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Chapitre aussi court que lugubre

J'habitais depuis trois mois la plantation de M. Manuel. L'éducation de Josépnine avançait rapidement ^ et je n'étais pas moins fier du dé- 4. veloppement de son intelligence , que de sa beauté et de son amour. Forcé d'opter entre elle et ma patrie , je nx'applaudissais tous les jours d'avoir renoncé à la dernière. Qu'est-ce , après tout , que ce regret, souvent ridicule et tyrannique, du sol où nous avons commencé à végéter ? Qu'on désire dormir où dorment ses pères et mêler ses os à leurs os, c'est un pieux sentiment sans doute ; mais l'homme doit-il tant s'occuper de son cercueil, n'est-il pas làhaut un lieu de réunion infaillible? Nous étions décidés à nous rendre en France , où mon mariage avec une esclave ne serait pas considéré

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comme un opprobre , maintenant surtout , disait M. Manuel, que la guillotine avait passé son ^niveau sur la société. L'idée d'être uni à Joséphine par un lien indissoluble me semblait dans l'ordre des choses ; mais cet ordre-là devait être singulièrement bouleversé par ce terrible pouvoir que les hommes appellent tour à tour destinée, fatalité, providence, etc. , etc. Je m'abstenais religieusement de regarder le vaisseau; je détournais même les yeux de la mer quand je venais à la découvrir du haut d'un monticule ou à travers les arbres ; mais depuis quelques jours, il m'était aisé de voir, aux alternatives de joie , de crainte et d'espérance , peintes sur le visage de Joséphine, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Les nègres de la plantation finirent par m'avouer que des patrouilles anglaises avaient aw-couru en tous sens les environs. J'en parlai à M. Manuel; il me dit que les perquisitions semblaient être terminées; mais que si elles venaient à recommencer, je ferais bien de me retirer dans les montagnes jusqu'au départ du vaisseau. La veille de ce départ , Joséphine ne put fermer les yeux. Ses pleurs ne cessaient de couler , elle me tenait en tremblant dans ses bras. Après avoir veillé sur moi comme une pauvre mère auprès

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de son premier né , épuisée de fatigue et d'émotion, vaincue par le sommeil, elle s'endormit en murmurant mon nom. Deux nçures environ après le lever du soleil , je me réveillai, et la voyant endormie, je la contemplai avec adoration, je répétai le serment de ne jamais l'abandonner , et Dieu m'est témoin que je repoussai avec horreur l'idée de devenir un jour le Thésée de cette autre Ariane. Mais je ne sais quel démon (je crois aux mauvais démons depuis ce jour fatal ) me souffla ces mots à l'oreille : Elle part, ta noble frégate , elle part pour ta patrie lointaine; elle emporte tes compagnons et s'ensevelira peut-être avec eux dans le sein de l'Océan ; la laisseras-tu partir sans un regard d'adieu? Au fait, pensai-je, c'est le moins que je lui dois.

Je me glissai hors du lit , et je sortis à la dérobée ^e la maison. J'arrivai aux bords de la baie où VEos avait été ancrée si longtemps. Elle était vide et les alentours calmes et déserts. Je grimpai sur une élévation , et je découvris enfin la noble frégate , déjà engagée dans les sinuosités du canal romantique qui l'avait conduite devant Anania.

La matinée était fraîche et l'air fortifiant ; mes jambes me portèrent d'elles-mêmes sur le

rivage couvert d'un sable extrêmement fin. Cette promenade m'était d'autant plus agréable, que j'en avais été plus long-temps privé. La brise était fraîche et ridait légèrement la baie ; je m'avançai sur une espèce de petit cap, et j'y restai quelques instants debout, les bras croisés. J'allais retourner au nid où j'avais •laissé ma tourterelle endormie, quand, jugez de mon effroi! j'aperçus la pinasse de l'Eas qui , couverte de monde , fendait l'écume des vagues et gémissait sous l'effort de seize rameurs. Elle tourna le cap rocheux qui formait la corne orientale de la baie , et sa proue mordit bientôt le sable. Le troisième lieutenant, l'aide , l'officier des soldats de marine et quatre de ses hom mes sautèrent successivement à terre.

Au premier instant, la terreur paralysa l'action de mes muscles ; mais bientôt, bondissant comme un chevreuil, je m'élançai.... Déjà le chemin du continent de l'île m'était coupé. Il ne me restait plus d'espoir. Je grimpai cependant sur le flanc buissonneux de la roche la plus escarpée, et, les mains et la figure tout ensanglantées, j'espérai me cacher dans les épines; mais les limiers étaient à ma poursuite.

— Il est là , là , disaient-ils; il s'est fourré dans les buissons.

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— Holà !ho! descendez, ou je fais faire feu , s'écria l'officier de marine. Et ses quatre bandits armèrent leurs fusils.

Maudite poudre à canon! sans toi, j'aurais tenté la résistance , je serais grimpé jusque sur la cime du rocher , j'en aurais roulé des éclats sur les assaillants. Insensé! avec quoi les auraisje détachés ? Je me rendis prisonnier, je tombai' aux genoux de notre troisième officier, je le suppliai à chaudes larmes de me laisser sur le rivage.

— J'ai des ordres, monsieur le midshipman, des ordres sévères, me répondit-il. Ne craignez rien d'ailleurs, il n'est pas question de vous traiter en déserteur; c'est pour vous effrayer qu'on vous a menacé de faire feu. Le capitaine Reud est toujours entre la vie et la mort. Il a demandé à vous voir : comment lui apprendre que vous aviez disparu ? Le lieutenant en second a juré de vous retrouver et de ne pas retourner sans vous en Angleterre. Vous connaissez le lieutenant Farmer et son caractère inflexible ; c'est lui qui a pris le commandement. Il ne vous fera pas fusiller, vous ; mais si je vous lâchais, mon affaire serait bientôt faite.

— Vous ne m'emmènerez pas , lieutenant , non ; vous me fusillerez plutôt ici, sur le sable.

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Hélas! on m'avait jeté dans la chaloupe avant que j'eusse achevé ces mots. Tout-à-coup un spectacle déchirant s'offrit à ma vue. Je vis Joséphine, à demi nue, descendre en courant *une des collines qui bordaient le rivage : sa longue chevelure flottait derrière elle, et ses pieds nus étaient rouges de sang.

— Ralph! Ralph! s'écria-t-elle.

Et sa voix pénétrait dans mon cœur comme la lame d'un poignard. Derrière elle accourait son père , suivi de tous les nègres et de toutes les négresses de la plantation.

— Gagnez au large ! gagnez au large ! s'écria le lieutenant.

Comme un assassin dévoué à la corde et qui entend sonner sa dernière heure, j'enfonçais ma tête entre mes genoux et je cachais mes yeux avec mes deux mains. Je n'aurais pas détourné la tête pour un royaume. Oh ! que n'avais-je la vigueur de Samson,pour saisir une des rames et briser la tête aux sept hommes qui m'emmenaient? que ne pouvais-je faire chavirer au moins la barque? Hélas! si je fermais les yeux, je ne pouvais fermer en même temps les oreilles ou du moins la pensée ne m'en vint pas. Le bateau ne devait pas être à dix verges de distance, quand j'entendis un grand II. 1 1

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rejaillissement dans l'eau. Des cris d'horreui' s'élevèrent à la fois de la pinasse et du rivage. Â.U milieu de mille voix qui frappaient l'air , je distinguai un cri plus perçant : — Joséphine ! ma fille! C'était la voix de M. Manuel. Je me * levai ^ mais le sang qui me montait au visage offusquait ma vue. Je vis cependant deux rameurs passer convulsivement un de leurs bras sur leurs yeux , tandis qu'ils ramaient de Fautre en serrant les dents.

— Monsieur Rattlin, me dit le pilote, s'il n'y allait de ma tète, je reconduirais la pinasse au rivage.

— Où donc est-elle? montrez -moi de quel côté ? au nom du ciel! m'écriai-je, lieutenant, vous ne m'empêcherez pas de me jeter à l'eau?

— En avant^ en avant, s'écria l'aide de maître en frappant violemment du pied, en avant, ou elle nous rattrape.

— Lâchez-moi, ou je vous élrangle, criai-je aux soldats de marine qui tous les quatre m'avaient saisi par le bras. Ils me firent retomber sur mon banc : je m'évanouis.

Je me trouvai le soir dans la cabine, étendu sur un hamac. Je croyais sortir d'un affreux cauchemar; mais les tristes regards des midshipmen , l'air de compassion des officiers qui

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m'entouraient, me convainquirent de la réalité de tout ce qui s'était passé. Je saisis le poignet d'un de mes camarades : — Joséphine, où est-elle? l'avez- vous retirée des flots? avez -vous au moins son cadavre ? Il resta muet. Malédiction! m'écriai-je. Monsieur Farmer, vous avez le commandement de VEos^ pendant la maladie du capitaine Rend, j'ai déserté à l'ennemi, la loi vous oblige d'assembler un conseil de guerre et de me faire fusiller. Je vous en supplie, faites-moi fusiller.

On me laissa ignorer le sort de Joséphine : la consigne avait été probablement donnée; mais au dernier moment où je l'avais entendue, elle luttait contre les vagues de l'Océan. L'Océan avait du engloutir mon premier, mon dernier amour!

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