DES PORCHES DES ÉGLISES
L'Écriture, les Conciles, les saints Pères et les empereurs chrétiens nous portent à avoir beaucoup de respect pour les églises. L'enceinte, le contour, le circuit , les dehors et les lieux voisins des églises ont toujours été considérés comme des lieux dignes de la vénération des fidèles.
« Ceux qui, ne sachant pas bien le prix des choses saintes, ne sont pas assez prévenus des sentiments de respect (ju'on doit avoir pour la maison de Dieu sont peu sensibles aux profanations dont elle est si souvent déshonorée. Pourvu qu'on n'y cause pas des scandales publics e(i qu'on n'y commette pas les derniers excès, ils s'imaginent qu'on pcul
(1) Explication, ntc, des cérémonins de l'Eglise, t. 1, p. fil.
(2) On entend par le mot porche un portique on lieu couvert, à rentr(''e d'um église : il y en a de plus ou moins grands. La seule église de Paris qui puis» en offrir un modèle assoz satisfaisant est celle de Saint-Germain-l'Auxcrrois quoique ce ne soit qu'un petit porche dans le sens que présente ce mot, syno nyme de celui de vestibule ou avant-corps d'une basilique.
ns offense y demeurer clans des postures indécentes, s'y promener, f entretenir de choses inutiles et de bagatelles , s'y assembler pour is affaires séculières, et y faire même quelque commerce » (1). Rappelons-nous comment notre divin Maître chassa du parvis du mple les marchands, qui n'y trafiquaient pourtant que des choses néssaires aux sacrifices : « Enlevez d'ici tout cela, et ne veuillez pas faire de la maison de mon Père une maison de commerce » (2) . Et cepen- Lut le temple de Jérusalem n'était que l'ombre et la bien faible figure ; celui où Jésus-Christ reçoit nos adorations.
Or, ce respect n'est pas si particulier aux églises , qu'il ne s'étende ec quelque sorte de proportion à l'enceinte qui environne chaque ;lise. Telle a toujours été l'opinion des Conciles, des papes, des évêles et des écrivains ecclésiastiques, qui ont toujours considéré les déindances de la basilique non pas comme des lieux profanes , mais mme des endroits dignes du respect et de la vénération des fidèles. Voilà pourquoi le Concile de Selgenstad (3), en Allemagne, tenu en >22, ordonne que l'on démolira toutes les maisons des laïques qui sont intes aux églises, et que l'on n'en bâtira aucune proche de ces églises, ce n'est pour les prêtres seulement. Le Synode d'Excester (4), en Aneterre (1287), le deuxième Concile provincial de Milan (5) (1569), et quatrième Concile provincial de la même ville (6) (156.7), etc., etc., pètent les mêmes défenses, et à plusieurs siècles d'intervalle s'accor- !nt sur ce point important.
Saint Augustin (7), parlant à Nectaire des idolâtres de Calame, qui aient dansé dans la rue où l'église était située, et devant les portes de ïglise môme, lui dit qu'ils avaient fait une action très-illicite et trèsdigne.
Le pape Jean VIII traite de sacrilèges ceux qui commettent des vio-
(1) Ces sévères mais justes paroles sont empruntées à J.-B. Thiers. Les derers mots de cette citation font allusion à l'objet qu'il s'était proposé en écri- ,nt sa Dissertation sur les porches des églises, dans laquelle il fait voir les vers usages auxquels ils sont destinés, que ce sont des lieux saints et dignes i la vénération des fidèles , et qu'il n'est pas permis d'y |vendre aucune marandise, non pas même celles qui peuvent servir à la piété. (V. loc. cit., p. 1 2,chap.l,§l.)
(2) [Auferte ista hinc, et nolite facere domum Patris mei domum negotiatios.] (S. Joann., ii, 16.)
(3) Gan. 12.
(4) Can. 13.
(5) Tit. 2, décret. 22.
(6) Gonst., part. 1, tit. 17.
(7) Epist. 102.
lences ou des larcins dans les trente pas qui sont autour des églises (1). Le pape Nicolas II (2) excommunie celui qui viole les lieux voisins des églises , ou qui en tire ceux qui s'y sont réfugiés ou qui y ont retiré leurs biens.
La conduite des empereurs et des princes chrétiens à cet égard n'est pas moins remarquable. Il suffit de lire dans le Code Justinien les titres : De sacrosanctis ecclesiis, De episcopis et clericis, et De his qui ad ecclesiam œnfugiunt; la novelle 131, De ecclesiasticis titulis et privilegiis aliisque capitulis; enfin, les Capitulaires de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, son fils, pour se convaincre du respect que les monarques chrétiens ont toujours eu non-seulement pour les églises , mais encore pour leurs dépendances.
C'était sous les porches ou à l'entrée des églises que l'on plaçait les reliques des saints. C'est pour cela que ces lieux étaient ordinairement bien ornés de voiles précieux ou de riches tapisseries (3), et que les fidèles s'y prosternaient, y baisaient le pavé et y faisaient leurs prières avant que d'entrer dans les églises (4).
« Nous sommes le temple de Jésus -Christ, dit saint Jean Chrysostôme (5) ; c'est pourquoi nous baisons les vestibules et l'entrée des églises , lorsque nous nous baisons les uns les autres de la façon que l'Eglise l'ordonne. Ne voyez-vous pas combien il y a de personnes qui baisent le vestibule de ce temple, les unes la tête baissée, les autres en y portant les mains et en mettant ensuite leurs mains sur leurs lèvres? »
D'où venait ce respect pour les porches , si ce n'est de ce qu'on y exposait aux jours de fêtes les reliques des saints et qu'on les y inhumait parfois même ?
C'était sous les porches ou à l'entrée des églises que l'on enterrait les empereurs chrétiens , les évêques et les autres fidèles. Ce fut là que l'empereur Constance fit enterrer le grand Constantin (6), son père. C'est pour cette raison que l'on encensait autrefois ces lieux , et qu'en quelques endroits l'on y fait encore aujourd'hui des prières et l'on y chante des litanies.
(1) Can. Quisquis , 17, q. 4.
(2) Can. Sicut antiquitus , ibid.
(3) S. Paulin, in Natal., 8 et 6. — S.Jérôme, epist. ad Heliod., epitaph. Nepotiani.
(4) Prudence, in S. Larentium, hymn. 2, Peristepha; in S. Hippolytum, hymn. 11.
(5) Homil. 30 , in II ad Gorinthios.
(6) V. Eusèbe, lib. 4, cap. 60, De Vita Constantini.— Baronius, ad ann. 837, no 21.
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« A Constantinople, dit saint Jean Chrysostôme, nos rois estiment qu'on leur fait une grande grâce lorsqu'on enterre leurs corps non pas proche des Apôtres , mais même hors les vestibules de leurs églises , et lorsqu'ils sont les huissiers ou portiers des pécheurs; et, bien loin de recevoir pour cela aucune confusion à leur mort, ils s'en tiennent fort honorés, eux, leurs descendants et toute leur postérité. »
La coutume d'enterrer les empereurs dans les vestibules et sous les porches des églises n'était pas seulement usitée en Orient, mais même en Occident.
C'est pour cette raison qu'il est marqué dans l'Eucologe ou Rituel des Grecs (1), que le prêtre, après avoir encensé toute l'église, s'en va au vestibule et l'encense aussi. « Ce qu'il fait, dit Théodore Balsamon (2), à cause des morts qui reposent dans le vestibule , et pour honorer les images des saints qui y sont placées. »
Sur <juoi le P. Jacques Goar (3) observe que les images des saints étaient exposées dans les vestibules à la vénération de ceux à qui il n'était pas permis d'entrer dans le temple , et qu'autrefois les lois ecclésiastiques ne permettaient pas d'enterrer les chrétiens ailleurs qu'à ' l'entrée des églises.
C'est sous les porches ou à l'entrée des églises que les pauvres doivent demander l'aumône (4). C'était laqué les Arméniens faisaient tous les offices ecclésiastiques, à la réserve du sacrifice, et qu'étaient autrefois situés les fonts baptismaux (5). C'est là que l'on obligeait les enfants que l'on présentait au baptême de rester pendant les bénédictions et les exorcismes que l'on faisait sur eux. C'était là qu'il y avait anciennement des puits, des fontaines, des citernes et des bassins pleins d'eau dans lesquels les fidèles se lavaient le visage et les mains (6), et que les catéchumènes demeuraient , tandis que l'on faisait certaines prières et certaines cérémonies sur eux et pour eux. C'était enfin là que, dans le XVIP siècle, le chapitre de Chartres chantait les prières des feux de la Saîtit-Pierre et de la Saint- Jean.
(1) In Ord. sacri ministerii.
(2) In can. 2, epist. S. Dyonis. Alex, ad Basilid.
(3) In Notis ad Euchol. Grœc. , p. 29.
(4) S. Greg. Naz., Orat. de pauperum amore ; homil. 25, DeVerbis apost.— S. J. Ghrysost., homil. 72 in Joann., et homil. 52 in Math.; homil. 57 et homil. 28 ad pop. Antioch.
(5) S. Cyrille de Jérusalem, I Calèches, mystagog. ; — Anastase-Ie-Bibliothécaire, in VitaAdrianiI,pap8e; — et Joseph-le- Vicomte, lib. 1, De vet. Bapt.rit., cap. 6.
(6) Eusèbe, Hist. eccles. lib., cap. 4.
<( La virginité, dit saint Jean Chrysostôrae , est le feu, Taumône et Fhuile. Comme le feu de la lampe s'éteint s'il n'est accompagné d'huile, de même la virginité s'éteint si elle n'est jointe à l'aumône. Et qui sont ceux qui vendent cette huile? Les pauvres qui sont à la porte de l'église afin de recevoir votre aumône. Donnez aux pauvres, et encore que vous vous taisiez devant Dieu , mille bouches répondront pour vous. L'aumône est la rançon de l'ame, selon l'Ecriture. C'est pourquoi il y a des cuves pleines d'eau à l'entrée des églises pour laver les mains. Ainsi les pauvres y sont afin qu'on lave les mains de l'ame. Vous lavez les mains du corps avec l'eau, lavez les mains de l'ame avec l'aumône (1). »
Nos bénitiers ont remplacé les vases dont parle saint Jean Chrysostôme.
C'était sous les porches et à l'entrée des églises que demeuraient les pénitents publics du premier degré. C'est là qu'on les réconciliait le jeudi absolu ou Jeudi saint, et qu'on faisait plusieurs prières pour eux.
11 est défendu de tenir les plaids et de s'assembler pour des affaires ' temporelles sous les porches, dans les vestibules et dans les lieux voisins des églises.
Les Conciles de Mayence (813) (2), de Tours (3) et d'Arles (4) de la même année sont unanimes sur ce point.
Les Capitulaires de Charlemagne (5) , et d'Isaac , évêque de Langres (6) , sont dans le même sentiment à cet égard. Leur exemple est suivi par les Synodes d'Excester (1287) (7), de Naples (1565) (8), de Viterbe(i614) (9), etc., etc.
Résumons : ce Les porches des églises, généralement parlant, sont des lieux saints, dit Thiers (10) : 1° à cause des reliques ou des images qui y sont; 2° à cause qu'ils sont le lieu de la sépulture des fidèles; 3° à cause qu'ils sont destinés à de saints usages; 4° à cause qu'ils font partie des églises; 5" à cause qu'il sont ainsi appelés par les Conciles et par les auteurs ecclésiastiques. »
(1) Homil. 57. — S. Paulini epist. 12 ad Sever.; ejusdem, epist. 33 ad Alethium; ejusdem, Natal., 10.
(2) Cap. AO.
(3) Gap. 39.
(4) Cap. 22.
(5) Cap. 21.
(6) Gap. 2.
(7) Cap. 13.
(8) Tit. De cultu et honore ecclesias. , n» 2.
(9) Cap. 21.
(10) Dissert, sur les porches deségUses, etc., chap. 7, p. 67, sommaire.
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11 faut conclure de tout ce qui a été dit ci-dessus que les porches des églises étant des lieux saints, il ne doit s'y faire aucune action profane, ni par conséquent aucun commerce. Tel est le sentiment de saint Basile (1), du Concile de Constantinople (2), de Zonare (3) , de Balsamon (4) , du Synode d'Excester, du Synode de Naples (5) , de celui de Bologne (6) et de celui de Plaisance (7), du Concile provincial de Gènes (8), du IV^ Concile provincial de Milan, et du Y® Synode de la même ville (9) sur ce sujet.
Nous nous contenterons de citer les paroles de saint Basile et du Concile de Constantinople :
« Les foires qui se tiennent dans les lieux où Ton honore les martyrs sont visiblement contraires aux personnes de notre profession , car les chrétiens ne doivent paraître dans les chapelles des martyrs ni dans les lieux d'alentour (b rot? -KiÇt xa àu-rà tottoiç) que pour y offrir à Dieu leurs prières ; et le souvenir de la générosité de ces saints, qui ont témoigné tant d'ardeur pour la défense de la religion , jusqu'à perdre la vie pour la conservation de la piété , doit allumer dans leur cœur ce même zèle dont ils étaient tous embrasés. Ils doivent retracer dans leur mémoire l'image de cette colère si effroyable de notre divin Sauveur J.-C. (xriç «poÇcpcoràrr/ç o^yr,ç tou Kup'tou), qui, étant d'ailleurs tout-à -fait doux et humble de cœur dans tout le reste de sa conduite, comme nous le lisons dans l'Ecriture, n'a pas laissé de prendre le fouet à la main pour en châtier ceux-là seulement qui vendaient et achetaient dans les lieux qui étaient autour du temple, ne pouvant souffrir que d'une maison de prière ils en fissent une caverne de voleurs. »
« Pour conserver aux églises le respect qui leur est dû, il ne faut ni tenir cabaret, ni faire un 'commerce de friperie , ni exposer des vivres en vente, ni se mêler d'aucun autre trafic dans le circuit des temples, car notre Seigneur et notre Dieu , nous instruisant par la manière de vie qu'il a gardée lorsqu'il était revêtu de notre chair, nous a commandé de ne pas faire une maison de trafic de la maison de son Père. 11 a renversé les tables des banquiers, et il a chassé du temple ceux qui
(1) Respons. ad q. 40.
(2) Gan. 6.
(3) In Gan. 76, Trull.
(4) Idem.
(5) Tit. De cultu et honore ecclesiar.
(6) Tit. Délie chiese.
(7) Tit. De cultu et ornât, ecclesiar.
(8) Tit. De ecclesiis orator., etc.
(9) In decretis quorum executio praecipuo sollicitudinis studio praestanda est.
traitaient les lieux saints comme des lieux ordinaires. Si donc il se trouve quelqu'un coupable de ce péché, qu'il soit excommunié. »
Donc, on ne doit rien vendre ni acheter sous les porches des églises. La question : « S'il est permis de trafiquer sous les porches des églises, même des objets qui entretiennent la piété, tels que chapelets, livres, médailles, etc., » ne doit pas être décidée par la coutume, mais par les règles de l'Eglise, et selon la vérité.
Tel fut le but de Jean-Baptiste Thiers en composant sa Dissertation sur la sainteté des porches des églises , à la demande du Chapitre de Chartres, dont les membres voyaient avec peine le portique de leur antique basilique profané par les conversations et les disputes mêmes qu'entretenait la vente d'objets qui, par leur destination, se rattachaient pourtant à la plus belle comme à la plus douce dévotion, le culte de la mère de Dieu.
Ce que Thiers disait au XVIF siècle trouve encore malheureusement son application de nos jours, où, non contents de vendre à la porte des églises des objets de sainteté, des chrétiens adossent des boutiques de tout genre contre l'entrée et les murs du temple de Dieu, trop heureux encore lorsque la négligence n'en transforme pas les abords en cloaques immondes qui souillent les murs du lieu saint.