CHAPITRE XLIX
Kalph déserte son pavillon. — Tout pour l'amour. — Il perd pour lui le monde, et l'esprit par dessus le marché. — Curieuse digression sur Thonneur.
Le soyez calme de monsieur Manuel n'eut qu'un effet transitoire; il ne m'apportait aucune consolation. Ce que je venais d'entendre pesait sur ma poitrine et ralentissait le battement de mon cœur. Je tombai dans une amère rêverie. La pitié, l'admiration enthousiaste, l'ardent désir de protéger la faiblesse, ne sont-ils pas les ingrédients du philtre enivrant de l'amour? Que l'humanité réponde... J'étais amoureux! Mais ce sentiment, généralement si doux, était accompagné pour moi de mille inquiétudes. Mille résolutions se pressaient dans ma tête. Une pensée folle traversa mon esprit : c'était de chercher avec Joséphine, dans les retraites inaccessibles des bois, l'indépendance et les jouissances imaginaires de la vie sauvage. Dans cet accablement soudain de mes esprits, je souris
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un instant à l'idiie d'un double suicide. Heure de désespoir et de noirs fantômes ! C'était une éclipse totale de soleil qui surprenait le voya- •geur en plein midi.
Je restais assis les mains convulsivement serrées entre mes genoux , la tête penchée sur ma poitrine , tandis que les serviteurs nègres réparaient le désordre que j'avais causé. Tout ce qui se passait autour de moi me semblait appartenir à un autre monde. C'étaient les ombres d'un songe auquel je ne prenais aucun intérêt. Deux pensées m'absorbaient tout entier : l'iniquité des hommes et Joséphine, la monstruosité de l'une et la beauté de l'autre. Aussi quand la jeune et brillante réalité pénétra d'un pied léger avec l'appartement et glissa devant mes yeux dans tout le prestige de ses grâces, je m'aperçus à peine de sa présence.
L'homme froid, l'homme sans passions trouvera de pareilles distractions bien étranges. Il n'est pour lui qu'un monde , le monde matériel. Il en est un second pour l'homme passionné, le monde idéal. On lui parle et son oreille est sourde ; on le touche et il reste immobile ; c'est que la statue de l'homme est seule en ce moment dans le monde matériel , son âme voyage dans le monde idéal. Il est hanté , non comme
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Hamlet , par des ombres plaintives de monarques et de pères assassinés, mais par les images gracieuses et chéries des êtres qu'il aime. Si 6on œil vous parait hagard, c'est qu'il est fixé sur eux; si sa bouche est entr'ouverte ou s'agite, tandis qu'il demeure muet, c'est qu'il s'entretient avec eux. Il y aurait à faire là- dessus de curieuses recherches métaphysiques , mais elles nous écarteraient de notre sujet.
Tandis que, rêvant aux moyens de soustraire Joséphine à l'oppression , je me voyais déjà fuyant avec elle au fond des déserts, elle s'était placée près de moi et pressait ma main dans les siennes. Je lui abandonnais machinalement cette main et je semblais demeurer insensible à ses caresses. Elle se laissa tomber peu à peu à genoux devant moi, et, appuyant son front sur mes mains , elle demeura silencieuse. Les chaudes larmes qui baignaient mes doigts me tirèrent enfin de ma rêverie. Je n'étais pas le jouet d'un songe. Un long et profond soupir éclata malgré moi et déchira ma poitrine.
Les yeux noirs et brillants de Joséphine, ces yeux mélancoliques et nageant dans les larmes, se levèrent alors sur les uâens. Il y avait des siècles d'éloquence dans ce seul regard. J'y lisais toute l'histoire de sa vie passée
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et fature, lexaltation de son amour, sa constance, une ineffable prière pour implorer ma sympathie, mon amour, ma protection. Comment ne pas répondre à ce muet appel î C'était la voix de la destinée qui se faisait entendre indirectement à moi, voix plus solennelle et plus terrible que la foudre. En cet instant je me vouai pour toujours à Joséphine , et attirant peu à peu son corps léger et souple sur mes genoux, je la pressai contre ma poitrine, et je m'écriai : On m'arrachera le dernier souffle de vie , ô Joséphine! avant qu'un infâme fouet déchire ce beau corps. La pauvre fille fondait en larmes et je mêlai mes larmes aux siennes. Notre jeune amour fut ainsi baptisé dans les pleurs.
Quand le vieux Manuel rentra dans l'appartement, nous avions cessé de pleurer comme des enfants. Mon bras tenait enlacée la taille svelte de Joséphine, et son charmant visage était caché contre mon sein. 11 commença alors à me faire subir une espèce d'interrogatoire sur ma position , mes amis, mes projets. Je finis par lui raconter toute l'histoire de ma vie aventureuse. Les regards passionnés de Joséphine, ces regards si tendres et si perçants à la fois
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récompensaient amplement le narrateur. Dès que je|parlais de mes souffrances, une perle liquide brillait dans ses yeux. La pauvre enfant se serrait plus étroitement contre moi lorsque je parlais de mes périls, et chacun de mes succès faisait luire dans ses yeux le rayon du triomphe. C'était Dedesmone écoutant Othello. Je n'avais pas la gloire du Maure , mais en revanche j'étais jeune et blanc.
Quand mes souvenirs furent épuisés et que d'un airdemi-étonné, demi-souriant, j'eus terminé mon récit par cette phrase assez ridicule, « Et maintenant je suis ici , » je me trouvai étroitement emprisonné dans les bras de Joséphine , qui s'écria d'un ton pathétique : « Pour toujours. »
— Joséphine a raison , dit M; Manuel se tenant debout et étendant patriarchalement ses mains sur nos deux têtes, mes enfants, que ce soit pour toujours! Monsieur, comme il vient de nous l'apprendre, est un paria dans son pays, un enfant méconnu par les auteurs de ses jours; et si mon jeune ami fait usage de la sagesse qu'il semble posséder à un si haut degré, il remerciera avec nous la Providence qui donne un toit au vaillant jeune homme sans
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asile ; la Providence qui donne à celui que personne n'aimait^ un jeune cœur pour le chérir et à l'orphelin un père.
Le vieil émigré essuya une larme en achevant sa péroraison. L'effet eût été plus complet s'il se fût jeté dans mes bras, s'il m'eût ouvert les siens^ où je serais tombé avec sa fille; mais je n'en fus pas moins profondément agité à ces paroles, dont je ne pouvais détourner le sens ; mon émotion étouffa d'abord ma voix. Je me levai du sofa où j'étais assis, avec Joséphine toujours suspendue à mon épaule; et prenant son père par la main, je les menai tous deux près de la croisée. Le soleil était près de l'horizon; les montagnes, la mer, les vallées, la foret sombre, se couvraient de teintes roses. A trois milles de distance environ, ma vaillante frégate se baignait dans le sein des eaux légèrement ridées du lac, tandis que son pavillon et sa flamme flottaient fiers et libres au souffle de la brise. Je la montrai à Joséphine et d'une voix à peine articulée; — car à cette époque, les sanglots débordaient aisément ma poitrine, et mes yeux n'avaient point appris à retenir leurs pleurs, je m'écriai
— La voilà ma demeure! mon pays réclame mes services !
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— Monsieur, dit froidement M. Manuel , est en droit de mépriser un peuple conquis : on dit la nation anglaise généreuse, mais un de ses fils est bien cruel envers ma fille.
Joséphine était à mes pieds , les mains jointes comme un catholique devant l'image de Dieu ou de la Vierge; son attitude était si pathétique! Qui la lui avait enseignée ? la nature ! la nature qui fait pâlir l'art. Mistress Siddons eût envié à la pauvre esclave cette pantomime déchirante.
— Joséphine, lui dis-je en la relevant doucement, et en déposant un baiser sur son beau front, vous me brisez le cœur; c'est plus que je n'en puis supporter. Je le sens, je suis trop faible contre vos larmes, il faut que je parte à l'instant ou je ne réponds plus de moi.
— Vous m'aimez, dites -vous? oui, vous m*aimez. C'était mon destin , c'était le vôtre. Depuis trois ans je voas attendais. Si vous ne me croyez pas, «iemandez-le à ma nourrice Jumbila. Les paroles se précipitaient de sa bouche comme un torrent montagneux enflé par les neiges. — Oui, vous m'aimez; mais répétezmoi donc que vous m'aimez !
— Si je vous aime, Joséphine !... Mais l'honneur parle, l'inflexible honneur!
— Qu'est-ce donc que l'honneur? s'écria-
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t-elle avec une simpiicité ingénue^ et qui prouvait que si elle avait déjà entendu ce mot, elle n'avait pas la moindre idée de sa signification. Qu'est-ce donc que cet honneur-là Pet il y avait dans le son de sa voix une expression de mépris.
Je ne savais que répondre.
— Dites , l'honneur fera-t-il pour vous ce que mon père et moi nous sommes disposés à faire? Mais dites-moi, mon père, ce que cet honneur a fait pour lui : lui aurait-il donné cette belle veste bleue galonnée, ou cette petite épée suspendue à son côté. Montrez-lui donc, mon père, les riches vêtements et les armes magnifiques que nous avons. L'honneur veillera-t-il sur .vous, monsieur, quand vous serez malade et souffrant? l'honneur vous prendrat-il par la main dans les chaleurs du midi, pour vous conduire sous les ombrages les plus frais, et près des sources jaillissantes? Qu'est-ce donc enfin que cet honneur qui vous ordonne de briser le cœur d'une pauvre fille, et de la faire mourir de chagrin?
Ma confusion était extrême : — Monsieur Manuel , dis-je enfin au vieillard, ayez la bonté d'expliquer à votre fille ce que l'on entend par honneur. .
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— L'honneur, dit-il d'un ton sec et sévère, l'honneur est une règle de conduite qui n'a jamais été définie ni comprise, et que chacun modifie à son gré. Une honnête impulsion du cœur vaut tout l'honneur que j'aie jamais rencontré dans ce monde.
C'était un moyen très habile pour m'aider à tourner le dilemme. Mais il fallait le résoudre, et ne recevant aucun secours du père, je me retournai du côté de sa fille. Le profond chagrin peint sur ses traits, redoublamon angoisse. L'éclat soudain et inaccoutumé de ses joues avait disparu, et la mélancolie, étendant ses plus noires ailes sur la frêle enfant , semblait prête à l'en envelopper comme d'un linceul. Je croyais qu elle allait mourir , quand mes yeux rencontrèrent les siens. Je ne pus résister à leur appel.
— Je resterai, lui dis-je , jusqu'au départ du vaisseau. *
Je fus alors témoin , pour la première fois , de l'enthousiasme dont le tempérament mélancolique est susceptible et de l'éloquence de la nature. La figure penchée, qui semblait trouver dans mon bras un support nécessaire à sa faiblesse , se détacha soudainement de moi. Sur son visage arrondi et délicat se répandit une
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dignité soudaine. Ses muscles se tendirent, mais sans roideur comme ceux d'une statue grecque. Elle se tint debout devant moi, comme par enchantement, moitié femme , moitié statue; mais belle à ravir. Quelle rude épreuve! Ses bras demeuraient immobiles ; mais sa voix musicale et harmonieuse sortait de sa poitrine comme un oracle sacré. M. Manuel s'était esquivé en homme expérimenté.
— Rester jusqu'au départ du vaisseau ! non , pas une heure , pas une minute , pas un seul instant, ou toujours. Si vous ne restez pas toujours, vous êtes déjà resté trop long-temps. Laissez-moi rêver de vous et mourir. L'épine est entrée dans mon cœur , elle s'y enfoncera vite : partez. — Pourquoi , monsieur , m'avezvous regardée comme aucun homme ne l'avait jamais fait .? Pourquoi mêler vos larmes feintes à mes larmes si vraies et si tendres? Mais coniment osé-je parler avec tant d'orgueil à un être que je croirais un des bons esprits ^ si je n'avais appris à connaître sa perfidie ? Moi , pauvre fille de couleur , faible , ignorante , née d'une esclave et destinée à l'esclavage. Moi, dont Tunique ambition était d'être aimée , aimée pour un temps bien court j car, je le sais, je dois mourir jeune , je ne vous aurais pas été long-
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temps à charge. Mais vous avez été déjà trop bon pour moi. J'étais folle dans ma présomption. Partez donc, partez^ mais à l'instant, et emportez avec vous tout ce que j'ai à donner , la bénédiction d'une pauvre esclave.
Pendant tout ce discours, elle demeurait debout etimmobile,les mains croisées sur son sein palpitant. Je m'approchai d'elle en ouvrant les bras , mais elle se détourna et me repoussant loin d'elle, elle continua ainsi :
— C'en est déjà trop. J'aime mieux devoir la mort à votre cruauté qu'à vos caresses qui sont la pire des cruautés. Je sens vivre en moi un nouvel esprit. Je ne suis plus un enfant. Hier j'aurais rampé à vos pieds comme un être dégradé; mais vous m'avez pressée sur votre sein; vous m'avez parlé comme à votre égale ; vos larmes ont baigné mon front. Oh ! c'a été pour moi trop de bonheur et trop de gloire. Moi, si humble hier , je vous commande aujourd'hui de me fuir. Partez ! mais soyez généreux. En partant aujourd'hui vous ne me donnerez peutêtre pas la mort. Partez à l'instant.
Hélas, je ne songeais plus à partir. L'amour avait fait taire l'honneur, et j'étais presque honteux que l'enthousiasme de Joséphine ne m'eût pas encore communiqué sa flamme.
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— Mon amie, lui clis-je enfin d'un ton calme et sérieux^ donnez-moi votre main. Elle était froide comme celle de la mort. Je la conduisis près de la croisée, et je lui montrai la noble frégate, objet de sa haine. Joséphine, lui dis-je, ce vaisseau porte à son bord trois cents vaillants hommes , tous mes compatriotes, et pUisieurs mes amis intimes. J'ai souvent partagé leurs dangers , je me suis trouvé avec eux sous les serres de la mort; depuis trois ans, nous brisons ensemble notre pain ; depuis trois ans , nous souffrons ensemble; car il y a plus d'épines que de roses dans la vie maritime. Ces hommes n'ont-ils pas le droit de compter sur moi ? Je vous parle avec sang-froid. Je ne vous soupçonnais pas de tant d'éloquence. Pourquoi prendre cet air humble et abattu ? Je ne vous en aime que davantage. Si je vous parle ainsi , c'est pour vous montrer que je n'agis pas sous l'impulsion d'un sentiment fugitif. Mais, Joséphine , dans mon pays , bien au-delà des mers, j'ai des amis qui ont droit à quelques regrets ; je ne suis pas précisément un paria. Ma naissance est obscure ^ mais mon courage peut me frayer le chemin des pkis hautes dignités de mon pays. Ne pleurez pas ainsi, ou je ne saurais résister à tant d'émotions pénibles. Calmons-
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nous un instant. Ecoutez-moi, Joséphine, Dieu me pardonne ! mais vous me faites commettre une grande faute. Pour vous, j'abandonne tous mes compagnons, je tranche les hens de vieilles amitiés ; pour vous, je m'expose à passer pour un lâche, à être pendu comme déserteur. Joséphine , vous contractez une grande dette, vous vous chargez d'une terrible responsabilité! Mais mon cœur est à vous comme ma vie. Joséphine , je resterai.
— Toujours?
— Toujours.
Un cri de joie s'échappa de ses lèvres , elle se jeta à mon cou, et nos lèvres scellèrent le contrat. Mais bientôt je me dégageai de sa douce étreinte.
— Joséphine, ce moment ne peut être un moment de joie sans mélange. Regardez ce globe lumineux à demi caché par l'horizon, il va disparaître dans les flots , mais il reparaîtra demain sur la cime des montagnes. Hélas! toutes mes espérances de gloire vont s'ensevelir comme cet astre , mais pour toujours. Les pleurs coulaient abondamment de mes yeux. Adieu, mon pays! m'écriai-je. — Honneur, siâieul Eos, ma vaillante frégate, adieu!
Comme un être doué de la vie , le beau vais-
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seau sembla répondre à mon apostrophe. Le tonnerre majestueux de son canon d'honneur gronda higubrement sur les flots, et, bondissant entre les échos des collines d'alentour, alla mourir sur les lointaines montagnes : c'était le canon, ^'en sa qualité de vaisseau commedoré, VEos tirait au coucher du soleil. — C'en est fait, m'écriai-je, les dés sont jetés !
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