V. « Mais délivre-nous du mal
Il existe trois maux dont nous demandons à être délivrés : le mal inné, le mal commis, le mal infligé. Le premier est contracté, c'est-à-dire originel ; le second est commis^ c'est-à-dire actuel ; le troisième est supporté , c'est-à-dire infligé comme punition [panale). Or, nous évitons le mal par l'esprit dé crainte ; car, comme dit l'Ecriture , (c la crainte du Seigneur cha:^se le péché. »
VI. Il existe trois espèces de craintes qui nous font éviter le mal : la crainte servile, la crainte initiale et la crainte filiale. Par la crainte servile nous cessons de pécher par l'horreur du châtiment ; la crainte filiale nous détourne du mal par amour de la justice; et la crainte initiale, en partie, nous fait éviter le péché autant par horreur du châtiment que par amour de la justice. La crainte servile est le propre de ceux qui débutent ; la crainte initiale appartient à ceux qui progressent déjà ; la crainte filiale est la prérogative de ceux qui sont arrivés à la perfection. Le prêtre dit donc : <c Mais délivre-nous du mal, » comme s'il disait : Donne-nous l'esprit de crainte et la pauvreté d'esprit, afin que par l'esprit de crainte nous évitions le mal, et que par la pauvreté d'esprit nous acquérions les biens, pour que , libres de tout vice et pleins de mépris pour les choses terrestres, nous possédions les biens éternels, c'est-à-dire le royaume des cieux, que Lucifer et nos premiers parents ont perdu parlât vaine gloire ou l'orgueil. Par cela donc qu'en s'humiliant le prêtre demande à être délivré du mal (ce qu'il obtient par le don de crainte), l'orgueil, opposé à la
crainte 9 est mis en fuite, et ainsi la fin de l'oraison s^accorde avec le commencement , où il a débuté par l'humilité contre l'orgueil, comme on Ta vu ci-dessus.
VII. Et ne nos inducas^ a Et ne nous induis pas en tentation, » c'est-à-dire en la séduction du diable. Remarque que nous sommes tentés par Dieu, par l'homme et par le diable. Dieu nous tente pour nous éprouver, l'homme nous tente pour nous connaître, le diable nous tente pour nous tromper. Touchant le premier, on lit : « Dieu tenta Abraham. )> Touchant le second: <i Tente-nous pendant dix jours , nous t'en supplions. » Sur le troisième: « Pourquoi Satan a-t-il tenté ton cœur?» Or, nous sommes tentés de deux manières : intérieurement, par délectation; extérieurement, par suggestion. La tentation intérieure nous fait peu de chose ; mais la tentation extérieure nous profite beaucoup, si l'on n'y consent pas et que l'on y résiste. Car il est écrit : <c Que la tentation ne vous saisisse pas, à moins que ce ne soit une tentation humaine ; » et ailleurs : «c Heureux l'homme qui souffre la tentation , parce que , lorsqu'il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie. » Lors donc que nous sommes tentés sans notre consentement , nous son^ mes conduits vers la tentation; mais quand nous donnons notre consentement, nous sommes induits en tentation, comme le poisson, avant d'être pris, est conduit vers le filet; mais lorsqu'il est induit ou introduit dans le filet, il est pris, on le tient, et alorss'accomplit ce que dit l'apôtre saint Jacques : a Or, chacun est tenté, entraîné qu'il est et alléché par sa mauvaise concupiscence; et, lorsque la concupiscence a conçu, elle enfante le péché ; et, lorsque le péché a été consommé, il enfante la mort, w Mais, comme le même apôtre ajoute : Quia Dem inteniator est mahrum^ a Parce que Dieu ne nous tente pas en mal, n pourquoi demandons-nous que Dieu ne nous induise point en tentation? *
VIU. 11 faut dire que Dieu, en quelque sorte, tente et ne tente pas. 11 tente pour éprouver, d'après ces paroles : a Eprouve-
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moi. Seigneur, et tente-moi ; d mais il ine tente pas pour tromper, d'après ces paroles : m Dieu ne tente personne, d Nous demandons donc que Dieu ne nous induise pas en tentation, c'est4-dire ne permette pas que nous y soyons induits , parce que, de même que Ton dit : Il n'est pas dans la ^ille un mal que Dieu ne fasse, c'est-à-dire qu'il ne permette de s'accomplir; car il est écrit : a Dieu, qui est fidèle, ne permet pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; » c'est comme si nous disions : Donne-nous l'esprit de piété et la mansuétude de l'esprit, afin que par l'esprit de piété nous surmontions les tentations, en nous exerçant à la piété, et que par la mansuétude nous soyons vainqueurs de la colère, en ne rendant pas le mai pour le mal. Surmontons aussi l'envie, qui est opposée à la piété, afin qu'ainsi nous possédions la terre des vivants , que nous obtiendrons par l'esprit de piété et la mansuétude de l'esprit ; car la piété a la promesse de la vie présente et de la vie future^ et « bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. » D'où le Psalmiste dit : a Ceux qui sont doux posséderont la terre et se réjouiront dans une paix surabondante. »
IX. Dimitte nobis débita nostra, etc., <( Remets-nous nos dettes, etc. » Les péchés sont nommés dettes, car ils nous constituent débiteurs de la peine. Il ne s'agit point ici de dettes pécuniaires, mais de dettes d'ofienses. Or, il y a trois dettes dont nous demandons à être allégés, savoir : le péché commis contre Dieu, le péché contre le prochain, et le péché contre nousmêmes. Nous avons péché avec nos pères, nous avons agi injustement, et nous avons fait l'iniquité, comme il est dit dans le psaume cv : a Nous avons, avec nos pères, péché envers Dieu, nous avons agi injustement à l'égard du prochain, nous nous sommes rendus coupables d'iniquité envers nous-mêmes. » Et, parce que nous avons péché envers Dieu, c'est pour cela que n«us lui demandons de nous remettre nos dettes ; parce que «ous avons péché envers nous-mêmes, nous lui demandons de
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nous remettre nos dettes comme nous les remettons nou»mémes à nos débiteurs ; elles ne nous sont donc remises que sous cette convention^ à condition de les remettre nous-mêmes à nos débiteurs ; sans quoi elles nous seront comptées conmie dettes, même après avoir été remises, d'après ces paroles de l'Evangile : « Méchant serviteur, je t'ai remis toute ta dette, parce que tu m'en as prié ; n'aurais-tu pas dû, de ton côté, avoir pitié de ton compagnon comme j'ai eu moi-même pitié de toi ? Et le maître, irrité, le livra aux tourmenteurs jusqu'à ce qu'il rendît tout ce qu'il devait. C'est ainsi que mon Père céleste agira à votre égard , si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son cœur. » Or, pour que le Seigneur montrât évidemment que le fruit de l'oraison tout entière serait nul si nous ne remettions leurs dettes à nos débiteur», à la fin de l'évangile précité il ajoute encore, après tout ce qu'il a déjà dit : ce Si donc vous pardonnez leurs péchés aux autres hommes , mon Père céleste aussi vous pardonnera les YÔtres ; mais si vous ne pardonnez pas aux autres hommes leurs péchés , mon Père céleste non pluç ne vous pardonnera pas les vôtres. » Pour ceux donc qui ne remettent pas leurs dettes à leurs débiteurs y cette oraison paraît plutôt nuisible qu'utile ; car celui qui demande qu'on lui remette ses dettes €omme il les remet lui-même à ses débiteurs, s'il ne les leur remet pas lui-même^ paraît certainement demander qu'on ne lui remette pas les siennes [De consec, dist. u, Panem).
X. Mais on demande ce que Dieu est tenu de remettre à celui qui ne veut ni satisfaire ni demander pardon? Sans doute il faut distinguer entre celui qui est parfait et celui qui est imparfait. Pour celui qui a saisi la voie de la perfection, même quand il ne demande pas pardon , Dieu est tenu d'avoir pour lui toute espèce d'indulgence. D'où dans le canon dlnnocent [De pœn.yd. v, c. Fieri) on lit : « La pénitence est fausse si le pénitent ne^ satisfait pas l'offensé, ou si celui qu'il a offensé n'a pas d'indulgence pour lui. j> Mais celui qui ne s'est pas en-
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core élevé à la voie de la perfection est tenu de purifier la rancidité de son cœur, sans être pourtant obligé de donner la satisfaction qui est due. D'où', dans le canon de Fabien (XXIII, q. IV, Cum in lege ita) il est dit : «Si quelqu'un, contristé par son frère, refuse de se réconcilier avec lui lorsqu'il en aura reçu satisfaction, qu'il soit condamné aux jeûnes les plus rigoureux jusqu'à ce qu'il ait accepté avec reconnaissance la satisfaction qui lui est ofiferte. » Quoique tous, généralement, nous soyons tenus d'aimer nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, et de prier pour nos persécuteurs*et pour nos calomniateurs (xc dist.. Si quis).
XI. Comme il y a des fautes pour lesquelles se relâcher de la punition serait une faute (xxvm dist., Quœ sunt), et que si nous sommes tenus de pardonner l'offense commise envers nous, nous n'en devons pas moins punir le péché commis envers Dieu et envers le prochain , quiconque donc est travaillé par la haine ou par l'envie voit son péché plutôt agravé qu'amendé par cette oraison, à moins qu'il n'ait aussitôt le ferme propos de pardonner. Cependant on ne doit pas prier en son nom particulier, mais au nom de toute* l'EgUse. C'est pourquoi le prêtre ne dit pas : « Remets-moi mes dettes comme je les remets moi-même à mes débiteurs, » mais : m Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs.
Quelques-uns veulent que ce passage s'entende ainsi : Dimitte nobis, etc., c'est-à-dire : Remets-nous nos dettes de la même manière que nous les remettons à nos débiteurs, comme si on disait : Donne-nous le don de la science, la douleur et la vertu, afin que nous connaissions et que nous pleurions tant nos péchés que ceux des autres , afin que tu nous remettes nos dettes ; et ainsi nous aurons une consolation contre l'envie, qui fait que les hommes se plaignent et sèchent de dépit en voyant les avantages d'autrui ; contre la colère, qui est contraire à la science, parce que la colère empêche l'esprit de dis-
iinguer le vrai (Xl^ q. m» lUa, etcapitesequenti). Car par la science nous acceptons la douleur pour la rémissicHi préseilte, etnious aurons la consolation pour ravenir^ d'après eequ'on Ut daifô le Psalmiste : « Purifie*moi de mon péché, parce que je connais mon iniquité; » et dans FETangile : ce Bienheuraa ceux qui pleurent, parce qtfils seront consolés. »
Panem nostrmn quotidianum, etc., a Notre pain quotidîœ^ etc. » On lit à ce propos dans l'évangile de saint Jean : ce Seigneur, donne-nous toujours ce pain. » Or, -rrov en grec, signi- ^e omne en latin [tout). D'où vient que nous prions le Père tout-puissant de daigner nous accorder en tout temps toute nourriture spirituelle, charnelle et corporelle.
XII. Or, cinq pains nous sont nécessaires, quatre comme matique, pour jEaire la route de ce monde, et le cinquième dans la patrie : le pain corporel, pour nous soutenir; le pain spiriîtueUpour nous former; le pain doctrinal (ou^dela science), |>our nous instruire; le pain sacramentel, pour expier nos péchés; et le .pain éternel, pour notre récompense. Touchant le premier, on lit : «c L'homme ne vit pas seulement de pain ; n pour le second : (( Mon ami, préte-moi trois pains; » sur le troisième : « Venez, mangez mon pain ; » sur le quatrième : « Celui qui mange le pain du Seigneur indignement se rend coupable du corps du Seigneur ; » touchant le cinquième : <c Je suis le pain vivant descendu du ciel. » Car, après que rhonome a été purifié de ses péchés il a besoin de l'esprit de force , comme nous l'avons dit ci -dessus; c'est pourquoi il dit : <c Donne-noos.notre pain quotidien, c'est-à-dire celui qui nous est nécessaire .chaque jour; autrement Dieu ne pourrait nous donner :Ge qui^ious appartiendrait, en propriété, à raoinsque ^céla ne cessât de nous appartenir (Extra De fide imtru., c. Inter.) ce iDonne-fnous aujourd'hui, » comme si nous disions : Donne-nous l'esprit de force^;parce^jqu!il estxomme un pain multiplié qui fortifie l'ame, afin que nous, ne manquions pas dans le présent, lorsque nous sommes sffamés^tie la justice.
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par laquelle nous repoussons la paresse et Fennui du bien*; par laquelle aussi nous serons rassasiés d'une abondante ju9tiee dans la yie future', d'après cette parole de l'Eyangéliste : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. »
XIII. Saint Mathieu dit : Panem nostrum supersubstantia^ lem, « Notre pain supersubstantiel; » ce qui peut être entendu de deux manières, ou bien d'après ce sens unique : a Donne-nous notre pain supersubstantiel, » c'est-à-dire le Christ, (pii est su* persubstantiel ou au-dessus de la substance créée, qui est lie pain sur l'autel ; ou bien, dans un sens double, comme si l'on disait : « Donne-nous notre pain supersubstantiel, » c'est-à-dire le Christ , qui est la nourriture propre des fidèles , et cela outre le pain, c'est-à-dire outre le pain substantiel; le pain nécessaire à notre alimentation ; comme si nous disions : « Donne-nous tout à la fois lepain de l'ame et le pain du corps. » Saint Luc dit^ : Panem nostrum quotidianum, ce qui peut être entendu tant du pain corporel que du pain sacramentel, c'est-à-dire du viatique. Les Grecs disent cirVouaiw, .ce qu'on rend par supersubstantiel (De eomec.^ dist. II, Decalice^in&a.). Les Hébreux disent «egfo/a, ce que Ton interprète par illustre^ particulier^ spé* eial. C'est peut-être pour cette raison que saint Luc, voyant saint! Mathieu se servir de l'expression segola, qui signifie spéciai, a dit quotidien. Or, l'interprète grec de saint Mathieu, voyant qu'il s'était servi de l'expression segola^ qui signifie choisi, iilustre, l'a traduit par cTclwa'iop, c'est-à-dire supersubstantiel.
XIV. Fiatvoluntas tua^ <c Que ta volonté se fasse. » Par ces; paroles nous demandons à Dieu de le servir sur la terre sans; péché grave, comme les anges et tous les saints, qui le servent dans l'état d'innocence. La volonté de Dieu s'entend de demt manières, à savoir : le bon plaisir étemel de Dieu, et la marque.^ de son bon plaisir temporel. Le bon plaisir étemel de Dieu s'ac^ complit toujours ; de là ces paroles : « Qui résistera à la vo^lonté de Dieu? » efc : a Tout ce que le Seigneur a voulu ^ il Ta
fait. Y> Les signes 'du bon plaisir temporel de Dieu sont au nombre de cinq. Ce sont : le commandement, la défense^ la permission, la résolution et Faction. De là viennent ces paroles du Psalmiste : « Les œuvres du Seigneur sont grandes et proportionnées à toutes ses volontés. » Elles ne s'accomplissent pas toujours, et pour qu'elles le soient on doit prier, en disant : « Que ta volonté se fasse, » c'est-à-dire : Que ce que tu ordonnes, ce que tu conseilles, ce que tu persuades s'accom" plisse , parce que la volonté sans le pouvoir ne suffit pas (lxxxvi dist.. Non salis).
XV. Sicut in cœlo et in terra, « Sur la terre comme au ciel ; » c'est-à-dire : Puissions-nous sur la terre accomplir ta volonté, comme ceux qui habitent le ciel l'accomplissent; ou bien : Sur la terre coiïime au ciel, c'est-à-dire : Que ta volonté s'accomplisse chez les hommes comme chez les anges ; ou bien encore : s'accomplisse chez ceux qui sont convertis , conune chez ceux qui sont parfaits; ou bien : s'accomplisse dans l'Eglise comme dans le Christ ; ou encore : dans la chair conune dans l'esprit^ afin que la chair, par sa concupiscence, ne s'élève pas contre l'esprit, d'après ces paroles du Psalmiste : « Mon cœur et ma chair ont tressailli » (in v dist., v dist.). Donne-nous l'esprit de conseil, afin que nous fassions ta volonté, en pratiquant surtout la- miséricorde^ qui tue l'avarice, afin que nous obtenions nous-mêmes miséricorde, d'après ces paroles : a Bienheureux les miséricordieux, ceux qui font miséricorde ; » car, de même que Tavarice consisté à acquérir et à garder , ainsi la miséricorde consiste à donner et à remettre. L'accomplissement de cette demande et des deux autres commence sur le chemin de cette vie mortelle et est consommé dans la patrie, où nous ne pourrons rien vouloir que ce que nous saurons être la volonté de Dieu. Alors nous aimerons Dieu de tout notre esprit, de toute notre ame et de toutes nos forces.