‹ Raspoutine et l'aube sanglanteChapitre 4 sur 26 · PENSEES DE RASPOUTINE · texte numérisé non relu

PENSEES DE RASPOUTINE

Courtes descriptions d'un voyage aux Lieux Saints

Dans son recueil, il se penche vers les âmes et les entraîne dans la religion qu'il professe.

Voici quelques-unes de ses pensées :

(( Kiew. — Je suis entré dans la ville lumière, mais cette lumière est un précurseur de la pensée. Dans le Lieu-Saint elle brille dans le silence. Lorsqu'on descend la Vierge de son socle et que reten-

tissent les mots du cantique : « Nous accourons au devant de ta miséricorde », alors l'âme s'endort.

Pour l'anachorète, il n'y a ni or ni argent, le calme seul respire, là vivent seulement les serviteurs de Dieu.

La vie n'amène que de la tristesse ; quand nous partons, il ne reste derrière nous qu'un simple cercueil de chêne.

Alors, tu comprendras l'inutilité qui te ronge et te tord.

Elle te mène à la tristesse malgré toi.

Malgré toi, tu te souviendras de l'agitation de la vie.

Nous nous débattons dans les chagrins ; ces chagrins n'ont pas de fin.

Seigneur débarrasse-moi des amis, le diable est dans l'ami et l'ami est dans la tribulation.

J'ai vu dans la grotte de l'anachorète, dans cette grotte divine, le miracle des miracles.

Comme Dieu les a bénis.

Gomment ne pas croire P

Malgré toi, ici, tu respires plus fortement.

Pour se cacher et fuir les étrangers, ils se sont enfouis dans la terre.

Le jeune moine se dérobe aux tentations.

Seigneur, protège-moi.

A peine avais-je quitté Odessa, nous voguions sur la Mer Noire, le calme régnait sur la mer, mon âme jouait avec elle ; mon âme s'endort dans le silence.

On voit briller les petites vagues comme un Saint-Ciboire.

Jusqu'à quel point l'âme de l'homme est-elle précieuse ?

N'est-elle pas une perle ?

La mer vous calme.

Le matin, les vagues parlent, tourbillonnent et vous réjouissent.

Le soleil brille sur les flots. Comme il se lève doucement et pendant ce temps l'âme de l'être oublie toute l'humanité

et ne regarde plus que le rayonnement du soleil.

Et la joie de l'homme est vive. Il s'enflamme, car dans son âme il sait qu'il renferme le livre de la vie et le miracle de la vie.

Beauté indescriptible

La mer est vaste, mais l'esprit est encore plus vaste, l'esprit humain n'a pas de limites.

11 est incompris des philosophes.

Encore une nouvelle beauté.

Lorsque le soleil tombe sur la mer et disparaît, ses rayons brillent. Qui peut apprécier ces rayons lumineux ? Ils chauffent, caressent l'âme et la consolent pour la guérir.

Le soleil s'en va derrière la montagne ; l'âme soupire après les rayons divins.

Crépuscule

O quel silence ! Il n'y a même pas le gazouillement d'un oiseau.

L'homme marche sur le pont.

Involontairement, il évoque son enfance, compare ce silence aux querelles du monde et doucement parle avec luimême. Il a le désir de chasser ses tristesses avec un autre être.

Nuit calme sur la mer. On s'endort tranquillement.

Réflexions intenses

O mer du Christ, sur toi se sont accomplis des miracles ! Dieu a parcouru ces rues et a visité ces merveilles !

On voit la terre qui approche. Les petits arbres brillent ; comment ne pas se réjouir, on ne voyait ni buisson, ni arbrisseau, ni petites feuilles ; mainte-

nant, les rives se rapprochent. Nous regardons la nature créée par Dieu et nous le bénissons dans sa création que ni l'esprit de l'homme ni la philosophie ne peuvent décrire. Les vagues ont frappé la mer. L'âme s'agite, l'homme perd l'image de sa conscience, marche dans la brume.

Dieu donne à l'âme la quiétude. La conscience, c'est la vague.

Quelles que soient les vagues sur la mer, elles finissent par se taire, mais la conscience ne se tait que lorsqu'elle a fait une bonne action.

Oh, mensonge ! Oh, quel chagrin !

Même sans langue, la conscience parle; elle parle du péché. Tout le monde doit jeter un coup d'œil sur sa conscience ; aucun péché ne sera caché, même si nous l'enterrons dans la terre. Mais chaque péché c'est la même chose qu'un coup de canon. Tout le monde l'entendra.

Constantinople

Que puis-je te dire avec mon petit esprit d'homme sur Sainte-Sophie la merveilleuse ? Gomme un nuage à l'horizon, telle est Sainte-Sophie.

Oh ! souffrance, comme le Seigneur a voulu nous punir dans notre orgueil, en rendant ce Lieu-Saint à des Turcs impies qui permettent toutes sortes de cérémonies en dérision de notre religion et qui autorisent, ô sacrilège, qu'on y fume.

Seigneur, écoute nos prières et retourne vers nous, fais que ce temple redevienne nôtre. Le Seigneur a fait cela pour nous punir ; attendons avec patience, le Seigneur s'apaisera.

Mitylène

Dans ces lieux, saint Paul embrasa trente hommes avec le feu de la foi. O Dieu ! Combien d'apôtres sont venus sur ces rivages, transfigurés du feu de la foi ; sans arrêt, ils ont créé des adorateurs du Christ sur les deux rives de la Méditerranée. Mais les Grecs avec leur philosophie se sont désolés. Alors, le Seigneur s'est irrité. Il a donné aux Turcs tout le fruit du travail des Apôtres.

Mais pourquoi maintenant s'éparpillet-on dans différentes demeures ? Parce que dans l'Eglise il n'y a pas le souffle de la foi, le temple est vide, mais lorsque le Père Jean de Cronstadt officie, dans l'église, des milliers d'êtres se précipitent vers lui pour recevoir la nourriture divine.

Ce n'est plus maintenant qu'on voit

de pareils évêques ; aujourd'hui ils ont l'air d'avoir peur de simples moines, plus saints qu'eux, et se font du lard dans les monastères oii ils pourrissent dans une oisiveté volontaire.

Jérusalem

Je suis arrivé à la ville sainte. Avant de passer de la grande vague de la tempête du monde dans le lieu de la plus complète tranquillité, mon premier devoir fut de prier. Je ne puis décrire le sentiment de joie que j'ai ressenti ; mes larmes coulaient de bonheur ; c'est ici que Dieu a souffert. Oh ! comme on voit bien la Vierge auprès de la croix. Seigneur, tout est resté intact comme auparavant. Les gens vont et viennent, portant le même costume qu'alors ; les jours saints sont les mêmes ; le grand Carême vient de commencer.

Je sors du temple où tous ces grands mystères se sont accomplis, où le Seigneur lui-même a versé des larmes.

Quelle minute peut être comparée à celle où je me suis approché du tombeau.

Alors, j'ai senti que ce sépulcre était le tombeau de l'amour.

J'ai éprouvé ce sentiment d'une manière tellement intense que j'ai eu envie d'aimer tous les hommes. Mon amour pour l'humanité a été si grand que tous les hommes m'ont paru des saints, car l'amour ne découvre en eux aucun défaut.

Oh ! Quel spectacle que la messe à l'église le dimanche : des masses de chrétiens de toutes les nations sont prosternés.

On nous a menés aux portes rouges où le Christ fut jugé pour la dernière fois.

Lorsqu'on y pense, qu'est-ce que le destin ? Ceux qui par hasard n'ont souf-

fert qu'une fois, prétendent tous que le Christ n'a pas souffert et à cause de cela le persécutent ; mais aussi à cause de cela on dit : « Il est innocent maintenant, mais il a péché jadis ».

Mais le Seigneur n'a pas péché, ni maintenant, ni jadis, ni jamais.

Ici, nous avons vu l'endroit oij l'apôtre dormait sur la pierre et le Seigneur est venu le réveiller plusieurs fois, et nous, nous dormons toujours quand nous sommes éveillés ou lorsque nos paupières sont closes.

Seigneur réveille-nous !

Nous avons continué notre route et nous avons entendu les cloches.

Dieu ! Dieu ! Pourquoi donc tout cela ? Dieu ! nous ne pécherons plus.

Sauve-nous par tes souffrances !

Que nous sommes heureux, nous autres orthodoxes, on ne peut comparer aucune religion avec la nôtre.

Dans la religion des catholiques, il n'existe aucun délice.

J'ai assisté à Jérusalem à leurs Pâques. J'étais là, en observateur, et j'ai comparé. Chez nous tout le monde se réjouit ; sur la figure des fidèles se joue de la lumière et l'on voit que toutes les fibres de leur corps se réjouissent. Tandis que chez les catholiques, dans l'église même il n'y a aucune joie ; c'est comme si quelqu'un était mort, il n'y a aucune animation ; lorsqu'ils sortent on voit qu'ils ne possèdent pas la Pâque dans leurs cœurs. Ils sont comme des incroyants : même lorsqu'ils reçoivent la Pâque leurs figures sont sombres, cela prouve clairement que lorsque l'âme n'est pas joyeuse, le visage n'est pas éclairé. Mais les orthodoxes, quand ils sont à l'église, tout leur corps, de la tête aux pieds, loue le Seigneur et tous les objets qui les environnent semblent briller.

Je ne me permettrai pas de trancher la question, je ne fais simplement que comparer la Pâque catholique avec la nôtre, comme je l'ai vu célébrer près du Saint-Sépulcre.

J'ai ressenti comme nous autres orthodoxes une joie immense ; je voudrais que l'on n'attaquât pas notre religion.

Toujours elle a brillé au-dessus de ses persécuteurs et l'on peut montrer combien Dieu nous protège en voyant combien de milliers d'hommes Jean de Cronstadt a fait entrer dans la grâce de Dieu. »

La Révolution qui arrache le sceptre des mains des tsarines et renverse les trônes, donne en joyeux avènement à toutes les femmes le suffrage universel ! Les fronts ne sont plus oints par l'huile sainte, les couronnes ne ceignent plus les kakochniks perlés, mais les femmes vont aux urnes ! Les portes de l'Orient s'ouvrent pour nous apporter notre émancipation. Est-ce possible ? Demain dans toute la Russie, réveillée de sa léthargie, les femmes vont élire l'Assemblée constituante.

Nicolas II, lors de son couronnement,

donnait à ses sujets de Saint-Pétersbourg un palais immense pour se rassembler et s'instruire. On l'appelait la Maison du peuple, chacun se louait alors de la générosité impériale. Le soir on y jouait la comédie, les acteurs les plus réputés de l'Opéra y chantaient.

Soldats et bourgeois s'y coudoyaient dans une fraternité apparente.

11 y a quelques mois, accompagné de llmpératrice et du jeune tsarévitch, le tsar y était venu donner à ses braves la croix de Saint-Georges. Dix mille chevaliers l'acclamèrent avec enthousiasme mais au nom de l'Impératrice des vivats isolés résonnèrent lugubrement dans ce vaste amphithéâtre. Pour la dernière fois, devant le couple infortuné, l'orchestre jouait l'hymne impérial.

On craignait un attentat, quoique toutes les précautions fussent prises.

Alexandra Féodorowna, l'air inquiet, l'œil hagard, regardait tristement au-

tour d'elle, car cette princesse ne riait jamais. Enfant réfléchie, elle s'amusait silencieusement sous les ombrages de Windsor oii elle passait chaque année ses vacances. Même le soir de ses fiançailles, à la table de sa grand'mère la reine Victoria, assise auprès de celui dont elle allait partager le sort, nul ne la vit sourire. Peut-être voyait-elle déjà le parc de Tsarskoé solitaire sous son linceul de neige, le comité provisoire venant lui lire l'abdication « du colonel Romanoff » !

Quelques jours avant de franchir le seuil du palais Youssoupof, Raspoutine disait : « Malheur à la main qui me frappera, ce geste entraînera la chute du trône impérial. » Cet homme n'était ni un magicien ni un prophète, mais il avait deviné que sa mort serait le prélude d'une ère nouvelle. Les haines s'étaient accumulées autour de lui. « Jadis, je suis parti de mon village de Po-

krovskoé, confiait-il à son ami Simonovitch, « aujourd'hui, l'heure a sonné... il faut que j'y retourne. Ici la vie me dégoûte, mes ennemis sont trop nombreux : ils éclipsent mes amis. Je perds mon pouvoir, puisque mon pouvoir repose sur l'amour. Je suis un personnage trop important, l'Europe a les yeux fixés sur moi, si je ne peux agir, il faut que je retourne à la steppe. » Mille fois écartée, l'idée de sa mort lui devient familière. Elle se rapproche, l'obsède et, comme un glas, lui répète : « Pauvre Grégoire. »

Las d'entendre répéter sans cesse « qui donc nous débarrassera de ce chien » ? le jeune Prince Yousoupoff résolut d'en finir et chercha le moyen de se rapprocher du rusé personnage dont il fallait endormir la méfiance. Il feint d'être attiré par sa puissance mystique, s'intéresse aux sciences occultes, et ne craint pas de simuler une maladie

pour s'abandonner aux mains du guérisseur.

Il y avait une fois dans un palais de la ville un faux moine, deux princes et un député, ils soupaient. Cette nuit-là, le grand duc, le seigneur et le membre de la Douma, après un conciliabule secret, avaient décidé de mettre Raspoutine à mort.

Les deux princes amis et complices se ressemblent comme deux frères par la grâce nonchalante et les gestes inachevés. Ce sont deux blancs orientaux.

Le soleil de minuit a absorbé l'ambre de leur épiderme pour leur laisser en échange une pâleur lunaire ; le plus grand est semblable à un cygne majestueux, l'autre à une tubéreuse traîtresse.

Unis par la beauté, la haine et leurs serments fraternels, peut-être ont-ils cru sincèrement, comme Harmodius et Aristogiton, qu'en tuant de leur propre

main le fakir de Tsarskoé Selo il? sauvaient leur patrie dun abject tyran.

Un somptueux souper était servi ; aucun serviteur dans la salle ; le samovar fumait ; plusieurs flacons de vin de Crimée, dont l'un contenait un poison subtil, ainsi que des galettes dorées au cyanure de potassium étaient disposés sur la table. Un des conjurés demanda au moujik :

« Tu n'as pas soif, Grégoire Effîmovitch ? » Raspoutine hocha la tête.

« Tu n'as pas faim, Grégoire Effîmovitch ? )) Raspoutine ne répondit pas.

Pour le mettre à son aise, Félix Yousoupoff engagea la conversation sur leur thème favori, le spiritisme et les revenants. La discussion s'anima. Entraîné par son sujet, Raspoutine saisit un des flacons et s'en versa à boire. « A ta santé Félix Félixovitch ! )> puis il se mit à manger gloutonnement les galettes empoisonnées.

Les hommes se regardèrent, il y eut un silence, l'ange de la mort avait passé.

Mais vers trois heures du matin, à la stupéfaction générale, malgré ses libations, dans le corps du rustre le poison sommeillait toujours et ne se manifestait pas. Yousoupoff impatient regardait sa victime, lorsque le paysan se leva soudain secoué par des hoquets, essuya la sueur froide qui mouillait ses tempes et alla s'accouder contre une vitrine. Le prince en profita pour s'esquiver ; il revint avec un revolver chargé, qu'il tenait soigneusement dissimulé derrière son dos et, tandis que Raspoutine regardait une icône, comme un grand félin il se pencha vers lui et fît feu à bout portant.

Raspoutine sans un cri tomba lourdement, aussitôt les autres convives sortirent pour aller chercher l'automobile qui devait emmener le corps.

Resté seul avec le cadavre, Yousoupoff toucha la figure du mort. Horreur ! celui-ci ouvrit une paupière, puis l'autre et le fixa d'un œil hagard. Yousoupoff tremble de terreur, — si après tout il avait tué un nouveau Bab, un saint invulnérable au poison et aux balles ! Son beau visage devint livide, lorsque le revenant se leva lentement, marcha droit à lui, étreignant ses épaules, le repoussa par un suprême effort et sortit.

Yousoupoff chancela, puis s'enfuit à travers le palais criant : « On giv » « Il vit ».

Pourichknievitch s'élança à la poursuite : la porte était entr'ouverte, Raspoutine avait disparu. Il tentait de s'évader à travers les arbres. Rattrapé par ses assassins, se retournant comme une bête traquée, il les invectiva, les menaçant de la colère de l'Empereur. Pourichkievitch l'abattit alors d'une balle au cou, puis le frappa d'une bûche au

visage. Le malheureux fut emporté dans l'automobile du grand duc et noyé sous le pont de Christophsky dans le canal glacé.

Ce jour-là fut en réalité le premier jour de la Révolution, on avait osé toucher au favori.

J'ai rencontré souvent le geôlier de l'empereur, c'est un jeune Kotzebue, connu pour sa beauté qu'il étale volontiers ; c'est un beau brun aux yeux veloutés. Cet officier a assisté à l'ouverture du cercueil de Raspoutine, déposé dans une chapelle qu'on construisait pour lui à Tsarskoé-Selo. Sous la barbe du mort, il y avait une icône signée par ses admiratrices fidèles. Le cadavre a été examiné, après quoi, il fut brûlé et jeté au vent. Que va-t-il naître de ses cendres ? La Révolution gronde et poursuit son œuvre.

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