‹ Raspoutine et l'aube sanglanteChapitre 5 sur 26 · PSKOF · texte numérisé non relu

PSKOF

J'habitais à Pétrograd chez la princesse R..., dans un charmant petit appartement non loin du canal de la Moïka. Des officiers encore tout poussiéreux des champs de bataille, quelques jeunes femmes s'y rencontraient pour y danser très avant dans la nuit au son d'une musique folle. De mon lit j'écoutais les orchestres invisibles se succéder tour à tour, bohémiens traditionnels, tziganes fougueux dont les archets entraîneurs faisaient battre sur la courtine mes pieds en cadence. Les grands ducs y dansèrent avant la Révolution leur dernier tango.

En rentrant un soir, Sonia, notre servante, me tendit une dépêche amicale et pressante de la Grande Duchesse Marie Pavlovna, fille du Grand Duc Paul, pour m'inviter à la joindre aussitôt à Pskof afin d'aller visiter ensemble les ambulances qui bordent le front entre Riga et Dvinsk. Cette invitation était trop flatteuse pour que je m'y dérobasse et je pris aussitôt mon billet à la gare de Varsovie.

Combien il est douloureux le départ dans les gares qui ramifient les villes encore aux mains de nos ennemis ! Il y a là comme une grande ombre qui plane et nous oppresse. Pendant la guerre, je ne connais rien de plus troublant que les baisers furtifs de celles qui viennent mettre en. wagon l'être aimé, celui qui part pour le combat...

J'observais une jeune femme enveloppée de fourrures ; elle était très belle, l'officier était grand et séduisant, la

pauvre désolée voulait sourire, ses larmes coulaient, mais ses yeux souriaient quand même.

La cloche du départ sonnant, ils s'embrassèrent : Dans cette dernière étreinte la mort était en tiers. Le train s'ébranla.

Pskof

La Grande Duchesse vint à ma rencontre dans son costume d'infirmière.

Elle a l'air d'une jeune abbesse sous son voile blanc rattaché au menton, qui tombe sur sa robe grise en enveloppant son manteau militaire. Elle me rappelle un portrait de Philippe de Champaigne. Ses yeux sont bleus, elle a l'air détaché des choses de la terre ; sa bouche est fraîche et jeune comme celle d'un enfant. Sur sa croix rouge, ses mains s'abandonnent, lasses et déçues par la vie dont elle a connu peu de douceur. Son grand front abrite une vo-

lonté réfléchie, elle sait ce qui lui plaît: la liberté, la solitude, la vie des champs .| Cette année, pendant ses courtes va-j cances, elle s'est retirée dans un monastère et là, elle a trouvé auprès d'un vieux moine une douce quiétude à faire du jardinage, à philosopher. Pauvre petite Princesse, défiante comme les Romanoff, influençable, qui se donne et se reprend comme si l'affection était un piège.

Nous parcourons la ville. Pskoff est la dernière république dont les institutions jadis ressuscitèrent dans les climats du nord la démocratique Florence.

Gomme la cité des Médicis elle était entre les mains des nobles et des marchands.

Je passe la nuit dans l'hôpital de la Grande Duchesse. Avant la guerre c'était un lycée où les filles des prêtres recevaient une bonne et simple éducation. Dans ma chambre les rideaux jau-

nés donnent l'illusion du soleil ; quelques plantes vertes s'écrasent aux fenêtres.

La ville est curieuse, toits vert de grenouille, toits rouge de géranium aux coupoles multiples. On me désigne celle qui abritait autrefois la cloche de la liberté, profanée par le premier Romanoff et rapportée à Novgorod.

Est-ce le hasard capricieux ou la Providence qui aime à façonner l'histoire à sa guise, qui a entraîné le souverain déchu dans cette ville. La cloche de la liberté ne reviendra plus de Novgorod, mais tous les carillons sonnèrent tandis que l'Empereur abdiquait son lourd fardeau en faveur de son frère.

Voici au milieu des balcons suspendus et fermés comme en Orient le jardin oh se promène le général Roussky.

La Princesse me fait les honneurs de la ville. Nous allons au monastère Saint- Jean ; la mère supérieure, dont le vi-

sage est orné de majestueuses bajoues, arrive au devant de nous, elle est imposante et grassouillette. Tandis qu'on nous offre le pain bénit, de petites nonnettes, aux bonnets pointus, tout de noir habillées, modulent la vie de Saint- Séraphin ; elles nous suivent à travers le couvent ; la Grande Duchesse embrasse les icônes, les petites religieuses chantent dans un va-et-vient rythmé, la basse répond, voix angéliques, voix lointaines de l'au-delà qui résonnent sous les voûtes blanchies à la chaux.

Sur la chaussée de Dvinsk

Toute une journée, la Grande Duchesse et moi, roulons sur la chaussée par un froid terrible, mais j'écoute et j'interroge cette jeune femme que le hasard d'un mariage malheureux a ramené de Suède.

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Que de tristesses dans cette vie à son aurore, sans bras maternels pour bercer son enfance !

Enfermée dans le Kremlin dès son jeune âge, seule, sans amies pour partager ses jeux, sans camarades, aucune n'étant assez noble pour prendre part à ses divertissements. Les princes sont solitaires. Les enfants qui naissent près des trônes ont des jouets superbes, mais personne pour les briser.

A travers les créneaux de la ville chinoise arrivaient parfois les bruits de la Révolution de igoB. Une fois elle entend une détonation plus formidable que les autres ; cette détonation ébranle toutes les murailles, alors elle se glisse hors du palais et du haut de l'escalier rouge, elle voit, funèbre cortège, le corps sanglant de son oncle, le Grand Duc Serge, gouverneur de Moscou, qu'on ramenait, escorté de la foule et de sa veuve en sanglots.

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Quelques jours avant l'attentat, le terroriste Kélaïef était désigné par son parti pour jeter l'engin meurtrier, mais son regard rencontra les yeux limpides de la petite fille qui, assise aux côtés de son oncle Serge et de Dmitri son frère, se rendait en voiture au théâtre. Devant tant de grâce et de beauté, le bras de Kélaief retomba, impuissant. Il dit : (( Le cœur m'a manqué pour l'abattre, j'aurais tué la colombe. »

Marie Pavlovna a grandi au milieu de ces sombres souvenirs. Héritière d'une immense fortune, elle possède une parure complète de toutes les pierres précieuses. Ses émeraudes ne peuvent quitter la Russie, car elles font partie des apanages.

Avant la guerre, sa petite tête en était couronnée, elle apparaissait alors comme une idole et son visage devenait plus triste et plus lointain.

Elle me confiait que dans sa vie mo-

nacale, travaillant près des blessés, loin de la Cour, pour la première fois elle avait fait la conquête du bonheur.

Dvinsk

Nous allons nous installer dans le train que le générai Roussky a mis à la disposition de la Grande Duchesse — petites chambrettes confortables où chaque matin, tandis que je repose encore dans mon lit, la Grande Duchesse m'apporte mon thé. Sans être un prophète, je me souviens lui avoir dit en riant, devant tant de simplicité et de bonne grâce, en la voyant si experte à manier le minuscule plateau : • (( Madame, lorsque la Révolution viendra et elle ne saurait tarder, vous ferez alors une excellente soubrette. » Ces paroles me hantent ; si j'avais su que la tourmente était si proche, je n'aurais pas osé les prononcer.

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Pendant quelques jours nous allons demeurer dans ce train et circuler sur les lignes. A quelques kilomètres de Dvinsk, nous descendons dans une ambulance souterraine, une douce odeur de résine pénètre dans les narines.

Ici pas de camouflages, mais partout des sapins juchés sur les toits pour les masquer. Dans l'écurie un poulain vient de naître, on ne sait quel nom lui donner. On se consulte. Sur les entrefaites un obus éclate ; on l'appellera Bomba.

« Bonjours petits frères », dit la Grande Duchesse en souriant aux blessés.

— (( Nous souhaitons une bonne santé à Votre Altesse Impériale », répondent les soldats.

Alors nous passons sous une voûte fleurie, oij les initiales de la Princesse sont entrelacées. Au milieu du feuillage un petit autel est dressé en plein vent,

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il est fait de planches mal jointes, elles abritent l'icône, le prêtre officie sous sa dalmatique verte : il prie, les soldats chantent en chœur, le pope prononce des paroles d'amour et de paix.

Le canon gronde...

Nous nous réunissons sous terre dans de nouvelles catacombes, creusées dans les champs, pour y prendre une collation avec le général Schneider, le colonel Lestowsky, la Comtesse Plater, châtelaine intrépide que la guerre n'a pas chassée de son château malgré les shrapnells, fidèle à son poste.

La Grande Duchesse se lève et dit simplement :

« Amis, je vous remercie de votre dévouement. »

Ils répondent : « Nous sommes heureux de servir Votre Altesse Impériale, prions Dieu qu'Elle conserve le bonheur. »...

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