‹ Rattlin le marinChapitre 23 sur 42 · CHAPITRE Lim · texte numérisé non relu

CHAPITRE Lim

DJsserlalion sur la gloire navale. — Ralph tombe en disgrâce. — Sa mise aux arrêts arrête seule le cours de ses misères. — Un beau navire coulé bas sans qu'on puisse s'en prendre à personne d'autre qu à un pauvre midsLipman.

La petite scène que j'ai i^acontée clans le dernier chapitre passera peut-être pour une fiction aux yeux des sceptiques. Ils auront tort. L'anecdote est vraie, très vraie, quoique un peu brodée ou plutôt polie dans ma narration. La grossièreté de la scène originale eût été par trop invraisemblable. Que de fois on est forcé de modifier la vérité pour empêcher qu'on ne la rejette ! Ce sont des avanies pareilles à celles-là qui me déterminèrent à quitter le service, — non par dégoût pour le service luimême, car c'était une belle profession, alors même qu'elle n'avait pas reçu tous ses perfectionnements; — mais elle avait et elle a encore ses anomalies. Sans doute elles étaient et sont en petit nombre; mais j'eus le malheur de me

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heurter aux pires. Depuis l'installation de Daunton à bord de lÉos^ rien ne m'avait réussi.

Ce fut à travers des brouillards épais et glacés que nous revîmes l'Angleterre. Le mois de janvier sévissait. J'étais affamé et à demi nu. Un mendiant tant soit peu décent ne m'aurait certainement pas cédé le haut du trottoir dans les rues de Londres, et cependant j'avais à cette époque plus de trois cents dollars en caisse , un bon nombre de doublons espagnols , la faculté de faire traite sur un banquier de Londres pour une sommes de cent livres sterling par an, plus de trois ans d'arrérages de ma solde, et une part dans les prises qui s'élevait approximativement à une valeur considérable.

Ce fut dans ces circonstances morales et pécuniaires que je saluai de nouveau ma terre natale. Qu'étaient devenus mon ardeur patriotique et mon poétique enthousiasme?... Evanouis tous les deux. Je ne voyais devant moi qu'une côte noire , stérile et inabordable. J'essayai de me reporter en esprit vers les champs où ma jeunesse avait bondi comme l'agneau. — Je les mesurais dans ma pensée, je comptais les haies et les grands arbres. Tout le paysage était distinct , mais il lui manquait un rayon de soleil. Hélas ! j'avais vu aux Indes un soleil II. 16

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plus brillant que celui qui éclaire le monde ; mais ce soleil était enseveli dans les flots pour n'en plus sortir. Je songeai aux amis qui avaient été bons pour l'enfant abandonné de Stickenbam. — Oui. je les reverrai, dis-je, mais je n'avais plus la même franchise de cœur à leur offrir. — Oui, je les reverrai, mais avec la politesse froide du monde. Je sentais que je n'avais pas eu de succès dans ma profession , de succès comme ils l'entendaient. J'avais fait mon devoir et j'avais peut-être donné de belles espérances ; mais étaient-ce là des succès ? Les bonnes âmes s'imaginaient, j'en suis sûr, que je reviendrais amiral ou quelque chose d'approchant.

On me ferait grand plaisir de m'apprendre ce que peut faire un midshipman pour se distinguer ? Remplir son devoir avec exactitude et honneur, voilà tout ce qu'il peut faire. Or, je ne vois là aucune distinction ; presque tous les midshipmen en font autant.

— Je souhaite que nous ayons bientôt une grande action ;, dit un des novices , car je désire me distinguer,

— A merveille, mon jeune midshipman : titre qui, soit dit en passant, correspond à celui <l'élèveou d'aspirant dans la marine françaisej à

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merveille , mon jeune monsieur ; vous voilà donc monté sur votre frégate, bord à bord avec un vaisseau plus gros que vous ; supposons un vaisseau de soixante-quatorze, pour rehausser votre gloira future. Vous voilà stationné auprès de vos quatre canons. Faites feu et distinguez-vous.

— Oh ! mon Dieu ! c'est la chose impossible. La fumée m'aveugle , le mouvement du vaisseau me fait perdre l'équilibre, et le bruit m'étourdit. Impossible d'accomplir aucun exploit.

— Fort bien ! mais ne pouvez-vous donc rien faire pour votre patrie et votre roi ?

— Tout ce que je puis faire, c'est de veiller à ce que les canonniers servent bien leurs pièces , à ce que ni la poudre ni les boulets ne viennent à manquer; mais jamais on n'imprimera mon nom dans une gazette pour si peu.

— Faites bien ce peu , et vous vous distinguerez. ISe vous inquiétez pas des gazettes ; cela viendra en son temps , et quand vous serez capitaine.

Les mêmes réflexions s'appliquent à tous les novices, quelle que soit la station dont ils font partie. Les bons vieux pères goutteux, dont les fils sont en mer , et qui se plaisent à lire le s vies de Nelson et autres grands marins , doi-

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vent se guérir de nilusion de voir leurs progénitures abandonner leur poste obscur, mais important , s'élancer à la face des ennemis , brandir vaillamment leurs petits poignards , courir d'abordage en abordage, passer au fil de l'épée les capitaines français et leurs équipages, abattre de leurs mains le drapeau tricolore , et s'écrier finalement : — Hourra pour la gloire et la vieille Angleterre ! — Je dis que les vieilles dames et les vieux messieurs ne doivent pas s'attendre à cela, malgré leurs châteaux en Espagne et les romans maritimes qui ont été publiés. Personne ne doit quitter son poste dans l'action , même pour faire un petit acte de glorieux héroïsme. L'honorable corps des midshipmen me votera sans doute des remerciements pour cette digression.

Ainsi , dans le sens romantico-naval du mot, je ne m'étais pas distingué. Mon nom avait certainement figuré quelquefois dans les dépêches du capitaine. On y ppuvait lire : M.Rattlin, monté sur le cutter, a vaillamment soutenu le lieutenant Selby dans la capture d'un

schooner , etc. Mais était-ce là de la gloire?

Que s'inquiétait le monde d'un chétif schooner, du lieutenant inconnu qui avait réellement fait un prodige de valeur, et du bien plus insigni-

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fiant mistei Rattlin , qui avait soutenu le lieutenant ? Je ne me plains pas de tout cela, il n'en peut pas être autrement; mais je voudrais que mes compatriotes, je voudrais que toutes les nations comprissent combien il entre d'héroïsme perdu dans la composition d'une seule victoire , héroïsme qui serait de la gloire , si la renommée , au lieu des cent yeux dont les poètes l'ont couverte , avait l'œil unique de la Providence, cet œil à qui rien n'échappe.

Une grande disgrâce m'était réservée ; je vais la raconter avec franchise. Je veux que cette biographie ait au moins le mérite de la véracité. Depuis que l'esprit du capitaine Rend avait commencé à battre la campagne, les choses avaient bien changé à bord de VEos. La discipline s'était relâchée en même temps que les ressorts de son intelligence.

Le premier lieutenant , autrefois si vigilant et si actif, n'avait pas échappé à la démoralisation. Pauvre M. Farmer! il était désappointé : il ne s'était pas distingué. Dieu sait que ni la bonne volonté ni l'audace ne lui avaient manqué. Dieu sait que ce n'était pas faute d'avoir joué sa vie. Il avait enlevé tout ce qui pouvait être enlevé, il avait souvent tenté l'impossible ; mais, il faut bien l'avouer , sur le nombre dis

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rencontres sanglantes où M. Farmer avait payé de sa personne , nous comptions autant d'échecs que de succès. Le désir de faire un pas de plus sur l'échelle des promotions le faisait courir en aveugle au-devant du péril.

La fortune, qui aime les intrépides , le favorisait souvent; mais il revenait parfois rudement frotté, avec la moitié du monde qu'il avait emmené, moins à la poursuite de l'ennemi, qu'à la poursuite d'un grade. Son caractère finit par s'aigrir ; il se relâcha de son zèle pour le service , il devint injuste en certaines circonstances , et d'une humeur toujours irritable. Le moral des autres officiers subit la même progression descendante , et le gaillard d'arrière devint le théâtre de discussions atrabilaires.

Le troisième lieutenant, oui, je crois que c'était bien le troisième, m'avait envoyé à la tète du mât , vers le milieu du quart de quatre à six heures je méritais la correction selon toute apparence , car j'affectais depuis queltemps de répondre d'un ton revèche et morose. Avant de monter à mon triste poste , je représentai au lieutenant que j'avais encore à faire le quart de huit heures à minuit et qu'il n'y avait plus que trois midshipmen faisant leur service; les autres avaient eu l'esprit de tomber ma-

lades , et gardaient l'infirmerie. J'ajoutai d'un ton assez humble, pour équivaloir à des excuses , que s'il me retenait de cinq heures et demie à huit heures dans cette pénible station, je serais épuisé de fatigue et incapable de/aire mon service de huit heures à minuit. Il y avait impossibilité physique, cela tombait sous le sens ; mais faites entendre raison à un homme irrité. Le lieutenant fut inexorable. Je grimpai, la rage dans le cœur.

Il faisait presque nuit quand j'atteignis le haut du mât , et quelle nuit ! Le vent soufflait par bourrasques, et ajoutait sa force d'impulsion à un froid aigu. J'étais mal couvert , et je grelotais, quand par intervalles des tourbillons glacés fouettaient mon visage ; j'aurais moins souffert, si un essaim de guêpes y eussent enfoncé leurs aiguillons. Je crois même, et je l'avouerai sans honte , je crois que je pleurai sur mes pauvres doigts crochus et endoloris. La circulation de mon sang était tour à tour excitée par la souffrance ou suspendue par l'engourdissement. Mon supplice , il est vrai , ne dura qu'une heure. Le troisième lieutenant se souvint de moi , ou plutôt du besoin qu'on aurait de moi dans la nuit; il m'envoya l'ordre de descendre. C'était tout ce que je pouvais

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faire. Une de mes jambes était endormie^ en d'autres termes, momentanément morle. Je fus réduit à la pincer jusqu'au sang. Ses muscles reprirent enfin leur action, et je descendis, mais, lentement , aussi lourd , aussi stupide, qu'un homme ivre. J'étais cependant trop fier ou trop furieux pour me plaindre , et réclamer les secours du chirurgien. A huit heures et demie , je remontai sur le pont pour faire mon quart , l'esprit émoussé , les sens obtus.

La frégate , toujours accompagnée d'un convoi lourdement chargé , essayait de se maintenir sur sa route à travers le canal. Le vent grossissait , les vagues bondissaient autour de nous, de ce bond rapide et colère , particulier, dans les mauvais tem])s , à l'étroite mer comprimée entre l'Angleterre et la France. 11 faisait noir comme dans une tombe , sans lampe funéraire bien entendu , car la lune n'avait pas montré sa face amie du matelot. Ne faisant pas assez de voile pour louvoyer, nous virions vent devant, vent arrière, de demi-heure en demiheure , n'oubliant pas d'instruire le convoi de nos mouvements par des signaux allumés. Nous portions en outre sur notre poupe le fanal accoutumé des vaisseaux commodores.

Tel était l'état des choses un peu avant neuf

heures. Le capitaine , le premier lieutenant, le maître d'équipage , l'officier de quart et le pilote , que nous avions pris à la hauteur de l'île Scily pour nous piloter dans le canal , étaient tous sur le pont ainsi que moi. Les^deux midshipmen chargés des signaux jouissaient tous deux des comforts de la maladie dans des liamacs bien chauds. Je vais entreprendre un récit fidèle de ce qui arriva alors ; c'est au lecteur sans prévention à déterminer la part du blâme qu'on peut justement m'imputer dans celte horrible catastrophe. Je dois prévenir que , vu notre petit nombre , il n'y avait pas de midshipmen attachés au gaillard d'avant, alors même que tous les midshipmen étaient sur leurs jambes.

Une épouvantable bouffée de vent glacial , accompagnée de pluie et de neige , nous arriva presque droit de l'avant.

— Le vent tourne à l'est; nous ferions mieux de virer de bord tout de suite, dit le pilote au maître de manœuvre.

— Le pilote est d'avis de virer de bord , dit le maître au capitaine.

— Monsieur Farmer , dit le capitaine au premier lieutenant , faites virer de bord.

— Monsieur Pond , dit M. Farmer au lieu-

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tenant de quart- diminutif d'homme, à la voix glapissante, et qui n'avait rien de remarquable que son impatience de revoir sa grande épouse et sa nombreuse famille; monsieur Pond, virez de bord.

— Monsieur Rattlin , cria à son tour M. Pond à travers son porte-voix , ordonnez à l'aide de contre-maître de virer de bord.

— Aide de contre-maître, mugit M. Rattlin furieux , virez de bord.

— Stupide cérémonie , gronda le pilote entre ses dents, le vaisseau aurait le temps de toucher avant que leurs ordres n'arrivent ; c'est à qui criera, et personne ne bouge. Heureusement que la mer ne nous manque pas.

— Sautez sur l'arrière . monsieur Rattlin , et voyez si le signal de virer est bien donné au convoi.

M. Rattlin fait un pas vers l'arrière.

-^ Avons-nous du monde aux drisses de la voile d'étai du mât de misaine , monsieur Rattlin ? dit l'officier de quart. Sautez sur l'avant et voyez.

M. Rattlin fit un pas vers l'avant.

— La grande sonde est-elle prête? s'écrie le maître de manœuvre? Monsieur Rattlin, voyez dans les porte-haubans.

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M. Rattliri fait un pas vers le tribord de droite.

— Monsieur Rattlin, où diable étes-vous? — • Qui donc est sur l'écoute de l'avant ? — Monsieur Rattiin , montez-y donc et voyez.

M. Rattiin fait un pas à gauche vers le sabord.

— Où est le midshipman de quart? où est le midshipman de quart? s'écrie le capitaine d'une voie perçante; mille tonnerres! pas de fanal encore sur la proue! Monsieur Rattiin, soyez leste, courez-y voir.

M. Rattiin , à demi glacé, engourdi et stupéfié, ne sachant de quel côté donner de la tête, se décida à passer sur le gaillard d'avant, où il aurait dû se tenir depuis le commencement, d'autant plus que le contre-maître était malade.

La conséquence de cette multiphcité d'or?» dres simultanés, de monter, de descendre, de courir à droite, à gauche, de voir partout quand il faisait trop noir pour découvrir à trois pas devant soi, fut d'empêcher aucun de ces ordres d'être obéi; l'une des lanternes servant de signal s'éteignit, en sorte que le signal se trouva faux; les drisses de la voile détai du mât de misaine étaient si mal garnies de monde, qu'on parvenait à peine à les hisser. Il arriva que la grande sonde ne se trouva pas prête, et que le

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petit M. Pond fut forcé de déposer son porte-voix et de mollir lui-même l'écoute de l'avant; le bosseman vint ensuite à son secours, mais il n'y en avait pas moins une lanterne sur la proue en temps opportun.

La proue de la noble frégate n'était plus souffletée par le vent furieux. Ainsi que le hautain d'Essex tourna les talons à son auguste et acariâtre maîtresse dont la main venait de s'appesantir sur sa joue, ainsi VÉos tournait le dos a l'ouragan outrageux et fuyait rapidement devant lui. L'obscurité de la nuit, la faible voix de M. Pond, dont les ordres ne s'entendaient pas distinctement, et peut-être aussi sa lourde manière de commander la manœuvre, empêchaient de remédier à la trop grande vitesse de la frégate qui courait avec vent arrière. Placé à l'un des bossoirs, je me frottais les yeux pour découvrir quelque chose. Le contre-maître du gaillard d'avant était posté de l'autre côté; mais nous ne découvrions qu'une épaisseur presque palpable.

C'est quelque chose de terrible que la course précipitée d'un monde flottant à travers la nuit. Les planètes poursuivent et poursuivront leur course sublime jusqu'à la consommation des siècles; mais combien différente est leur car-

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rière de la carrière du navire, lorsque les ténèbres couvrent les flots! Ces astres glorieux parcourent les régions de lumière; conduits par la providence infaillible du Très-Haut , ils ne sauraient dévier de l'orbite qui leur est tracée; tandis que l'arche bâtie par l'homme s'enfonce et s'égare au milieu des brouillards et des ténèbres, et que l'orgueilleuse folie dirige le plus souvent son gouvernail. Et cependant, je n'ai jamais vu notre belle frégate fendre les vagues à la clarté des étoiles, sans m'imaginer, dans ma rêverie^ qu'elle était une humble sœur des planètes, et parcourait comme elles la sphère que Dieu lui avait assignée.

Notre œil inquiet ne découvre rien, mais notre esprit est dans les transes. La bondissante frégate se rue en avant; elle force sa vitesse. Dans son aveugle élan, on la croirait assez puissante pour briser le roc solide ou déraciner le banc de sable planté au fond de l'Océan. Elle se rue en avant. Je crois entendre le cri d'un navire marchand: — Ho! du bord! ho! Mais le mugissement des vagues opprimées par notre proue et les sauvages syniphonies des tempêtes qui hurlent à travers nos haubans durcis par la gelée^ m'empêchent de m'assiirer si ce cri n'est pas une illusion. J'allonge mon cou roidi par le

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froid, je tends mon oreille à demi gelée, je me penche en avant pour mieux entendre, mais je ne distingue rien. L'écume des vagues inonde mon visage et ruisselle sur ma poitrine à travers mon vêtement. Je tremble encore plus de frayeur que de froid. Si nous rencontrions un des navires du convoi ! s'ils ne peuvent se ranger assez vite pour nous livrer passage! Tout- àcoup j'aperçois dans les ténèbres une masse plus noire; une masse longue et étroite, immobile, à peu de distance devant nous.

— Bâbord, tout! m'écriai-je d'une voix à faire éclater ma poitrine.

— Tribord tout! hurla le contre-maître du gaillard d'avant.

Ces ordres contradictoires arrivaient trop tard. La frégate s'élança d'un bond sur l'objet placé devant elle. Le craquement fut épouvantable : ainsi que la lionne affamée saisit le buffle sauvage par son casque naturel, et, forcée de lâcher prise, se replie sur elle-même, et s'élance de nouveau sur sa proie; ainsi XEos heurta la masse noire, rebondit en arrière , et la heurta de nouveau ! J'entendis les deux craquements distincts, et les deux secousses m'auraient renversé, si je n'avais saisi le bossoir.

Le second choc partagea l'obstacle, VEos le

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traversa ou passa dessus, et l'œil chercha vainement la masse noire, qui n'était autre chose qu'un magnifique vaisseau de la Compagnie des Indes Occidentales, arche chargée de richesses et d'espérances, où la jeunesse, l'enfance, la beauté, l'ambition, embarquées pour revoir la patrie de leurs pères, ne devaient aborder qu'aux sombres bords.

On entendit un seul cri , un cri de femme , cri perçant et douloureux, bientôt étouffé dans le gouffre on rindiaman( i) était descendu! Une femme seule fut sauvée comme par miracle, mais ce n'était point celle dont nous avions entendu le cri. C'était une fille de matelot, douée d'une vigueur et d'une audace peu communes. Se trouvant sur le pont au premier choc, elle s'était jetée à la mer. Elle nous apprit les noms des morts, et nous raconta leur histoire.

Suivant leur coutume, les officiers du navire coulé bas avaient négligé de poser des vigies. Ils se divertissaient dans la cabine avec les passagers. Les flacons circulaient, et l'aimable romance alternait avec la chanson joyeuse. L'hymne national venait de résonner et de saluer d'avance cette terre natale que l'aurore

(i) Mot à mot : Homme des Inde», graud vaisseau de la Compagnie des Indes.

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du lendemain devait éclairer pour eux. Deux vierges au printemps de la vie, une nouvelle mariée, deux mères avec leurs beaux enfants, tous ouvraient leur cœur à la joie. Joie innocente! innocent festin! qui ne méritait pas le dénouement du festin de Balthazar. Le destructeur fondit sur eux comme un guerrier sur Fennemi, à la faveur des ténèbres. Tous furent engloutis dans cette tombe liquide qui ne souffre pas d'inscriptions ni d'épitaphes. Notre bâton de foc s'était brisé en pièces aussi facilement qu'un fil de verre. Persuadé que le navire avait touché sur un banc, l'équipage de YEos se précipita sur le pont. Tous rendirent grâce à Dieu : ce n'était qu'un navire marchand de coulé basset une quarantaine d'âmes noyées! Mais la consternation des officiers était grande. La violence du vent ne permit pas de mettre les embarcations à flot : on ne tenta aucun effort, et il n'y en avait aucun à tenter pour sauver les malheureux qui , par hasard, échappés au gouffre ouvert par l'engloutissement du navire, luttaient contre les vagues noires. L'horreur avait succédé sur presque tous les fronts à un premier mouvement de joie instinctive.

La consternation et la terreur qu'un si épouvantable accident était de nature à inspirer, la

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crainte des assureurs et des armateurs du navire, et la prévision des énormes dommages et intérêts qui pourraient être réclamés en justice , agitaient l'esprit du capitaine. On m'appela sur l'arrière.

— Je n'étais pas chargé du pont, dit le capitaine Reud , en jetant un regard sévère sur le premier lieutenant; je ne suis pas responsable de cette absurde catastrophe.

— Je n'étais chargé ni du quart ni du pont, repartit M. Farmer, en regardant à son tour le petit M. Pond, qui semblait rapetissé de quelques pouces; certes, je ne puis être responsable.

— Mais vous avez donné des ordres, monsieur, repartit l'infortuné lieutenant de quart. Je vous ai entendu ordonner : amure misaine! Il me semble que c'est bien là se charger du

commandement Non, non, je ne suis pas

responsable.

— Un instant, un instant, s'il vous plaît, monsieur Pond : je vous ai tout simplement aidé pour le mieux du service, et pour sauver la voile de misaine.

M. Pond parut un instant déconcerté, mais il songea au maître de manœuvre; et recouvrant une partie de sa vivacité habituelle :

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