‹ Ravenne (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · LES MOSAÏQUES · texte numérisé non relu

LES MOSAÏQUES

orsque, au commencement du ive siècle, le christianisme devint la religion de l'Empire, l’art chrétien, en sortant des catacombes, ne pouvait manquer de prendre un caractère nouveau. Pour décorer les belles et spacieuses basiliques, les représentations familières, les compositions peu compliquées des premiers siècles ne [suffisaient plus ; pour peindre les héros de l’Eglise triomphante, il fallait une majesté plus soutenue, des attitudes plus nobles et plus graves; à là place des simples et naïves images du christianisme primitif, il fallait une pompe mieux appropriée à la puissance d’une religion d’Etat. Aussi le symbolisme des catacombes commence-t-il à disparaître, le caractère historique des compositions devient plus sensible, des types précis se créent pour les principales représentations, et sous l'influence de la cour byzantine naît un véritable art officiel, plus riche, plus éclatant, plus conventionnel aussi. « Auparavant le style était plein de naturel, les attitudes simples et sans contrainte ; à partir du ive siècle ces qualités charmantes commencent à disparaître. Il semble qu'on soit choqué de ces allures familières, qu’on les évite comme un manque

de dignité et de tenue. Ce Christ qui ne se distingue point de ceux qui l’entourent a quelque chose de trop populaire. Il est roi et l’art doit le faire sentir... Aussi lui donnera-t-on désormais un costume plus éclatant, un aspect plus majestueux et plus imposant... Sa véritable place est sur le trône, sur ce trône byzantin, tout resplendissant d’or et de gemmes. Il est là, calme, impassible, dominant le monde qu’il bénit d’un geste royal1. »

Pour exprimer ces idées nouvelles, pour peindre ce monarque, environné de sa cour d’anges, de saints et d’apôtres, les procédés anciens ne suffisent plus. Sans doute on couvre encore de peintures les murailles des églises, mais quand il s’agit de décorer quelque basilique d'une manière plus riche et plus durable, quand l’empereur veut donner à la religion quelque témoignage éclatant de sa piété, ce n’est plus au peintre qu’on s’adresse, mais au mosaïste. C’est lui qui, à partir du ive siècle, dessine dans les absides et sur les murs de presque toutes les églises importantes ces vastes compositions d’un si puissant effet décoratif, ces calmes et immobiles figures symétriquement disposées, et dont la sévère majesté produit une impression si profonde. C’est lui qui, sur un fond d’or vif ou de bleu intense, met en valeur les personnages par des oppositions de tons nettes et tranchées; c’est lui qui, malgré les incorrections de détail, produit, par l’harmonie générale, ces œuvres qui, même médiocres, gardent toujours une réelle grandeur.

On conçoit aisément quelle importance l’étude des mosaïques a pour l’histoire de la peinture. Sans elles, cette branche de l’art nous serait à peine connue pendant les dix premiers siècles de 1ère chrétienne ; sans elles, nous ne pourrions comprendre les origines de l’art byzantin. A cet égard, les mosaïques de Ravenne méritent une attention parti-

i. Bayet, loc. cit., pages 54-55. Cf. Sur Cette question le chapitre ! De l’influence du règne de Constantin .

culière : nulle part on ne rencontre une série, ni aussi riche, ni aussi continue, de monuments de cette espèce ; pendant plus de deux siècles elles offrent le spectacle d'un développement artistique, fort différent de celui qui, vers la même époque, se produisait à Rome, et intimement rattaché, par ses procédés et ses tendances, au mouvement de l'art oriental.

Trois noms servent de centre à cet épanouissement et en déterminent les trois périodes principales. Ce sont ceux de Galla Placidia, de Théodoric et de Justinien. A l’époque de la fille de Théodose appartiennent le baptistère des orthodoxes (430) et le mausolée de la princesse (440) ; le baptistère des ariens (5 00) et la plus grande partie des mosaïques de San Apollinare Nuovo (504) sont contemporains du roi des Ostrogoths ; Saint-Vital (547), enfin San Apollinare in Classe (549) représentent l’époque justinienne. Si l’on ajoute à ces monuments la chapelle archiépiscopale et, pour la période de l’exarchat, quelques parties de San Apollinare Nuovo (5 60) et de San Apollinare in Classe (672), on aura dressé la liste complète des oeuvres que nous devons à présent passer rapidement en revue.

Le baptistère des orthodoxes ou de San Giovanni in Fonte, élevé à côté de la cathédrale au commencement du ve siècle, et décoré de mosaïques un peu plus tard sous l’épiscopat de Néon, est une construction octogone, à l'extérieur assez insignifiant. L’intérieur offre au contraire une riche décoration architectonique, relevée encore par l’éclat des mosaïques, des stucs et des marbres qui couvrent les parois de l’édifice. Au centre de la coupole, et précisément au-dessus de la piscine octogone, qui servait à baptiser par immersion les nouveaux chrétiens, est représenté un sujet approprié à la destination du monument, le Baptême de Jésus-Christ 1 . A gauche, saint Jean, debout sur tin rocher, couvert d’une draperie violette et tenant une croix richement

1. Voir une reproduction dans Bayet, l’Art byzantin, page 20.

MAUSOLÉE DE GALLA PLACIDIA (ve SIECLE Dessin de MUo Herwegen.

décorée d'or et de pierres précieuses, verse de la main droite l’eau sur la tête du Christ. Jésus, déjà représenté sous les traits que lui conservera la tradition, est dans le fleuve jusqu’à la ceinture; au-dessus de la scène plane une colombe, symbole du Saint-Esprit. Mais ce qui est ici particulièrement remarquable, c’est la présence du personnage représenté à droite. Son corps à demi plongé dans les flots, ses longs cheveux, sa barbe fangeuse, le roseau qu’il tient dans la main droite, le feraient amplement reconnaître pour une divinité fluviale, alors même que l’artiste n’eût point, par une inscription, désigné cette figure comme personnifiant le Jourdain. C’est là, dans cette mosaïque chrétienne, un curieux souvenir de la mythologie et du symbolisme païens ; aussi bien du reste l’attitude du personnage, si parfaite de naturel et de vérité, est-elle tout antique; et c'est avec raison qu’on y a voulu voir l’imitation d’un modèle ancien1.

Autour de ce médaillon central, où il faut admirer, malgré quelques imperfections de détail, le modelé des corps, le naturel des mouvements, l’habileté de l’exécution, une bande circulaire représente les douze apôtres. Vêtus de longues tuniques, sur lesquelles un ample manteau est jeté, ils s’avancent processionnellement en deux files, portant des couronnes sur leurs mains, recouvertes de draperies. Les têtes, dont l’exécution fait grand honneur à l’artiste, ont un caractère original et individuel. Non seulement saint Pierre et saint Paul apparaissent avec leur type traditionnel, mais encore on s’est appliqué à marquer d’un trait personnel le visage de chaque apôtre ; les draperies sont excellentes, et plus d'un détail pourrait être comparé aux meilleures œuvres romaines du 11e siècle.

Plus bas, une nouvelle bande de mosaïques représente un motif

i. Cf. sur ces figures mythologiques très fre'quentes dans les mosaïques romaines, E. Müntz : Des éléments antiques dans les mosaïques romaines du moyen âge. ( Revue archéologique, 1878, tome II ; 1879, tome H; 1882, tome II.)

BAPTISTÈRE DES ORTHODOXES ^Vc SIECLE)

Dessin de Mil0 Herweeen.

souvent reproduit dans la suite, par exemple à Saint-Georges de Salonique et dans la basilique de Bethléem, et fort intéressant à étudier pour l'histoire de l’architecture chrétienne h Sous des plafonds dorés, soutenus par des colonnes, on aperçoit au milieu, tantôt des autels sur lesquels sont ouverts les livres des Evangiles, tantôt des trônes richement décorés de pierreries et surmontés d’une crosse. L’artiste nous ouvre ici l’intérieur d’une église chrétienne, avec ses trois nefs, où sont placés, à droite et à gauche de l’autel, le siège de l’évêque et celui de l’empereur, et, tout au fond de la basilique, derrière l’autel même, le trône de Dieu, tel qu'on le retrouve aujourd’hui encore au fond du sanctuaire dans les anciennes églises byzantines 2.

Au-dessous de cette bande, dans laquelle l’artiste a voulu sans doute symboliser l'Eglise chrétienne, fondée par Jésus-Christ, huit grandes fenêtres s’ouvrent dans les parois de l’édifice. Dans l’espace qu’elles laissent entre elles sont ménagées seize niches, décorées de figures et d'ornements en stuc fort intéressants à étudier. Sans doute les personnages représentés sont d'exécution plus que médiocre; mais dans la partie purement décorative, où des animaux affrontés alternent avec des motifs plus strictement historiques, on trouve un mélange fort curieux de l'ancienne symbolique chrétienne et du goût que le moyen âge professa de bonne heure pour la décoration animale3. Ajoutez que c'est ici un des derniers exemples d'un procédé très fréquent dans l'antiquité, et repris plus tard avec succès par l'école de Giotto, par Gentile da Fabriano et jusque par Pinturicchio, je veux dire l’emploi des ornements en stuc pour rehausser l’effet de la peinture.

Enfin, entre les arcades inférieures, jadis décorées de riches incrustations de marbre, presque détruites aujourd'hui, de nouvelles mosaïques

1. Voir une représentation assez nette de cette partie de la mosaïque dans Rahn, page g, et dans Richter, page 12.

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