CHAPITEAU EN MARBRE DE L’ÉGLISE SAINT-VITAL
Dessin de Mll° Herwegen.
Il faut, enfin, dire un mot des tours circulaires qui accompagnent la façade de la plupart des églises de Ravenne. Elles sont généralement postérieures aux constructions qu’elles complètent, à peine peut-on faire remonter au vie siècle les plus anciennes d’entre elles. Mais elles achèvent de donner un aspect particulier aux basiliques ravennates et, à ce titre, je dois les signaler.
A côté des basiliques, apparaît dans Saint-Vital un type nouveau et singulièrement original dans l’architecture chrétienne. C’est la forme circulaire, c’est l’avènement de la coupole hardiment jetée sur une base polygonale, qui deviendra le trait caractéristique de l’architecture byzantine. Assurément ce n’est point là une création neuve. Dès l’époque romaine, le temple de Minerve Medica, à Rome, et cent ans avant Saint-Vital, l’église de Saint-Laurent, à Milan, sont des acheminements vers cette forme architecturale. Sans doute aussi, Sainte-Sophie de Constantinople réalisera d’une façon plus hardie et plus complète le type caractéristique de l’architecture orientale. Néanmoins, et malgré ces restrictions, Saint-Vital est plus près de Byzance que de Rome; c’est la dernière étape de la transformation d’où sortira la nouvelle construction byzantine.
Sur huit forts piliers disposés en octogone et reliés l’un à l’autre par des arcades, s’élève la coupole : pour l’alléger, l’architecte l’a composée de longs tubes en terre cuite, terminés en pointe et emboîtés l’un dans l’autre; et, pour renforcer la base, il a, sauf en un point, relié les piliers l’un à l’autre par des exèdres à deux étages de colonnes. Sur le huitième côté de l’octogone, s’ouvre le chœur quadrangulaire terminé par une abside demi-circulaire. Telle est la partie centrale de l'édifice; autour d’elle est disposé un couloir circulaire, dont les murs extérieurs affectent également la forme octogonale. Au dehors, un long portique, terminé par deux hémicycles, précédait jadis l’édifice; suivant l’usage il était flanqué de deux tours
rondes, dont l'une subsiste encore aujourd’hui. Par ces détails Saint- Vital se rapprochait du type ordinaire des églises de Ravenne, mais par l’ensemble de ses formes il était byzantin; il l'était surtout par les détails si curieux de son architecture intérieure.
C’est dans les membres isolés de l’architecture, dans les ornements si caractéristiques dont ils sont revêtus, que l’on retrouve mieux que partout ailleurs les tendances d’un art nouveau et l’influence orientale. Regardez ces chapiteaux qui terminent les colonnes de Saint-Vital et de toutes les basiliques de Ravenne : ils n’ont plus rien des formes si simples de l’architecture classique. Dans le nouvel empire d’Orient, un goût de luxe pompeux et raffiné pénétrait l’art et la société; tandis que le monde et la cour s’ingéniaient, par de subtiles inventions, à varier l’éclat des costumes et le faste des cérémonies, l’artiste, lui aussi, s’appliquait, par de savantes combinaisons, à réveiller l’attention d’un public un peu blasé. On dédaignait de faire simple, et le mérite de la difficulté vaincue devenait un attrait et un charme. Jadis, dans l’architecture classique, la décoration demeurait subordonnée à l’harmonie générale : chaque membre de l’architecture concourait à l’effet de l’ensemble. Maintenant la décoration existe par elle-même et pour elle-même : le chapiteau antique s’enrichit et se complique, les feuillages se détachent du tronc, pour s’épanouir en fines et minces nervures1. Mais cela ne suffit pas; l’imagination des artistes invente une forme nouvelle : une dentelle de pierre recouvre de ses mille réseaux le chapiteau byzantin proprement dit, lourd cube de pierre plus compliqué qu’élégant. Lentement le ciseau s’efforce à dessiner, morceau par morceau, cet enchevêtrement de tresses et de lignes géométriques ; ce n’est plus de la sculpture, mais une véritable orfèvrerie sur marbre, qui devient le trait caractéristique de l’art décoratif
i. Voir Rahn, page 3 1 , un chapiteau de la basilique d'Hercule. On en trouve de semblables à San Apollinare in Classe.
CHAPITEAU EN MARBRE DE 'l’ÉGLISE SAINT-VITAL. Dessin de MUo Herwegen.
byzantin. D’après le même principe, le chapiteau s’accroît d'un nouveau membre : ce coussinet de pierre, timbré d’abord d’un monogramme ou d’une croix, et sur lequel s’épanouissent bientôt les figures d’oiseaux et d’animaux si chères à l’art oriental. Toute une multitude de petits monuments répandus à Saint-Vital, au Dôme, à San Apollinare Nuovo, ambons, balustrades fouillées et percées à jour, plaques en relief décorées de fleurs, de fruits et d'animaux, attestent l’importance de ces principes d’art décoratif1. C’est aux mêmes règles que se rattache l’autel de Saint-Eleucadius qui décore une nef latérale de San Apollinare in Classe. Quoiqu’il soit un peu postérieur à l’époque proprement byzantine (l’inscription qui le décore donne la date de 807), il s'inspire de tous les principes de l’art oriental : ses colonnes cannelées et striées, ses riches chapiteaux, la décoration compliquée de ses archivoltes, offrent un type curieux de la décoration byzantine et donnent une intéressante idée de sa multiple variété2.
Voilà ce qui, mieux que la disposition générale, tout antique le plus souvent, donne un caractère oriental aux édifices sacrés de Ravenne : c’est par la décoration qu’ils procèdent de Byzance. Aussi bien l’art décoratif est-il peut-être la création la plus originale de l’art byzantin; dans ses grandes compositions en peinture ou en mosaïque, il s’inspire, nous le verrons plus loin, continuellement des modèles antiques; et, quand il sentira venir la décadence, c’est à eux encore une fois qu’il essaiera de se rattacher. Dans la décoration, au contraire, il a innové avec bonheur ; et jusqu’aux derniers jours de son existence, dans les plus médiocres peintures, l’art byzantin se sauve encore par l’éclat et la variété de ses dispositions décoratives. Ce n’est qu’un côté de l’art, l’un des moindres sans doute ; mais il en est peu qui aient trouvé à Byzance un aussi brillant développement.
1. Voir le siège épiscopal et le bénitier reproduits pages i 5 et 21.
2. Ce monument présente d’ailleurs un curieux et rare exemple du ciborium qui recouvrait l'autel dans les basiliques chrétiennes. Cf. de Rossi, Bulletin d’archéologie chrétienne, 1877, page 98.
11 reste à examiner, pour achever l'étude architecturale des édifices de Ravenne, deux monuments, qui, par leur origine, semblent devoir s’affranchir davantage des influences byzantines : ce sont les restes du palais de Théodoric, et surtout la Rotonde où est enseveli le grand roi barbare. M. Rahn, qui a justement remarqué combien les constructions sacrées du prince ostrogoth diffèrent peu des autres édifices de Ravenne, s’est appliqué à faire dans ces deux monuments particuliers le départ des éléments divers qui les constituent. Nous ne le suivrons point dans cette longue et intéressante recherche 1 : il nous suffira de conclure avec lui que ces édifices ne diffèrent point par des traits fort saillants des principes généraux adoptés à Ravenne. L’ordonnance générale de la fameuse Rotonde, sans doute entourée jadis d’un portique circulaire, est tout antique et toute romaine; et si, dans les détails de la décoration, plusieurs traits semblent inspirés d'une tradition barbare, l’ornementation générale pourtant est antique ou bien byzantine. L’influence orientale, sous le prince barbare comme sous l'empereur grec, dominait sans conteste à Ravenne; nous en trouverons une preuve plus éclatante encore dans l’étude des mosaïques.