‹ RavenneChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'ÉPOQUE DE THÉODORIC : LE BAPTISTÈRE DES ARIENS SAN-APOLLINARE NUOVO, LA ROTONDE

Lorsque, après la chute de l'empire d'Occident, Théodoric l'Ostrogoth, vers la fin du V siècle, reconquit, au nom de l'empereur de Byzance, l'Italie sur Odoacre et y établit un royaume barbare, Ravenne devint la capitale du nouveau souverain et sous ce prince intelligent, ambitieux, magnifique, la cité connut une nouvelle période de splendeur.

Parmi les rois barbares qui, au V et au VIe siècles, se taillèrent des États dans les lambeaux de l'empire romain, il en est peu qui soient plus intéressants que Théodoric le Grand. Venu tout jeune à Constantinople,

R AV E N N E

où son père l'avait envoyé comme otage, il y subit profondément le prestige de la civilisation antique, et lorsqu'il devint le maître de cette Italie, toute pleine encore de culture classique, ses goûtsnaturels s'unirent aux nécessités politiques pour faire de lui l'héritier de la tradition romaine. Pour se concilier la faveur de ses nouveaux sujets, il conserva dans son administration, dans sa politique, le système qu'avaient jadis suivi les empereurs, s'entourant de conseillers romains, appelant à sa cour des Grecs de Byzance,

Chapiteau provenant de la basilique d'Hercule.

affectant de se considérer dans tout son gouvernement comme le représentant et le délégué de l'empereur. Ne concevant point qu'en dehors de l'empire romain aucun État pût vivre et durer, il voulut que ses Goths barbares fussent les défenseurs de la monarchie ; et fier de ce rôle qu'il se donnait, fier de cette culture romaine dont il possédait quelques parcelles, toujours, vis-à-vis des autres princes germaniques, il se posa en éducateur, chargé de leur transmettre la civilisation supérieure à laquelle lui-même était initié.

Plein d'admiration pour l'antiquité, il se plut à restaurer les écoles à s'environner de lettrés, et il voulut que ses enfants, que ses proches fussent élevés comme des fils de patriciens. Plein d'admiration pour les

LES MONUMENTS CHRETIENS 43

monuments de Rome, sentant profondément cette « beauté romaine », qui, selon le mot d'un de ses ministres, faisait de la Ville éternelle l'une des merveilles du monde, il se plut à entretenir et à restaurer les édifices antiques ; il voulut dans leur cadre incomparable faire revivre les splendeurs mortes, et on vit le roi barbare, comme un César, célébrer à Rome

Édifice appelé le palais de Tliéodoric.

des entrées triomphales, donner des fêtes au cirque et de l'argent au peuple, et se glorifier d'être, comme le dit une inscription gravée en son honneur, « le propagateur du nom romain ». Il fit plus. Il se piqua d'imiter les constructions qu'avaient édifiées ses devanciers : comme il voulait que par l'élégance sa cour rivalisât avec celle de Byzance, ainsi il voulut que par la splendeur des bâtiments sa capitale ne fut point indigne de Constantinople. Il couvrit l'Italie de ses édifices. A l'avie, à Vérone, àTerracine, à Spolète, des palais, des thermes, des amphithéâtres s'éle-

vèrent par ses ordres. Ravenne, par ses soins, se peupla de monuments sacrés et profanes. Ce fut la basilique d'Hercule, sorte de Bourse, dont on a cru longtemps retrouver quelques colonnes, surmontées de cui-ieux chapiteaux, dans l'une des façades qui bordent aujourd'hui la place Victor-Emmanuel à Ravenne. Ce furent des églises comme Saint-André, détruit au xv" siècle, comme Saint-Théodore, qui subsiste encore sous le nom de Spirito Santo, comme Santa-Maria in Cosmedin, qu'on appelle le baptisère des Ariens, comme l'admirable basilique de Saint-Martin au ciel d'or, qu'on nomme aujourd'hui San-Apollinare Nuovo.

Ce fut surtout, dans la région qui, derrière cette église, s'étend vers l'est jusqu'auxmuraillesdela cité, un palais magnifique. Il ne nousestplus connu aujourd'hui que par la représentation qu'on voit à San-Apollinare Nuovo de son élégante façade. De sa somptueuse décoration de marbres précieux et de mosaïques, de ces curieux tableaux où Théodoric s'était fait représenter, soit monté sur son cheval de guerre, soit debout en un costume militaire, entre deux figures de femmes qui symbolisaient Rome et Ravenne, il ne reste que le souvenir. Depuis le jour où Charlemagne, pour embellir Aix-la-Chapelle, commença à mettre au pillage l'ancienne résidence du roi ostrogoth, le monument s'est lentement acheminé vers la ruine. Il n'en subsiste plus d'autres traces que quelques débris de pavés en mosaïque, retrouvés dans les jardins qui avoisinent Saint-Apollinaire. Quant à l'édifice, peu éloigné de la basilique, qu'on désigne communément sous le nom de palais de Théodoric, il est prouvé maintenant, à la suite des travaux de dégagement exécutés en 1899, qu'il est de date postérieure au VIe siècle. Et sans doute, avec sa haute porte massive, sa loggia du premier étage, sa décoration d'arcades portées sur des colonnes de marbre, les deux tours, détruites aujourd'hui, qui le flanquaient jadis, cette construction est un monument fort intéressant, en particulier par les analogies qu'elle présente avec la Porte-Dorée du palais de Dioclétien à Spalato. Mais il n'y faut voir qu'une bâtisse, probablement du commencement du VIIIe siècle, que les exarques byzantins, qui occupaient alors le palais de Théodoric, édifièrent, dans un but défensif, en avant du principal corps d'habitation.

En art pas plus qu'en politique Théodoric n'a été un créateur. Comme homme d'Etat, c'est sur la tradition romaine qu'il a fondé son œuvre, et s'il a fait un effort intéressant pour introduire les Germains barbares dans les cadres de la société antique, s'il a assuré à l'Italie par son gouvernement trente ans de paix et de prospérité, sa tentative, éphémère en somme, n'a guère duré plus que lui. De même, dans les monuments qu'il a élevés,

LES MONUMENTS CHRETIENS

il n'a mis nulle part sa marque propre. Les constructions sacrées qui datent de son temps diffèrent peu des autres édifices de Ravenne ; la fameuse rotonde elle-même, où le roi germanique fut enseveli, est par

Mosaïque de la coupole du Baptistère des Ariens.

son ordonnance tout antique. Si, dans la Ravenne du commencement du \ T siècle, des influences étrangères se manifestent, ce sont ces influences orientales, devenues seulement plus puissantes, qui depuis longtemps déjà dominaient l'art chrétien. Etc'est par là précisémentque ces édifices, en particulier le baptistère des Ariens et la basilique de San-Apollinare Nuovo, nous offrent aujourd'hui encore un si vif intérêt.

A roté de San-Spirito, dont l'intérieur, dépouillé de l'antique parure

de ses mosaïques, ne garde pins que quelques colonnes à chapiteaux anciens, s'élève le baptistère des Ariens, de plan presque pareil an baptistère des orthodoxes, et de décoration toute semblable. Comme à San-

Façade de S. -Apollinaire Nœoro.

médaillon central figurant le Baptême du Christ, une zone circulaire enfermant les images des apôtres. Pour un édifice de destination identique. l'artiste dn temps de Théodoric ne s'est point mis en peine de créer : il s'est borné à reproduire, assez médiocrement du reste, les magnifiques compositions de Fépoque précédente. Il s'est contenté, se conformant aux traditions artistiques de son siècle, de remplacer par un uniforme fond d'or les fonds jaune ou bleu de San-Giovanni, de renverser dans la scène du baptême l'ordre des personnages, mettant saint Jean à droite

Page 1