‹ Rattlin le marinChapitre 27 sur 42 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Les écouteurs aux portes entendent d'ordinaire ce qu'ils Tondraient ne pas entendre. — Ralph se trouve terriblement à Tavance avec ses collègues , mais il parvient à régler ses comptes avec son principal débiteur.

Je quittai Daunton avec le pressentiment qu'il me jouerait quelque mauvais tour. Je passai une nuit terrible et un lendemain non moins lugubre. Etendu dans la tanière des midshipmen, je me repaissais de mon malbeur. Il faut l'estomac de la jeunesse pour digérer cette proie coriace et pesante.

Je ne pouvais guère révoquer en doute l'authenticité des lettres de mistress Causand, mais je ne voulais pas croire Daunton. Les douces créations de mes rêves, les visions de mon esprit éveillé, m'annonçaient toutes une naissance sinon illuslre, au moins honorable; mais le vil magicien avait touché de sa baguette les gracieux fantômes qui peuplaient pour moi le

monde idéal, et je les voyais se métamorphoser en monstres hideux. La Honte, le Mépris, l'Outrage, étaient venus s'abattre sur mon vaisseau avec leurs grandes ailes de chauve-souris, et se préparaient à me poursuivre à travers le monde de leur souffle empoisonné et de leurs huées infamantes.

Je restai toute la journée la tête ensevelie dans mes deux mains et les coudes appuyés sur la table dégoûtante de notre cabine. Je ne mangeais pas, je ne desserrais pas les dents. La débauche de mes grossiers compagnons ne faisait aucune impression sur moi; leur gaieté bruyante et vulgaire ne me réveillait pas. Ils croyaient que, plongé dans la torpeur de l'effroi, je réfléchissais à la terrible responsabilité qui pesait sur moi. Combien ils se trompaient! J'étais vivant, et plus vivant que jamais. Mon existence, si je puis parler ainsi, était dans un état d'incandescence. Rien n'éveille en nous la conscience de la vie comme un degré intense de douleur. Mon cerveau était brûlant, mais, malgré son état d'excitation, je n'y découvrais pas le moindre symptôme d'aberration mentale. Jamais mes facultés intellectuelles n'avaient été plus dégagées de nuages ; jamais je n'avais été plus capable de ceindre mes reins comme un

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homme fort et de livrer bataille au monde, comme David à Goliath.

Mais vers le soir une nouvelle découverte vint me frapper et m'étourdir comme un coup de foudre. Depuis que le chat à neuf queues avait laissé sur le dos de Josué Daunton les traces de ses neuf appendices, plus terribles que toutes les griffes, notre ancien serviteur était redescendu du mât de misaine pour reprendre son poste. Or, c'était un véritable nouvelliste , comme un furet, bavard comme une pie.

Il était huit heures du soir ; les midshipmen buvaient leur grog dans le petit nombre de tasses qui avaient échappé à Josué Daunton, et dans un supplément de gobelets d'étain, quand notre sale échanson entra pieds nus dans la salle et parla ainsi :

— Oh! monsieur Pigtop!.... quelles nouvelles! quelles étranges nouvelles !.... Vous serez bien triste , allez , de les savoir , et tous mes jeunes messieurs aussi, j'en suis sûr.

— Eh! quoi! diable! la frégate a-t-elle été avalée par un requin , ou les saumons de fer se sont-ils révoltés pour arrérage de paie ?

— Oh î monsieur , mille fois pis que tout cela! Ce filou de Josué Daunton ne recevra définitivement pas les six douzaines qui lui

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seraient dues, pour avoir gâté les uniformes des midshipmen ; non , monsieur , il ne les recevra pas. Le docteur Thompson a logé le coquin dans sa propre cabine , et il n'y a plus maintenant rien de trop bon pour lui.

— Rien de trop bon pour lui ?... que la corde , j'en conviens, dit l'aide de maître balafré. Si on ne le fouette pas, j'aurai sa vie, fùt-il le fils unique de milord Je-nesais-qui.

Pigtop avait de l'esprit pour un midshipman. Il assaisonnait ses plaisanteries d'un gros sel :

— Il se trouve être un personnage , à ce

qu'ils disent Pour ma part , je me rappelle

l'avoir vu aux fers il n'y a qu'une quinzaine, et, advienne que pourra, c'est toujours une consolation pour moi de savoir qu'il a tâté de la fille aux neuf queues.

Il faut avouer que le commun des hommes puise ses consolations à de singulières sources !

— Mais étes-vous sijr de tout ce que vous racontez là, Bell? dit M. Starpes; car enfin, s'il se trouve être un personnage , je lui ferai payer des dommages et intérêts pour avoir gâté mes habits.... Gela est aussi sûr qu'il est sur d'aller un jour au diable !

— Si j'en suis sûr?... Parbleu! si j'en suis sûr! Il a montré au docteur assez de papiers pour

monter une boutique d'avocat; mais il y a bien autre chose

— Autre chose ?

— Chut î hum ! chut ! étes-vous bien sûr , monsieur Pigtop , que M. Rattlin dort ?

— Voilà trois heures qu'il ne bouge pas. Je garde une dent contre Rattlin , pour nous avoir amené ce vaurien à bord. Il pourrait bien y avoir du vrai là-dedans. Après tout , Josué n'a-t-il pas réclamé Rattlin pour son frère ou quelque chose d'approchant , lorsque Douglas détroussait son bras gauche pour lui caresser les épaules? Voilà qui me vient à souhait; cette découverte fera dégringoler d'un cran ou deux notre prétentieux collègue , malgré sa face de crème, ses guenilles de latin et de grec , et son éloquence. Mille bombes! je ne renoncerais pas à ce plaisir-là pour une bouteille de rhum. Avec tous ses dollars , ses lettres de change et ses grands airs , il a beau dire et beau faire , je n'ai jamais eu de frère fouetté. — Et le capitaine et les officiers , qui avaient la bouche pleine du faquin ! Maudite soit sa face de crème ! — J'ai grande envie de l'éveiller pour lui frotter les joues. Il a failli m'assommer, avec le boute-hors , un jour que je le plaisantais sur cette pauvre fille, vous rappelez-vous? celle

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qui s'est noyée en nageant après lui à Anania. Il m'a fait baiser le pont , mille tonnerres ! il faut qu'il m'en donne satisfaction. Concevezvous le capitaine? me chasser du vaisseau parce que j'avais été assommé. Fort bien ! fort bien ! nous verrons maintenant qui de nous deux quittera le vaisseau. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai jamais été cause de la mort d'une fille amoureuse de moi. Sur mon âme , j'ai grande envie de le réveiller pour lui casser la mâchoire. J'abhorre les faces de femmelette. — M. Ralph dort bien certainement , dit M. Starpes, car il vous aurait déjà rendu en gros soas, Pigtop, la monnaie de vos compliments !

— Lui! c'est ce que je voudrais bien voir , l'avorton !

— Si vous êtes sûr que M. Rattlin dort , dit notre discret valet de chambre , je ne vois pas de mal à dire tout : il raconta donc à l'infirmerie que M. Rattlin n'étant pas lui , et que Josué Daunton étant M. Rattlin , M. Ratthn n'est personne. Mais Gibbons , qui est un malin , raisonne au rebours : car si M. Rattlin n'est pas M. Rattlin, puisque Josué Daunton est M. Rattlin , M. Rattlin doit être quelqu'un autre. — C'est Gibbons qui dit cela , et il m'a dit encore :

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— Mais chut ! car c'est un secret , — que probablement M. Rattlin était Josué Daunton.

— Voilà qui est très clair et très amusant. Si M. Rattlin.... monsieur! je vous le demande? un beau monsieur , en vérité! — Si M. Rattlin se trouve être un escroc, comme je n'en doute pas , il ne serait ni légal , ni juste, ni convenable que je lui paie de ma main ce que je lui dois, dit le consciencieux Pigtop. Au diable sa face de crème! j'ai grande en\iedelalui fouetter.

Cette scène offrait une ample matière à mes réflexions. J'étais bien décidé à faire le mort aussi long-temps que je pourrais apprendre quelque chose; mais la conversation , si Ton peut appeler conversation le commérage de mes collègues et la philippique de Pigtop , ayant pris un autre ton , je soulevai lentement ma face/ et la confrontant à la face raboteuse de Pigtop , je lui dis avec le plus grand sangfroid :

— Monsieur Pigtop, je vais faire ce que vous voudriez bien voir, je vais vous battre.

— Me battre ! — Non , non , nous n'en sommes pas encore là. Ce que je viens d'apprendre , j'ai un rang à soutenir , le décorum , je ne puis m'abaisser

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— Voilà ma face de crème en présence de la vôtre , je vous défie de la toucher. Fouettezla donc! Ah! vous n'osez? Eh! bien! vil fanfaron , mords la terre !

Je le culbutai d'un coup de poing.

J'avais grand tort d'en agir ainsi, et je faisais preuve d'imprudence; car, je dois l'avouer, Pigtop m'avait battu une première fois en combat rangé. Mais cette seconde rencontre était un soulagement pour moi; ma colère et mon exaspération cherchaient une issue. Nous fûmes bientôt à la timonerie.

Oh! nature humaine! nature de loups! cet ignoble et brutal combat était pour moi une fête. Dans ma joie, je ne sentais pas les coups de mon adversaire, et à chaque plongeon de mon poing sur son visage ou dans sa poitrine, je lui criais avec un ricanement féroce : Attrape, Daunton! ou bien , Est-ce visé juste , frère?

Nous nous serions battus au pistolet ou à l'épée, que ma jouissance eût été infiniment moindre. Je trouvais un sauvage ravissement à broyer Pigtop sous mes poings, à rougir mes mains de son sang, à mettre son visage en lambeaux. Oui , l'homme est une béte brute, quand il agit sous l'impulsion de la colère.

Pigtop avait l'amour-propre naturel aux Anglais; il aurait préféré éviter le combat, mais, le combat commencé, il était décidé à tenir bon. La conséquence de cette résolution fut, pour employer l'expression commune et énergique, que je le réduisis à un doigt de la mort. Le dirai-je? quand je le vis à mes pieds, baigné dans son sang, comme un cadavre, mon seul regret fut qu'il n'eût pas la force de se tenir debout pour être achevé et consommer ma victoire. Je compris ce jour-là la joie de l'Indien qui scalpe son ennemi terrassé. Plus enflammé qu'assouvi parle résultat de cette rencontre, je vis à regret mon antagoniste porté jusqu'à son hamac , où il s'étendit en gémissant. Moi-même, les yeux noirs et la figure enflée, je me jetai sur les coffres où je passai la nuit, nuit d'insomnie et de douleur! S'il m'arrivait de m'assoupir un instant, mes songes étaient affreux : tantôt je déchirais Josué Baunton en lambeaux; tantôt je le traînais sur les bords d'un précipice dont la profondeur donnait des vertiges, et je l'y précipitais. D'immenses rocs , ébranlés sur leur base séculaire par la seule vigueur de mes bras, roulaient alors dans le précipice et le comblaient jusqu'au bord.

Il y a vingt-cinq ans, un boxing en règle dans

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la chambre des midshipmen était le mode généralement adopté pour terminer une dispute ou venger un outrage. On ne voyait là rien de dégradant. Nous gardions nos pistolets et nos épées pour l'ennemi; nos poings étaient à la disposition de nos camarades.

Nous avons changé tout cela. Je me borne à raconter ce qui se faisait alors. Que le chrétien, le moraliste et l'homme du monde discutent entre eux la meilleure marche à suivre dans ces sortes d'affaires.

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