ANTIQUITÉ DE LA COUTUME DE PRIER POUR LES MORTS
L'usage de prier pour les morts , que nous révèle chez les Hébreux cette belle parole du livre des Macchabées : « C'est une sainte et salutaire coutume de prier pour les morts , » se retrouve non-seulement chez le peuple de Dieu , mais encore dans le paganisme , comme un dernier reflet des idées d'une religion qui fut primitivement celle de tous les hommes , mais que leurs passions altérèrent et obscurcirent.
« Les païens eux-mêmes priaient pour les morts, dit Morin (2) ; c'était un dogme de leur religion, et les philosophes et les poètes étaient en cela d'accord avec le peuple. »
Cette question si intéressante mérite que nous lui consacrions au moins quelques lignes.
Les philosophes , surtout les disciples de Pythagore , de Socrate et de Platon, partageaient les morts en trois classes : les saints, les imparfaits et les impies. Ils les logeaient, suivant le sentiment commun, dans trois endroits différents , et , sur ce principe , ils disaient que les âmes qui avaient conservé ou rétabli leur innocence s'envolaient dans le ciel. Celles-là, à la vérité, n'avaient pas besoin de prières; mais, comme il n'était pas toujours aisé de les distinguer des autres, il arrivait rarement qu'on se dispensât des devoirs ordinaires, à moins que les dieux n'eussent donné des preuves de la félicité dont elles jouissaient. Alors, au lieu de prier pour elles , on les invoquait et on se recommandait à elles.
(1) Le Brun Desmarettes, Voyages liturgiques de France, p. 12.
(2) De l'usage de la prière pour les morts parmi les païens, par Morin. (V. Hist. de TAcad. des Iij|cript. et Belles -Lettres, t. 2, p. 119 de l'édit. in-12.)
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Par une raison contraire , ces mêmes philosoplies enseignaient que les âmes des scélérats étaient, à la sortie de leur corps, environnées d'épaisses ténèbres qui, les empêchant de s'élever au ciel, les tenaient toujours errantes autour de leurs tombeaux; on leur donnait les noms d< lamies, larves et lémures. Bien loin de prier pour ces amcs, on les cora-^ blait de malédictions.
De là , certaines formules qu'on mettait sur les tombeaux pour em-.| pécher qu'on ne fit des imprécations contre les mânes de ceux qui y étaient enterrés : « Quisquis es, parce manibus, et maledicere noli. » De là en-i core, ces éloges qu'on insérait dans les billets qu'on envoyait pour avertir de la mort de quelqu'un, afin que ceux qui recevaient ces billets, voyant qu'il avait vécu en honnête homme, fissent des prières pour lui.
Enfin, les âmes de la troisième classe, suivant les mêmes philosophes, étaient celles de la plus grande partie des hommes, qui, à la pratique de leurs devoirs , avaient mêlé ces faiblesses que l'on n'éprouve que trop souvent. Ces âmes, moins légères que celles des parfaits, ne pouvant pas s'élever tout d'un coup jusqu'au ciel, étaient reçues dans le globe de la lune, et là obligées d'habiter dans les vallées d'Hécate jusqu'à ce que, purifiées et dégagées de cette vapeur qui les avait empêchées d'arriver au séjour céleste, elles y parvinssent enfin (1).
Généralement parlant , on priait presque pour toutes les âmes des morts, de peur de se tromper dans le jugement qu'on en aurait pu porter; mais c'était particulièrement pour celles de cette troisième classe que les prières, les offrandes et les sacrifices étaient réservés. Le sacrifice, nommé par les Grecs rcXerr/ , et par les Romains juxta, était trèspropre , suivant l'opinion même de Platon, à purifier les âmes et à les rétablir dans leur première innocence.
!1 y avait un dogme reçu dans le paganisme, c'est que les âmes les plus pures s'intéressaient à celles qui avaient conctracté quelque souillure (2).
Morin (loc. cit., p. 125) termine par une réflexion très -juste et trèsnécessaire. « Comme on peut remarquer, dit-it, plusieurs rapports entre les sentiments des sages païens et la croyance de l'Église, les hétérodoxes en ont voulu tiré des conséquences odieuses, comme si la pratique des chrétiens à l'égard des morts était une suite du paganisme; mais il
(1) Nous voyons par là une distinction bien tranchée entre le ciel, l'enfer et surtout le purgatoire, dont le protestantisme endurci s'obstine à nier reiistence si consolante.
(2) V. TertuUien, De anima.
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est aisé de faire voir Tinjustice de cette imputation et de prouver que copieux usage nous vient d'une source plus pure, c'est-à-dire de l'ancienne Église des Juifs, du peuple de Dieu, qui prie encore aujourd'hui, qui priait du temps des apôtres, et qui a toujours prié pour les morts. Bien loin donc que les chrétiens aient emprunté cette pratique des païens , il y a beaucoup plus d'apparence que les païens eux-mêmes l'avaient prise des Egyptiens , et ceux-ci des Juifs qui avaient habité parmi eux, et qu'elle s'était ensuite répandue chez toutes les nations de la terre, jusqu'aux Chinois et aux Indiens, et même aux Américains : universalité qui ne saurait venir que d'une tradition très-ancienne, ou plutôt d'une notion imprimée par le doigt de Dieu dans le cœur de tous les hommes , et à laquelle on peut appliquer ce mot de Tertullien (1) : (( C'est le témoignage d'une ame naturellement chrétienne. » Ce qu'il
; y a de certain, ajoute Morin (loc. cit. , p. 126), c'est que ceux qui, par leurs principes, paraissent le plus prévenus contre cet usage, conviennent souvent de bonne foi que dans des occasions intéressantes ils ne peuvent s'empêcher de former des vœux secrets que la nature leur arrache pour leurs parents et pour leurs amis , tant il est vrai que la prière pour les morts est une pratique aussi sainte que salutaire : Sancta et salubris est cogitatio pro defunctis exorare (2).
(( Autrefois, dit dom Claude de Vert (3), on sonnait dans l'église pour les mourants, au lieu qu'on sonne aujourd'hui pour les moi'ts. » Cette sonnerie avait pour objet de mettre les fidèles en prières pour l'agonisant. En quelques diocèses de France, cette sonnerie s'appelait encore, vers le milieu du dix-septième siècle , ïabboi-mort. L'abbé Chastelain écrivait vers le même temps, de Paris, à dom Claude de Vert (4), qu'à une grand'messe des morts où il venait d'assister aux Carmes de la place Maubert, dès qu'on commença Tuba mirum spargens sonum, de la prose Dies irœ , dies illa, de petits garçons se mirent tout d'un coup
;à sonner plusieurs cloches ensemble, continuant ainsi jusqu'au mot requiem, qu'ils cessèrent tout court; « où l'on voit que sonus fait sonner, et que requiem fait demeurer en repos. »
(1) Testimonium animae naturaliter christianœ.
(2) II Machab., xn, 46.
(3) Explication, etc., des cérémonies de l'Eglise, t. 2, préface, p. xxxvi et
(4) Loc. cit., t. 2, p. 84.
ANECDOTES RELATIVES AUX CLOCHES. — DU bAPTKME DES CLOCHES.
Qu'on nous permette de citer ici un curieux passage du Traité des cloches de Gilbert Grimaud (1); voici les termes dans lesquels il s'exprime à ce sujet : « Les esprits malins redoutent le son des cloches et (( ne le peuvent souffrir : les sorciers l'ont déclaré assez souvent pour en K avoir fait l'expérience à leur dommage, en ce que les diables qui les « rapportaient de leurs maudites assemblées les ont laissés sur les che- « mins, lorsqu'ils ont été surpris par le son des cloches qui, dès le ma- « tin, conviaient les chrétiens à prier Dieu.
« Paul Grillan raconte à ce propos une histoire, arrivée l'an 4524, « d'une fille nommée Lucrèce, laquelle étant mise à l'inquisition comme « sorcière, fut convaincue , et confessa que, comme un jour le démon « la rapportait du sabbat en sa maison, la cloche du salut angélique « {Y Angélus) l'ayant prévenue par un coup spécial de la providence « divine, le démon qui la portait ne put passer outre et la laissa tom- {( ber proche d'un fleuve parmi des broussailles et des halliers, où elle « fut trouvée toute nue par quelques personnes dé sa connaissance qui (( déposèrent contre elle pour ce crime , dont elle fut punie comme elle « méritait.
(( Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny, rapporte une autre histoire « fort mémorable sur le même sujet , d'un religieux qui était griève- « ment tenté confrc sa vocation. Un jour qu'il était seul dans sa cellule, « tout pensif et désolé, le diable se présenta devant lui en forme d'abbé, « feignant d'être Italien, et qu'il était entré en qualité d'hôte. 11 l'atta- « qua de plusieurs discours, et témoigna connaître ses déplaisirs, disant « qu'il jugeait bien que ses supérieurs ne le traitaient pas suivant son « mérite; que, s'il voulait sortir, il lui offrait place dans son abbaye, « où il serait très-bien reçu. Comme ce pauvre religieux commençait « à se rendre. Dieu, duquel la providence ne manque jamais au besoin, « et qui avait réglé le temps de cet assaut , le secourut à propos ; car, « au point que la réfection vint à sonner, le démon disparut.
(1) V. son Traité particulier des cloches et de rancienneté de leur usage, à la suite de la Liturgie sacrée, etc., p. 176 et 177.
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« Je pourrais rapporter plusieurs autres merveilles touchant les clo- I « ches. Gobelin, dans la Vie de saint Manulphe (peut-être est-ce saint I « Menou) , rapporte qu'en un monastère qu'il nomme Bodkanse, il s'y ! <( fait un miracle presque continuel. 11 y a une grande cloche d'un son a très-harmonieux, laquelle, par révérence, on ne sonne que rarement. « Mais lorsqu'une religieuse de ce monastère doit bientôt décéder, cette « cloche sonne d'elle-même en branle, soit durant le jour ou la nuit, « sans que personne y touche. Jugez si chacune des religieuses oyant « (entendant) ce son doit examiner sa conscience et appréhender. Léo- « nard Vair écrit comme chose très-certaine , et attestée même par les « vice-rois , que , dans un bourg de l' Aragon , il y a une Cloche que (( les habitants nomment la Cloche des mirales, à laquelle Dieu a donné « cette vertu , que , lorsqu'il doit survenir quelque grand accident au <i désavantage du christianisme, celte cloche sonne d'elle-même, sans « que personne y mette la main. On a écrit que du temps de Grégoi- ({ re II , saint Boniface , archevêque de Mayence , ayant été martyrisé, « comme l'on rapportait son sacré corps dans son diocèse, dès qu'il en- « tra dans le pays les cloches commencèrent à sonner en branle, avec « un étonnement général de tout le peuple. Meyer raconte un miracle « approchant, en faveur d'un pauvre homme trouvé mort de misère, <( pour l'enterrement duquel on refusait de sonner les cloches; car Dieu « voulut que ses funérailles fussent honorées , et fit que tout-à-coup « toutes les cloches de l'église sonnèrent d'elles-mêmes sans que perte sonne y touchât, pour faire connaître que ce pauvre, ainsi abandonné (( des hommes, ne l'était pas de sa bonté. Ces merveilles, qui ne peu- « vent avoir pour auteur que Dieu, font assez connaître que leur usage « lui est fort agréable. »
Un dernier mot sur un point aussi intéressant qu'important , le baptême des cloches; ici, nous laissons encore parler le judicieux Grimaud (1). « Malgré l'utilité des cloches dans l'église, dit ce savant li- « turgiste , on ne s'en sert, toutefois , qu'après avoir employé plusieurs « cérémonies dont nous devons parler.
u Premièrement, c'est Tordre de l'Eglise de les bénir avec grande soft lennité , et parce qu'on use en telle bénédiction de l'eau bénite et de « l'huile sacrée, et que, pour les discerner, on leur impose un nom, i( en leur donnant des parrains; enfin, parce qu'on emploie une partie d des cérémonies qui s'observent au saint baptême : de là, par un abus ft du mot, cette bénédiction est nommée baptême; si bien que, lorsqu'on
(1) Loc. cit., p. 174 et 175.
* bénit une cloche, on dit Tulgairemcnt qu'on la baptise. En quoi , si <( quelqu'un trouvait (\ug c'est abuser du nom de baptême, de le faire « servir à des choses inanimées, nous répondrons que ce n'est pas un tt baptême de justification, comme celui qui se donne aux hommes; a mais que c'est seulement un baptême de consécration, par lequel « une chose est dédiée à Dieu. Et nous pouvons ajouter que cette façon
* de parler n'est pas nouvelle, car Alcuin (1), qui vivait il y a plus de « huit cents ans, en son livre des Offices divins use du même terme, « et cite pour cela le Rituel romain.
« Quelques-uns disent que le pape Jean, 1V« de ce nom, fut le pre- « mier qui ordonna qu'on imposerait un nom aux cloches en les bénis- « sant, et commença lui-même en imposant son nom à la grande église « de Saint-Jean-de-Latran , ce qui a été toujours depuis observé.
« Cette bénédiction est fondée sur ce que toutes les choses qui sont « vouées au culte de Dieu doivent être consacrées par prières et avec « des cérémonies qui répondent à la fin pour laquelle on les destine. « Cela se voit dans les bénédictions de tous les ornements ecclésiasti- « ques, des croix, des images, des oratoires et même des églises. »