‹ RavensnestChapitre 10 sur 25 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une demi-heure plus tard , mon oncle Ro et moi nous étions assis à table et mangions notre dîner aussi tranquillement que dans une auberge. Le valet qui servait était un vieux domestique de famille, qui avait rempli les mêmes fonctions dans notre maison pendant un quart de siècle. Naturellement il n'était pat Américain , car un citoyen américain ne reste pas si longtemps dans une condition inférieure , ou du moins dans une position aussi infime que celle de domestique. Notre siens eervlteur était originaire d’Europe, d'où il avau sccompagné mes parents lorsque ceux-ci revrnsirnt du voyage entrepris à l’occasion ae leur mariage, et U était déjà par conséquent chrt nous à l’époque de ma naissance. Depuis lors, il était toujours resté au Nesl , sans s’y marier et »ans manifester la moindre intention de nous quitter. 11 était Anglais de naissance.

John, quoique poli et respectueux , conservait les sentiment* d'.- • valet vis-à-vis de ceux qu'il s'imaginait être d’une condition éy • à la sienne. Il avait dressé la table avec le soin et la propraié - tumés; il nous servit la soupe avec autant d'exactitude que s’il av.. .t su qui nous étions, puis après il se retira. Il se raopelail sans de* te que le maître ou le premier garçon d’un hôtel anglaisa l'habituite rie paraître avec la soupe et de disparaître avec elle. John se conforma à ce cérémonial. Après avoir enlevé le potage , il apporta une servante près de mon oncle, y* plaça un couteau s découper ou deux , comme pour dire : Servez -voua vous-même, et quitta la salle. Notre dinrr, on le pense, ne fut paa fort recherché, quoique ma grand'mère eût ordonné de placer sur la table deus ou trois mets plus déncals, .u grand étonnement de Patt Ce qui parut le plus singulier à l'égard de geus connue uous, c'est qu'on nous servit du vin. Cependant

c'était du vin du Rhin , et cette particularité expliquait un peu l’élrangelé du procédé.

Mon oncle Ro fut un peu lurpria de la disparition de John, car il était û accoutumé à voir sa ligure quand il était assis dans cette salle, que sans lut il ne lui aeniblait plus qu'il fût h la maison.

— Que le gaillard s'en aille, dit-il en éloignant sa main du cordon de la sonnette, dont il s'était déjà emparé pour rappeler John, noua pourrons parler plus librement sans lui. Voyez, llugh, vous voilà sous votre propre toit, maDgeant un dîner qui vous est offert comme une aumdne, et traité comme si vous étiez un pauvre diable, voua le propriétaire de tout ce qui s'étend »oua vos regards à cinq milirs à la ronde. Cesl une heureuse idée de ma vieille mè-e d'avoir fait servir ce vin de Rudeisheimer, pour noua qui sommes des Allemands ! Quelle santé étonnante elle a , mon garçon !

— Etonnante ; et ie le vois avec bien du plaisir. Je ne vois pas pourquoi ma grand'mère ne vivrait pas encore viogt ans; elle ne aérait pas encore si vieille que Sua.

— Cest vrai Elle semble être rua soeur aînée, bien plutôt que ma mère; c'est vraiment U plus délicieuse vieille femme qu'on puisse imaginer. Mais si nous avons une si charmante vieille pour nous offrir l’hospitalité, j'espère que noua avons aussi de bien charmantes jeunes personnes. Qu'en dites-vous, Hugh f

— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur, et je puis dire que je n'ai pas vu souvent deux créatures aussi agréables que celles que j’ai rencontrées ici.

— Deux! heubl Dn autre se contenterait d’une. Quelles peuvent être ce» deux créatures, je vous prie, monsieur le padisbah P

— Paît et Marie Warren naturellement : les deux autres sont assez bien , mais celles-ci leur sont de beaucoup supérieures.

Mon oncle Ro parut contrarié, mais il garda le silence pendant quelques instants. Manger est toujours un bon préleste pour interrompre une conversation, et il se mit à manger pour ne psi trahir son désappointement. Mais il est difficile pour un gentleman de se borner à manger quand il eatà table; il fut donc obligé de reprendre la causerie.

— Tout parait aller assez bien ici, après tout, llugh, observa-t-il; ces anlirentiers peuvent avoir déj» contribué beaucoup à pervertir les esprits , mais ils ne semblent pas encore s’èlre permis de dégâts matériels.

— Ce n'est pas leur jeu, monsieur; les moissons leur appartiennent, et comme ils espèrent que les fermes leur appartiendront bientôt, il ne serait pas sage de leur part de dévaster ce que, uns doute, ils commencent à regarder comme leur bien. Quant à la Nest- Ilouse , prairies, fermes, etc., je compte qu’il» voudront bien me les laisser pendant quelque temps encore , pourvu qu'ils puissent s'emparer des autres terres.

— Pendant quelque temps an moins. Enfin c'est égal, tout parait aller assez bien dans le pays.

— Tant mieux pour nous! Mais, à mon avis, miss Marie Warren est mieux eueore que tout ce que nous avons vu en Amérique.

Un autre ■ beuh » etprima le mécontentement de mon onde, et il contiuua toujours en mangeant :

Vous avez vraiment de boa vin du Rhin dans voir* cellier, Hugh, reprit l’oncle Ro en vidant un verre de couleur verte qui en était rempli, quoique je n'aie jamais comprit qu'un homme veuille boire dut un verre commun quand il peut boire dans un verre de cristal; c« doit être une des emplettes que j'ai faites pour ma mère lorsque nous sommet allés dernièrement en Allemagne.

— Comme il vous plaira, monsieur. Ceci ne diminue en rien la beauté de Martha et de son amie.

Puisque vous êtes disposé à faire allusion à ces enfantillages,

soyez franc avec moi, et dilet-moi une bonne fois ce que vous pen.ee de mes pupilles.

— Sans y comprendre ma saur, monsieur, naturellement , je serai aussi sincère que possible, et je vous dirai que , à l'égard de miss blarston, je n'ai véritablement aucune idée arrêtée. Quant à mis* Colebrooke.elle est ce qu’en Europe on appellerait une < belle femme. •

— \ous ne pouvez rien dire de son esprit, llugh, car vous n’aves eu aucune occasion de vous former une opinion sur ce point.

— Pas plus d'uue, je l'avouerai. Néanmoins , j'aurais piéféré, pour commencer , qu’elle s’épargnât l’allusion à la personne que vous savt-x , - qui doit un jour forger une chaîne pour ma soeur.

— P, «h, pab , c’est là une délicatesse d’enfant; je ne puis la croire ni inconvenante ni trop libre dans son langage , et votre interprétation pouvait bien être tant suif peu vulgaire.

— Interprètes voua- même, mon oncle ; mais je n'aime pas ces paroles-là.

— Je ne m'étonne pas que des jeunes gens restent célibataires; ils deviennent si exagérés dans leurs opinions et dans leurs goûts !

Un étranger n'aurait pas eu de peine à rétorquer un semblable argument dans la bouche d’uu vieux célibataire «n se fondant sur son propre exemple ; mais je savais fort bien que mon oncle Ro avait été fiancé, et que la mort lui avait eolevé l'objet de sa préférence, et je respectais trop U constance de sa passion pour ine permet'» de plaisanter sur un pareil sujet. Je suppose qu’il sanui la délicatesse du

sentiment qui m'imposait silence, esr Q se montra immédiatement disposé à céder, et me le prouva en changeant de conversation. ■

— Nous ne pouvons jamais espérer de passer ici la nuit, dit-il,! autant vaudrait dire tout haut nos noms : notre nom, veux-je dire , I un nom autrefois si honoré et si aimé dans le pays , et si détesté Jaujourd’hui.

— Non , non , cela ne va pas jusque-là ; nous n’avons rien fait pout ! mériter la haine.

— Raison de pins pour qu’on nous baisse avec plus d'ardeur. Plut on a de torts envers les gros, et plus on 1rs déteste. Compte là-dessut. Nous avons été sincèrement aimés autrefois ici , et nous y sommet odieux aujourd’hui, c’est la nature humaine.

En ce moment John rentra pour voir ce que nous devenions, et pour compter ses fourchettes et ses cuillers, car je vis le dréle procéder à cette opération. Mon oncle, un peu imprudemment selon moi , mais entraîné par les jpensées dont il était alors profondément préoccupé, engagea avec lui la conversation.

— Cette brobriéié , dit-il d’une vois interrogative , être lebrobriété d'un ebénérai Littlepsge, chentrnds dire?

— Pas du général, qui était le mari de madame Littlepsge, et qui est mort depuis longtemps, mais de son petit-fils M. Hugh.

— Et où beut-il être , cette Ml. Hugb ? être-l-il près d’ici on autrement ?

— Non , il est en Europe; ce qui veut dire Angleterre. John pensait que l’Angleterre occupait la plus grande parue de l’Europe, quoiqu’il eût oublié depuis longtemps son grand désir d'y retourner. M. Hugh et M. Roger sont tous les deus absents depuis longtemps.

— Ce être malheureux , car on afre dit à moi defoir y afoir grands trouble» tans le bays et tes ezpéditîons d’Indgiens.

— C'est bien vrai , et ce serait un grand crime que des expéditions de ce genre.

— Et quelle beat être la raison de si grands troubles , et quel être l’opjet de leurs plaintes ?

— Parbleu ' c’est bien simple , je pense , répondit John, qoi, en sa qualité de domestique favori, se croyait une espèce de ministre et trouvait un grand plaisir à étaler son savoir. Les tenanciers de ce domaine ont envie d'ètre propriétaires, et comme ils ne peuvent le devrnir tant que M. llugh vivra et ne voudra pas les laisser faire, iis font toutes sortes de projets et de manifestations pour les épouvanter et les tenir éloignés de leur domaine. Je ne vais jamais au village, mais je parie quelquefois à plusieurs des habitants, et je leur en dis assez pour les faire réfléchir si cela était possible.

— Oui , et qu’est-ce que vous liies ? et avec qui barlex-fous pour lui faire réfléchir?

— Ah! voyez-vous , je cause surtout avec un certain squire Newcorne, comme ils rappellent, qui n'est pas pins squire que vous, une espèce d'avocat comme il y en a tant dans le pays. Je lui dis, à re M. Newcomc, que je dis, vous êtes bien hardi pour invectiver les rois et les nobles, car vous savez bien, que je lui dis, qu’ils sont à trois mille milles de vous, et qu’ils ne peuvent pas vous nuire; mais vous n’oseriet pas mentir à vos maîtres, le peuple, et leur dire ce que vous pensez sur leur compte et ce que je vous entends dire en particulier : vous aimeriez autant mettre votre tète à la tête d’un canon. Ob', je lui ai donné une leçon , vous pouvez en être sûr.

L'entrée de ma grand'mère interrompit le discours de John. Ma mère lui donna une commission pour le faire sortir, et alors j’appris l’objet de sa visite. Ma saur avait été mise dans la confidence de notre secret , et mourait d'envie de m’embrasser. Ma chère grand’mère avait pensé avec assez de raison qu'il eût été souverainement désobligeant de lui laisser ignorer notre présence; et le fait une fois connu, l'amitié fraternelle avait des exigence» qu’il était birn juste de satisfaire. J'avais été tenté vingt fois moi-même dans la matinée de presser Paît sur mon caur et de l'embrataer; la principale difficulté était pour le moment de ménager une entrevue entre elle et moi Mas éveiller le soupçon de la compagnie. Le plan de ma grand'mère était cependant arrêté, et elle nou« le communiqua.

Il y avait un joli petit rabmet de toilette attenant à la chambre à coucher de Martha. C’est là que devait avoir lieu le rendez-vous.

— Elle et Marie Warren y sont maintenant à vous attendre, Hugh.

— Marie Warren ! Elle sait donc aussi qui je suis?

— Pas le moins du monde. Elle vous prend tout simplement pour un jeune Allemand de bonne famille et bien élevé. C’eal là tout ce qu’elle nous a dit de vous avant que noua vous ayons rencontré, Hugh; et vous ne deviendrez pas trop orgueilleut si j'ajoute que vos malheurs sup|K>»é§, votre grand talent sur la flûte, et vos bonnes façon», vous oni fait une amie de la meilleure et de la plus loyale jeune ■ Ile que j'aie jamais eu le bonheur de connaître. Je dis vos bonne s façons, ear, pour le moment, je ne puis attribuer un grand succès à vorte belle tournure.

— J'espère que ms tournure n'est pas tout à fait ridicule sou» ce déguisement, car l’opinion de ma Veur...

Le franc rire de ma chère vieille grand'mère m'interrompit, et je ne dis plus rien. J’avais rougi un peu, je pense, de ma mésaventure. L'oncle Ro lui-même prit pari à ce mouvement de gaieté, bien qu'il eût souhaité, comme je pus le voir, que Marie Warren fût bien loin

de nous avec son père, et que celui-ci fût archevêque de Canlerbury. J'étais un peu honteux, je doit l'avouer, de la faiblesse que j'avais trahie. *

— Vous êtes très-bien, liugh, mon mignon, continua ma grand'mère, quoique vous fussiei, je pense, beaucoup plus intéressant avec votre chevelure frisée qu'avec celte perruque plaie. On peut encore voir assez de votre ligure pour la reconnaître quand on est averti, et j'ai dit tout d'abord à Marlha que j'étais frappée d'une certaine expression dans voire regard et dans votre sourire qui me rappelait son frère. Mais voilà Marie et Martha qui vous attendent dans l'antichambre. Henrielta et Anne sont sorties ensemble pour cueillir des bouquets dans la serre, et voici maintenant une eicellente occasion pour vous rendre au désir de votre soeur. J'emmènerai Marie dans un petit moment, afin que vous et Martha vous puissiet vous dire un mot en liberté. Quant à vous, Roger, vous ailes rouvrir votre boite, et je vous réponds qu'elle suffira pour amuser vos autres papilles si elles reviennent trop tôt de leur visite au jardinier.

Tout étant ainsi arrangé, et notre diner terminé, nous nous mimes tous à esécuter ce plan chacun selon son personnage. Cependant, lorsque ma grand'mère et moi noua arrivâmes dans le cabinet de toilette, Martha n'y était pas encore; mais j’y rencontrai Marie, dont les yen brillants et purs étaient pleins de bonheur et d'impatience. Martha s'élait pour un instant retirée dans une chambre secrète, où, soupçonnant la vérité , ma grand'mcre la auïvit. Ma saur, comme je l’ai appris plus tard, craignait de ne pouvoir retenir ses larmes à mon eutrée, et elle a'était retirée pour tâcher de se commander à ellemême et de ne pas trahir notre secret. Je fus invité à commencer un morceau sans attendre la jeune demoiselle absente, qui pourrait facilement m’entendre par la porte restée ouverte.

Je jouai pendant dit minutes environ avant que ma saur et mn grand'mère rentrassent. On voyait encore sur leur visage la trace de leurs larmes; mais la grande attention que Marie Warren portait aux sons de ma flûte l'empêcha probablement de s'en apercevoir. PcAir moi il n'y avait pas de doute, et je me réjouissais de voir que ma saur était parvenue à se maîtriser. Un moment après, ms grand'mère profita d’un repos pour se lever et emmener avec elle Marie Warren,

ui pourtant quitta la chambre avec une répugnance très-sensihle.

Ile prit pour préleite qu’elle avait promis au ministre de le retrouver dans la bibliothèque pour parler de quelques affaires qui concernaient les écoles du dimanche.

— Vous pouvez garder le jeune homme pour qu’il vous joue un autre air, Martha, observa ma grand’mère, et je vais vous envoyer Jane en passant par sa chambre.

Jane était b femme de chambre de ma saur, et sa chambre était contiguë. Ma chère grand’mère, en présence de Marie Warren, lui donna en effet l’ordre de venir aussitôt qu’elle eut quitté la chambre ; néanmoins, Jane ne parut pas. Je continuai de jouer tant que je crus que je pouvais être encore entendu, et alors je laissai ma flûte. En un clin d'ail, Patl fut dans mes bras, où elle resta quelque temps, fondant en larmes, mais paraissant goûter un bonheur inexprimable.

• — Ab î Hugh, quel déguisement pour visiter votre propre maison !

dit-elle aussitôt que ses sanglots lut permirent de parler.

— Aurais-je pu venir ici autrement ?... Vous counaissez l’état du pays? Vous savez quels fruits excellents produit aujourd’hui notre arbre si vanté de liberté. Le propriétaire de la terre ne peut visiter Son bien qu'au risque de sa vie.

Martha me serra dans ses bras pour me prouver qu’elle me comprenait ; puis nous nous assîmes côte à côte sur un petit divan, et nous nous mimes à parler de mille choses dont il était naturel qu’un frère et une saur qui s’aimaient si tendrement eussent à s'entretenir après cinq années d'absence. Ma grand'mère s'était si bien arrangée,

u 'clic nous avait mis à l’abri de toute interruption pendant une heure.

our les autres, ils pouvaient s'imaginer que Paît m’avait renvoyé au bout de quelques minutes.

— Aucune des autres jeunes filles n’a le moindre soupçon de votre véritable nom , dit Martha en souriant lorsqu’elle m’eut fait la question et les réponses que notre situation explique. Je suis étonnée qu'Ilcnrietta n'ait rien deviné, car elle se flatte d’une grande pénétration. Elle est dans les ténèbres tout autant que les autres.

— Et miss Marie Warren, la jeune demoiselle qui vient de quitter la chambre , n'a-t-elle pas quelque petite idée que je ne suis pas un ménétrier allemand ordinaire?

Patt se mil à rire, et si gaiement que le son de sa douce voix me remplit de joie. Par un mouvement de tète, elle écarta ses belles tresses de ses joues avant de me répondre.

— Non, llugb, répliqua-t-elle , elle vous ptend pour un ménétrier allemand peu commun, pour un artiste, digne de satisfaire les goûts les plus raffinés. Comment Marie en est-elle venue à penser que vous et mon oncle vous êtes deux gentilshommes allemands ruinés ?

— Quoi ! celte chère jeune fille... c’rsi-à-dire misa Marie Warren nous f.’it-elle réellement l'honneur de penser ainsi ?

— Elle vous fait cet honueur, car cLle nous l'a dit aussitôt qu'elle est venue à la maison. U eu ri et ta et Anne se sont fort égayées de toutes les idées qui leur viennent a propos du grand incognito de Mademoiselle Warren. Elles vous appellent lluzag von Geige.

— Je les remercie beaucoup. — Je fis probablement cette réponse d’un ton un peu piqué, car Patt sembla surprise. — Vos villes américaines ne font que gâter à moitié les jeunes femmes. Elles ne peuvent leur donner ni la politesse ni le bon goût qu’on rencontre dar s les grandes capitales, ni leur laisser la simplicité et le naturel de la campagne.

— Bien, monsieur liugh 1 c’est s’emporter beaucoup pour peu de chose, et n'étre pas particulièrement flatteur pour votre propre soeur. Et pourquoi pas ros villes américaines aussi bien que les nôtres ?... N'ètes-vous plus des nôtres ?

— Certainement, des vôtres toujours, ma bien chère Patt ; mais quant aux petites babillardes qui veulent se donner des airs de femmes à la mode avec leurs duos de violon, je ne suis pas des leurs. .. Mais assez là-dessus. Vous aimes les Warrens?

— De tout mon cœur, père et fille. Le premier est précisément ce que doit être un ecclésiastique ; son éducation et son intelligence e n font l’égal de tout homme bien élevé , et sa simplicité est celle d'« n enfant. Vous vous rappelez son prédécesseur, si maussade, si intéressé , si paresseux , si intolérant , si injuste pour tout ce qui l'ento . rait , si exigeant , si... !

— Quoi encore? Vous l'arrangez bien!... Je ne serais pas ficLi d’entendre le reste.

— J’en ai déjà dit plus que je ne devais , on doit toujours respecter un ecclésiastique par respect pour la religion, surtout dans ce pays, liugh.

— Vous avez peut-être raison. Mais enfin , vous aimez mic:i M. Warren que celui qui vous a quittés ?

— Mille fois mieui, et sous tous les rapports. Nous avons nn pasteur pieux et sincère, et de plus nous avons encore un voisin agréable et bien élevé. Tu sais combien les prêtres de l'autre clrrgé et du nôte e sont disposés à se quereller ; eh bien, M. Warren et M. Peck semblent entretenir les rapport* les plus amicaux, quoiqu’ils se ressemblent aussi peu au fond que le feu et l’eau.

— A propos, comment se comporte le clergé des différentes sectes dans le pays à l’égard de l'antirentisme ?

— Je ne puis parler que de ce que j’ai entendu dire, à l'exception de ce qui concerne M. Warren. Il a prêché deux ou trois aermor x très-francs et très-sévères sur les devoirs de l’honnêteté en matière de transactions mondaines. L’un d'eux était sur le dixième commandement.

— Et le ministre du village?

— Oh ! il marche naturellement avec la majorité.

— Et Marie, a-t-elle des principes aussi fermes et aussi élevés que ceux de son père ?

— Exactement. Mai* on a beaucoup parlé de la nécessité oh se trouverait peut-être M. Warren de se retirer et d'abandonner Saint-André depuis qu’il a prêché contre la convoitise. Tous les antirentiers disent, m’a-t-on appris, qu’il a voulu les désigner, et qu’ils ne veulent p<i le souffrir. Je serais, pour mon compte, bien affligée de me séparer de Marie, et presque autant de voir partir son père. Il y a pourtant une chose que M. Warren lui-même est d'avis que nous fassioon, Hugh. Je veux parler d'enlever le dais qui surmonte notre banc .1 l’église. Vous ne pouvez imaginer la tempête que ce malheureux dais soulève dans tout le pays.

— Je ne le ferai pas abattre ; il est ma propriété, et il restera. Pour le dais, c’est une distinction déplacée dans une église, j'en conviens ; mais on n’a pensé à se scandaliser que quand on a vu dans toutes ce.* clameurs un moyen de me voler mes terres en me les payant à moitié prix, ou en ne nie les payant pas du tout si l’on peut.

— Tout cela peut être vrai ; mais si ce dais n’est pas convenable dans une église, pourquoi l'y maintenir ?

— Parce que je ne me laisserai pas dépouiller de mon bien pxr l’intimidation, quoique je n’attacbe aucune importance à cette in sère. Le dais restera en place jusqu'à ce qu'il ne soit plus dangereux de faire des concessions. Si les autres n'eu sont pas contents, qu'ils en posent eux-mêmes sur leurs bancs !

Martha fnt un peu désappointée, mais elle changea le sujet de la conversation. Nous parlâmes de nos petites affaires particulières, et : elles se rattachaient a des objets de bien peu d’importance.

— A qui donc, Hugh, est destinée cette belle enaioe ? me demanda Paît en riant. Je vois maintenant le colporteur, et je comprend* qu'il la conserve pour celle qui deviendra votre femme. Mais quelle sera cette femme? S'appellera-t-elle Ilenrietta ou Anne ?

— Et pourquoi ne pas me demander aussi si elle s'appellera Marie ? Pourquoi omettre une de vos compagnes quand vous désignez les dei.r ; autres?

Patt tressaillit de surprise ; clic rougit, et je pus voir alors que le plaisir occupait la première place dans le sentiment qu'elle éprouvait.

— Suis-je venu trop tard pour conquérir ce joyau en échange de ma chaîne ? demandai-je moitié riant, moitié sérieux.

— T rop tôt, au moins, pour la tenter par la richesse et la beauté de cette bagatelle. Une fille (dus naturelle et plus désintéressée que Mar-e Warren, on ne la trouverait pas dans le pays.

— Soi* franche avec moi, Marlha, et dis-le-moi sans détour, a un prétendant favorisé ?

— Quoi ! pariez-vons donc sérieusement? s'écria ma saur en riant. Mais pour vous tirer de peine, je vous répondrai : Je ne lui en connais qu'un. Elle en a un certainement, ou ma sagacité féminine est en défaut.

— Mais est-il accueilli avec faveur? Vous ne sauriez vous figurer combien votre réponse a d'importance.

— Vous pourrez en juger vous-mèrae : c’est le sqoire Seneky Newcomc, ainsi qu’on l’appelle ici, le frère de la charmante Opportune, qui se réserve aussi pour vous.

— Et ce sont d'aussi décidés antirentiers qu'homme ou femme du pays.

— Ce sont des N- >r comité* décidés, et cela veut dire que chacun prêche pour son saint. Vous ne le croiriez peut-être pas ? eh bien, Opportune se donne réellement des airs de supériorité avec Marie Warren !

— Et comment Marie Warren prend-elle une telle impertinence ?

— Comme une jeune personne bien élevée doit le faire; tranquillement et sans avoir l’air de s’en apercevoir. Mais il y a quelque cbo<edc vraiment intolérable à voir une Opportune Newcome essayer de prendre le pas sur une demoiselle de la bonne compagnie.

Ma saur, à ce moment, sentit ie réveiller les transports de son amitié fraternelle. Elle voulut absolument que j’ôtasse ma perruque, afin de me voir sous ma forme naturelle. J'y consentis, et la jeune fille ravie se livra k mille enfantillages. Elle passa d'abord avec espièglerie ses mains dans les boucles de mes cheveux, pour les arranger à son goût. Elle recula de quelques pas, frappa dans ses mains avec gaieté, se jeta dans mes bras, et baisa mon front et mes yenx en m’appelant ■ son frère, son unique frère, son cher, bien cher llugh, • et de mille autres noms. Enfin, épuisés tout deux par l’excès de notre émotion, nous nous assîmes de nouveau côte h côte, et nous non* primes à pleurer à chaudes larmes. Ces larmes, après un tel effort, étaient peut-être nécessaires pour nous rendre le calme, et nous les laissâmes prudemment couler.

Ma sœur, on le comprend, pleura pendant plus longtemps; mais aussitôt qu'elle eut séché ses yeux, elle replaça ma perruque sur ma tète, répara le détordre de mou déguisement, tremblant pendant tout ce tcmpB que quelqu’un n'entrit et ne me découvrit.

— Vous avez été bien imprudent, Hugh, en venant ici, me ditelle tout en s'occupant de ma toilette. Vous ne pouvez pas vous faire j une idée de l’état déplorable dans lequel est le pays. Les excès auxquels ils ont essayé de se livrer envers ma chère grand’mère sont odieux. Vous, ils ne vous laisseraient pas vivant.

— Et cependant cette belle vallée parait aussi calme et aussi riante que ri jamais aucune mauvaise passion ne l’avait souillée!... Mais, croyez-moi, chère sceur, la prudence me dit qu’il est temps maintenant de nous séparer. Je vous reverrai plus d'une fois avant de quitter le domaine, et vous nous rejoindrez quelque part, je l’espère, aux Sources, par exemple, aussitôt que nous trouverons nécessaire et urgent de décamper.

Martha me le promit, et je l'embrassai encore avant de m’en séparer. Je ne rencontrai personne en me rendant au portique, ce qui me fut facile, car je connaissais les êtres. Je me promenai pendant quelque temps autour de la pelouse, puis je me montrai en face des fenêtres de la bibliothèque. On me ht signe de monter, comme je m'y étais attendu.

Comme l'heure du dîner approchait pour la compagnie, noua en primes congé bientôt après, non sans avoir reçu d'aimables et pressantes invitations de revenir visiter le N'est avant de quitter la contrée. Naturellement, nous ne fîmes pas difficulté de promettre ce qu'on nous demandait, et nous avions la ferme intention de ne pas minquer de parole. En nous éloignant de la maison, nous dous dirigeâmes du côté de la ferme, non sans nous arrêter dans la plaine pour jeter un regard autour, et contempler nne scène si chère à tous deux par les souvenirs qu'elle nous rappelait, les liens nombreux qui nous y attachaient, et par nos propres intérêts. Mais j’oublie que ceci est aristocratique. Le propriétaire n'a pas le droit d'éprouver de tels sentiments, que la liberté raffinée de notre législation réserve aujourd’hui aux seuls tenanciers.

Page 1