! une révolution aussi importante en politique que l'avait été en religion celle du xvi*^ siècle. L'intérêt des peuples prenait le pas sur celui des dynasties royales, et l'on pouvait élever ou briser les trônes au gré des hommes, ou selon les besoins du temps. Louis XIV assistait à l'ouverture d'une ère nouvelle, dans laquelle nous sommes heureux de vivre aujourd'hui ; mais, je le répète, ne reprochons pas trop au grand roi, dernier défenseur d'un système qu'il croyait légitime, d'avoir lutté jusqu'au bout; ne

lui demandons pas d'avoir lu dans l'avenir, lui qui appartenait au passé, et n'exigeons pas qu'il ait, à la fin de sa vie, renié les opinions et les œuvres de sa jeunesse. S'il y a quelqu'un à blâmer, c'est plutôt ce parti des princes ennemis du grand roi ; ce sont ces empereurs d'Allemagne qui ont préparé par leur ambition et leur haine la ruine de leurs successeurs.

Sur cette dernière partie du règne de Louis XIV des publications très-neuves ou très-curieuses ont été faites dans le cours de ces vingt dernières années. Nous citerons en première ligne un bien remarquable ouvrage où s'unissent à la fois la science et l'art. Ce sont trois volumes in-octavo, publiés en 1869 chez Didier, sous ce titre: Quinze ans du règne de Lout» XIV, Nous dirions que le seul défaut de cet excellent livre, c'est le trop d'éclat, c'est une sève exubérante et comme un excès de jeunesse, si, par le plus grand des malheurs, l'auteur n'était pas mort à la peine après l'avoir composé. 11 s'appelait M. Ernest Moret, et les chaleureux éloges qu'il a mérités ne s'adressent, hélas! qu'à une tombe. M. Ernest Moret, s'il eût vécu, nous pouvait rendre Augustin Thierry. Son coup d'essai était un coup de maître. Ceux qui liront son ouvrage y trouveront l'intérêt du roman uni à la vérité de l'histoire. Il y a en outre plusieurs chapitres qu'on ne rencontrerait pas ailleurs, qui sont des révélations véritables. Pour l'histoire intérieure de la France, la sanglante guerre des Cévennes a été étudiée dans les documents inédits des archives. Cette guerre civile , suite de la révocation de l'édit de Nantes, après la proscription de 5oo,ooo Français et le ravage de quatre provinces, fit tuer plus de 100,000 hommes. Le récit dramatique d'Ernest Moret est la plus sévère condamnation du cruel despotisme de Louis XIV en matière religieuse.

L'administration du contrôleur général Desmarets prouve que ce dernier a été, par son habileté et par son énergie, le digne neveu de Colbert. 11 a sauvé le pays d'une ruine complète au milieu des effrayantes difficultés, de la guerre, de la famine et de la banqueroute.

M. Moret a le premier raconté la guerre du Hongrois Ragoczi, puisant pour les relations extérieures à des sources inconnues, dans des ouvrages allemands ou latins qui n'avaient pas encore été traduits en français. Il a , ce qui vaut mieux , appuyé son brillant récit des guerres et des traités sur la correspondance diplomatique et militaire de Marlborough et de Heinsius, publiée en 1 85o à Amsterdam par M. le professeur de Wreede, sur les procès-verbaux des plénipotentiaires hollandais déposés aux archives de la Haye; sur les papiers de Heinsius lui-même, qui lui ont été communiqués par M. Vanderheim. La physionomie du Pensionnaire de Hollande en est même toute changée, et à l'honneur de sa mémoire. H résulle de ces pièces authentiques que ce vieillard sage et prudent, que nous avions cru jusqu'à ce jour notre implacable ennemi, comprit mieux les intérêts de son pays et compatit davantage aux malheurs du nôtre. Il inclinait à se rapprocher de la France en 1709, et ce furent les généraux et les ambassadeurs de la grande alliance qui lenlrainèrent à rompre.

Qu'on lise ce bel ouvrage, qu'on lui fasse un succès posthume, et l'on connaîtra mieux Louis XIV dans ses dernières années, avec les fautes qui se multiplient, mais aussi avec ce qui lui reste de sa volonté encore judicieuse, de son amour du travail et de son courage. Jusqu'à la dernière heure on le verra conserver la conscience de ses devoirs, et, au-dessus même de toute religion, la religion de la patrie. rMes ennemis, disait-il, peuvent bien voir le déclin de mes forces; mais ils ne voient point mon cœur. •»

A côté de l'ouvrage d'Ernest Moret, nous citerons d'autres travaux de valeur sur cette dernière partie du règne, de 1700 à 1715. Pour l'histoire intérieure, M. Michelet, s'appuyant sur les écrite de Fénelon et les Mémoires de Saint-Simon, a fait du duc de Bourgogne et de ses amis, du ministère occulte, du gouvet^nement des sainlSy comme il l'appelle, une de ces études merveilleusement vraies et vivantes qu'il sait faire encore lorsqu'il le veut, et quand un sujet convient à ses passions d'aujourd'hui. En maintenant nos

réserves sur certains mystères de naissance et d'hérédité physique ou morale auxquels M. Michelet s'entend mieux que nous, nous admirons et son portrait du petit-fils de Louis XIV, et les chapitres où il raconte le règne éphémère du futur héritier de la couronne, dans le tome XIV de son Histoire de France. Pour l'extérieur, c'est surtout l'Espagne de Charles II et celle de Philippe V qui ont été l'objet de recherches particulières et de curieuses découvertes. La publication des Mémoires du marquis de Villarsy le père du célèbre maréchal, et des Lettres de la marquise, sa mère, a fourni à M. Paul de Saint -Victor l'occasion de peindre un merveilleux tableau d'histoire, la cour de Charles II. M. Sainte-Beuve, qui avait tracé lui-même de cette monarchie en décadence un dessin des plus délicats et des plus fins, écrivait l'an dernier, après avoir vu cet éclatant tableau de M. de Saint-Victor : cr En portant la splendeur habituelle de son expression sur ces rapetissements et ces misères, l'écrivain de talent les a éclairés et fixés dans la mémoire en traits ineffaçables. Que de ces articles non réunis encore il fasse donc vite un livre, auquel tout le public rattache son nom ! tî — C'était aussi notre vœu secret! M. de Saint-Victor est un historien, et de haute valeur. Que de fois, après avoir lu ses feuilletons de la Presse ^ à propos d'une pièce mort-née ou d'un mélodrame valétudinaire, nous avons détaché et mis à part quelque vigoureuse étude sur tel personnage ou telle époque historique! Que de bonnes, que de belles choses perdues pour la plupart des lecteurs, nous disions-nous avec chagrin! — M. Paul de Saint-Victor vient de commencer à nous faire raison. Il a publié chez Michel Lévy un volume intitulé Hommes et Dieux^ dont toute la presse s'est occupée. Il doit aussi figurer dans ce Rapport. Ses travaux sur César Borgia , Diane de Poitiers, Henry III, Agrippa d' A ubigné, enrichissent notre domaine au XVI* siècle, comme le tableau de la cour de Charles II au xvn*. Que M. Paul de Saint-Victor continue. L'histoire le réclame. Il en sera l'un des maîtres, et le plus brillant écrivain.

Après la mort de Charles II, pendant la guerre de succession

et les premières années du règne de Philippe V, le personnage le plus important de la cour, l'homme d'Etat, ce fut une femme, une Française, Anne-Marie de la TrémouiHe, veuve du prince Bracciano Orsini. Madame des Ursins méritait d'être étudiée à nouveau : sa renommée, plus encore que celle de madame de Maintenon, avait tout à gagner à être replacée sous un jour véritable.

Dévouée au roi de France, elle resta Française, jusqu'au jour où Louis XIV, accablé, voulut abandonner l'Espagne et son petitfils. La princesse des Ursins sauva alors Philippe V et la monarchie. Gardant l'espérance contre toute espérance, armée d'un cœur viril, elle s'écrie : cf Dans quelque mauvais état que soient les affaires, les grands esprits et les grands courages se roidissent contre la mauvaise fortune, t^ Et elle décida le roi d'Espagne à se défendre seul au cas même où son aïeul le voudrait abandonner. ff Elle écrit à madame de Maintenon des lettres à feu et à sang pour éviter un semblable malheur, s'appuie en attendant sur la nation, et, s'aidant d'une noble reine, pousse Philippe V aux résolutions hardies. Les Grands étaient irrités contre elle, parce qu'elle avait, selon la méthode française, brisé leur opposition et travaillé à niveler l'Espagne dans un sens monarchique et anliféodal. Mais à l'heure où l'on voulut toucher aux vrais intérêts du royaume, elle reconquit leur estime, en se montrant plus Espagnole qu'aucun d'eux, r) Elle a préparé et rendu possible la* victoire de Villaviciosa; elle a plus que personne fondé la dynastie de la maison de Bourbon au delà des Pyrénées. Nous devons toutes ces lumières sur le rôle de cette femme illustre à MM. François Combes et A. Geffroy. — M. Combes a écrit un essai sur la vie et le caractère de la princesse des Ursins; M. Geffroy a recueilli d'elle à Stockholm des lettrps inédites, qu'il a publiées en les faisant précéder d'une excellente introduction.

Ces divers travaux enrichissent le domaine français de la science sur des questions qui ne font point partie intégrante de notre propre histoire; ajoutons-y le IV* volume de M. Rousset, qui nous

fait vivre à la cour de Piémont, et révèle si complètement le caractère de Victor-Amédée.

Nous avons longtemps hésité, comme nous l'avons dit dans notre préface, sur cette question : Les ouvrages qui, sans être des œuvres d'histoire, y louchent cependant en bien des points doivent-ils entrer dans ce Rapport? Répondre oui, c'était nous laisser entraîner trop loin, quelquefois en dehors de nos bornes légitimes, pour nous jeter en pleine littérature; c'était aussi surcharger par trop un cadre déjà bien large et fort encombré. Des beaux livres de M. Cousin nous ne dirons donc qu'un mot. Ils sont d'un grand artiste, ce sont des chefs-d'œuvre littéraires plutôt que des œuvres historiques. Plus que Gourville et Lenet, M. Cousin s'est mis de la maison de madame de Longueville. Il a pour le prince de Condé les yeux et l'indulgence d'un beau-frère. H se fait son avocat jusque sur les marches ensanglantées de l'hôtel de ville.

H n'en est pas de môme du grand ouvrage de M. Sainte-Beuve, Part-Royaly 6 vol. in-i8. Hachette, 1867. L'édition nouvelle, corrigée, étendue, est définitive. — C'est là une belle œuvre, et c'est bien une œuvre d'histoire, complément nécessaire de toutes celles où il est parlé de Louis XIV.

Dès le début de son règne , le jeune roi , sans être inspiré de personne, s'attaqua aux jansénistes , moins pour leurs opinions en théologie que pour le soupçon où il était qu'ils avaient épousé les intérêts du coadjuteur et de la Fronde. C'était là pour lui leur péché originel, (f Je m'appliquai, dit-il dans ses instructions à son fils que nous avons déjà analysées, à détruire le jansénisme et à dissiper les communautés où se formait cet esprit de nouveauté, bien intentionnées peut-être, mais qui ignoraient ou voulaient ignorer les dangereuses suites qu'il pourrait avoir, n Pour ce monarque absolu, pour ce politique unitaire , le jansénisme était donc un reste de la Fronde, un Etat dans l'Etat, qu'il fallait abolir dans une monarchie bien ordonnée. — M. Sainte-Beuve raconte in extenso l'histoire de la lutte et des résistances de l'illustre maison, la fermeture de ses

écoles. Mais en dehors des chapitres si curieux et tous écrits de main de maître sur Saint-Cyran, Pascal, le grand Arnauld, le docteur Hamon, Nicole; sur Malebranche, Molière, Racine, La Bruyère et Boileau ; en dehors de l'histoire saisissante des saintes femmes qui vécurent à Port-Royal, et de celles qui y firent retraite, comme M°"^ de Longueville et de Sablé ; en dehors même de cette peinture saisissante de la ruine de l'abbaye, du martyre des vivants et des morts en 1 709 , M. Sainte-Beuve a fait plus et mieux qu'une étude particulière d'un fait historique, il a tracé toute l'histoire religieuse du règne de Louis XIV. Rien d'oublié, ni un tableau d'ensemble, ni un détail : en se conformant à son plan, on pourrait suivre le règne du roi d'après celui de chacun de ses confesseurs. Jusqu'en 1670, le roi respecte la religion; mais, jeune et emporté par ses passions, il n'est guère dévot. Son directeur est d'ailleurs incapable de le dominer ; c'est le père Ânnat que Pascal a ridiculisé : le père Annat laissa passer la représentation de Tartufe.

Après ce confesseur indulgent, jusqu'en 167 4, ce fut le père Ferrier, un homme d'esprit, un homme du monde, qui, s'étant un jour aventuré un peu imprudemment dans une des salles du nouveau Versailles, eut l'esprit de reculer en toute hâte, disant : trChut, je n'ai rien vu. ^

De 1674 à 1709, le père de la Chaise voit davantage : c'est un homme souple et habile, un directeur sincère de la conscience du roi qui voulut réformer son pénitent et y réussit.

A partir de 1709, c'est le père Tellier qui règne, et celui-là soumet non plus seulement l'homme, mais le roi. Il crut la religion sauvée en sauvant l'illustre pénitent. Il était trop tard! On s est trompé en regardant la fin du règne de Louis XIV comme l'heure du triomphe de la foi. La cour en faisait parade; le dauphin, le duc de Bourgogne, convaincus mieux encore que leur père et leur aïeul , donnèrent en vain avec lui l'exemple des pratiques ou des vertus chrétiennes. Mais la cour et la ville en étaient presque

arrivées à riiicrédulité. Leibnitz, dès l'année 1696, disait : « Wût à

Dieu que tout le monde fAt au moins déisîe,!^ c'est-à-dire fût bien

persuadé que tout est gouverné par une souveraine sagesse ! (r II faut t

que vous sachiez, écrivait Nicole, que la grande hérésie du monde 1

n'eft plus le calvinisme ou le luthéranisme, que c'est l'athéisme. -n ^

La fin du règne de Louis XIV en est comme minée.

Officiellement, le monarque refrène le libertinage : il devient rigoureux, et (rie siècle de plus en plus auguste renferme ses se- ^

crels. D Mais ils s'échappent par mille canaux. Au-dessous du pont \

niagniGque qu'on pourrait élever à Louis XIV, et que décoreraient tant de belles statues, — dans leurs chaires, celles de Bossuet et de i

Fénelon; sur son trône, celle du vieux roi amendé et devenu dévot; dans sa chaise et à demi voilée, celle de M"* de Maintenon, l'Isis chrétienne de l'Osiris chrétien, — il nous semble voir s'écouler, à ,

gros bouillons, dans un flot troublé, la dépravation d'esprit des jeunes gens de la cour, les infamies païennes de la société du temple, — et des barques emportent sans bruit Bayle, Fontenelle, et cet enfant prodige qui deviendra Voltaire! — Le rendez-vous de ces flots et de cette flottille fut la Régence. Us inondèrent ensuite tout le xvni* siècle.

C'est ce que M. Sainte-Beuve a très-éloquemment fait pressentir.

D'ailleurs, et en dehors de son Histoire de Port-Royal, nous devons à M. Sainte-Beuve une série très-importante de portraits hiHtoriques qui appartiennent au xvif siècle : le duc de Rohan, le cardinal de Richelieu, Mazarin, Retz, Fouquet. A diverses reprises il d'est occupé de Louis XIV, de Louvois, de M"* de Maintenon, du maréchal de Villars , de la princesse des Ursîns et de Saint-Simon.

Pour le xvm*^ siècle nous oserions dire, et nous essayerons de prouver, que M. Sainte-Beuve en a été le meilleur et le plus complet historien.

H nous est inq)ossible de quitter le xvu*" siècle sans parler, et avec assez d'étendue, de la récente édition, la première complète,

des Mémoires de Saint-Simon y donnée par M. Chéruel. Nous tenons surtout à insister sur l'œuvre personnelle du savant éditeur. H a fait suivre la collection des mémoires d'un volume de critique, indispensable à tous ceux qui veulent lire en honnêtes gens le grand ouvrage du fameux chroniqueur, Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV; i vol. in-8**. Hachette. A ce volume, comme à l'édition qu'il complète, le nom de M. Chéruel doit rester attaché. M. Chéruel, par ses travaux de toute nature sur le xvu^ siècle, était préparé mieux que personne à commenter, après les avoir publiés, les curieux et longs récits du fameux duc et pair. — Un travail de (ïette nature offrait un ^cueil qu'il semblait bien difficile d'éviter. Comment publier les œuvres de Saint-Simon, vivre pendant plusieurs années en commerce journaliei' avec cet esprit superbe, cette personnalité envahissante et dominatrice , sans se laisser absorber par elle; comment se dérober au cliarme de cette parole énergique, colorée, éloquente, qui fascine le lecteur et le livre tout entier aux impressions de l'écrivain? M. Chéruel a su se garder de ce péril. Il admire Saint-Simon , rend justice à ses grandes et belles qualités; mais en même temps il voit ses défauts et les signale. Il n'est jamais un élève docile qui marche à sa suite, mais un maître historien qui le juge à son tour.

Dans la première partie de son livre, M. Chéruel trace la biographie de Saint-Simon, en contrôlant, à l'aide des historiens du temps, les assertions des Mémoires. Dans la seconde, il se livre à un examen scrupuleux de ces mêmes Mémoires. Il demande à la correspondance, aux récits des contemporains des pièces authentiques qui puissent figurer au procès, à côté du témoignage , parfois erroné, souvent intéressé et presque toujours partial , de Saint-Simon. Guy- Patin, mademoiselle de Montpensier, M"*^ de Sévigné, Nicolas Foucault, Olivier d'Ormesson, Dangeau, apportent leurs écrits dans la balance. Contrôlé par eux, Saint-Simon apparaît à M. Chéruel ce qu'il est en effet : un grand, un admirable écrivain, mais un chroniqueur partial, haineux, qui juge les hommes et les faits à travers

ses rancunes, et met une merveilleuse éloquence au service des vues les plus étroites et des vengeances les plus mesquines. Avant tout Saint-Simon est un noble entiché de sa noblesse, quoiqu'elle soit bien récente. Si on allait au fond de l'admiration qu'il témoigne pour la mémoire de Louis XIII, si l'on analysait la cause qui le conduit tous les ans à Saint-Denis, le jour anniversaire de la mort de ce monarque, on la découvrirait bien vite, tr Louis Xlll a forcé le Pas-de-Suze,T^ dit-il tout haut. Mais il pense tout bas : ail a donné à mon père sa duché-pairie, n — Malheur au contraire à Louis XIV, qui plus d'une fois a fait passer le mérite avant la naissance, et cru qu'avec du génie, du courage, de la vertu, les gens de rien pouvaient aspirer à devenir quelque chose! Point de pardon pour une pareille hérésie. Comme au fond Saint-Simon est honnête, il lui arrive pourtant parfois de faire l'éloge des grandes qualités du roi, mais il semble qu'il lui en coûte de dire le bien à côté du mal. — Un de ces hommes qui lui déplaisent a-t-il accompli une belle action, il y cherche des motifs intéressés ou mesquins. Le président de Harlay a laissé échapper quelques paroles courageuses au sujet d'un nouvel impôt, créé après tant d'autres dans la guerre de succession d'Espagne. Vous croyez, sans doute, que les souffrances publiques ont arraché ce cri à la conscience du magistrat. Détrompezvous. C'est qu'il comptait obtenir les sceaux, qui ont été donnés à un autre : Saint-Simon en est bien sûr. Il est vrai que M. de Harlay appartient à ce parlement dont les membres ont l'insolence de ne pas saluer du bonnet MM. les ducs et pairs, lorsqu'ils opinent. Le moyen après cela de trouver chez ces robins un sentiment généreux! Saint-Simon déteste aussi Louvois. Quel est son principal grief contre lui? Ce qui fait précisément aujourd'hui sa gloire. C'est qu'il a créé l'ordre du tableau et forcé les nobles à passer par les compagnies de cadets, avant de commander des régiments. — La règle substituée à l'arbitraire, l'ancienneté à la faveur, un duc et pair ne pouvait pardonner une telle dérogation aux vieux usages. Il exècre tous ceux qui veulent ramener la noblesse à l'égalité. El

ce nous a toujours été un étonnement de voir les gens qui se proclament les plus libéraux, et, comme on dit, les plus avancés au XIX* siècle, s'emparer avec joie, eux les ennemfs des privilèges, des jugements et des paroles mêmes de Saint-Simon, le plus iier, le plus insolent des privilégiés. Ils écrasent Louis XIV, après coup, sous des colères de grand seigneur. Et ils ne songent pas que l'ombre de leiu* féodal complice en doit frémir dans sa tombe; que, s'il ie pouvait, cet ennemi du roi «r patron des gens de rien a en sortirait bien vite pour déchirer son livre, sachant au profit de qui sa haine a travaillé.

Les erreurs de faits chez Saint-Simon sont aussi nombreuses que ses jugements sont passionnés. Contentons-nous de quelques exemples. Au sujet de la mort de Fargues, ancien frondeur, il prête à Louis XIV une cruauté dont il était incapable. Cet homme retiré à la campagne, près de Saint- Germain, rencontré à la chasse par Lauzun, a été, dit Saint-Simon, aussitôt que le roi eut connaissance de sa présence près de lui, arrêté et mis à mort sans procès. — Or nous possédons le texte du jugement qui condamne Fargues à mort comme voleur et meurtrier, et pour des faits qui ne tiennent en rien à la Fronde. Saint-Simon affirme que M°^ Henrietle, première duchesse d'Orléans, a été empoisonnée. 11 se trouve cependant que cette assertion, établie sur des on dit de cour recueillis vingt-cinq ans après l'événement, est contredite de tous points par la déclaration authentique des témoins oculaires, et particulièrement des médecins chargés de lautopsie, par. le texte précis des contemporains les plus autorisés, comme Bossuet, Guy-Patin. Voici même ce que dit formellement M"® de Montpensier, qui a été présente à l'agonie de. la princesse. «rOn fit assembler tous les médecins du roi, de feu Madame et de Monsieur, quelques-uns de Paris, celui de l'ambassadeur d'Angleterre, avec tous les habiles chirurgiens, qui ouvrirent Madame. L'ambassadeur aurais du roi son frère y était présent, auquel tous les médecins, demeurant d'accord qu'elle était morte d'une bile échaufl'ée, firent voir qu'elle ne

pouvait avoir succombé qu'à une colique qu'ils appelèrent un choléror-morbus. t) — En vingt occasions, niônie pour les choses qui se sont passées de son temps, emporté par ses préventions, Saint- Simon conteste ou nie les faits les mieux prouvés. Villars lui est antipathique, aussi n'est-ce pas lui qui a gagné la bataille de Friedlingen; quant à sa victoire de Hochstedt, il n'en est question qu'en passant et en deux mots : c'est toujours Villars qui a tort dans ses démêlés avec le duc de Bavière. Le succès de Denain a été obtenu, malgré lui, par le maréchal de Montesquiou. Vendôme n'est certes pas un personnage honorable ni digne d'estime. Mais de là à le traiter comme un lâche et un général d'une incapacité absolue, il y a loin. Que dire encore, quand l'auteur des Mémoires semble insinuer que le duc de Noailles a bien pu empoisonner la duchesse de Bourgogne? Saint-Simon eût presque voulu qu'il eût commis ce crime, tant il Fa en violente haine. H lui échappe de dire «r qu'il serait heureux de lui marcher sur le ventre, n Saint-Simon est tout entier dans cet accès de rage. Cela doit rendre le lecteur circonspect. Car enfin, est-on bien sûr de ne jamais se méprendre quand on juge la conduite d'un homme sur le ventre duquel on voudrait marcher? Louvois, selon Saint-Simon, a aussi été empoisonné , bien que l'autopsie du corps ail cette fois également prouvé le contraire. On pourrait multiplier fort les preuves d'erreurs de tout genre relevées dans le livre de M. Chéruel. Nous préférons rapprocher de cette saine critique, due à un excellent historien, une autre appréciation de Saint-Simon trop violente et à son tour exagérée. Elle a été tracée par une plume qui a quelque ressemblance avec celle du grand chroniqueur; elle est l'œuvre d'un homme qui ne lui cède en rien pour la modération et l'aménité des jugements :

ff A mesure que je vieiHis et que Saint-Simon devient populaire, mon estime pour lui diminue. Certes, ses Mémoires sont un beau pays, et plantureux à merveille; mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé. L'esprit de dénigrement qui l'enfièvre lui fait plus

de partisans que son talent extraordinaire et étrange. Il est à la mode, parce que, dans notre époque, féconde en statuettes, le plaisir le plus exquis est d'égratigner les statues. Beaucoup de gens le trouvent honnête homme, c'est un dernier trait de pudeur; ils n'oseraient tant l'aimer sans ce mérite. Si Saint-Simon est honnête homme, il Test malhonnêtement. Envieux, hargneux, médisant, ingénieux à tout prendre en mal, tout le jour courbé comme le plus souple courtisan, il pompe la haine, il se remplit, il éponge les souillures et les scandales, laisse le reste; et le soir, il dégorge en flots de lave. Le feu qui fait toujours travailler ce volcan, toujours couler cette lave, n'est pas le feu de l'honneur ni celui du génie. Ces belles flammes veulent le jour. Saint-Simon se cache, il fabrique sa prétendue histoire en secret, comme on fabrique la fausse monnaie. 11 a cent fois plus besoin de déchirer les hommes que de combattre Jeurs erreurs. . . Il ne veut, il ne peut faire autre chose que mordre; s'il n'a un homme sous la dent, il n'est capable de rien. . . 11 a tout son génie, toute sa vengeance, toute sa vie, dans un tiroir bien fermé. La postérité ouvrira le tiroir, et ses ennemis sans défense seront diff'amés chez les races futures. Il vit cinquante ans avec cette pensée. . . C'est un méchant homme et une âme basse, et toute sa morgue de duc et pair est ignoblement chargée de rancunes de laquais, d

Par qui, dans notre siècle, ce portrait de Saint-Simon a-t-il pu être écrit? Par M. Louis Veuillot. Dès les premiers mots on a dû le reconnaître.

Revenons à M. Chéruel, qui est moins impitoyable pour le grand écrivain. Quiconque a étudié avec soin le xvii* siècle ne peut qu'applaudir à la conclusion de son utile et savant ouvrage, complément nécessaire, XXI® volume de sa belle édition de Saint-Simon. — Voici cette conclusion : «rll (Saint-Simon) se plaît à signaler les défauts de la royauté, telle que l'avait faite un long despotisme. Mais lorsqu'il arrive lui-même au pouvoir. . . il est impuissant à la remplacer. . . un homme qui n'a compris ni la politique traditionnelle

de la France, ni son génie militaire, ne saurait être un historien. Laissons-lui {malgré M. VeuiUot) la noblesse des sentiments, la perspicacité qui scrute les cœurs, et le style qui en trace d'immortelles peintures. C'est là sa gloire. Mais il ne faut pas demander à Saint- Simon l'histoire de cette grande époque qui a donné à la France les limites du Rhin et des Pyrénées, créé une marine supérieure à celle de la Hollande et de l'Angleterre, fécondé toutes les sources de la prospérité nationale, montré à la tête des armées Turenne et Gondé, Luxembourg et Vendôme, donné à l'église Bossuet et Fénelon, enfin égalé le génie littéraire de la France à celui des siècles de Périclès et d'Auguste. ^

Et nous ajouterons, nous, pour notre compte, que l'histoire est h îureuse de maintenir ou de rendre à Louis XIV ses titres personnels. Non! le prince qui conduisit le cortège de toutes ces gloires ne fut pas indigne d'elles; et le grand roi ne messied pas au grand siècle.

Page 1