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contrâmes une frégate qui faisait partie des croisières anglaises. Je me promenais de long en large sur le passe-avant, cette partie du pont qui sépare le gaillard d'avant du gaillard d'arrière. Le capitaine était sur le pont avec la plupart des officiers, guettant quelque voile et impatient de recevoir des nouvelles d'Angleterre et de lire les journaux anglais. Les vaisseaux s'approchèrent à portée de voix, et, après les pourparlers accoutumés, trois ou quatre journaux, roulés autour d'autant de balles de fusil, tombèrent sur notre bord , et le dialogue suivant s'établit entre les deux frégates, représentées par leurs capitaines respectifs :
— Voulez-vous venir à bord, dit le capitaine Reud, et accepter une collation ?
— Si vous l'ordonnez, cela va sans dire.
— Olil non^ non ! je ne l'ordonne pas, mon intention n'est pas d'arborer la large flamme de Commodore ; mais vous me ferez plaisir d'accepter, nous pourrons faire route ensemble sans excès de voile.
— En vérité, capitaine Reud, la mer est un peu grosse; ne voyez-vous pas à votre poupe les poussins de la mère Carey ?
A un tic particulier de la démarche du capitaine Reud, et au relèvement de ses narines,
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j'aperçus qu'un accès de folie lui prenait. Il grimaçait, il s'escrimait avec son porte-voix, il en appliquait des bourrades sur les côtes du premier lieutenant, il lui demandait mille pardons, et, faisant faire le moulinet à son instrument, il le rejetait sur sa bouche, tandis que l'officier essoufflé étanchait le sang qui sortait de son nez meurtri par le porte-voix.
— En parlant des poussins de la mère Carey(i), capitaine Reeves, je crois avoir trouvé le moyen de vous amener à bord ; j'ai sur ma frégate les sept plus curieux spécimens ornithologiques....
— En vérité, dit le capitaine Reeves, qui se croyait un naturaliste émérite, je suis à vous dans l'instant , capitaine Reud ; mais à quel genre appartient votre espèce?
— Au genre cotvus, s'écria le capitaine Reud, et se retournant vers les siens : conduisez tous les midshipmen dans ma cabine , à l'instant et dans l'état où ils sont, emmenez aussi l'aide du premier pont. J'aperçois M. Rattlin sur le passeavant, emmenez-le comme les autres; allons, vile et dépêchez.
A bord d'un vaisseau de guerre, l'obéissance
(i) Nom donné par les matelots anglais au pétrel des tem« pêtes, proceUaria pelagica de Linnée*
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est au commandement commeTombre au corps* Long-temps avant que le capitaine Reeves n'arrivât à borci , les sept misérables midshipmen affamés et déguenillés étaient rangés dans l'arrière cabine, tandis que le stewaid et les domestiques entassaient sur la table les matériaux d'une riclie collation.
— Que peut nous vouloir le capitaine? dit l'un.
— Parbleu, nous inviter à déjeuner.
— Pouah! Pigtop, comment osez-vous vous présenter avec cette figure?
— Coquin de Daunton î dit Pigtop ; mais attendez qu'il se rétablisse.
— Si notre garde-robe pouvait se rétablir aussi facilement que lui !
— Écoutez-moi, dit un autre, voici le fin mot de l'affaire; le capitaine veut se débarrasser de nous comme d'une mauvaise pacotille. Mais j'entends, quant à moi, retourner en Angleterre; je ne veux pas être vendu.
— Ni moi! vendu ! fi donc ; un sujet anglais!
— Hélas! mes chers amis , aussi sûr que nous voici tous, régiment déguenillé de midshipmen, que l'aide-balayeur du vaisseau aurait honte de faire défiler, le capitaine Reud va nous
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présenter avec toutes nos perfections au capitaine Reeves.
— Si j'en étais sur, plutôt que de dévorer cet outrage...
— Je dévorerais volontiers ce poulet, dit Pigtop.
— Aussitôt fait que dit, répartit un autre en s'avançant vers le friand volatile.
Le steward et les domestiques avaient quitté la cabine, après avoir terminé l'arrangement du festin.
— Halte-là î point de pillage. C'est encore une des folies de Reud qui nous vaut cette bonne fortune. Pour moi, je crois que son intention était de m'inviter à dîner. Monsieur Pigtop, prenez le fauteuil , pourvu que vous vous croyiez aussi invité, car c'est ici une affaire de conscience.
— Je crois que j'ai été invité.
— Et moi . j'en suis sûr.
— J'en suis convaincu.
— A merveille! en ce cas, messieurs, ne perdons pas de temps ; à vos places ! miséricorde! au pas, oui, les convives, c'est-à-dire le reste des convives arrivent. Permettez-moi de vous proposer, en son absence, la santé de notre vaillant capitaine, avec triple salve de houras !
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— Houra! houra! houra!
En ce moment entrèrent les capitaines Reud et Reeves, avec notre premier lieutenant. Nous avions tous le coude en Fair. La surprise et l'attitude de ces messieurs étaient vraiment théâtrales. M. Farmer étouffait son rire avec sa main placée sur ses lèvres; le capitaine Reeves restait la bouche béante et paraissait ne rien entendre à la chose; le capitaine Reud était effrayant à voir; notre impudence dépassait sa compréhension : ses regards sauvages alarmaient tellement mes collègues qu'ils s'écartèrent de table^, comme une nuée de corbeaux effrayés. Quant à moi, je ne craignais plus rien : qu'aurais-je craint? je ne me souciais plus de vivre. L'explosion ne se fit pas attendre. Au lieu de nous dire poliment : messieurs, en reconnaissance de l'honneur que vous venez de me faire de boire à ma santé, en mon absence, je vous invite..., etc.
^ Ralph Rattlin!...
M. Rattlin, jusqu'alors immobile, s'incline au-dessus de son verre vide.
— Tas de vauriens! comment osez-vous...
osez -vous bien voler mon bien?
— Je suis ici, capitaine, à titre de convié; j'attends votre permission pour m'asseoir. J'ai
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dû croire que si vous m'invitiez à venir dans votre cabine, où une collation était servie, c'était pour y participer. Il est rare sans doute qu'un si grand nombre de midsbipmen se trouvent réunis à la table de leur capitaine, sans aucun officier pour les présider. La situation est nouvelle : j'espère , capitaine Rend , que vous ne la rendrez pas désagréable. Nous avons saisi aux cbeveux l'occasion. Il nous arrive si rarement de boire à votre santé, avec les cérémonies nécessaires à un pareil toast! Je ne sais pas que nous ayons commis une faute , à moins qu'on n'en puisse voir une dans un excès de dévouement à votre personne et de zèle pour votre santé. Je ne sais comment mes collègues jugent leur propre conduite ; il ne m'appartient pas de parler pour eux, puisqu'ils se sont enfuis; quant à moi, je ne me crois pas indigne d'occuper une place à votre table. Il y a un malentendu; si vous ne rectifiez pas cette invitation, je suis prêt à me retirer.
Pendant ce discours passablement impudent, je n'avais pas quitté mon poste et je tenais les yeux fixés sur le capitaine Rend. Je ne cherchais pas à leur donner une expression de défi, mais non moins une expression suppliante. Quelle que fût la nature de cette expression, elle
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parvint à dissiper l'espèce de capuchon noir que la colère avait fait descendre sur le front du capitaine ; mais les plis de sa bouche étaient encore sévères. Je me préparais à prendre les arrêts, à grimper peut-être sur la tête du mât; jugez de mon agréable surprise , quand le capitaine Keud me dit d'une voix distincte sinon cordiale:
— Monsieur Rattlin , vous connaissez votre place, vos camarades connaissent la leur. Capitaine Reeves, monsieur Farmer, Rattlin, veuillez vous asseoir.
La demi-douzaine de poltrons qui m'avaient laissé soutenir seul le feu du capitaine, restait entassée comme un troupeau de brebis entre les deux canons de la cabine, juste en face de moi. J'étais affamé; mais je ne jouissais guère moins de la gourmandise désappointée de mes six déserteurs que des délicieux morceaux entassés sur mon assiette.
Les flacons circulaient, le capitaine Rend égayait notre partie carrée par son amabilité et ses pointes. Le capitaine Reeves avait en un clin d'œil ravitaillé son estomac, mais il mourait du désir de voir les sept curieux spécimens du genre ornithologique que son collègue ramenait des Indes occidentales et qu'il lui avait dit appartenir au genre coiyus; me doutant de
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ce qui allait arriver, je me tenais sur la réserve avec mon capitaine, dont la politesse m'aurait mis à mon aise en toute autre circonstance. Le capitaine Reeves ne parlait qu'oiseaux.
— Où sont donc les curieux spécimens ornithologiques ?
. ! — Oh ! ici tout près.
— Sont-ils grands?
— Cinq à six pieds.
— Miséricorde! ils doivent manger énormément.
— Ils sont très voraces.
Ici le malicieux créole me jeta un coup-d'œil d'intelligence , et il ajouta :
— Ils me sont aussi coûteux qu'embarrassants.
— Et vous croyez qu'ils n'ont encore été décrits par aucun naturaliste; au fait, je ne me rappelle point... cinqà six pieds de haut! mais des oiseaux de cette taille doivent avoir une énorme envergure, vlans leur état naturel, volent-ils, ou sont-ils réduits à courir comme l'autruche?
— Ils volent dès que l'occasion s'en présente*, n'est-ce pas , monsieur Rattlin ?
— Mais ils doivent être paresseux de voler ?
— Pour paresseux, iJs le sont à l'excès; mais je les ai vus très haut, n'est-ce pas, monsieur Rattlin?
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A ces divers interrogatoires , je ne répondais que par un signe de tête. La curiosité du naturaliste était portée à son comble ; mais son mystificateur retardait l'exhibition, parce que, disait-il à son hôte , une fois votre curiosité satisfaite, je serai privé du plaisir de votre compagnie et de l'avantage de vous passer le flacon. Un verre de vin, capitaine Reeves.Que dit-on de neuf en Angleterre ?
C'était en vain que le capitaine Reud espérait tirer de son hôte aucune nouvelle ou aucun de ces renseignements qui intéressent si vivement ceux qui revoient la patrie après trois ans d'absence. Le naturaliste était sourd : cinq à six pieds de haut , et ils appartiennent au genre cornus ! c'est prodigieux ! murmurait-il entre ses dents occupées à mastiquer.
— En vérité, capitaine Reud, dit-il enfin, je crains d'être importun par mon impatience ; mais le vent fraîchit, j'ai hâte djètre à bord. Je serais charmé d'emporter un de ces curieux oiseaux.
— Toute la nichée est à votre service.
— Sauf votre respect, capitaine, dis-je en me levant de table ayec un beau salut.
— - Intelligeni: garçon , sur mon âme ! dit le capitaine Reud.
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— Je VOUS remercie de tout mon cœur , de tout mon cœur en vérité , dit le capitaine Reeves. Mon intention est d'écrire un mémoire sur ces intéressants oiseaux.
— Je serai charmé de le lire , dis-je au naturaliste en me tournant vers lui.
Vous le lirez, mon cher enfant, vous le
lirez , dit-il en me donnant de petites tappes sur l'oreille. Comme vous le disiez , capitaine Rend, c'est un garçon très intelligent. Il désire lire mon mémoire, je lui en promets un exemplaire , ainsi qu'à vous , capitaine , et à vous , M. Farmer. Mon mémoire une fois terminé , j'enverrai les sept individus en présent à la Société Linnéenne, dont je suis un indigne membre. Mais non, je les enverrai d'abord à la ménagerie de Pidcock (les jardins zoologiques, zoologicalgardensj n'existaient pas encore ). Je les enverrai à la ménagerie de Pidcock, avec recommandation expresse de les empailler après leur mort. Il en coûtera pour les bourrer.
— Qu'ils vous auraient plus de reconnaissance, si vous les bourriez de leur vivant , dit le capitaine Rend , tout joyeux de se trouver dans son élément.
Notre premier lieutenant ; qui n'y compre-
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nait rien , se donnait un air idiot en voulant feindre de comprendre. Pigtop et ses compagnons , encastrés entre les deux canons , allongeaient le nez comme ces animaux blancs et délicats, qui abondent à l'approche de Noël chez tous les marchands charcutiers.
— Sans doute, il vaudrait mieux les empâter vivants que de les empailler morts. Mais l'un n'empêche pas l'autre , dit le savant ornithologiste; nous aurons soin de les empâter.
Ils vous en seront bien reconnaissants;
mais je ne sais s'ils n'auraient pas quelque ré-» pugnance à être empaillés après leur mort ; passe encore embaumés.
— Embaumés ! vous voulez rire , capitaine ; et que diable leur importe ce qu'on fera d'eux après leur mort ? Mais , à propos de mort , depuis que vous les avez à bord , et dans un état de captivité , continuent -ils à se reproduire. Couvent-ils ?
— Ah! mon Dieu, oui , nuit et jour ils couvent....
— Leurs œufs....
— Non pas ; des complots contre mon autorité.
—Vous êtes plaisant, capitaine ; mais je suis; pressé cle partir. Le vent fraîchit. Montrez-les^' moi tout de suite, je vous en prie.
— Un instant ; permettez-moi d'abord de rétracter l'offre que je vous ai faite du tout. J'en ai six à votre disposition. Je souhaite de grand cœur qu'ils vous décident à les emporter. Ils sont très sales, je vous en préviens. Quant au septième ^ je le garde pour ses bons sentiments passés , quoique je commence à soupçonner qu'il n'est pas d'aussi bonne couvée que je? l'avais cru d'abord.
Ces paroles du capitaine Rend étaient un verrer d'absinthe pour moi : je sentis mon front rougir. Je me levai de ma chaise en maudissant de bon cœur Josué et sa fatale langue.
— Je ne vous remercierai pas même de lai préférence, capitaine Rend, dis-je ; débarraS" sez-vous de moi comme des autres.
J^e capitaine voyant qu'il n'y avait plus moyen de prolonger l'équivoque , s'écria ;
— Ne faites pas le "fou , Rattlin , mais rasseyez-vous. Capitaine Reeves, les sept curiosités ornithologiques que je vous propose^ appartiennent en effet au genre cornus , par leur voracité et leur couardise, la plupart du moins. Du reste, ce sont des bipèdes ; mais des
bipèdes sans plumes. Ils volent ou montent très haut, mais sans zèle (sans ailes). Ils ne perchent que sur les mâts de vaisseaux.
— Ce sont donc des oiseaux de mer , dit le capitaine Reeves^ persistant dans sa mystification.
— Précisément; mais il est temps de céder à votre juste impatience. Un de ces oiseaux a dîné avec vous. Voilà les six autres entre les deux canons. Vous voyez qu'ils diffèrent encore des autres corbeaux, en ce qu'ils ne fuient pas l'odeur de la poudre. Ils peuvent même servir d'épouvantail aux autres. Qu'en ditesvous, capitaine Reeves?
Le petit créole se mit à ricaner d'un air de triomphe en regardant du coin de l'œil le capitaine] Reeves.
— Capitaine Reud , lui dis-je ; quand, il y a sept mois, je me suis trouvé entre vous et la mort, ai-je montré une plume blanche.
— Non , sur mon âme 1
— En ce cas , permettez-moi de vous dire , qu'en ce qui vous concerne , je trouve votre plaisanterie aussi peu spirituelle que de mauvais goût.
— M. Rattlin î M. Rattlin !
— Je partage entièrement l'opinion de ce
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jeune monsieur. Le corbeau a coassé très à propos , dit le capitaine Reeves , dont la gravité n'entendait pas plaisanterie. Permettez-moi de retourner à bord et de veiller sur mes propres volatiles.
Après un échange de saluts cérémonieux et froids, le capitaine étranger quitta la cabine et le vaisseau. Il était déjà à bord du sien que le petit créole lui criait encore :
— Voulez-vous les six ? en voulez- vous la moitié ; capitaine Reeves ?
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