‹ Rattlin le marinChapitre 13 sur 42 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Ralph tombe dans l'erreur commune et se«roit heureux. — Persuadé que son bonheur est une réalité , il souhaite qu'il dure autant que sa vie. — Aucun symptôme inquiélaut ne se montre encore, mais le plus brillant soleil peut aToir le plus triste coucher.

Joséphine parcourut en bondissant la maison, criant à haute voix dans le transport de sa joie : Il reste ! il reste ! J'entendis ces mots répétés par les groupes de négresses qui la ché# rissaient. Cette nouvelle semblait être l'heureuse réalisation de quelque prophétie, et elle devint bientôt le sujet des chants de la famille. Une heure de la soirée s'était à peine écoulée que la vieille sorcière , qui avait été la nourrice et apparemment la préceptrice de Joséphine, avait composé sur l'événement une sorte d'hymne métis , et un cercle de noires chanteuses grimaçait en chœur ce refrain :

hesprit bhiDC reste avec nous.

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Je ne revis Joséphine que le lendemain ; mais M. Manuel me rejoignit deux heures environ après le dénouement de notre petite tragédie : j'étais encore absorbé dans mes réflexions, réflexions amères! Le vieillard s'entretint longtemps avec moi. Je m'attendais à faire , pendant quelques jours, ma cour à sa fille, à la conduire ensuite à l'autel. Je contemplai ma situation sous toutes ses faces, espérant en découvrir une où mon œil pût se reposer ; mais c'était un triste examen ; un noir soupçon queje repoussai comme un démon, soufflant le meurtre à mon oreille, me disait : N'as-tu pas donné dans un piège? Cependant les lumières qu'on apporta dans la salle dissipèrent mes soupçons avec les ténèbres. M. Manuel se comporta en loyal beau- père, il me rendit un compte exact de toutes ses propriétés, et de son argent comptant. Son actif surpassait de beaucoup mon attente. Il me donna à entendre qu'il était décidé, si je restais près de lui, à m'adopter pour son fils, à m'accorder, sa vie durant, les movens de soutenir honorablement mon jeune ménage, et à m'instituer son unique héritier après sa mort. Un notaire dresserait les articles du contrat à intervenir, afin que les conventions en fussent obHgatoires pour les

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parties intéressées. Nous nous entretînmes alors en beau-père et en beau-fils de nos futurs pro' jets. Nous résolûmes de quitter Saint-Domingue aussitôt que nous pourrions tirer une valeur convenable de la plantation et de ses nombreux esclaves. Mais où aller? en Angleterre? moi déserteur du pavillon britannique. En France? le règne des sans-culottes y était passé, et l'on savait à Saint-Domingue que le premier consul n'était pas homme à le laisser renaître. C'est en France que nous irions vivre. Ainsi nous spéculions sur l'avenir : c'était compter sans son hôte.

Sans être enrôlé dans les sociétés de tempérance, je ne me rappelle pas m'étre jamais grisé; je dois ce résultat^ qui fera sourire plus d'un vieux marin, à mon antipathie pour les liqueurs fortes. Le soir de cette journée mémorable, je me laissai aller à boire deux verres de vin de plus qu'à la table du capitaine. Je me sentais un grand affaissement de corps et d'esprit; je ne comprenais rien à mon assoupissement léthargique, et, en dépit de tous mes efforts pour lutter contre le sommeil, je me sentais terrassé comme Jacob dans sa lutte avec V esprit du Seigneur] je tombai profondément endormi au milieu d'une harangue de M. Manuel sur les di-

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verses perfections de son aimable fille. Un amant s'endormir sur un pareil chapitre ! que voulez-vous? La nourrice de Joséphine et les autres sorcières négresses y étaient-elles pour quelque chose? je le croirais volontiers : les négresses sont d'habiles droguistes et des herboristes expérimentées. Certes, il y fût allé de ma vie et de la vie de ceux que je chérissais le plus au monde, qu'il m'eût été impossible de me dresser sur mes jambes et de traverser l'appartement. J'ignore comment je gagnai mon lit; mais quand je m'éveillai le lendemain, je trouvai ma fiancée reposant à côté de moi. Alors commencèrent pour moi des jours d'extase. Ma félicité était trop grande pour être réelle. Oui , je conçois que des anges aient quitté le ciel pour s'unir aux filles des hommes, les trouvant belles^ dit la Genèse; pour moi, je me croyais le héros d'une histoire des Mille et une JSuits. Je me voyais entouré de prestiges; j étais servi par d'invisibles mains; je n'avais qu'à former un désir, et mon désir, à demi formée était rempli; je me laissais aller au courant de mon bonheur, et, malgré mon appréhension que la baguette d'un magicien ne fit tout évanouir, mon ravissement était si grand que je ne m'étais pas aperçu de mon changement de costume.

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Le léger et large chapeau du planteur, le pantalon et la veste blanc de neige, la chemise d'une extrême finesse, avec un jabot de dentelles, complétaient mon nouvel uniforme , l'uniforme de planteur. Je sus depuis que la nourrice de Joséphine, avec force incantations, avait enseveli à six pieds sous terre ma petite tenue d'aspirant.

Nous voilà donc le tome second de Paul et Virginie, si le fatal dénouement du premier permettait ce deuxième volume; nous étions moins innocents que les ravissantes figures de Bernardin de Saint-Pierre, mais infiniment plus heureux , car ma Virginie ne me fuyait pas. Nous nous promenions, en nous tenant par la main , dans les bocages d'orangers et sous des ombrages aromatiques. Je rencontrais de tous côtés des sourires et des salutations; l'obéissance respectueuse se pressait devant mes pas; toute la maison adorait sa jeupe maîtresse, et l'adorait aussi en moi.

M. Manuel parai ssait complètement heureux. Il nous laissait à nous-mêmes, ce que tant de parents ne savent pas faire à propos. J'écrirais des volumes sur les petits incidents de notre lune de miel; mais qui intéresseraientils? L'homme n'a que des sarcasmes pour le bonheur d'autrui. Il semble que les jouissances

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de ses semblables soient un vol qu'on lui fait. Une lune de miel sous les tropiques! J'entends un loustic de taverne s'écrier que le miel en dut fondre vite. Trop vite, hélas! mais n'anticipons pas. Je ne remarquai plus dans Joséphine de grands éclats de passion; son âme avait replié ses ailes en se posant sur ma poitrine et s'y berçait dans une tendre mélancolie. Je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je me rappelle ses petits artifices pour m'empécher de tourner les yeux vers le vaisseau! J'ai déjà dit que les bâtiments de l'escadrille, à l'ancre dans la baie, partaient successivement et un à un. Le regard triomphant de Joséphine m'instruisait de chaque départ. — Encore un de parti! me disait-elle. Oh! quand le seront-ils tous! Les persiennes de l'habitation avaient été clouées, afin que je ne pusse rien voir.

J'habitais ce paradis depuis un mois, ne songeant plus ni à mon pays, ni à mon vaisseau, quand un matin, assis sous l'ombre et occupé à lire derrière la maison, j'aperçus Joséphine voltigeant comme un papillon dans la longue allée de citronniers. En un moment elle fut près de moi, et, se jetant à mon cou:

— Mon ami, mon ami, s'écria- t-elle, main-

tenant vous êtes presque tout entier à moi. Il n'en reste plus qu'un !

— Et quel est cet un, Joséphine?

— N'en parlons pas, n'y pensez pas, mon ami; ce n'est pas le vôtre; mais jurez-moi, jurez-moi encore que vous ne le regarderez jamais; allons, mon ami, jurez, et je vous promets d'apprendre par cœur toute une colonne de vos vilains mots anglais.

Je répétai le serment tant de fois prêté et violé, mais sans arrièie-pensée. Joséphine s'assit tranquillement à mes pieds comme une bonne et sage petite fille, et commença à marmoter sa leçon.

Si vous m'interrogez sur les progrès de mon. écolière, je vous dirai qu'elle en faisait d'admirables. Nous avions tant de salles d'études; tantôt au pied d'un rocher, dont une cascade étinceîante baignait le flanc verdi par l'âge; tantôt dans un bosquet émaiîlé de fleurs et dont nul pied humain n'avait foulé le tapis, au milieu d'un air embaumé de tous les parfums des arbrisseaux qui croissent sous les tropiques; tantôt dans la forêt solennelle, sous les rameaux d'arbres vieux comme le monde. Que de fois le livre et l'ardoise étaient jetés siu' le

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gazon lorsque nous nous levions ensemble, comme si un même esprit eût animé nos deux corps, pour courir à la poursuite d'un oiseau de paradis, ou pour nous poursuivre l'un l'autre autour d'un vieil arbre d'acajou ! Plus souvent Joséphine fermait son livre ou le laissait tomber, me disant de lui raconter une histoire qui la fît pleurer, ou de lui dévoiler quelques uns des mystères de l'univers, et de l'entretenir des attributs du grand Etre.

N'était-ce pas le bonheur suprême? La joie semblait descendre sur moi du ciel en flots de lumière; la terre exhalait pour moi son encens, lorsque je foulais son sein couvert de fleurs ; des oiseaux du plus riche plumage voltigeaient autour de moi, comn>e des courtisans autour de leur souverain, les rameaux majestueux des arbres semblaient s'abaisser comme des drapeaux devant le déserteur. J'étais plongé dans la joie : elle devait être courte.

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