‹ Rational, ou, Manuel des divins officesChapitre 79 sur 84 · DES JUBÉS OU AMBONS · texte numérisé non relu

DES JUBÉS OU AMBONS

Jean-Baptiste T^iers et les Ambonoclastes du xvii^ siècle.

Au XVll* siècle, il arriva un jour que non -seulement quelques prêtres, mais des chapitres entiers , se prirent à trouver fort incommodes et déparant leurs églises , les ambons ou jubés qui avaient si longtemps survécu à Tinjure du temps et aux fureurs des hérétiques. Oubliant alors les raisons mystiques de l'établissement de ces voiles de sculpture jetés devant l'entrée du sanctuaire, et n'écoutant que la voix de la lettre et de la raison, qui tuent, ces ecclésiastiques entreprirent de renverser les jubés et de dégager ainsi , contre toutes les règles de l'Eglise, la vue de ce sanctuaire impénétrable où s'accomplit le mystère le plus consolant et le plus terrible à la fois.

Un homme que ses vertus et ses talents ont rendu vénérable, s'éleva avec une sainte colère contre ce vandalisme sans nom, et, dans un travail très-remarquable (1), stigmatisa à tout jamais les Ambonoclastes, mot qu'il créa dans son indignation, à l'image du terme d'Iconoclastes; l'un signifie briseurs d' ambons on de jubés, l'autre briseurs des [saintes] images.

C'est ce traité que nous avons analysé et qui nous a fourni la matière d'une note non moins intéressante que celles sur les porches et les autels des églises , en grande partie empruntées aux savantes recherches du docte Thiers.

<( On confond souvent, en France, les yti6^5 avec les tribunes. El, dans le vrai, je ne trouve guère d'autre différence entre les uns et les autres, sinon que les jubés sont de grandes tribunes, et que les tribunes^soni de petits jubés (2). »

Les anciens auteurs donnent aux ju6^ le nom de pupithes, à cause des pupitres ou l%Urins qui sont dans les jubés, et qui servent à soutenir ' les livres dans lequels on lit ou on chante. Le P. Meurisse les appelle a des lectriers, parce que, dit-il (3), ils servaient aux lecteurs. » En Flandre, ils ont reçu le nom de doxcUes, pour trois raisons : {^ parce que les

(1) Dissertation sur les jnbés des églises.

(2) Thiers, 1. c, p. 1.

(3) L. 2, Hist. des évoques de Metz, tit. De Tôvôque Godegrand, p. 16S.

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ecclésiastiques qui sont dans le chœur les ont à dos en regardant Tautel; 2* parce qu'ils servent comme de tapisseries au bas du chœur, et qu'une tapisserie, dans les auteurs de la basse latinité, s'appelle dorsale, dossale et doxale; 3* enfin, du mot grec AôÇa, gloire, soit parce que les jubés sont des lieux de gloire, par rapport aux cérémonies pompeuses et magnifiques qui s'y font , soit parce que l'on y annonce et y prêche l'Evangile, que saint Paul (i) appelle « V Evangile de la gloire de Dieu souverainement heureux. »

Quoi qu'il en soit, le mot de jubé, celui de tribune et celui de pupitre tirent leur origine du latin. Pupitre vient de pulpitum; tribune, de tribunal; jubé est l'impératif du verbe jubeo, et le commencement de la soumission que les diacres et les lecteurs rendent aux évêques ou aux prêtres, en leur demandant leur bénédiction avant que de chanter l'évangile et les autres leçons de l'office divin au pupitre : Jubé domne 6enedicere.

En outre, les Latins ont donné une foule de noms aux jubés : pluteus et pluteum, lectricium, lectorium et kgitorium, analogius et analogium, exedra, suggestus, suggestum, dicterium et auditorium, ostensorium, absis ou absida, pyrgus , tous mots synonymes de jubé. Mais le nom le plus ordinaire est celui d'amhon, qui vient du grec S^êcov, un lieu élevé, un lieu où l'on monte, selon Onufre Panvin (2), Scaliger (3), Casaubon(4), Saumaise (5), Hospinien (6), Vossius (7), etc.

Les anciens jubés n'avaient pas tous la même situation qu'ont aujourd'hui nos chaires à prêcher, comme quelcfues savants se le sont imaginé. Il y avait sept situations différentes des jubés, sans parler de ceux qu'on appelait gloria, AoÇa, en certains lieux :

!•» Entre le clergé et le peuple, c'est-à-dire vers le milieu de l'église, dans un lieu élevé ;

2® Hors le chœur des églises;

3° Il y avait quelquefois deux jubés dans le milieu de l'église;

4^ Gd|tains jubés étaient du côté de l'évangile, d'autres du côté de r^ître, et tous deux dans la nef;

5° On les plaçait. d'ordinaire comme ceux que nous voyons encore aujourd'hui;

(1) I ad Timoth., cap. 1, vers. 11.

(2)lDinterpret. vocum ecclesiast., etc.

(3) Gonjectan. in Varr.

(4) Animadv. in Athen.

(5) Exercitat. ad Solin.

(6) L. 2, De Origin, et progress. Templ., cap. 8.

(7) In etymol. ling. latin. (V. And>o).

60 Les Grecs les placent indiiTëremment à droite ou à gauche;

T Enfin, il y en avait qui, au lieu de masquer rentrée du chœur, la laissaient découverte et s'étendaient des deux côtés du chœur, parallèles à Fautel, dans la nef.

On donnait le nom de gloria à des tribunes établies au-dessus du grand portail de certaines églises , à l'extérieur, parce qu'on y chantait tous les ans Gloria , laus et honor, etc., au retour de la procession du dimanche des Rameaux.

On donnait, chez les Grecs, le nom de solea (i ) à l'espace compris sous la voûte du jubé, formant une espèce de porche ou vestibule à l'entrée du chœur.

11 y avait des jubés de différentes matières et de différentes formes, comme de différentes situations.

De différentes matières, comme de bois, de marbre, de pierre, etc. Les formes des jubés varient selon leurs situations. Les uns ont quatre escaliers , les autres deux , d'autres enfin n'en ont qu'un, a Pour être réguliers , dit Thiers , ils doivent en avoir deux , l'un tourné vers l'orient, l'autre vers l'occident. » Les anciens jubés n'étaient pas si petits que quelques auteurs (2) l'ont cru. Celui de Sainte-Sophie, de Constant!nople, entre autres, était d'une grandeur considérable (3). 11 y avait même des autels dans certains jubés, comme dans celui de Lyon. Il y avait , selon le Père Cabassoût (4), ordinairement quatre portes dans les jubés : deux du côté de la nef, qu'on appelait les belles portes, et deux du côté du chœur, qu'on nommait les portes saintes. Mais il est plus vraisemblable de dire que les jubés avaient autant de portes que d'escaliers : une pour un , deux pour deux. Malgré la multiplicité des lutrins qu'on trouve dans quelques anciens jubés, deux suffisent pour tout ce qu'on doit y chanter. Ainsi, un pupitre pour les leçons de matines, l'épîlre, le graduel, l'aWe/uja, le trait, etc.; l'autre, plus grand et plus élevé, pour l'évangile.

On prêchait autrefois dans les jubés des églises , tant en Orient qu'en Occident. On y prêchait encore en certaines églises au XVII* siècle. Cela n'empêchait pas qu'anciennement on ne prêchât ailleurs. Les chaires uniquement destinées à la prédication ne paraissent pas plus anciennes

(1) Du Gange, in Descript. S. Soph.^ n<> 74; — Habert, Nota margin. ad part. 9 liturg. ord., p. 179; — le P. Goar., Not. in ord. sacri minist., p. 18.

(2) Arcudius , lib. 6 De Concord., cap. 2;— le Père Morin, 1. 6 De Pcenit, c. 1, n«>9; — deMerbes, Sum, Christ., t. 2, dissert. 4 de Pœnit., q. 74.

(8) J. Gantacuzène, 1. 1 Hist., c. 41 ; — Codin, De Officiai., CP., c. 17. (4) Net. Goncil. diatri. De vet. écoles, situ, part, et forma.

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que le XIII* siècle , quoiqu'elles soient ordinairement plus commodes pour prêcher que les jubés.

Les jubés étaient les lieux d'où l'on annonçait aux fidèles tout ce qu'ils avaient intérêt de savoir. C'est de là qu'on leur déclarait les jeûnes qu'ils devaient garder , les veilles qu'ils devaient célébrer et la fête de Pâques. On leur annonçait cette grande fête, ou vers Noël, ou le jour des Rois. Cela se pratiquait encore ou XYII* siècle, à Milan, à Paris et ailleurs. On annonçait aussi ce jour-là, en quantité d'églises, le commencement du Carême et les fêtes mobiles. Toutes ces proclamations faites dans les jubés nous semblent la réalisation mystique de cette parole de l'Ecriture : « 11 est bon de garder le secret du roi , dit Jésu, fils de Sirach ; mais, pour ce qui est du secret de Dieu, montez sur les toits et proclamez-le hautement.

Anciennement , l'on lisait dans les jubés des lettres de paix ou de communion. Les évêques s'envoyaient autrefois les uns aux autres des lettres de paix (Utteras pacificas, irenicas), pour marquer l'union qui était entre eux dans les matières de la foi , et pour faire connaître aux fidèles les prélats et les peuples avec lesquels ils pouvaient sûrement avoir communication. On a beaucoup d'exemples de ces lettres dans l'antiquité. Toutes celles de saint Paul , à la réserve d'une seule (celle aux Hébreux) , étaient de cette sorte. Selon de i'Aubespine (1), on les lisait publiquement dans l'église , pour deux raisons :

« L'une , pour nourrir et entretenir la paix et l'union de Jésus-Christ par toute la terre , et pour assembler toutes les églises. Et, pour mieux faire entendre cet effet et cette raison , tous les fidèles, en quelque lieu de la terre qu'ils habitassent et qu'ils habitent, doivent être unis ensemble et composer un corps, qui est l'Eglise et l'Epouse de Jésus-Christ. Or, tout ainsi que les membres des corps naturels sont liés ensemble et sont unis par une union et une liaison extérieure de muscles, de tendons et de nerfs, et par une union intérieure produite par la chaleur et par les esprits vitaux et par les esprits animaux, ainsi ce corps de l'Eglise est lié et entretenu par deux unions , l'une invisible et spirituelle , l'autre extérieure et corporelle. Et, de rechef, tout ainsi qu'il faut nourrir les choses qui entretiennent et qui unissent les membres des corps naturels, de même aussi faut-il entretenir et nourrir les unions des membres du corps de l'Eglise; autrement la division pourrait s'y mettre et y appor* ter quelque altercation. C'était en cela que les évêques, anciennement, mettaient tout leur soin et toute leur diligence. Mais, parce qu'ils nepou-

(1) L. 2, De ^ancienne police de l'Eglise, etc., c. 11 .

Taient pas communier et faire des actes d'union et dMncorporation actuelle avec ceux qui étaient en des provinces très-éloignées,par les baisers de paix, par les salutations, parles eulogies, parla synaxe et par les autres moyens par lesquels on pouvait entretenir Talliance et l'union visible et invisible avec Jésus-Christ et avec son Eglise , comme ils faisaient entre les présents; comme aussi, parce qu'ils ne pouvaient pas s'unir et s'incorporer avec eux par les eulogies ou par l'eucharistie, comme ils faisaient avec ceux qui étaient peu éloignés, d'autant que sacramenta non sunt longe portanda, comme saint Innocent a ordonné sur ce sujet; et aussi parce que, par le concile de Laodicée, il fut défendu d'envoyer l'eucharistie pour exercer ces communions, ces anciens se servaient de lettres dans lesquelles ils envoyaient la paix et la salutation de notre Seigneur, par le moyen desquelles ils exerçaient les actes de communion, et s'unissaient et s'entretenaient en union avec les provinces et les peuples les plus éloignés. Ces lettres donc, qui servaient à cet effet, de faire jouir un diocèse entier avec un autre ou un particulier avec un autre particulier, de l'union qui doit être entre les membres d'un même corps, se lisaient à la messe comme au lieu et en l'occasion la plus propre et la plus commode pour cet effet.

tt La seconde raison était pour les instruire aux choses de la foi et pour les animer à la piété. Car ces lettres étaient ou pleines de doctrine , ou elles contenaient la mort de quelque martyr et l'action de quelque grand serviteur de Dieu . De là est sortie la coutume des leçons de matines. Car tout ce qui se fait à l'église, aux heures des prières , se rapporte , autant qu'il peut , à la messe , comme à la base et au fondement de toutes les prières , et comme à la principale action et au principal devoir que les chrétiens rendent à Dieu. »

On lisait dans les jubés les actes des martyrs dont on célébrait la mémoire. L'Eglise en usait de la sorte , principalement afin d'instruire les fidèles et de les porter à l'imitation des saints dont ils entendaient lire les actes, qui leur tenaient lieu de miroir et d'exemple tout ensemble, ^t qui étaient comme un assaisonnement de leur vie sur la terre, pour nous servir des termes de saint Bernard (i) : [Sunt in spéculum et eœemr ,plum , ac quoddam veluti condimentum vitœ hominum super terram,] C'est de là que vint la coutume de lire à matines les Vies des saints. -François Bernardin croit aussi que c'est de là qu'est venue la coutume de Jire le Martyrologe dans le chœur des églises, après prime; mais cela n'est pas vraisemblable. On ne sait pas précisément quand on a commencé

(1) Prolog, in Yita S. Malach.

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de lire le Martyrologe, soit dans les chapitres des chanoines et des moines, soit dans le chœur des églises. On le lisait avant le temps de Louis-le-Débonnaire , selon le Père Ménard (1).

On publiait dans les jubés les nouveaux miracles qui pouvaient servira l'édification des fidèles. Les nouveaux baptisés et les nouveaux convertis y Êûsdient aussi leur profession de foi. L'exemple du célèbre rhéteur Victorin est trop beau, pour que nous ne le rapportions pas ici, d'après saint Augustin (2) : « Simplicien, dit ce grand docteur, me raconta comme Vic torin, ce savant vieillard, qui excellait dans toutes les belles sciences, qui avait lu tant de livres des philosophes, qui en avait porté des jugements si solides, qui les avait éclaircis par les lumières de son esprit, qui était le maître fameux de tant de sénateurs illustres; qui, par la haute réputation que ses leçons publiques lui avaient acquise, avait mérité qu'on lui élevât une statue dans la principale place de Rome, ce que les hommes du siècle tiennent à si grand honneur, et qui jusqu'alors avait adoré les idoles et participé à ces mystères sacrilèges, pour lesquels toute la noblesse et tout le peuple, à la réserve d'un très-petit nombre, avaient alors une si violente passion , qu'ils mettaient même au nombre des dieux l'aboyeur Anubis et ces autres monstres qui avaient autrefois tenu le parti des Romains contre Neptune , Vénus et Minerve, et auxquels néanmoins Rome faisait des sacrifices après les avoir vaincus. Il me racontait , dis-je , comme ce même Yictorin , qui avait défendu durant tant d'années ces divinités abominables avec une bouche qui ne respirait que la terre , n'avait point de honte, en sa vieillesse, de s'assujettir comme un enfant à la puissance de Jésus-Christ, d'être, lavé comme tin enfant dans les eaux salutaires du baptême , de soumettre sa tête altière à l'humble joug de l'Evangile , et d'abaisser son front superbe sous les opprobres de la croix.

c( Grand Dieu, qui avez abaissé lescieux et en êtes descendu, qui avez frappé les montagnes et les avez embrasées! par quelle douceur et quels attraits êtes-vous entré dans cette ame et vous en êtes-vous rendu le maître ? 11 lisait avec attention , à ce que rapportait Simplicien , la sainte Ecriture et tous les livres des chrétiens^qu'il pouvait trouver, et s'efforçait, avec un extrême soin, d'en pénétrer l'intelligence; puis il disait à Simplicien, non pas devant le monde, mais en particulier et en . secret, comme à son ami : Sachez que maintenant je suis chrétien. A quoi il lui répondit : Je n'en croirai rien, et je ne vous considérerai

(1) Net. ad libr. Sacram. S. Grég., p. 20S.

(2) L. 8Confess.,c.2.

point comme tel, jusqu'à ce que je vous voie dans FEglise de Jésus- Christ. Victorin se moquait de cette réponse, et disait ; Sont-ce donc les murailles qui font les chrétiens? et, lui répétant souvent qu'il était chrétien, Simplicien repartait toujours la même chose , et Victorin continuait toujours à s'en moquer et à parler avec raillerie de ces murailles; car il craignait de déplaire à ses amis, qui étaient de superbes adorateurs des démons, et il jugeait que leur haine, fondant sur lui du haut de ce comble des dignités temporelles où ils étaient élevés, dans cette puissante Babylone, comme des cèdres du Liban que la main du Seigneur n'avait point encore brisés, elle serait capable de l'accabler.

« Mais, lorsqu'en lisant et en priant avec ardeur, il se fut rendu plus fort dans la foi, il appréhenda d'être désavoué par Jésus-Christ en présence de ses saints anges, s'il craignait de le confesser à la vue des hommes, et il connut qu'il se fût rendu coupable d'un très-grand crime s'il eût rougi de faire une profession publique des mystères sacrés dans lesquels votre Verbe s'est humilié, lui qui n'avait pas rougi de révérer publiquement les mystères abominables et sacrilèges des démons superbes, auxquels il avait ajouté foi en se rendant leur superbe imitateur. Ainsi, ayant une sainte honte de trahir la vérité, il perdit cette malheureuse honte qu'il avait d'abandonner le mensonge, et tout d'un coup, lorsque Simplicien y pensait le moins, il lui dit : Allons à Téglise, car je veux être chrétien. Simplicien, transporté de joie, l'y accompagne à l'heure même ; et aussitôt qu'il eut été instruit dans les principes de noire religion, il lui donna son nom pour être écrit avec ceux qui devaient être régénérés en Jésus-Christ par les eaux sacrées du baptême. Rome fut remplie d'étonnement , et l'Eglise de réjouissance. Les superbes entraient en fureur, ils frémissaient de rage, et ils séchaient de dépit; mais votre serviteur, mon Dieu, mettait toute son espérance en vous, et ne considérait plus ni les vanités ni les folies trompeuses du siècle.

a Lorsque l'heure fut venue de faire la profession de foi que ceux qui doivent être baptisés ont accoutumé de rendre à Rome, en certains termes qu'ils apprennent par cœur et qu'ils prononcent d'un lieu éminent, en présence de tous les fidèles , les prêtres proposèrent à Victorin de faire cette action en secret, ainsi que c'était la coutume de le proposer à ceux que l'on jugeait pouvoir être touchés de crainte par une pudeur et une timidité naturelles. Mais il aima mieux faire cette action en public qu'en particulier, et, certes ! avec grande raison : car, s'il n'avait pas craint d'enseigner publiquement l'éloquence, dont il ne pouvait tirer aucun bien véritable pour son ame, ni d'avoir une troupe de païens et

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d'insensés pour témoins de ses discours et de ses paroles , à combien plus forte raison devait-il faire une profession publique de la religion salutaire qu'il embrassait, et ne pas craindre vos humbles enfants lorsqu'il prononcerait votre parole dans votre Eglise!

<( Lors donc qu'il fut monté au jubé pour faire sa profession de foi, tous ceux qui le connaissaient commencèrent à le nommer avec un bruit confus de réjouissance (et y avait-il là quelqu'un qui ne le connût?). On entendit ce mot de Victorin sortir avec joie, comme une voix sourde de la bouche des assistants. L'extrême contentement de le voir excita ce soudain murmure, et le désir de l'entendre parler le fit cesser aussitôt. 11 récita le symbole avec une assurance merveilleuse. Tous les fidèles qui étaient présents eussent voulu comme l'enlever pour le mettre dans le fond de leur cœur; et ils l'enlevaient, en effet, en l'aimant et en se réjouissant de la grâce particulière que Dieu lui faisait. Leur joie et leur amour étaient comme les deux mains avec lesquelles ils l'embrassaient et l'emportaient, en quelque façon, dans eux-mêmes, par une douce et sainte violence. »

On dénonçait les excommuniés dans les jubés , et on y fulminait les excommunications. On récitait dans les jubés les prières appelées Aioxovixà, et quelques autres encore , ou pour tous les fidèles en général , ou pour quelques-uns d'eux en particulier. Les diacres qui étaient dans les jubés les en avertissaient. Encore au XVII* siècle , dans l'église de Milan, le diacre, étant au jubé, faisait faire silence avant la lecture de l'évangile. La lecture des dyptiques avait souvent lieu dans les jubés. Selon une homélie de saint Jean Chrysostôme , c'était le diacre qui, étant au jubé, criait aux fidèles à haute voix, avant la communion : Sancta sanctis, « Les choses saintes sont pour les saints. »

« Le diacre, dit ce grand docteur (1) , crie à haute voix, appelant les saints à cette table , et se rendant par cette parole comme un censeur exact de toutes les âmes , afin que personne ne s'en approche sans être bien préparé. Car, comme dans un troupeau de brebis dont il y en a plusieurs qui sont saines et plusieurs qui sont malades, il faut nécessairement séparer les saines de celles qui ne le sont pas : aussi, d'autant qu'il y a dans l'Eglise des brebis saines et des brebis malades, le diacre, faisant retentir de toutes parts cette épouvantable voix, sépaie les unes d'avec les autres , appelant les justes , les amenant avec lui à cette table. Et parce qu'il est impossible que l'homme sache ce qui est dans le cœur de son prochain, selon ce que l'Ecriture dit : Quel est l'homme

(1) Homil. 17, in c. 10, epist. ad Hebr.

qui sait ce qui est dans rhomme , âinon Fesprit de rhomme qui est dans lui-même? il élève sa voix de la sorte à la fin du sacrifice, afin que personne ne s'approche témérairement de cette fontaine spirituelle. Car, pour user encore du même exemple que je viens de rapporter, comme dans un troupeau le berger enferme en un lieu obscur les brebis qui sont malades, leur donne ime nourriture particulière, ne les laisse point aller au grand air, ni paître les herbes toutes pures, ni sortir de la bergerie pour aller boire à une fontaine; de même, cette voix du diacre est dans FEglise comme un lien qui doit rétenir tout le monde. Ainsi vous n'avez plus lieu de dire : J'ignorais cette vérité , je ne savais pas le grand péril qui accompagne cette action. Et, certes! saint Paul nous le témoigne encore d'une bien haute manière. Que si vous me dites que vous ne l'avez pas lu, je vous. réponds que c'est ce qui vous condamne, au lieu de vous défendre. Vous venez tous les jours dans l'église , et cependant vous ignorez encore ces choses. Bfais, afin que vous ne puissiez pas même vous couvrir de ce prétexte , le diacre se tient debout en un lieu éminent , et , levant la main en haut comme les héraults qui portent la parole des princes, élevant sa voix avec un cri épouvantable, la faisant retentir dans ce profond silence qui imprime tout ensemble le respect et la crainte , le diacre , dis-je, appelle les uns et rejette les autres, quoiqu'il ne fasse cette séparation avec la main, sa langue le faisant plus puissamment que ne le ferait sa main même. Car le bruit de cette voix , venant frapper nos oreilles, est comme une main qui repousse les uns , qui amène et conduit les autres à cette table sainte. Mais je vous prie de considérer ce que je m^en vais vous dire. N'est-il pas vrai que dans les jeux olympiques il y a un hérault qui , se présentant devant tout le monde , crie à haute voix : Que si quelqu'un peut accuser en quelque chose l'un des combattants, s'il sait qu'il est esclave, ou qu'il est voleur, ou qu'il est déréglé et corrompu dans sa vie , qu'il le vienne dire ? Cependant il ne s'agit point dans ces combats du règlement de Famé ni des mœurs, mais seulement de la force et de l'adresse du corps. Que si on a tant de soin d'examiner les volontés lorsqu'il ne s'agit que d'exercer les corps , combien en doit-on plus avoir dans ce lieu où l'ame doit combattre toute seule ! Nous avons aussi parmi nous un hérault qui parait devant le monde, qyi ne va pas prendre les hommes par quelque chose d'extérieur pour les produire ainsi en public , mais qui les prend par le fond de la conscience et par l'ame même ; qui ne leur oppose point des accusateurs étrangers , mais qui les oppose eux-mknes à eux-mêmes. 11 ne dit pas : Si l'on accuse une telle personne, mais : Si quel-

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qu'un s'accuse soi-même. Car, lorsqu'il prononce publiquement ces paroles : Les choses saintes sont pour les saints, c'est autant que s'il disait : Si quelqu'un n'est pas saint, qu'il ne s'approche point de cette table. Il pe dit pas seulement : Si quelqu'un n'est pas purgé de ses péchés, mais s'il n'est pas saint. Car ce n'est pas la simple rémission des péchés qui rend un homme saint, mais la présence du Saint-Esprit dans son ame et une abondance de bonnes œuvres, conune s'il disait : Je ne veux pas seulement que vous vous soyez retirés de la fange et de la boue, mais qu'on voie reluire en vous une blancheur et une beauté particulières. Car si le roi de Babylone, choisissant parmi les captifs quelques jeunes hommes pour s'approcher de lui, n'en prit point qui ne fussent bien faits et beaux de visage, comme le remarque l'Ecriture, combien sommes-nous plus obligés, lorsque nous approchons de cette table royale , d'être beaux intérieurement , d'être braves et magnifiquement parés, d'avoir une robe toute blanche et toute pure, de porter une chaussure vraiment royale, d'avoir une grâce et une beauté qui reluise sur le visage invisible de l'ame , d'être tout couverts d'ornements oii l'or éclate, et de porter la ceinture de vérité dont parle l'Ecriture-Sainte ! Que ceux qui sont dans cet état s'avancent pour avoir l'hdnneur de boire en la coupe royale. Mais si quelqu'un ne craint point de s'approcher de la table du roi , étant couvert de haillons , étant sale , maigre et défiguré , considérez combien il en sera puni sévèrement ! »

Les diacres, étant dans le jubé, mettaient autrefois les catéchumènes hors de l'Eglise. L'élection et l'intronisation des évêques se publiaient autrefois dans les jubés. L'installation et la prise de possession des archevêques de Paris s'y publiaient encore au XV1I« siècle. Charlemagne (i) voulait qu'on y lût ses ordonnances touchant l'émancipation des esclaves qui devaient être promus aux ordres sacrés. Les empereurs d'Orient étaient autrefois couronnés dans le jubé de la grande église de Constantinople. Nos rois très-chrétiens étaient intronisés dans le jubé de l'église métropolitaine de Reims, le jour de leur sacre.

Les jubés servaient à marquer la place des pénitents publics du troisième et du quatrième degrés. Le lieu appelé solea était situé entre la place des pénitents du dernier degré et le sanctuaire. « Dans les jubés de certaines églises, dit Thiers (2), on fait l'absoute le mercredi des Cendres et le Jeudi saint. On y repose le saint Sacrement; on l'y réserve le

(1) L. 1, Capitular., art. 88.

(2) Lcc. cit., cap. 18, p. 120 à 125.

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Jeudi saint; on y dit la messe; on y expose des reliques des saints; on y bénit les rameaux, les cierges le jour de la Purification, et les cendres. Dans le jubé de Féglise. de Beauvais, on lit en Carême une leçon tirée de Fofficc, au commencement de compiles. A Saint-Jean-de-Latran, on lait la bénédiction du cierge pascal le Samedi saint, dans un jubé portatif. »

Les chantres chantaient et les lecteurs lisaient dans les jubés. Quoique les fonctions des chantres fussent dififérentes de celles des lecteurs, une même personne était souvent chantre et lecteur tout ensemble. Les lecteurs ont été particulièrement établis pour lire FEcriture-Sainte dans les jubés. La manière de lire FEcriture-Sainte dans les jubés peut être yenue de ce que fit Esdras en la lisant au peuple sur un degré de bois. Les chantres chantaient dans les jubés les psaumes et les hymnes. Ils y chantaient plus de psaumes en Orient qu'en Occident, et ils n'y chantaient pas V Introït de la messe, en Occident.

Lépître se chantait autrefois dans les jubés, aux principales fêtes de Tannée. Elle ne s'y chantait pas ordinairement aux messes des morts. Elle s'y devait chanter sur un pupitre plus bas que celui sur lequel on y devait chanter Févangile. Le graduel, Valleluia et le trait se chantaient dans les jubés de quantité d'églises, aux fêtes et aux dimanches. Le graduel et le trait s'y chantaient mêm'e, en quelques-unes, aux messes des morts. Le graduel est ainsi appelé, parce qu'il se chante sur les degrés, a gradibus (1). Mais quels sont ces degrés? S'agit-il ici de ceux de Fautel ou de ceux du jubé?

Belelh (2) prétend que ce sont les uns et les autres , mais en divers temps , et que le graduel se doit chanter sur les degrés devant l'autel, les jours de fériés : Quod in gradibus ante altare diebus profestis cani soleat; et au jubé, les jours de fêtes : In solemnitatibus vero, in aUiorybus, hoc est in pulpito.

Mais Rhenanus (3) dit avec plus de justesse que c'est parce qu'il se chante dans le temps que le diacre monte les degrés du jubé pour chanter Févangile : Graduale succinebatur dura minister ascendit in locum editiorem ad pronuntiandum evangelium. « On doit chanter le graduel sur le lutrin où Fon chante Fépître, à moins qu'il n'y en ait un exprès pour cela. On devrait aussi y chanter les proses, puisque Valleluia s'y chante. Il est contre l'institution des proses, qui sont des chants de joie et d'allé-

(1) Gassander, cap. 21, Liturg.

(2) In Explicat. divin. ofBc, c. 38.

(3) Annotât, in lib. Tertull. De coron, milit.

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gresse que celle des morts se dise aux messes des morts. Aussi y a-t-il des églises où elle ne s'y dit point » (1).

L'évangile a toujours été lu à la messe dans les jubés. Nous nous contenterons de rapporter quelques-uns des exemples les plus remarquables de cette pratique dans l'Eglise. Saint-Germain (2), patriarche de Constantinople, qui vivait dans le VIII® siècle, après avoir dit que le jubé représente la pierre qui était devant la porte du saint sépulcre et que l'ange renversa avant d'annoncer la résurrection du Fils de Dieu aux femmes qui portaient des aromates , compare cet ange au diacre qui lit l'évangile, appliquant ces paroles du prophète Isaïe : « Levez l'étendard sur une montagne champêtre; montez, vous qui annoncez l'Evangile à Sion, et élevez votre voix » (3).

Au X® siècle, Etienne, évêque d'Autun, écrivait, da^s son Traité du Sacrement de l'autel : « Aux jours de fêtes on chante l'évangile au jubé, parce qu'il est commandé à celui qui annonce la parole de Dieu à Sion de monter, et que les saints ont disposé dans leurs cœurs les moyens d'avancer vers Dieu dans cette vallée de larmes ; ce qui fait que Dieu leur a donné sa gloire dans le ciel et a rendu leur mémoire heureuse sur la terre. Aussi faut-il publier leurs victoires dans un lieu élevé et à la vue de tout le monde, afin d'exciter les fidèles à combattre généreusement à leur imitation. »

De tout ce que nous avons vu rapidement sur les traditions et les pratiques de l'Eglise à l'égard des jubés , Thiers conclut huit choses principales (4) :

i° Que c'est manquer de respect pour les anciennes cérémonies de l'Eglise que de renverser les jubés.

2° Que c'est une double témérité que d'abattre les jubés des églises.

3° Qu'en jetant par terre les jubés, on rend les églises imparfaites et en quelque façon estropiées.

4® Que ceux qui abattent 'les jubés pèchent contre les règles prescrites et par les saints Pères et par le Concile de Trente.

b^ Que ceux qui démolissent les jubés anéantissent la mémoire des mystères que représentent les jubés, selon la pensée des saints Pères et des autres écrivains ecclésiastiques.

6® Qu'en retranchant les jubés des églises, on retranche des cérémonies importantes, et on diminue, par conséquent, le culte de Dieu.

(1) Thiers, I. cit.. cap. 23.

(2) In Theor. rerum écoles.

(3) De observanda in missa célébrât.

(4) y. loc. cit., cap. 26, 27, 28, 29^ 80, 31, 82 et 88.

T Qu'en abattant les jubés, on anéantit les raisons des cérémonies qui s'y font.

. 8° Qu'en renversant les jubés, Ton renverse Tordre de l'Eglise, et Ton scandalise les catholiques et les hérétiques.

On peut lire avec intérêt, dans le savant Traité de J.-B. Thiers, les raisons pleines de force par lesquelles le docte théologien défend son opinion, et les [autorités si respectables sur lesquelles se fonde sa colère contre les ambonoclastes.

Et pourquoi cette manie, au XVII* siècle , au XVlll* et au conmien'>cement du X1X« siècles, de renverser les jubés ? Quels motifs assez puissants purent porter des hommes respectables à anéantir ces mooiiments? Hélas! des raisons purement de commodité et de nouveauté, que l'on peut réduire à trois seulement : débarrasser l'entrée du chœur; flairer cette partie, impénétrable jusque là, du sanctuaire; enûn, renverser ce qu'on appelait du nom de constructions gothiques et lourdes.

Mais cette nouveauté introduite dans l'Eglise nous semble être celle que saint Bernard (i) nous représente comme la mère de la tém^té, la sœur de la superstition, la fille de l'inconstance : Novitas mater terneritatis, sorqr su/perstitionis , filia levitatis. Ou dira peut-être : « Mais ce n'est qu'une petite observance que nous détruisons en abattant les jubés ! »

Rappelons-nous alors cette parole! de l'Evangile (2) : <( Celui qui est infidèle et injuste dans les petites choses, sera infidèle et injuste aussi dans les grandes. » — a Les petites choses, dit admirablement saint Augustin (3), sont petites, à la vérité ; mais c'est une grande chose que d'être fidèle dans les plus petites. »

Tel était, en peu de mots, le raisonnement de Thiers. Sans doute les reproches du pieux curé ne s'adressent plus dans la même proportion à notre époque , car, loin d'abattre le peu de jubés qu'à laissés debout la main des vandales , nous les réparons avec soin et nous les regardons avec justice comme de magnifiques monuments de Tartchez nos pères. Mais ne semble-t-il pas, cependant, que nous ayons oublié quelle était leur destination et leur sens mystique , puisque l'on n'y voit plus fidrc les cérémonies qui jadis attestaient , par leur multiplicité , l'utilité de cette construction jetée comme un mur entre les fidèles et l'autel, comme un voile placé entre le Créateur et les créatures?

(1) Epist. 174 ad Canonic. Lugdun.

(2) S. Luc, ivi, 10.

(3) L. 4 De Doctrin. Christ., cap. 18.

Thiers conclut , enfin , en disant « que la faute des ambonoclastes n'est pas irréparable , mais qu'ils ne la peuvent réparer qu'en rétablissant des jubés aux lieux de ceux qu'ils ont démolis, ce qu'ils peuvent faire en trois manières )> (1) qu'on nous dispensera d'indiquer ici, car elles ne sont pas très-conformes aux saines doctrines de l'archéologie, qu'ignorait, du reste, le XVII» siècle.

Quels furent les fruits de ce conseil? A peu près nuls. Pourquoi , non contents de conserver les jubés épargnés par les hommes ou par le temps, n'en élevons-nous pas dans les églises dites gothiques qu'on bâtit de nos jours? N'est-ce pas parce que, d'abord, la constniction des édifices religieux est abandonnée à des hommes qui n'ont de chrétien que le nom ou bien à des hérétiques, et, ensuite, parce que nous avons tellement perdu même l'habitude de voir les jubés dans nos temples, que leur réédification paraîtrait une nouveauté aussi peu nécessaire qu'incommode au plus grand nombre des fidèles?

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