‹ Raspoutine et l'aube sanglanteChapitre 3 sur 26 · LA DOUMA · texte numérisé non relu

LA DOUMA

Le bruit du canon ne fait pas taire les médisants de Pétrograd ; c'est la ville du monde oîj l'on potine le plus, mais avec tant de bonne grâce et d'affabilité, qu'après avoir entendu dire de ses meilleurs amis qu'ils viennent d'être pendus haut et court pour lèse-majesté ou trahison, nul ne s'étonne de les retrouver vivants, comme si de rien n'était. Et on les accueille au coin de la rue à bras ouverts, on les embrasse,

on s'exclame sur leur bonne mine.

Marseille est pourtant loin de la Neva.

Calomnies ou médisances, ces nouvelles circulent par la ville, depuis la banque jusqu'à l'usine, se colportent dans les salles de rédaction, pénètrent dans les couloirs de la Douma et parfois montent jusqu'à la tribune. L'absence de preuves serait sans doute de nature à surprendre un citoyen anglais, protégé par ses juges, et porterait nos députés à exiger des enquêtes. Rien de tel en Russie.

Dans l'Empire autocratique, l'esprit frondeur est une manifestation spontanée de l'opinion et comme un contrôle anonyme oii plus d'un ministre impopulaire a sombré. Les commérages y rappellent les jeux malicieux ou perfides, auxquels se complaisaient jadis les courtisans de Versailles et ils ne sont pas, d'ailleurs, dans les circonstances actuelles, l'indice d'une désunion pro-

fane ; car l'Union sacrée existe en Russie, mais à sa manière.

Les grands partis de la Douma qui se sont constitués en un groupe unique, le bloc progressiste, ne se privent pas de faire une opposition personnelle à certains ministres. Mais ils tolèrent, dans son principe, le gouvernement de réaction qui est au pouvoir à condition que celui-ci affirme sa volonté de poursuivre la lutte jusqu'à la victoire. Et, pourtant, jamais gouvernement ne fut plus incliné vers la droite ; c'est au point que l'on tremble pour son équilibre.

J'ai vu les jours oii M. Boris Sturmer, après avoir succédé au vénérable M. Goremykine, comme un chambellan succède à un autre chambellan — c'est la clef qui semble ouvrir les portes du pouvoir — se prélassait dans le fauteuil ministériel, laissé vide par le départ inopiné de M. Sazonoff.

M. Sturmer est un homme cultivé, de haute stature et de bonne compagnie ; solennel d'aspect et bénisseur dans ses propos, il parle avec componction de la Providence, « qui est si bonne », et où sa prudence naturelle le porte à s'abriter ; il en use volontiers et serait peut-être tenté de la compromettre plutôt que de se découvrir. Descendant d'un des commissaires autrichiens préposés à la garde de Napoléon, il a hérité de son aïeul une admiration sans bornes pour l'exilé de Sainte-Hélène et le culte de tout ce qui touche à l'empire français. Des mémoires de Talleyrand il a fait son livre de chevet ; c'est là qu'il puise, m'a-t-il dit, ses inspirations quotidiennes. Mais nous ne sommes pas encore à la veille du congrès et Vienne ne verra pas celui de l'avenir.

La Russie a battu cette année tous les records d'instabilité ministérielle. A la

Justice, à l'Intérieur, au Saint-Synode, les ministres n'ont eu que le temps de passer. M. Protopopoff, si attaqué aujourd'hui, pour ne parler que de celuilà, est le quatrième venu dans sa charge, ayant eu tour à tour pour prédécesseurs MM. Maklakoff, Khvostoff, Sturmer... changements d'autant plus difficiles à expliquer que les ministres disparaissent sans vote du Parlement, sans discussion publique, sans autre avis qu'un rescrit gracieux du Souverain.

L'étranger qui se penche des galeries du palais de Tauride et qui regarde cette ancienne salle des fêtes, colonnes blanches et lambris dorés, est tout surpris de ne plus entendre les sons d'un orchestre invisible. Mais Potemkine est mort et la grande Catherine ne danse plus sur ces parquets luisants. Le temps est passé oii la licence régnait avec la raison d'Etat. C'est ici le siège de la

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pensée russe ; la Douma est réunie dans cette salle pour faire entendre la voix populaire et s'associer au gouvernement de l'Empire.

Ce n'est pas la première fois que les Menus Plaisirs ont dû céder le pas aux délibérations politiques. Versailles a vu jadis une semblable métamorphose, mais les robes traînantes de nos prélats, les broderies et les plumes des seigneurs et des gentilshommes convenaient mieux à ce décor que les blouses fanées des députés paysans en bottes ou les sombres houppelandes des popes chevelus. Et pourtant, malgré des apparences si différentes, n'y a-t-il pas comme un rappel des députés de 1789, plus ardents qu'expérimentés, dans cette réunion de novices parlementaires venus des quatre coins de l'Empire, moins pour y faire des lois que pour refléter l'âme nationale et mettre en

commun leurs vagues aspirations vers un avenir de justice et de fraternité.

Les lois organiques de la Douma, en la réduisant au rôle de mineure en tutelle dont la volonté ne peut s'affirmer en actes, n'ont fait d'ailleurs que développer la tendance naturelle de l'esprit russe à s'échapper des réalités présentes pour atteindre le domaine des possibilités et du rêve. Ici, pas de discussion serrée, pas d'assauts parlementaires, pas de joutes oratoires, pas de ripostes, mais une suite de discours, de longs récitatifs sur un thème qui varie peu.

De cette assemblée confuse et grise, comme la vaste terre russe elle-même dont elle est l'émanation, ne s'élèveraient que des voix indistinctes, si les intellectuels des villes, ce qu'on appelle en Russie le parti de 1' « Intelligence » dont l'occupation est de penser, n'apportaient à la Douma l'expression vibrante de préoccupations doctrinaires

écloses dans les Universités. N'allez pas croire toutefois que c'est une assemblée sans vie et sans agitation ; loin de là, c'est une assemblée jeune, ardente, tumultueuse même, amoureuse de la parole et oii l'éloquence dispense la faveur.

Le professeur Milioukoff et l'avocat Maklakofî, tous deux membres du parti constitutionnel-démocrate, communément appelé parti cadet, sont de par leur talent oratoire et leur science juridique les bergers écoutés de cette troupe quelque peu moutonnière. Ils se sont faits les fournisseurs d'idées — d'idées occidentales — de ces députés élus au plus restreint des suffrages, qui représentent les collectivités éparses, ouvrières ou paysannes, arbitrairement désignées par le gouvernement au sein de l'immense agglomération de peuples qu'est un Empire de 170 millions d'hommes.

On pourrait représenter M. Miliou-

koff sous les traits d*une sorte de Royer- Collard plus démocratique et moins solennel, orateur bien ordonné, dont la dialectique vigoureuse s'anime par moments de traits acérés. Plus souple, plus insinuant, d'une virtuosité plus captivante, M. Maklakoff a des caresses dans le regard et dans le sourire un peu de charme pervers. On se souvient encore à Pétrograd de l'art subtil avec lequel, parlant notre langue, il fît briller un soir les finesses de l'esprit slave devant un auditoire déjà conquis par la période latine, ample et rythmée, de M. Viviani.

L'un et l'autre ont été, depuis la guerre, les véritables héros des journées historiques de la Douma. J'ai eu la chance d'assister à une de ces séances ; l'indiscipline était telle qu'on sentait déjà passer dans la salle comme un souffle de révolution.

Kérensky était à son banc, visage un

peu kalmouk, teint cendré, mobilité slave. Il était alors le chef du parti des ouvriers : « Je vous salue, leur disait-il, vous êtes le pouvoir, vous devriez être à la tête de l'Etat, comptez sur moi pour vous aider à en gravir les échelons. »

Dans les couloirs de la Douma on citait déjà son nom comme un chef futur.

Sans doute, chez ce peuple religieux et impressionnable, le geste nouveau du Souverain venant assister à l'ouverture de la Douma et priant au milieu des représentants du peuple pour attirer les bénédictions de Dieu sur leurs travaux, a exalté les esprits qui se plurent à y voir le commencement d'une ère de liberté, mais dans le remous violent qui emporte tout et rend fugitives les émotions les plus fortes, ce qui reste de ces séances agitées, c'est le souvenir des réquisitoires véhéments d'un Milioukoff, d'un Maklakoff ou d'un robuste athlète

comme Pourichkievitch. En adjurant le trône de mettre fin au scandale des influences clandestines et des basses intrigues, en flétrissant du haut de la tribune les pratiques du « Raspoutinisme », qu'il n'a pas craint de nommer, M. Pourichkievitch, bien que loyaliste fervent siégeant à l'extrême-droite, n'a-t-il pas fourni l'arme qui a tué le malheureux Gagliostro en pleine fortune P

Mais ces diatribes contre le pouvoir dont l'extrême liberté déconcerte le spectateur étranger ne sont pas toujours semeuses de mort. Ce sont le plus souvent des jeux bruyants où l'esprit frondeur se donne libre cours en attendant que l'Assemblée, ajournée par le bon plaisir, se disperse aux quatre vents du ciel. Pendant qu'elle siège sous la paternelle présidence de M. Rodzianko, lourd géant à la voix sonore, qui a le double visage du député bonhomme et du fonc-

tionnaire impérial rsepectueux de la volonté d'en haut, le gouvernement surveille, sans trop s'émouvoir, ces intempérances de langage sans conséquence puisque sa responsabilité parlementaire n'est pas engagée. Quant à la Nation, elle ne laisse pas de se passionner à des débats un peu incohérents peut-être, mais oii elle voit autant de victoires remportées sur l'autocratisme. Il ne saurait plus être question de lui en dérober le spectacle, car c'est de la Douma que le Russe patient, qui vit d'avenir, attend la régénération et la grandeur de sa Patrie.

(( En Russie, tout est mystérieux et rien n'est secret », disait Mme de Staël.

Cette maxime résume toute la politique russe et nous aide à comprendre les rouages compliqués de ces associations secrètes qui, depuis des siècles, s'abîment dans le sang.

La première fois que j'entendis le nom de Raspoutine, c'était en 1913 dans un cinéma à Pétrograd. L'étranger qui l'avait prononcé ne savait pas l'importance qu'on commençait déjà à lui attribuer. Un Russe murmura : « Malheureux imprudent, on ne parle pas de

« lui », vous allez être envoyé en Sibérie, dans le pays de notre compère )>.

Je revins en 191 6, le paysan avait fait son chemin, on ne pensait plus qu'à Raspoutine, il occupait tous les esprits ; dans les trains, dans les tramways, à la Douma, dans la rue, chez les grandsducs, partout, comme un refrain, le nom de cet homme revenait sans cesse, et sur lui, bouc émissaire, retombaient toutes les fautes d'un régime vermoulu.

Dans son village, il passait pour un débauché, un détrousseur de filles, il se lamentait publiquement de ses fautes, se frappait la poitrine devant les icônes, arrachait sa barbe par poignées en remplissant l'air de ses gémissements. Les repentirs et les lamentations dont il faisait retentir la plaine n'empêchèrent pas ses victimes de protester.

Le 3o juin 191 4, Khéine Gousseva, amoureuse folle de lui, lassée de toutes

ses infidélités, le blessa gravement d'un coup de couteau, mais les prières des autres pénitentes, leurs bons soins surtout, le sauvèrent cette fois-ci de là mort.

Bien qu'il ne vécût pas comme un anachorète et qu'il n'eût reçu aucun ordre dans l'église, Raspoutine fut favorisé de visions, ou du moins les villageois, aisément mystifiés, crurent que la Vierge parlait à son serviteur indigne. On lui a souvent reproché, et le Saint-Synode a relevé l'accusation, d'appartenir à la secte des flagellants. Dans cette secte, où commence la pénitence et où finit le plaisir ? Problème difficile à résoudre.

Par sa nature exaltée, il descendait plutôt de ces chrétiens étranges qui pensaient qu'en faisant des autodafés de leurs corps, ils monteraient tout droit au ciel. Les tzars eurent beaucoup de peine à interdire ces bûchers et à

sauver des milliers de paysans des flammes purificatrices que, dans leur foi naïve, ils jugeaient nécessaires à leur rédemption.

Un jour, pour remercier Dieu d'une guérison miraculeuse, Raspoutine prit le bâton de pèlerin et partit pour la Terre Sainte. A son retour de Jérusalem, la légende grandissait autour de lui ; elle parvint jusqu'à la capitale oii Mme Wiroubowa, une dame de la suite de l'Impératrice, rencontra le personnage dont les inspirations vagues et peu coordonnées, la force hypnotique, la faculté visionnaire allaient exercer un tel ascendant sur les souverains. Avec la finesse d'un paysan, il comp?it tout le rôle qu'il pouvait jouer à la Cour.

Le Slave est mystique, d'autant plus superstitieux dans les hautes classes qu'il est presque un incroyant ; il se signe volontiers et ajoute foi aux extravagances les plus fantastiques. Il aime-

rait mieux mourir que de voir trois bougies allumées, un corbeau à droite du chemin, une pie solitaire.

Jadis, il y avait le fou du roi qui se moquait des courtisans, disait la vérité au souverain sous forme de plaisanterie. En Russie, au vingtième siècle, Raspoutine comprit que sa force était de prophétiser, qu'il fallait être l'âme des simples et que sa puissance serait de devenir le représentant du peuple, celui qu'on doit écouter parce qu'il est pauvre et ignorant. Dans une cour luxueuse, il fait profession de mépriser les richesses et vit de rien ; son appartement est modeste, ses meubles sont grossiers ; il dédaigne la fortune.

Mais il parle, il doit parler, on l'écoutera.

Dans ce pays oii les pots de vin sont de tradition et d'usage, où le vol est organisé avec méthode, il adopte le système du désintéressement. Merveilleuse

attitude ! Son prestige augmente chaque jour.

Un soir qu'il se trouve au Palais, le czarevitch est pris d'un malaise, son sang jaillit avec abondance devant les médecins impuissants à arrêter l'hémorragie. Le sang coule toujours, la figure du pauvre petit pâlit de plus en plus. Raspoutine entre dans la chambre du jeune prince et le touche au front, aussitôt le sang se tarit. Par deux fois, le czarevitch est sauvé ainsi mystérieusement. Alors, la mère est résolue a défendre contre toutes les attaques celui qu'elle considère comme le sauveur de son enfant.

A mon retour en Russie, ma curiosité m'entraîna à aller rendre visite à celui dont tout le monde parlait, les uns pour le maudire, les autres avec un frémissement secret. Je résolus de joindre ce madré moujik. Il était malaisé de parvenir jusqu*à lui ; on le gardait jalouse-

ment. Sa clique, craignant de nouvelles influences, l'entourait d'une muraille de Chine, oti seules les initiées pouvaient encenser le favori. Chaque groupe avait sa du Barry et l'utilisait pour arriver à ses fins. Une étrangère pouvait difficilement se faire ouvrir la porte de la rue Gorokhovaia.

Dans l'aristocratie, une haine sourde régnait contre Raspoutine, haine motivée car son influence se faisait sentir chaque jour davantage, brisant les carrières, faisant et défaisant les ministres, créant un désordre diabolique qui devait mener l'ancien régime à sa perte. On alla même, sous une forme badine, jusqu'à me proposer de le tuer. Je refusai cette mission flatteuse en disant :

(( En France, nous n'assassinons pas en exportation, nous ne jouons les Charlotte Corday qu'entre nous. »

A force d'intrigues, un sculpteur que je rencontrai par hasard parvint à

m'obtenir un rendez-vous : Raspoutine consentait même à poser pour moi.

J'étais si désireuse de le connaître enfin.

Ce jour-là, le temps était froid, les canaux gelés, la ville plongée dans une léthargie silencieuse; les passants emmitouflés circulaient comme des ombres, les traîneaux, conduits par des enfants en bas-âge embarrassés dans leurs longues robes, glissaient rapides à travers les grandes places solitaires. Au fond d'une modeste cour, au premier, nous sonnâmes. Sur l'escalier on se heurtait à des gens suspects, des détectives sans doute : il y en avait sur toutes les marches dans des costumes si étranges que je ne pus m'empêcher de sourire. Ces agents avaient de vieux habits démodés, de grandes redingotes, chapeaux à larges bords, gilets à fleurs.

J'entre, accompagnée de deux gardes du corps pour protéger ma vertu ;

j'avais peur du satyre. Une enfant de quatorze ans, au joli visage, ouvrit la porte, c'était sa fille ; elle avait un foulard rouge sur la tête, des yeux pétillants de malice et paraissait dépaysée comme une campagnarde de la ville.

Elle nous introduisit dans un appartement très simple, intérieur d'un notaire de province, canapé en panne verte, quelques chaises, un bureau.

En attendant le maître de céans, mille coups de sonnette retentirent : généraux chamarrés, grandes dames affairées ; chacun passait sa tête à travers la porte, sortait, cherchant Raspoutine pour lui tendre un placet, solliciter un emploi, un poste, un ministère. Au téléphone, Sturmer, Protopopoff et « la Toute- Puissante », comme on dit maintenant là-bas par dérision.

Décidément, cet homme était un pouvoir dans l'Etat, ou du moins il en donnait l'apparence.

Il entra enfin, s'excusa de m'avoir fait attendre, embrassa sur la bouche mes compagnons, comme c'est la coutume en Russie. Je reculai, craintive. Il se contenta de m'étreindre les mains. Je le laissai faire, un peu surprise, décidée à l'observer de mon mieux.

Alors, « nous allons faire un cercle, dit-il, en nous touchant les uns et les autres afin que notre fluide ne s'égare pas et que nos âmes puissent mieux se pénétrer ». Nous rapprochâmes nos chaises, je regardais ses yeux bleus, plus bleus que des myosotis mouillés par la rosée ; ses yeux fixaient étrangement comme des vrilles et fascinaient. Lorsque je commençai l'esquisse de ses traits, j'eus de la peine à dessiner ce regard dominateur. Décidément, je sentais, malgré moi, une sympathie naissante me gagner et j'aurais juré qu'il était bon. Ses cheveux châtains tombaient en désordre sur ses larges épau-

les, son nez légèrement épaté avait de la noblesse, son front haut rayonnait en quelque sorte, sa bouche était belle, ses lèvres un peu sensuelles, comme gonv fiées, son menton volontaire, bien accusé sous la barbe mal peignée. Il paraissait jeune pour ses cinquante ans ; sa carrure était puissante. J'avais deva,nt moi un homme fortement équilibré qui se servait de ses passions et n'était pas asservi par elles.

« Voyons, lui dis-je, racontez-nous comment vous exercez votre puissance sur les grands ? » » Par l'amour, ma petite colombe », répondit-il, et prenant une feuille de papier, il écrivit en me regardant : (( L'amour est ta consolation, ta mélancolie et ta souffrance. Le bonheur de l'amour pèse sur tout. )> Il ne savait pas l'orthographe, pauvre Gritcha ! et traçait ces mots comme un paysan qui laboure une terre ardue. Il semblait inspiré et son regard était alors

celui d'un apôtre. Je me souvins que le moine Héliodore l'appelait dans ses sermons « le plus grand saint de la Russie contemporaine ».

« Eh bien ! Uaspoutine, racontez-nous comment vous vous êtes amendé ? Les médisants disent que jadis vous étiez un ivrogne, un débauché, et que dans le village de Pokrovsky, à vingt lieues à la ronde, il n'y avait plus une vierge. »

Raspoutine ne protesta pas et, comme dans les contes russes, il me fît l'histoire de sa conversion, récit entrecoupé de soupirs, de lamentations et de prières :

« Dans ce temps-là, j'étais conducteur de chevaux, je menais tantôt celui-ci, tantôt celui-là à travers les bois de saules, à travers la steppe de Pokrovskaia à Tioumine et parfois j'allais jusqu'à Tobolsk.

Un jour, pourtant, voici bientôt vingt ans, je conduisis Milaly Zolowosky, alors élève au grand séminaire.

Au détour du chemin, Zolowosky me prenant par l'épaule me dit : a Grégoire Effemovitch, convertis-toi au Seigneur.

Le pays retentit de tes débauches, les mères pleurent, les époux se lamentent; on te fouettera encore, Grégoire Effemovitch, si tu ne t'amendes pas au Seigneur. »

Soudain, une grande lumière descendit en moi. Je dis adieu à ma femme, à mes sœurs d'amour et j'allai dans la forêt me recueillir avant d'entreprendre mon grand pèlerinage à Jérusalem et visiter tous les cloîtres, m'agenouiller à Odessa, à Kiew, à Kazan, en Terre Sainte.

Pendant deux ans, j'ai étudié l'Histoire de l'Eglise, les Saintes Ecritures, puis je me mis à prêcher. »

Raspoutine avait alors 3o ans. L'ivrogne ne buvait plus, le grossier personnage devint subitement pieux, doux et rangé. Il était toujours pensif et concen-

tré, répondait par des phrases saccadées à toutes les questions qu'on lui posait.

Le faux moine reprit son récit :

« On me recommanda à l'évêque Théophane et au père Jean de Cronstadt. Je quittai alors la Sibérie pour les villes oii j'ai trouvé un autre amour. »

A ces mots, il me tendit un manuscrit. Il y a dans ces pages, ça et là, quelques belles pensées, un peu confuses, qui feront comprendre l'ascendant inouï que le prophète prit sur les souverains. Je crois à la sincérité de ce pécheur ; il se servait alors d'une force hypnotique dont il sentait vaguement le pouvoir. Dans son village, c'était le guérisseur, le rebouteux, celui qui appose les mains, cueille les herbes et que la loi poursuit.

Je regardais Grégoire Raspoutine.

Quel homme étrange dans sa blouse jaune de paysan, retenue par une ceinture de cuir noire, avec ses souliers à la

poulaine, ses pantalons bleu de roi ! Je voyais ses deux natures distinctes sur son visage : l'illuminé et le pochard, le rêveur et le satyre, se servant adroitement de ses deux penchants, selon l'heure. Les dévotes le considèrent comme un saint, les dévergondées comme un surhomme, si je puis m'exprimer ainsi.

11 ne voulait plus poser, il s'impatientait, parlait de m'entraîner le soir chez un artiste à une fête que l'on donnait en son honneur.

A ces orgies, comme on disait tout bas, il se vautrait dans un fauteuil, choisissant avec uné^ simplicité autocratique l'élue de sa débauche nocturne. On prenait parfois des bains mystérieux, presque rituels, oià, sous forme de baptême, on jouait à des jeux innocents.

Je me dérobai à son invitation.

Vous avez tort, ajouta-t-il, car (( je possède à l'intérieur de moi-même une

parcelle de l'Etre suprême et ce n'est que par moi qu'on peut obtenir son salut ». Pour cela il faut se confondre avec moi corporellement et spirituellement. Tout ce qui émane de moi est une source de lumière qui lave les péchés.

Venez ce soir, lorsque les étoiles paraîtront, l'encens fumera sur le trépied, nous nous tiendrons par la main. Si vous n'éprouvez pas votre chair, vous ne serez pas sauvée.

« Il faut pécher pour être sauvé. »

En parlant, ses yeux sortaient de leurs orbites. Il se balançait déjà comme un derviche. J'ai ouï dire que dans ces cérémonies rituelles, le mouvement devenait de plus en plus rapide, jusqu'à ce que, officiant et fidèles tombassent à terre, épuisés.

Une de ses pénitentes, prise de remords, et troublée par cette étrange philosophie religieuse, lui demanda :

(( Peut-être que c'est mal ce que nous

faisons, Grégoire Effemovitch ? C'est peut-être un péché ? »

Il répondit :

« Non, ma fille, ce n'est pas un péché ! Notre chair nous vient de Dieu et nous pouvons en disposer librement. »

J'avais hâte de sortir, j'étais oppressée ! Trop Française pour comprendre ce caractère bas avec d'étranges beautés, qui se servait de la religion et l'abaissait jusqu'à lui dans un compromis singulier. Tout cet ensemble répugnait à mon âme latine.

L'entretien fut interrompu par un coup de sonnette plus impérieux : une dame un peu forte, entra en coup de vent, lui parla mystérieusement à l'oreille. Il me confia qu'on l'appelait à Tsarkoïé-Sélo. J'ai su plus tard que cette personne était la dame d'honneur de l'Impératrice, Mme Wirobova.

Quelques semaines passèrent...

Le 3o décembre 191 6, à 5 heures, la joie était générale : les gens s'abordent en riant, les isvochiks refusent leur pourboire et jettent leur toque dans les airs en signe d'allégresse, les passants s'embrassent sans se connaître comme en un jour de Pâques : Pétrograd venait d'apprendre la mort tragique de Raspoutine !

A les croire tous, cette mort avait délivré la Russie d'un grand poids. Désormais, pas de paix séparée, la Douma libérée ne fermerait plus ses portes.

L'âge d'or allait enfin régner dans l'Empire.

Etrangère consciente, je savais qu'ils s'exagéraient le pouvoir de cet homme que trois coups de revolver avaient abattu.

Depuis vingt-quatre heures il avait disparu. Quels étaient les assassins ?

Mystère !

La police finit par retrouver son corps

sous le pont de Ghristofsky, les jambes liées, avec sa pelisse sur les épaules, une galoche au pied ; ses longs cheveux mouillés recouvraient son visage comme des algues. La glace avait été brisée pour y enfouir son corps. Les lumières se reflétaient dans Teau comme un lustre magique, girandoles de cristal. Dernière fête dont il a été le seul spectateur.

Les bruits allaient grossissant. On chuchotait le nom d'un palais somptueux sur la Moïka où il aurait trouvé la mort. Dans ce palais, il y a les plus beaux Rembrandt du monde, des galeries immenses.

On parlait aussi d'un banquet sinistre, d'un guet-apens, d'une rixe dernière 011 des jeunes gens, beaux et puissants, se seraient érigés en justiciers pour sauver la Russie. La vérité, on ne la saura jamais.

Des femmes auraient pris part au festin ; elles étaient jeunes, élégantes et

jolies. Le lendemain, elles s'enfermèrent dans leurs appartements, les princes furent éloignés de la ville, ils errent dans des déserts lointains.

Voilà ce que la foule murmure. Elle voulait sa victime ; peu importe ceux qui en furent les instruments ; espérons que sa soif de sang s'apaisera.

Aujourd'hui, l'amie de l'Impératrice est à la forteresse. La souveraine est prisonnière dans son Palais. Tragédie des cœurs dispersés !

Le peuple, dans une complamte dédiée à Raspoutine, chante sous les murs de la prison :

« Tu as noyé dans la boue la Maison Impériale,

« Tu as avancé la Révolution Russe de nombreuses années,

{( Pour tout cela nous te remercions, Gritcha,

« Singe voluptueux,

<( Vendeur de la Russie, (( On a brûlé tes restes puants, (( On les a disséminés aux quatre vents,

« Mais nous nous souviendrons longtemps de toi, Gritcha ! »

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