LE PORT DE CLASSIS
d’après les mosaïques de San Apollinare Nuovo (vi° siècle).
disparu. Enfin, au souvenir de Galla Placidia se rattachait encore cette charmante chapelle des Saints-Nazaire-et-Celse, où la princesse fut enterrée à côté de son frère Honorius et de son second mari Constantius ; cet oratoire, plus connu sous le nom de mausolée de Galla Placidia, est peut-être ce que l’art chrétien du vc siècle nous a laissé de plus ravissant.
Puis, c’étaient des monastères sans nombre, de Saint-Zacharie et de Saint-Donat, de Saint-Michel et de Saint-Séverin, de Saint-Apollinaire et de Saint-Théodore, dont plusieurs étaient habités par des
i. Un intéressant portrait de Galla Placidia nous a été conservé dans le fameux diptyque de Monza. V. Labarte, Histoire des Arts industriels, tome I01', pl. i.
moines grecs de la règle de Saint-Basile ; puis d'autres églises encore, celle des Apôtres ou de Saint-Pierre-le-Majeur, où une peinture placée sous le porche représentait, entre saint Pierre et saint Paul, le Christ étendant la main. Sur ce bras étendu, le cicerone savait mainte belle histoire ignorée du vulgaire, et qu'il racontait volontiers à l’étranger complaisant. Mais, quand le temps pressait (et dans cette ville de Ravenne, le jour entier n’eût pas suffi à tant de pieux pèlerinages), on allait tout de suite au plus intéressant, à ces églises incomparables,
FIGURES DE SAINTS ET d’aPOTRES, d’après les mosaïques de San Apollinare Nuovo (vie siècle).
dont nous admirons encore les splendeurs, San Apollinare Nuovo et Saint-Vital, les deux merveilles de Ravenne.
San Apollinare Nuovo, ou plus exactement Saint-Martin ad cœlwn aureum (car la basilique ne prit qu’au ixe siècle le nom de Saint-Apollinaire), appartenait à ce groupe des églises ariennes, élevées sous la domination ostrogothique , et restituées au culte orthodoxe par le vainqueur byzantin. On en comptait plusieurs à Ravenne : Saint-Eusèbe et Saint-Georges, hors des portes de la ville, démolies toutes deux dans les premières années du ixe siècle ; Saint-André, qu’on appelait communément l’église des Goths; Saint-Théodore qui subsiste encore
sous le nom de Spirito Santo, et à côté le baptistère, aujourd’hui appelé baptistère des Ariens, ou, du nom que lui donnèrent les Byzantins, Santa Maria in Cosmedin.
Mais la plus belle des églises ariennes était Saint-Martin, le chefd’œuvre du roi Théodoric, dont le plafond était si admirable qu’il semblait une voûte céleste toute resplendissante d’or. L’archevêque Agnellus, qui rendit la basilique au culte orthodoxe, avait sans doute avec le concours de l’empereur Justinien complété la décoration du monument ; elle subsiste aujourd’hui presque entière, et les brillantes mosaïques de l’abside, les longues files de saints personnages qui ornent les murailles produisent sur l’esprit une impression profonde, l’une des plus frappantes assurément qu’on rencontre à Ravenne.
A cette admirable basilique, seul dans la cité byzantine, Saint- Vital pouvait être égalé. Nulle part en Italie, disaient les gens de Ravenne, on ne trouvait une église comparable pour la beauté et l’habileté de la construction; elle avait, assurait-on, coûté 26,000 sous d’or. La splendeur des mosaïques, l’originalité de la disposition, les grands noms de l’empereur Justinien et de l’évêque Maximien qui y étaient attachés, les tombeaux des illustres pontifes qui y étaient ensevelis, tout concourait à exciter l’admiration des visiteurs ; aujourd’hui comme jadis, dans cette ville si curieuse, Saint-Vital est encore ce qu’il y a de plus merveilleux.
Ce n’est point tout encore : dans cette ville de Ravenne, chaque lieu, chaque monument rappelait un souvenir pieux ou miraculeux. Ici, à Saint-Étienne, de longues séries de peintures ou de mosaïques représentaient la vie des apôtres et des martyrs, et un beau portrait en mosaïque consacrait la mémoire du fondateur, l’évêque Maximien ; là, à Saint-Michel, étincelait dans l’abside une autre mosaïque, aujourd’hui transportée à Berlin 1 ; plus loin, à Sainte-Marie-Majeure, une
1. Voir Garrucci, Storia délia arle christiana, tome IV, pl. 267.
BÉNITIER EN MARBRE BLANC, conservé à Santa Maria in Cosmedin. — Dessin de Mu° Herwegen.
admirable Madone brillait au fond du sanctuaire. Ici, à Sainte- Agathe, l’archevêque Jean avait, par sa piété, mérité d’être visité par les anges, et une mosaïque rappelait le souvenir du saint pontife; à Saint-Paul, à Sainte-Agnès, la décoration n’était pas moins brillante. Et je ne dis rien de ces splendides tapisseries qui couvraient les autels, de ces broderies éclatantes d’or, où la vie du Christ et d'autres sujets pieux étaient représentés, de ces vases d’or et d’argent, de ces riches couronnes, de ces candélabres, de ces évangéliaires incrustés de pierreries, qui tous témoignaient de la dévotion des empereurs, des princes et des pontifes, et attestaient la merveilleuse habileté des artistes byzantins.
Mais ce qui était mieux fait encore pour émerveiller l'étranger qui visitait Ravenne, c'étaient les singulières légendes qu’on y racontait sur les plus grands personnages de l’histoire. On gardait pieusement à Ravenne le souvenir de Théodoric et d’Attila, de Galla Placidia et de Justinien, de l’évêque Maximien et de bien d'autres. Mais ce souvenir avait été étrangement transformé par l’esprit populaire et ces récits devaient troubler parfois le voyageur qui se piquait d’érudition. A Saint-Vital, devant la belle mosaïque où sont représentés Justinien et Maximien, la verve du cicerone ne tarissait pas. Je ne sais ce qu’il trouvait à dire de l’impératrice Théodora ; mais, quand il arrivait à l’évêque, il contait ses grands voyages en Orient, ses relations amicales avec le souverain de Byzance,, et, non sans une pointe d’irrévérence pour l’autorité impériale et pour la gravité épiscopale, la façon dont le pieux évêque dupa le grand empereur. Dans l’esprit des bons bourgeois de Ravenne, Maximien passait pour un fort habile homme, et si quelques-unes des histoires qui couraient sur son compte laissaient un peu douter du sérieux du saint pontife, du moins, il faut l’avouer, elles faisaient grand honneur à son adresse et à son ingéniosité.
Aujourd'hui tous ces souvenirs ont disparu, tous ces monuments,
ou plutôt le peu qui en reste, sont vides et à demi morts. Mais animez par la pensée ces rues et ces places, peuplez ces basiliques, ces édifices. Placez à la porte du palais de l’exarque les gardes du corps qui accompagnent l’empereur dans Saint-Vital, faites entrer en grande pompe, dans l’une des basiliques, l’évêque Maximien suivi de son clergé, ou descendre dans la nef la procession qui décore les frises de Saint-Apollinaire ; représentez-vous dans ces grands espaces vides les dames byzantines aux longs vêtements brodés d’or
FIGURES DE SAINTS ET d’aPÔTRES, d’après les mosaïques de San Apollinare Nuovo (vie siècle).
et tout étincelantes de bijoux et de pierreries, les nobles d’empire drapés dans de longues tuniques blanches par-dessus lesquelles est jeté un manteau d’apparat, les officiers de l’exarque, les ducs et les comtes en habit militaire, et imaginez les aspects divers que présentait cette foule bigarrée. Ici, une file de moines grecs à la longue robe brune, au visage ascétique, la tête et les épaules couvertes d’un ample manteau noir, traverse la ville en chantant des litanies grecques. C’est l’abbé de Santa Maria in Cosmedin avec ses frères, qui va recevoir le nouvel archevêque, et derrière lui, la ville entière, le clergé avec ses croix, les soldats et les corporations avec leurs bannières courent au-devant du nouveau pontife ; les places sont jon-
chées de fleurs, les maisons décorées de couronnes, le peuple entier est en liesse pour fêter un si beau jour. Là, des prêtres et des moines guidés par l’archevêque lui-même, tous dépouillés de leurs ornements sacerdotaux, s’avancent les pieds nus, la tête couverte de cendre ; derrière eux, tous les hommes de la ville, nobles et gens du commun, vêtus de cilices et les cheveux en désordre, marchent en versant des larmes; puis viennent les matrones en vêtements de deuil, les jeunes filles, sans bijoux, sans parures et poussant de lugubres gémissements; derrière elles, la multitude des mendiants et des pauvres, et la ville entière retentit du bruit des lamentations. C’est que le ciel est irrité contre le peuple de Ravenne, et pour apaiser la colère divine l’archevêque a prescrit un grand jeûne et trois jours de procession solennelle. Puis la scène change, c’est un tumulte populaire, querelle de quartier à quartier ou soulèvement contre les officiers de l’empereur; c’étaient de rudes batailleurs que ces gens de Ravenne, toujours prêts à venger leurs injures par les armes et prompts à tirer l’épée ou le couteau : la Romagne actuelle garde encore aujourd’hui quelque chose de ce tempérament.
Telle était Ravenne entre le ve et le vme siècle, telle elle nous apparaît dans deux curieuses représentations empruntées aux mosaïques de San Apollinare Nuovo et que nous reproduisons ici. Ce sont deux vues, l’une de Classis, l’autre de Ravenne, telles qu’elles étaient vers le milieu du vie siècle ; et, quoique l’artiste se soit borné à quelques indications rapides, l’étude des monuments qu’il a représentés n’en est pas moins singulièrement instructive. Ici, dans le château fort de Classis qui s’ouvre vers le continent par une porte flanquée de tours, on aperçoit deux constructions circulaires, l’une surmontée d’une coupole portée sur des arcades, l’autre se terminant en forme de cône et décorée d’un portique circulaire; entre ces deux rotondes, une basilique est figurée, précédée d’un porche percé de trois ouver-
INTÉRIEUR DE LA BASILIQUE DE SAN APOLLINARE IN CLASSE (vÉ SIECLE
tures. A gauche, hors des murailles, un phare quadrangulaire s'élève, et, dans le port, trois vaisseaux déploient leurs voiles. Dans la vue de Ravenne, les mêmes types de constructions, les unes circulaires, les autres allongées en forme de basilique, apparaissent au second plan ; ce sont les dispositions ordinaires des édifices sacrés à Ravenne. Mais ce qui est plus intéressant encore, c’est la représentation fort détaillée du palatium , résidence de Théodoric et des exarques byzantins. Trois portes s’ouvrent sur la façade principale, que surmonte un fronton triangulaire; dans les entre-colonnements sont suspendues de riches étoffes, des guirlandes et des couronnes; entre les arcades, une décoration en mosaïque représente des Victoires portant des guirlandes. Même disposition sur les façades latérales, où règne au-dessus du portique un premier étage percé de fenêtres cintrées. A droite, une grande porte au tympan orné de mosaïques donne accès dans la cité. Nous pouvons prendre ici une idée générale du genre de construction usité à Ravenne, et nous représenter l’un des plus considérables parmi ses monuments. 11 nous faut maintenant faire avec eux plus intime connaissance, et, de Ravenne telle qu’elle était, revenir à Ravenne telle qu’elle est.
l’architecture
i l'on met à part les deux baptistères et l’église de Saint-Vital, les édifices sacrés de Ravenne se ramènent tous à un même type, qu’adopta tout d’abord l’art chrétien naissant, celui de la basilique. Nulle part on ne peut mieux qu’à Ravenne étudier cette forme de l’architecture ; San Apollinare Nuovo et San Apollinare in Classe en fournissent deux exemples achevés.
Généralement, un portique, fermé sur les côtés et s’ouvrant en avant par plusieurs arcades, précédait la basilique et y donnait accès; on trouve quelques traces de ce narthex (c’est le nom que recevait ce portique) sur la façade de San Apollinare in Classe, et le portique de San Apollinare Nuovo, bien qu’il ait été presque entièrement reconstruit au xvie siècle, peut encore en donner une idée. De ce vestibule, réservé à ceux qu’une pénitence excluait de l’église, trois portes s’ouvraient sur la basilique, que deux rangées de colonnes partageaient en trois longues nefs parallèles. La travée du milieu, généralement fort large, se terminait par une abside demi-circulaire à l’intérieur et qui prenait au dehors une forme polygonale; parfois, comme à San Apollinare in
Classe, cette abside était élevée de plusieurs degrés au-dessus du niveau de la nef; des constructions absidiales terminaient également les travées latérales. Si l’on veut prendre une idée exacte de la disposition de cette grande nef, c’est à l’église de San Apollinare Nuovo qu’il faut aller tout d’abord; elle a conservé en effet, dans cette partie du moins, un rare exemple de la décoration intérieure d’une basilique chrétienne. Vingt-quatre colonnes de marbre de Proconnèse partagent les travées; leurs chapiteaux corinthiens, d’un galbe assez lourd, sont, suivant l’usage général à Ravenne, surmontés de ces cubes ou coussinets de pierre, timbrés d’une croix au devant et sur lesquels repose l’extrémité des archivoltes. Dans les travées latérales, des pilastres correspondent aux colonnes de la nef principale; sur leurs chapiteaux, par une exception assez rare à Ravenne, des figures d’animaux agenouillés tiennent la place des volutes ordinaires. Les colonnes se relient l’une à l’autre, non point par des pièces horizontales, comme c’est l’usage dans d’autres basiliques chrétiennes, mais par des arcades encadrées d’une très fine bordure, tout antique de dessin et d’exécution. Audessus enfin — seul exemple qui nous reste de ce genre de décoration — court cette admirable frise de mosaïques où semble revivre comme un souvenir des antiques Panathénées. Malheureusement le choeur reconstruit au xvie siècle, les plafonds maladroitement remplacés à la même époque, déparent ce bel ensemble. Si nous voulons voir la basilique chrétienne dans toute la splendeur et la pureté de ses lignes architecturales, c’est à San Apollinare in Classe qu’il la faudra chercher.
Depuis que l’incendie de 1823 a détruit Saint-Paul -hors- les- Murs, à Rome, et qu’une restauration malheureuse en a altéré le caractère primitif, San Apollinare in Classe demeure le type' le plus complet de l'art chrétien primitif. Les riches mosaïques de l’abside et de l’arc triomphal, les sarcophages placés dans les travées latérales, les