VISITE A L'IMPERATRICE
Gomme toutes les républicaines, je le confesse volontiers, je suis sensible à la majesté des souveraines ; je ne fais pas là un acte de contrition, certaine que toutes les Françaises auraient pris comme moi un réel plaisir à être reçues par une Impératrice, tandis qu'elle était encore entourée de l'apparat des cours.
Je raconterai donc l'audience que Marie Fedeorowna, mère de Nicolas II, empereur de toutes les Russies, daigna m'accorder.
Dans ce temps là, le recul n'est pas
loin puisqu'il remonte à quelques mois à peine, on chantait encore, aux armées et à Téglise, (( Que Dieu garde le tzar, ô maître puissant gouverne sur nous avec la foi, règne sur les ennemis par la terreur. » Et si nous parlions sans cesse de la Révolution, c'était un peu comme d'un convive qu'on n'attend pas, puisqu'il n'est pas invité au festin.
La veille j'avais dîné avec le chambellan de sa Majesté le prince D..., aimable homme au ventre rebondi, qui montrait toutes ses dents dans un sourire éternel. 11 faisait contraste avec le second gentilhomme de la Chambre, un de mes oncles du Caucase dont je n'ai jamais pu retenir le nom : sa maigreur, ses cheveux blancs, sa raideur automatique contractée au service des grands, en faisaient un personnage d'Offenbach.
Il ne mangeait du reste que des pommes, souvenir de la Belle Hélène, et
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m'en offrit une en hommage tandis que je pris congé de lui.
Cette mémorable entrevenue avec l'Impératrice mère eut donc lieu à Kiev par une belle journée d'automne, le soleil s'attardait sur toutes les coupoles de la ville et les dorait de ses derniers rayons.
Avant l'heure fixée par le protocole, j'avais constaté avec stupeur que ma robe était trop courte, que mes volants bouffaient outre mesure, que mon chapeau n'était pas assez habillé et que mes gants étaient sales. Pour me consoler, je fis quelques révérences devant la glace, comme en musique une mesure pour rien ; je m'efforçai de prendre un air digne, mes révérences évoquèrent à mes yeux une série de maîtres à danser, Périn, Forster, etc., tous morts sans doute et qui m'appelaient leur papillon.
J'aplatis mes volants, je remontai
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mon corsage et je dissimulai mes gants, puisque l'étiquette ordonnait que je n'en misse point.
Trois heures moins dix : la voiture m'emporte vers le palais que je devine sur la hauteur qui domine la ville, mais la crainte d'être inexacte enlevait tout charme à cette promenade.
Au croisement de la rue j'aperçois un attroupement, le cheval hennit, se cabre, refuse d'avancer : c'était une voiture militaire traînée par un chameau que des prisonniers autrichiens conduisaient à la main. Cet étrange équipage me barrait la route, le temps pressait.
On ne fait pas attendre les souverains, ils n'ont pas l'habitude. Je saute de la voiture, mais oii aller ? Que dire ? Dans mon agitation je bredouillai « Marie Fedeorovna ». On m'indiqua un bouquet d'arbres, une grille dorée que je franchis en courant. Un soldat m'arrête au passage ; dans mon angoisse,
j'avais oublié le mot d'ordre. Je balbutiai mon nom : il me présenta les armes en s'effaçant, et me voilà sur l'escalier oii la sentinelle veille à la sécurité des Empereurs. Elle n'éloigne pas l'ennui de leur charge, ni les malheurs qui doivent monter jusqu'à eux.
Maintenant qu'ils ont perdu l'apparence même de la liberté, regrettent-ils le pouvoir et la joie de faire des heureux ? Ont-ils découvert dans le tumulte des mauvaises heures le cœur fidèle qui se penche, le courtisan courageux qui, dans les jours sombres, se transforme en ami ?
Tandis que je montais l'escalier d'honneur, que les chambellans saluaient, que la dame d'atours souriait, que les grands valets de pied, habillés de rouge et galonnés d'or, ouvraient les portes, j'ai évoqué le moment où l'Impératrice n'habiterait plus ces palais de stuc ! Déjà les souverains se réfugient
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dans les appartements les moins somptueux, qu'ils ornent de vilains souvenirs, n'ayant jamais eu le goût de toutes les richesses dont ils sont entourés.
Les salles des fêtes sont grandes et d'un style imprécis. Je préfère le jardin qui s'étend sous les fenêtres, oi^ des corbeilles de fleurs égayent le carré d'herbe verte.
On m'introduisit dans un salon privé.
Comme à la cour je m'inclinai trois fois profondément, sans m'occuper d'une traîne absente et je m'avançai vers une charmante vieille dame au visage régulier.
Avec une bonne grâce parfaite, l'Impératrice fît quelques pas à ma rencontre et me fît asseoir auprès d'elle. Une table recouverte d'un tapis de velours rouge nous séparait. Dans un vase une gerbe d'œillets répandait dans la pièce une douce odeur de l'été finissant.
Marie Fedeorovna paraît petite, mal-
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gré sa taille bien prise ; ses yeux sont bruns et son nez aquilin. A la mode sans l'être dans sa robe noire, la jupe un peu ample, le .corsage terminé par un petit col de dentelle au point à l'aiguille. Trois rangs de perles d'une grande beauté égayent cet ensemble un peu sévère. On sent que, malgré son âge, l'Impératrice aime la toilette. Jadis elle lisait nos journaux de modes avec avidité, interrompait Alexandre III dans ses conférences les plus graves pour lui demander son avis, discutait jusqu'à l'importuner sur une nuance ou un ruban.
Les Princesses de Danemark avaient toutes un goût spécial, un je ne sais quoi d'austère, d'élégant et de charmant que copiaient ingénieusement leurs sujettes. La mode de Copenhague s'installait à Londres, à Pétersbourg et même à Athènes.
Depuis ces jours, les trônes se sont
écroulés, les époux sont morts, les rubans sont fanés, seule la reine Alexan- Ira voit encore son fils à Buckingham ?alace.
Je rêve d'une île qui serait comme celle où Maeterlinck rassemblait ses aveugles. Les princes frappés de cécité sur le trône recouvreraient dans cette île soudainement la lumière. Là, plus de tâtonnements, chacun comprendrait ses fautes et ses maladresses. Leurs plaintes et leurs remords frapperaient l'oreille du voyageur qui ne saurait plus s'il doit les plaindre ou les envier.
Mais l'Impératrice me parle. Elle sait admirablement le français ; son accent a un peu de rudesse comme le parler de ceux dont les aïeux jadis habitaient près de la mer.
Nous évoquons la guerre, nos ennemis — ce sont bien les mêmes — ceux qui nous ont arraché nos provinces, le Slesvig-Holstein et l' Alsace-Lorraine I
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Sa haine est grande, car elle a vv^ son père dépossédé. Sa blessure saigne encore, aussi s'écrie-t-elle :
« Ces canailles, y aura-t-il seulement après la guerre quelqu'un d'assez lâche pour oser leur tendre la niain. » Elle me raconte cpmment, surprise à Çerlin les premiers jours de la guère, en août 191/Î, retenue par son impérial n^veu, elle y fut traitée avec la dernière des inconvenances.
« Groiriez-vous, m'a-t-elle dit, ils m'ont tendu Je poing, insultée, huée, m'ont appelée (c gnàdjge Frau n, et tandis que je voulais rentrer en Russie par le chemin le plus court, je fus dépêchée au Danemark, presque mourante de faim. »
On n'oublie pas aisément un traitement pareil, lorsqu'on es^ Impératrice et fille d'un roi volé d'une province.
Je voulais lui dire mes craintes aiu.
sujet d'une paix prématurée — ^ne ru-
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meur circulait déjà sur les influences néfastes qui entouraient le tzar — je n'osais formuler mes appréhensions ; mais, devinant mes réticences, elle ajouta :
« Ces craintes sont vaines, la Russie luttera sans défaillance j^isqu'à la viotpire, je vous jure que la parole du tzar est sacrée. En voyant les dangers qui entourent mon fils, cjevant tant d'embûches, je me sens comme une tigresse qui voudrait défendre son petit. »
Le ressentiment de l'Impératrice, refoulé depuis un demi-siècle, éclate enfin. Depuis les Romanoff toutes les tzarines sont allemandes ; seule elle est venue avec sa haine inassouvie, elle a bâti l'alliance française contre la voisine redoutable. Epouse et mère, elle ne s'occupait guère de politique, mais elle a suivi d'un œil vigilant les projets de l'Allemagne traîtresse, elle a su les déjouer et briser une à une les branches
d'olivier que le germain perfide offrait à l'Empire Russe pour lutter ensemble contre la démocratie. Un dicton courait; en Russie : (( Alexandre F"" nous a débarrassés des Français, Alexandre II des Polonais, Alexandre III nous débarrassera des Allemands. »
Marie Fedeorowna a été dans l'alliance l'amie de la première heure :
avant qu'elle appartienne à l'histoire, la France reconnaissante se souviendra.
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