‹ Rational ou manuel des divins offices de Guillaume DurandChapitre 114 sur 128 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

« A ce démontrer plus clairement, dit Jean Goulain (l) , on peut ajouter ici l'exemple suivant :

« C'est celui d'un chevalier qui était de orde vie et luxurieuse , enveloppé en plusieurs péchés de gloutonnerie et de plusieurs vices. Mais un bien avait en lui, c'est qu'il disait tous les jours les Heures de N.-D., et faisait volontiers honneur et amitié à ceux qui servaient la vierge Marie , et il semblait que ce fût tout son sauvement et qu'il ne doutât point qu'il n'eût finalement la grâce de Dieu.

(( Si advint qu'un jour, après avoir dit son service de N.-D. et ouï messe, il alla chasser.

(( Si lui vint au devant un moult grand cerf, et il laissa les autres à ses gents et poursuivit fort celui-ci, et si par font en la forêt qu'il laissa les voies et sentiers, et s'égara tellement qu'il lui fallut dormir seul en ce bois , en grand péril , et le lendemain il ne put revenir à ses gents,

(1) Le Racional des divins offices, folio 57 verso au folio 58 recto.

car il en était trop éloigné et avait perdu laut son advis, et il lui prit une si grande faim qu'il cuidait que le cœur lui man(juàt. Lors se mit à genoux et en grandes larmes, se prit à prier la vierge Marie, que par sa miséricorde pieuse elle le voulût secourir et aider , et qu'il ne pérît pas là de faim pour avoir chassé une vaine proie, et qu'elle voulût regarder qu'il était son spécial serviteur et dévotement l'avait servie et de bon cœur, et qu'il avait ouï prêcher que qui la servait il ne pourrait mal finir.

« Et il disait que si elle le laissait ainsi périr de faim, que tout refuge de pécheurs était vain.

« Et ayant ainsi fait sa prière, il tomba comme pâmé et défaillant sur ses côtes, le visage contre terre, et était déjà près de défaillir entièrement, quand il ouït une foule de gens qui sortaient de devers un épais bocage ; il leva les yeux un peu et vit deux damoiselles venant à lui qui étaient de moult belle manière et noblement atournées, et portaient deux plats enveloppés en belles serviettes et du vin en deux flacons bien enveloppés d'un linge mouillé, à cause de la chaleur qui était grande. Celle qui portait les plats le salua moult bellement et lui dit : Bel ami, vous avez fait prière à la vierge Marie et lui avez reproché le service que vous lui faites; elle vous a bien entendu , et vous envoie par nous à manger et à boire. Alors elles le firent asseoir, et puis développèrent les plats et lui montrèrent la plus belle viande et la mieux apprêtée qu'il vit oncques. Mais , en la regardant , il aperçut que les plats étaient si excessivement sales, qu'en les considérant il eut grande abomination, et il dit quïl aimait mieux mourir que goûter chose qui fût dans une si sale vaisselle.

« Il demanda donc à l'autre les flacons pour boire. Mais quand ils furent développés, encore apparurent-ils plus sales que les plats.

« Lors il dit en pleurant que c'était petit reconfort, et que si la vierge Marie voulait qu'il en eût mangé , elle l'eût fait mettre en plus propres vases.

« Lors lui dit une des damoiselles : « Ha ! bel-ami, il me semble que c'est à cause de la saleté du vase que vous refusez si belle viande. »

« Par ma foi, dit le chevalier, vous dites vrai, damoiselle. »

« Lors dit la damoiselle : « Or, prenez garde en vous; de quel vase sortent ces prières que vous avez reprochées à la vierge Marie que vous lui faites chaque jour. Les vases de votre cœur sont plus sales et plus puants et bien plus abominables, à cause du péché qui pue devant Dieu et devant ses anges. Comment donc osez-vous présenter les prières, qui sont bonnes et belles, dans un si sale vase? Donc, je vous mande que

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VOUS lui fassiez doresnavant prières de net vaisseau, et elle les prendra et recevra en gré; autrement elle n'a cure de vos prières. »

« Adonc se disparurent les dites damoiselles.

« Et survinrent les gens du chevalier qui le cherchaient , et trouvèrent les serviettes faites de merveilleuse œuvre et leur seigneur tout ébahi de la vision qui si soudainement s'était évanouie. Alors il dit à ses gents qu'il aimât mieux qu'il fussent endormis jusqu'à trois jours que d'être venus à cette heure à son grand empêchement, et qu'il avait déjà perdu la faim et la soif et était ainsi comme ravi en transes , et il fut depuis un saint homme. »

Cette charmante légende nous semble la traduction en prose d'un des miracles de la Vierge, de Gauthier de Coinsy. Nous y retrouvons cette naïveté et cette finesse de style qui , unies dans le bon prieur à une riche poésie , ont imprimé à ses œuvres un cachet si remarquable de haute moralité, en même temps qu'elles lui ont valu une place si distinguée parmi nos anciens poètes français.

NOTE 3i.

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