‹ Rational ou manuel des divins offices de Guillaume DurandChapitre 102 sur 128 · DES CIMETIÈRES DANS LE CATHOLICISME · texte numérisé non relu

DES CIMETIÈRES DANS LE CATHOLICISME

(( Pour mieux témoigner la foi de la résurrection , dit l'abbé Fleury (3), les premiers chrétiens avaient grand soin des sépultures et y taisaient grande dépense, à proportion de leur manière de vivre. Ils ne brûlaient pas les corps, comme les Grecs et les Romains ; ils n'approuvaient pas non plus la curiosité superstitieuse des Egyptiens, qui les gardaient embaumés et exposés à la vue sur des lits dans leurs maisons. Saint Antoine (4) coml)attit cette coutume, qui durait encore de son temps.

« Les chrétiens enterraient les corps comme les Juifs (5). Après les avoir lavés, ils les embaumaient et y employaient plus de parfums, dit

(1) De divinis Officiis liber.

(2) Les chrétiens regardaient la mort comme un sommeil, suivant le langage de TEcriture : Dormivit cum patribus suis; et de là vient le nom de cimetière, qui, en grec, ne signifie qu'un dortoir, selon Athénée. En Allemagne, c'est le champ du repos.

(3) Mœurs des chrétiens, p. 264 à 266, § 31, Sépultures.

(4) Vie de S. Ant., c. 31.

(5) V. Baronius, an. 34, n» 310, etc.

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Tertullien (1), que les païens à leurs sacrifices. Ils les enveloppaient de linges très-fins ou d'étoffes de soie; quelquefois ils les revêtaient d'ha- ])its précieux. Ils les laissaient exposés trois jours, ayant grand soin de les garder cependant et de veiller auprès en prières (2). Ensuite ils les portaient au tombeau , accompagnant le corps avec quantité de cierges et de flambeaux (3), et chantant des psaumes et des hymnes pour louer Dieu et marquer Tespérance de la résurrection {%). On priait aussi pour eux ; on ofirait le sacrifice , et Ton donnait aux pauvres le festin que Ton nommait agape (5) et d'autres aumônes. On en renouvelait la mémoire au bout de l'an, et on continuait d'année en année, outre la commémoration que l'on en faisait tous les jours au saint sacrifice.

« L'Eglise avait des officiers destinés pour les enterrements, que l'on appelait fossoyeurs {fossores, laborantes copiatœ), et qui se trouvent quelquefois comptés entre le clergé. On enterrait souvent avec les corps diverses choses pour honorer les défunts (6) ou en conserver la mémoire, comme les marques de leur dignité, les instruments de leur martyre, des fioles ou des éponges pleines de leur sang, les actes de leur martyre, leur épitaphe ou du moins leur nom, des médailles, des feuilles de laurier ou de quelque autre arbre toujours vert , des croix, révangile. On observait de poser le corps sur le dos (7), le visage tourné vers l'Orient. Les païens, pour garder les cendres des morts, bâtissaient des sépulcres magnifiques le long des grands' chemins et partout ailleurs dans la campagne ; les chrétiens, au contraire, cachaient les corps , les enterrant simplement ou les rangeant dans des caves, comme étaient auprès de Rome les tombes ou catacombes (8).

a C'étaient des lieux souterrains, taillés dans le tuf ou pratiqués dans les veines de sable, dont les chrétiens avaient fait leurs cimetières. On y descend par des escaliers, et on trouve de longues rues qui, des deux côtés , ont deux ou trois rangs de niches profondes où les corps étaient posés; car on les en a tirés pour la plupart. De distance en distance sont des chambres spacieuses , voûtées et bâties avec la même solidité, et percées de plusieurs niches semblables à celles des rues. La plupart de

(1) Apol., c. 4, 2.

(2) Gypr., ep. 66; — Const., ap. 6, c. 41, 42, etc.

(3) Prud., hymn. in Exeq.

(4) Tertullien, De corona milit., c. 3.

(5) Origènc, in ïobiam honiilia 3.

(6) V. Baronius, an. 14, n» 288.

(7) V. Thomassin, De la discipline ecclésiastique, p. 2, 3, c. 23, 14.

(8) V. Roma subterranea et D. Mabillon: Itinerarium italicum, Eusebii romani epistola ad Thcophil. Gall. (des saints inconnus).

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ces chambres sont peintes de diverses histoires de l'Ancien et du Nouveau-Testament, comme les églises Tétaient, et en quelques-uns de ces cimetières il y a des églises souterraines. En plusieurs on a trouvé des colîres de marbre ornés de figures de relief qui représentent les mêmes histoires que les peintures; c'étaient des sépulcres pour les personnes les plus considérables. Chacun de ces cimetières est comme un grand faubourg sous terre, et quelques-uns ont deux Ou trois étages en profondeur ; aussi les chrétiens y trouvaient des retraites assez sûres dans les temps de persécution pour garder les reliques des martyrs, pour s'assembler et célébrer les saints offices (i). Ces anciens cimetières étaient demeurés la plupart inconnus depuis longtemps, les entrées en ayant été comblées, et n'ont été découverts que depuis la fin du siècle passé (le dix-septième). Ces lieux sont nommés quelquefois conciles des martyrs , parce que leurs corps y étaient assemblés , ou arènes (arenaria), à cause du terrain sablonneux; en Afrique, on nommait aussi les cimetières du nom d'aires {areœ).

« On a toujours eu grande dévotion à se faire enterrer auprès des martyrs (2), et c'est ce qui a enfin attiré tant de sépulcres dans les églises, quoique l'on ait longtemps gardé la coutume de n'enterrer que hors les villes (3). La vénération des reliques et la croyance distincte de la résurrection ont effacé parmi les chrétiens l'horreur que les anciens , même les Israélites, avaient des corps morts et des sépulcres. »

On ne peut rien ajouter, rien retrancher à ce morceau , qui peint si bien l'état des sépultures chez les premiers chrétiens; nous essaierons seulement de suivre l'histoire des cimetières et de la conduire jusqu'à sa période la plus remarquable, le moyen-àge.

La loi des Douze-Tables , qui défendait d'enterrer les morts dans les villes, fut en vigueur dans les Gaules jusqu'à l'établissement des Français; ce fut au XI® siècle que l'infraction de l'ancienne règle, déjà tentée au VI® siècle (4), commença à devenir commune.

La défense d'enterrer dans le sein des villes se rattachait surtout à trois causes : la première, de salubrité; la seconde se fondait sur le manque d'espace; et la troisième il ne faudrait l'attribuer qu'à l'horreur que l'antiquité, tant païenne qu'hébraïque, avait pour la mort, jusque là que, chez les Romains, il était de mauvais augure de dire, en

(1) V. Baronius, ad Martyrol., 8 janv. et 3 sept.

(2) Thomassin, loc. cit., p. 1, 1. 1, c. 55, n» 11, etc.

(3) Conc. apost. 6, c. ult,

(4) Vita S. Vedasti Atreb.

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parlant d'un homme: Il est mort, formule que Ton remplaçait par le lia vécu, si connu. Chez les Juifs, celui qui touchait un cadavre contractait ime souillure dont il ne pouvait se laver qu'avec la fin du jour. 11 n'en fut pas de môme chez les chrétiens, dont le divin fondateur avait anobli la mort en s'y soumettant, ou plutôt lui avait ôté toutes ses horreurs, en en faisant un passage de cette vie de douleur à la vie du ciel.

Aussi ce fut au moyen-âge et à sa plus belle époque que la mort, parée comme une sœur et une amie, se présenta aux regards des peuples dans les églises, dans les rues, dans les cimetières publics. On voulut alors attendre doucement son réveil immortel couché près des autels, sous ce pavé que parcourait une multitude recueillie, et dont les pas touchaient à chaque moment la trace du tombeau d'un parent, d'un ami, d'un bienfaiteur. Et puis le prêtre, du haut de la chaire, pouvait parler plus éloquemment de la mort, dont les images semblaient se multiplier sous ses yeux dans les monuments funéraires, dans les verrières, dans les peintures murales, au front de la basilique, partout enfin.

Et, puisque nous avons parlé des divers monuments qui consacraient le souvenir des morts chez les nations catholiques, qu'il nous soit permis, en finissant, de dire un mot de la danse Macabre, cette vaste page de peinture que nous voyons se dérouler dans le cimetière de Bâle, sur le mur du charnier des Saints-Innocents et jusque sur le pont même de Lucerne. Ici, ce n'est plus une leçon du respect dû aux trépassés, c'est plus que cela : une sommation faite par la mort à tous les rangs, comme à tous les âges , de la suivre dans son inévitable et philosophique farandole.

Il est difficile d'assigner une étymologie certaine au nom de la danse Macabre, dite des morts ou macabrée. Dom Carpentier (1) le fait venir de la danse des Machaboes (Machabeorum chorea); d'autres de Macabre, qui en aurait été le poète ou le peintre.

M. Jubinal, dans son excellent travail sur la danse des morts de la Chaise-Dieu (2), se pose- cette question : « Les anciens ont-ils connu les danses des morts, telles du moins que le moyen- âge nous les a transmises? On peut répondre que non. Il y a bien, il est vrai, sur quelques monuments antiques, des représentations de squelettes (3), mais l'idée

(1) Supplément au Gloss. de Du Gange, en 4 vol., au mot Macchabconim chorea.

(2) Explication de la danse des morts de la Chaise-Dieu , etc., p. 8.

(3) V. Millin (Magasin encyclopédique de janvier 1813), Analyse d'un mémoire du chanoine André de Jorio sur l'explication des squelettes de Gumes.

qui préside à ces œuvres du paganisme semble entièrement opposée à celle qui inspira les danses des morts chez les chrétiens modernes. En effet, dans la société païenne, toute composée de sensualisme et de licence, on se gardait bien de représenter la mort comme quelque chose de hideux; il ne paraît môme point que le squelette ait été alors le symbole de rimpitoyable divinité; mais quand le christianisme eut conquis le monde, quand une éternité malheureuse dut être la punition des fautes commises ici-bas, la mort, qui avait semblé si indifférente aux anciens, devint une chose dont les conséquence furent si terribles pour le chrétien , qu'il fallut les lui rappeler à chaque instant en frappant ses yeux par des images funèbres.

«Plus tard, au moyen-âge, quand de grandes calamités publiques vinrent fondre sur les nations , le sentiment de la mort s'exalta. On ne se borna pas à représenter la terrible déesse seule ; et pour chacun on la peignit ; on là sculpta pour tous , et avec tout son cortège ; c'est-àdire qu'on la montra s'attaquant successivement au roi , au pape , à l'empereur, emportant dans sa ronde fantastique aussi bien le joyeux ménétrier que le moine saintement enfermé dans sa cellule. Telle est l'origine qu'on assigne généralement aux danses des morts. »

C'est celle qui nous semble aussi la plus vraie. Déjà la poésie s'était emparée du thème présenté par M. Jubinal ; et , au XllP siècle , Gautier de Mapes y préludait par sa Lamentatio et depluratio pro morte et concilium de vivente. Au XIV "^ siècle, l'auteur anonyme du fabliau des Trois morts: et des trois vifs continuait l'œuvre entreprise par le trouvère précité.

La plus ancienne danse des morts connue, après la fresque de Minden, en Westphalie (1383), fut celle qui exista jadis au charnier des Innocents, à Paris, et (jui datait de 1424. C'était une peinture que l'on mit six mois à achever. « L'an 1424 (1) fut faite la danse marâtre aux Innocents , et fut commencée environ le moys d'aoust et achevée au ka-

resme suivant En l'an 1429, le cordelier Richart, preschant aux

Innocents, estoit monté sur un hault eschaffault qui estait près de toise et demie de hault , le dos tourné vers les charniers encontre la charonnerie, à l'endroit de la danse Macabre. »

M. Francis Douce (2), érudit anglais, a plus approché de la vérité, par rapport à l'étymologie de Macabre. En parlant de la peinture dans laquelle, au Campo-Santo de Pise, Orcagna a représenté les Trois morts

(1) Journal de Paris sous Charles VI et sous Charles VII.

(2) The Dance of Death., etc.

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et les trois vifs, il remanjue que les trois vivants arrivent à la cellule de saint Macarius ou Macaire, anachorète égyptien, qui leur donne, en leur montrant les trois morts , une leçon morale. Macabre serait donc alors une altération du nom du saint ermite.

On ne se contenta pas de peindre la danse des morts sur les murs d'un cimetière , on la retraça encore sur les ponts. M. Saint-Marc Girardin (1), parlant de la peinture de Lucerne, s'exprime ainsi : « Avec ces peintures , le moyen-âge ridiculisait l'humanité tout entière ; il raillait sa faiblesse, son insouciance, sa vanité. Aujourd'hui, nos caricatures frappent sur les individus au lieu de frapper sur l'homme. Elles apprennent à l'un qu'il est trop maigre, à celui-ci qu'il est trop gros , à l'autre qu'il est trop petit. Ce ne sont guère là de grandes découvertes de satire ; mais, lieux communs pour lieux communs, je ne sais si je ne préfère point ceux du moyen-âge : ils indiquent tout au moins une époque plus sérieuse et plus grave , un génie qui voit de plus haut les choses et les hommes, et une imagination qui garde un profond sentiment de peine dans ses gaîtés mêmes et dans ses caprices. »

Les danses des morts se multiplièrent au moyen-âge, en France, en Italie , en Angleterre et en Allemagne ; dans ce dernier pays , on peut encore retrouver en partie ou entières ces danses peintes ou sculptées dans les églises, dans les cimetières, sur les ponts.

Un docteur, ou prédicateur, préside à la ronde de la mort ; assis dans une chaire, un livre à la main, il tire la moralité de tout, comme dans les mystères de la même époque. Un sermon ouvre et clôt la marche funèbre.

Un curieux petit livre, intitulé : Le il faut mourir, elles excuses inutiles que l'on apporte à cette nécessité, le tout en vers burlesques, par maître Jacques , chanoine créé de l'église métropolitaine d'Embrun , renferme l'explication et la moralité de toutes les danses Macabres ou des morts.

En achevant cette note, trop courte pour bien faire apprécier tout le génie et toute l'intention philosophiques du moyen-âge dans ces représentations de la mort, nous croyons pouvoir renvoyer les curieux au savant ouvrage de M. Peignot (2) , qui a épuisé la matière.

(1) Journal des Débats du 13 février 1835.

(2) Recherchés hist. et litt. sur les danses des morts, etc.

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