‹ RavensnestChapitre 9 sur 25 · CHAP1T1B X · texte numérisé non relu

CHAP1T1B X

Elles étaient là, ces quatre aimables créatures, brillantes et rayonnantes comme des étoiles. Il n'y avait pas parmi elles un visage qui ne fût charmant. Qn ne saurait s’imaginer combien il est rare en Amérique de rencontrer une femme jeune et absolument laide. Kitty elle-même , qui sc tenait sur la porte quand nous nous approchâmes de la voiture , était une fille fraîche comme une rose et réjouissante à voir. C’était dommage qu’elle parlât. La vulgarité de scs expressions , de sa voix et de son accent , qui ressemblait à une sorti- de chanson plaintive, formait un contraste frappant à cet air de s mté et de vigueur qui constituait le caractère de sa beauté. Tous ces yeux brillants devinrent plus brillants encore lorsque je m'approchai , ma flûte à la main ; mais toutes les demoiselles gardèrent le silence.

— Acheter une montre , matante? dit l’oncle Ro en s’approchant de sa mère, la casquette à la main et la boite ouverte.

— le vous remercie, mon ami ; mais je crois que nous avons toutes déjà des montres.

— Les miennes, ils être très-pon marché !

— Je le crois, répliqus ma grand’raère svec on sourire; mais les montres les moins chères ne sont pas les meilleures. Ce joli portecrayon est-il en or ?

— Oui, malade, en pon or; si n’étre pas ainsi, je ne tirais pas.

— Quel en est le prix ? demanda ma grand’mère.

L’oncle Ro avait trop de tact pour penser qu'il engagerait sa mère à faire une emplette par le moyen qui lui avait réussi avec Miller , et il donna, à peu de chose près, à l’article sa véritable valeur, qui était de quinxe dollars.

— Eh bien! je le prendrai, répliqua ma grand’mère en laissant tomber l'argent dans la boite. Puis, se tournant du côté de Marie Warren, elle la pria d'accepter ce porte-crayon avec autant définis que si , au lieu de lui accorder une faveur , elle-même l’avau sollicitée.

La belle figure de Marie Warren te couvrit de rougeur, elle parut ravie, et elle accepta le présent , bien qu'après avoir hésité un moment , si je ne me trompe , probablement à cause de la valeur de l'objet. Ma sœur demanda à le voir, elle l’admira , puis il |t»u de main rn main, et chacun en fit l’éloge. Toutes les marchandises de mon oncle étaient, il faut le dire, d’un goût parfait; elles avaient été achetées d’un importateur en renom, et lui avaient coûté nne somme assez ronde, l-e* montres, il est vrai , à une ou deux exception» près, élairnt des objets à bon marché, ainsi que la plupart de« bijoux ; niais mon oncle avait sur lui une montre ou deui et de la bijouterie fine, qu'il avait apportées d’Europe avec la pensée de les offrir en présents. C’est de cette petite réserve que venait le porte-crayon en question. Il l’avait glissé dans la boite un moment avant de le vendre.

— Vraiment, madame Littlepage , s’écria Miller , qui avait avec ma grand'mère la familiarité d’un homme né sur le domaine , voilà le plus singulier marchand ambulant que j’aie encore vu ; il demande quinte dollars pour ce porte-crayon, et quatre seulement pour cette montre. Et en terminsnt il montra son emplette.

Ma grand'mère prit la montre, et l'eiamma avec attention.

— Cela me parait singulièrement bon marché, observa-t-elle en lançant à aon fils un regard furtif où il me sembla voir de la défiance , comme si l'idée lui était venue que ce marchand pouvait avoir volé sa marchandise. Je sais que ces montres sont fabriquées à très-bas pris dans les contrées industrielles de l'Europe, mais ou a peine à comprendre que ce mécanisme ait été établi pour une si faible somme.

— J'en afoir à tous brix, ma ta me, répondit mon oncle.

— J'si grande envie d'acbeter une bonne montre de femme ; mais j’aime mieux l'acheter à un horloger établi et connu.

— Vous n'afoir rien à craindre, matante, me basardai-je à dire; si nous capables de troua ber personne , nous bas iromber une si ponne lame.

Dois-je penser que le son de ma voix frappa agréablement l'oreille de ma sœur? fut-ce plutôt le désir devoir ma grand’mère mettre enfin aon projet à exécution, qui l’engagea à intervenir dans no<re dialogue ? mais elle insista auprès de la vieille dame pour lui persuader d'avoir confiance en nous. Le* années avaient enseigné la prudence à ma grand'mère, et elle hésitait.

— Mais toutes ces montres sont d’un métal inférieur, et j’en veux une qui soit en or, et d’un travail parfait, observa ma graod'raère.

Man oncle tira immédiatement de ta poche une montre qu’il avait achetée de Blondel, à Faris, pour le prix de cinq cent* francs, et qui était une charmante parure pour la ceinture d'une dame. Il la présenta à ma grand'mère, qui lut avec une agréable surprise le nom du

fabricant. La montre fat elle-même attentivement en minée , et l'on en (it an éloge sao réserve.

— Et quel peut être le prix de cet objet? demanda ma grand'mère.

— Cent tollars, madame, et ce être pon marché h ce prix.

Tom Miller regarda le morceau de clinquant qu'il tenait à la main, puia il tourna les yeux vers * l'article • plua petit , maie de forme exquise que ma grand’mère examinait, et parut être aussi embarrassé qu'il l’avait été un instant avant pour découvrir la différence entre le riche et le pauvre. Tom n'était pas capable de distinguer le vrai du faux, voilà tout.

Ma grand’mère ne sembla pas être effrayée du prix. Elle lança cependant de nouveau un ou deux regard» de défiance par-dessus set Juliette» vers le prétendu colporteur. A la fin la beauté de la montre triompha de son hésitation.

La graid’cnèr*

— Si vous voulez porter cette montre à la grande maison là-bas, je vous donnerai les cent dollars, dit-elle , je n’ai pas assex d’argent sur moi maintenant.

— Ya, ya! très-pien ! Fous poufoir garder la montre, matante, et j’irai bour l'archent après que ché afoir troufé à tiuer quelque part.

Ma grand’mère ne ni naturellement aucune difficulté pour accepter ce crédit , et elle allait mettre la montre dans sa poche , quand Patt tendit sa jolie petite main gantée vers le bijou en s’écriant :

— Maintenant, chère grand’maman, tout de suite ; il n’y a ici personne que nous trois, vous voyez.

— Quelle impatience ! s'écria la vieille dame en riant. C’est bon , on va vous satisfaire... Je vous ai donné ce porteerayon com me un simple souvenir, Marie, mais c'était seulement en attendent; mais j'avais eu l’intention de vous offrir une montre aussitôt que j’en trouverais une convenable, en souvenir de l’estime que m’a inspirée votre courage pendant la terrible semaine oh les antirentistes se montrèrent si menaçants. Voilà une montre que je puis me permettre de vous offrir, et j'espère que vous serei assex bonne pour l’accepter.

Marie Warren sembla stupéfaite. Le rouge lui monta à la figure ; puis , tout à coup , elle devint pâle. Je n'avais jamais vu un tableau ai charmant d'embarras féminin , embarras qui naissait du choc de mille sentiments divers, mais tous également honorables.

— Ab ! madame Liltlepage ! s’écria -t-ellc après avoir regardé un instant et en silence le présent qu’on lui offrait, vous ne pouvex pas avoir 1a pensée de me donner cette belle montre. . A moi I

— A vous , ma chère ! La belle montre n’est pas trop bonne pour la belle Marie !

— Mais , ma chère madame Littlepage , elle est trop magnifique à la fois pour ma condition et pour ma fortune.

— Une jeune personne du monde peut sans inconvénient porter Cette montre-, et voua êtes une jeune personne du monde dans tous les sens du mol. Vous n’avex donc * vous faire aucun scrupule à cet égard. Quant à la fortune, vous ne vous méprendres pas sur me; intentions ai je vous rappelle que c'est de la mienne qu'il s’agit ki, et il ne peut pas y avoir de ma part de folie dans cette acquisition.

— Mais noua sommes si pauvres, et cette montre paraît si brillante'. cela ne paraît pas convenable.

— Je respecte vos sentiments, ma chère enfant, et je les apprécie. Vous savet , je Je suppose , que j’ai été aussi pauvre , que dis-je? plu* pauvre que vous?

— Vous, madame Littlepage! Non , cela ne peut paa être. Vous appartenet à une famille opulente et distinguée.

— C'est pourtant très-vrai , ma chère enfant. Je n'affecterai pas une humilité excessive, et je ne nierai pas que les Mal bone doivent être placés dans la noblesse du pays; msn mon frère et moi nous avons été dans un temps réduits à travailler dans les bois, près de cette propriété. Notre situation n'était pas alors supérieure à la vôtre, et à beaucoup d'égards elle était plus mauvaise ; et de plu», la fille d’un ministre bien élevée et de bonne famille , à ne la considérer qu’au point de vue du monde , a des droits à une certaiue considération. J’espère que vous me feres la grâce d'accepter mon présent?

— Chère madame Littlepage , je ne sais ni comment vous refuser ni comment accepter un si riche cadeau ! Vous me permettrez pourtant, avant de le recevoir, de consulter mon père ?

— Je n’ai rien à dire à cela, chère enfant, répliqua ma bien-aimée grand'mère en mettant tranquillement la montre dans sa poche. M. Warren , heureusement , dîne avec nous, et nous pourrons vider le différend avant de nous mettre à table.

La discussion finit là. Elle avait commencé sous l’impression de sentiments si vifs , que nous avions pu en rester les témoins. J’ai à j»eme besoin de dire que nous fûmes, mon oncle et moi, charmé-* de celte petite scène. Tant de grâce et de plaisir à donner, tant d'honnêtes scrupule; à recevoir, formaient un tableau charmant, que nous ■ ontemplionc avec ravissement. Les trois jeunes filles qui en étaient témoins respectaient trop les sentiments de Marie pour intervenir, bien que Patt eût de la peine à ae contenir. Quant à Tom Miller et à Kitty , ils s’étonnaient probablement que la « fille à Warren ■ fut assez simple pour hésiter à accepter une montre de cent dulUrs. C'était là encore une difficulté qu'ils ne comprenaient point.

— Vous avez parlé de dîner, continua ma grand'iuere en se tournant vers mon oncle; si vous et votre compagnon voulez nous suivre à la maison , je vous payerai votre montre , et je vous Tersi servir à dîner par-dessus le marché.

Nous fûmes enchantés d'accepter cette invitation , et nous fîmes nos saluts et nos remerciraents pendant que la voiture se mettait en route. Nous restâmes un moment pour prendre congé de Miller.

— Lorsque vous sere* allé au N'est , dit le gaillard moitié hoimélc et moitié perverti, repassez par ici. Je voudrai» faire voir votre boutique à ma femme et à Kitty avant que vous descendies au village.

Nous leur finies la promesse de revenir, et nous nous acheminâmes vers l'habitation qui , dans le langage familier du pays , était appelée le Nest ou le Nest-House. Nous n’avions pas plus d’un demi-mille à parcourir pour l'atteindre.

On n'avait guère fait autre chose à Raven sneit que de profiter des arbres qui s’étaient développés d'eui-mêmes, et de tirer parti des dispositions favorables du sol pour en faire un jardin. Ncst-ilouae était en somme une agréable maison de campagne, comme on en a élevé un assex grand nombre dans l'Etat de New-York pendant les dernières années du siècle psssé; elle avait été toutefois un peu améliorée et agrandie par la seconde et la troisième génération de cet propriétaires; tout y était dans un ordre parfait, et portait bon témoignage de l'énergie et du goût de ma grand'mère, qui, depuis la mort de son mari , avait présidé à tout. C'est ce bon ordre, en même temps que ses vastes dimensions, supérieures à celles des autre» habitations du paya, qui avait valu à Ravcnsncst le nom de résidence aristocratique. On sait tout ce que ce mot élastique voulait dire.

La porte de N esl-House s'ouvrait sur un portique qui régnait sur trois côtés du bâtiment principal, et se prolongeait sur les extrémités de» deux aile*. Au moment où nous en approchions, le cocher en sortait conduisant ses chevaux aux écuries. Les dames avaient fait un : grand détour en quittant la ferme, et n'étaient arrivées que peu de minutes svsnt nous. Toutes les jeunes filles, excepté Marie Warren, étaient entrées dans la maison sans s'inquiéter des deux colporteurs; mais la fille du ministre resta à côté de ma mère pour uous recevoir.

— Je crois sur mon âme, murmura l'onde Ro, que ma chère vieille mère a un pressentiment de notre véritable nom, à en juger ; par le respect qu’elle nous témoigne. Mille remerciements, matante, j mille remerciements , ajouta-t-il dans ce mauvais anglais qu’il ne 1 surveillait pas toujours assez, pour ce grand honneur. Cens comme nous, nous ne nous attendions pas Urnes de la maison fenir nous recevoir à la porte.

j — Celte jeune demoiselle me dit qu'elle vous a déjà vus, et qu'elle ! a pu voir que vous êtes deux personnes bien élevees et de bonnes façons, qui avex été cbasséa de votre patrie par des révolutions politiques. Puisqu'il en est ainsi, je ne puis vous considérer comme des colporteurs ordinaire*. Je tait ce que c’est que d’avoir été frappé par la mauvaise fortune, eljc puia me mettre à la place de ceux qui souffrent de tels maux. En disant ces paroles, la voix de ma chère graud'otère tremblait un peu.

— Mitime, il y ■ peut-être beaucoup de frai tans cela, répondit mon oncle en tirant aa casquette et en saluant nia gr<md'nière comme un véritable gentleman. Je m’empressai de l'imiter. Nous afre vu de meilleurs chours, continua-t-il, et mon bis, ici brésent, afre été élevé tans eine unifersité. Mais nous sommes maintenant paufres marchands de montres ambulants et gens qui faire musique dans les rues.

La conduite de ma grand’mère fut telle qu'on devait l’attendre d’une femme bien élevée. Elle ne montra ni une liberté de manières

Î ui pût faire croire qu'elle oubliait notre condition présente, ni une raideur qui autorisât à penser qu’elle comptait pour rien le passé. Elle ne méconnaissait pas ce qui était dû à son nom; mais elle sentait plus vivement encore le lien secret qui unit les personnes cultivées. Elle nous invita à monter dans la maison, où une table avait été préparée pour nous, et nous fûmes traités avec une hospitalité généreuse et pleine d’égards.

— Cela tout, bien sùr? Pouvoir crier : • A has la rente I » ch?

En même temps, elle termina son afTaire avec mon oncle, qui reçut les cent dollars. 11 tin ensuite de ses poches tous les objets de prit qu'il avait achetés p8ur les offrir en présents à scs pupilles, comme bague». broches, boucles d’oreilles, chaînes, bracelets et autres bijoux. Il plaça le tout sous les yeus brillants de satisfaction des jeunes personnes. Marie Warren se tenait seule h l’écart, comme une personne h laquelle il ne convient pas d’examiner des trésors que la fortune la met hors d’état d'acquérir. Son père cependant éuit arrivé, on lui avait demandé l'autorisation convenue, et la jolie montre avait été suspendue à la taille plus charmante mille fois de la jeune fille. Il me sembla qu'une larme de reconnaissance brillait dans son vil serein, comme un joyau de bien plus haut prix qu'aucun de ceux qu’étalait mon oncle.

On nous avait reçus dans la bibliothèque qui donnait sur la façade de la maison, et dont les fenêtres s'ouvraient toutes au-dessus du portique. Je fus d’abord un peu ému à 1a pensée de me trouver ainsi considéré comme un étranger sous le toit paternel, à un foyer qui était le mien et après tant d’années d’sbscnce. L’avouerai-je? tout me paraissait rapetisse et pauvre après les édifices somptueux auxquels j’avais été hsbilué dans l'ancien monde , et je ne pense pas ici à comparer ma demeure aux palais des princes et sux hôtels des grands, comme un Américain ne manque pas de se l'imaginer toutes les fois qu'on parle d'une chose supérieure à celles au milieu desquelles il vit. Je n'ai autre chose en vue que les habitations et les élégances de la vie domestique ches des gens qui, loin d’être me» supérieurs, sont à peine mes égaux.

J'étais à plongé dans ces rrfleiions un peu mortifiantes pour mon amour-propre aris oerstique, lorsque M. Warren s'approchant de moi et me u-ndant la main d’une façon tout à fait amicale :

— Vous êtes le bienvenu à ltavensnesl, me dit-il. Nous sommet arrivés un peu avant vous, et depuis ce temps-là je tiens mes oreilles et mes yeus ouverts daus l'espoir d'entendre votre flûte, et de vous voir vous-même sur la grand’route prés du presbytère où vous m’avex promis de me rendre visite.

Marie était appuyée sur le brss de son père comme lorsque je la vis pour U première fois, et elle regardait ma flûte avec une attention que certainement elle ne se serait pas permise si j’avais été sous mon véritable costume et si elle avait su qui j’étais.

— Ché vous remercie, monsieur, répondis-je; nous afoir le temps de faire petite musique quand ces tûmes temander moi. C.hé peux cliouer Yankee Doodle, Dieu vous garde, Calvombias , ou la Hannine étoilée , et tous les airs qu’on aime tant tans les tavernes et sur la crand'route.

M. Warren se mit à rire; il me prit ensuite la flûte des mains et se mit à l'examiner. Je tremblai en ce moment pour l'incognito. Cet instrument , qui m'appartenait depuis longtemps , était d'une grand beauté, rehaussé encore par des clefs et des ornements d'argent. Si Patt, si ma chère grand’mère allaient le reconnaître! J’aurjia donné le plus beau bijou de la boutique de mon oncle pour reprendre ma flûte. Mais avant que l'occasion s’en présentât, on se fil passer île main en main cet instrument, qui le matin avait émis des sons si réablcs, jusqu’à ce qu'enfin il vint en la possession de Martha. I.a ère enfant était alors toute préoccupée des riches joyaux qu’elle venait d'admirer, et oui lui cuient en partie destinés. Elle passa l'instrument à la grand'mère en lui disant avec vivacité :

— Voyex, chère grand’mère, voilà cette flûte, la plus douce, nous avez-vous dit, que vous ayez jamais entendue.

Ma grand'mère prit la flûte, tressaillit, rapprocha ses lunettes de ses yeuz, examina l'instrument, pâlit, et me lança un regard furtif et inquiet. Je la vis pendar.t une minute ou deux plongée dans une méditation profonde. Heureusement les sutres étaient trop absorbés par la boite du colporteur pour prendre garde aux impressions qu'elle 1 éprouvait. Elle sortit lentement de la chambre en me heurtant sur ton passage, et se rendit dans la grande salle. Là, elle se retourna, et par un geste provoquant mon attention, elle me fit signe de la rejoindre. J'obéis et je la suivis jusqu’à une petite chambre située dans une des ailes, sorte de parloir particulier que je me rappelai fort bien, et qui communiquait avec la chambre à coucher de ma grand'mère. Je n’ose appeler cette pièce un boudoir. Là, madame l.ittlepage s’assit sur un sofa, car elle était si tremblante qu'elle ne pouvait se tenir debout , puis elle m tourna vers moi et m'examina uvec la plus profonde attention, et avec une anxiété que je ne saurais décrire :

En une heure, Marie et moi nous apprîmes a noua connaître l'un l'outro.

— Ne me laissez pas plus longtemps dans l'incertitude, dit-elle d’un ton et d'une voix sévère. Ai-je deviné?

— Chère grand'mère, vous avex deviné, répondis-je en reprenant ma voix naturelle.

11 n’était pas besoin d’en dire davantage, et je me jetai dans ses bras comme je le faisais quand j’étais enfant.

— Mais quel est ce colporteur, Hugh ? demanda ma grand'mère après un moment de silence. Est-il possible que ce soit Hoger, mon fils?

— Et dH autre. Noua avions voulu vous visiter incognito;

le

— Que lignifie ee déguisement? A-t-il quelque rapport avec les troubles?

—'Certainement. Il noos a semblé bon à voir un peu par nos yeut, et nous avons craint de plus qu'il ne fût pas sage de Tenir ici sous notre véritable nom.

— A cet égard , tous ave* bien fait. Cependant je ne sais trop quel accueil tous faire sou* vos déguisements; mais à aucun prit voua ne devez laisser connaître vos noms. I.cs champions du goudron et clrs plumes, les fils de la liberté et de l'égalité, ceux qui glorifient leurs principes comme ils illustrent leur courage en se mettant dit contre un, ces misérables se lèveraient et s« croiraient les héros et les martyrs de la cause de la justice s'ila apprenaient que vous été» ici. Dit hommes bien armés et bien résolu! pourraient, il est vrai, *n mettre cent rn fuite. Mais vous mêmes, ne courez-vous aucun danger on vous montrant ainsi déguisas malgré la nouvelle loi ?

— Nous ne sommes pas armés. Nous u’avons pas même nos pistolets; cette circonstance nous excuserait.

— Je suis tâchée de vous le dire , Hugh , mais ce pays ne ressemble plus a ce qu’il était autrefois. Mille tenanciers peuvent faire ce qu’ils veulent, la justice ne leur dira rien ; mais un propriétaire serait sévèrement puni. Il y a des gens, comme M, Seneca Newcome, qui répondent que le public sympathise avec le pauvre opprimé par le riche.

— Mon oncle pense comme voua, chère grand'mère; mais j’entends les pas légers des jeunes filles tenons-nous sur nos gardes.

Au même moment Mariha, suivie des trois autres jeunes personnes, entra dans la chambre, tenant en sa main une très- belle chaîne de Manille que mon oncle avait achetée dans ses voyages, avec l'intention de l'offrir à ma femme s venir, et qu’il avait en l'imprudence de montrer à sa pupille. Chaque demoiselle à son tour jeta sur moi en entrant un regard de surprise, et j'imagine qu’en y pensant un peu , aucune ne trouva bien extraordinaire que je fusse ainsi renfermé avec une vieille femme de quatre-vingts ans.

— Rrgarrfez bien, chère grand 'marna a, s’écria Patt en élevant 1a chaîne, voilà bien Is plus charmante chaîne qui jamais ait été aite. Elle r»t de l'or le plus fin ; mais le colpolleur rrfuse de la vendre.

— P'iit-ltre n’en avet-vous pas offert un aurx haut prix, mon rnfani. Elle est bien jolie en effet, vraiment charmante. Quel prix y Dct-il , a’il voua plail ?

— Il dit cent dollars, et je le croit sans peine, car elle pèse la moitié de ce prix. Je souhaiterais que Hugh fût ici, je auis sûre qu’il voudrait l’arbeler et m'en faire cadeau.

— Nein, nein, cbeunet temoiællea, interrompit le colpolteur, qui avait un peu sans cérémonie suivi le» jeunet filles dans 1a chambre , quoiqu'il *ùt naturellement très-bien où il allait; cela ne pouvoir être. Celte chaîne elle être à mon fils que voici, et je lui afre promis qu’elle serait tonnée seulement h son femme.

Paît devint un peu rouge, et elle fit une petite moue; puis, se ravisant elle se mit à rire aux éclate.

— Si on ne peut l’avoir qu'k cette condition, je craina de ne la posséder jamais, dit-elle avec impertinence, mai* d’une voix si basse qu’elle ne pouvait pat penser que je l'entendisse. Eh bien ! je payerai lea cent dollars de mon propre argent al vous voulex me la donner. Grand'uiaman , dites donc un mot en ma faveur.

Avec quelle gentillesse la charmante espiègle prononça cette phrase Caressante I Mais la grand’maman fut bien embarrassée, car elle savait à qui elle avait affaire ; elle voyait bien naturellement que l'argent n’y ferait rien. Cependant, comme noua avions conservé noire rôle, elle se trouva dans la néceaaité de dire quelque chose qui parût au moins destiné à appuyer la demande de Paît.

— Puis-je espérer, monsieur, que je réussirai mieux à vous faire changer d’avis? dit-elle en regardant son fils de maoière à lui faire voir «u du moins à lui faire sou pçonner qu’elle était dans le secret. Je serais bien heureuse de pouvoir rendre ce service à tua petite-fille, et de lui faire cadeau d’une aussi belle chaîne.

Mou onde Ro t'avança vers u mère, prit la main dans laquelle elle avait étalé la chaîne pour la mirut admirer, et baisa cette main avec un pra'ond respect, malade manière à laisser croire aui spectateurs que c*éuit un usage européen , et non , comme c'était en effet, l’homuntge cunleuu d'une tendresse filiale.

— Matante, dit-il alors avec solennité, ai personne ponfait faire abantonner moi eine résolution pien arrêtée, ce aérait certainement une hrrsonne fénérable, gracieuse et ponne comme vous defes être, ché suis sûr. Mais ebé afre fait fœu te tonner cette chaîne a femme te mo» fils quand il é boutera quelque chour eine cholie Américaine, et ché ne puis manquer ma barole.

Ma chère grand'mere sourit. Hais comme elle comprit que cette chaîne était réellement destinée à ma femme, elle ne voulut pas plus longtemps essayer d'en changer la destination. Elle examina pendant quelques instants cette parure, et oie dit:

— Et vous y lenex aussi comme votre on... votre père, veux-je dire? C'est un riche présent à faire pour un pauvre homme.

— Ya . ya , malame, c'èlrc vrai; mais quand le Cteur II s'en mêle, l'or n'èire rien auprès de lui.

La vieille daine était sur le point de mo rire au nex en entendant

mon langage h moitié allemand; mais l’amabilité, le charme el la tendresse de ses yeux encore beaux me donnaient une furieuse envie de me jeter encore dans ses bras et de l’embrasser. Paît continua de boinfrt pendant quelques instants; mais son excellent caractère prit bienidi le dessus, et elle redevint souriante comme le soleil qui sort d'un nuage du mois de mai.

— Allons, il faut supporter ce désappointement, dit-elle avec bonhomie, c’est pourtant la plus charmante chaîne que j’aie jamais vue.

— Je suis sûr que Is personne que vous savez en trouvera un jour une autre aossi charmante à vous offrir, dit Ilenrietla Colebrooke d’un ton un peu piquant.

Ces paroles ne me plurent pas. Elle» renfermaient une allusion qu’une jeune personne bien élevée n’aurait paa dû se permettre au moins devant des étranger!, fnssent-ils des colporteur*. De ce moment, je me promis à moi- même que la chaîne n'appartiendrait jamais à miss Hmnetta , bien que cette jeune fille fût d’une beauté éclatante . ri qu'une semblable résolution fût de nature à affecter très péniblement mon onde. Je fus un peu surpris de voir «ne vive rougeur monter aux joues de Patt, et alors le souvenir du voyageur, M. Brckman. te présenta à mon esprit. Me tournant vers Marie Warren, je m'aperçus parfaitement qu’elle souffrait de la contrariété de ma sœur, mais que ton embarras n’avait aucune autre raison.

— Votre grand'maman vous achètera une autre chaîne quand elle ira à la ville, et voua oublieras celle-ci, murmura-t-elle d'une voix affectueuse à l’oreille de ma soeur.

Patt sourit et embrassa son amie avec une tendresse qui me prouva que ces deux charmantes créatures s'aimaient sincèrement. Mais la curiosité de ma chère grand'mère avait été évrilléc. et elle avait hâte de la satisfaire. Elle prit encore la chaîne, et te tournant vers moi , qui me trouvait par hasard plus rapproché d'elle, elle me dit :

— Ainsi, monsieur, voua êtes bien décidé à offrir cette chaîne à voire future femme ?

— Oui, matame, ou. bour dire mieux, à ma ebeune fiancée, avant mon mariache.

— Et votre choix est-il fait? continua-t-elle en promenant un regard furtif aur les troia jeunes filles, qui formaient un groupe charmant; et reportant aussitôt tes regards vers 1rs outres bijoux de mon oncle : Connaisaex-voui déjà la jeune fille destinée à posséder cette belle chaîne ?

— Nein , nein , répondis je en lui rendant ion aourire et rn regardant à mou tour à la dérobée le groupe, il y être tant de pelle» lames en Amérique, il être pat petoin de te presser, che afre le temps de troufer celle qui m'éire destinée.

— tenez, grand'maman, interrompit Patt, puisque personne ne peut avoir U chaîne, au moins en l'achetant , voici 1rs troi* autres objrls que nous avons choisis, Anne, Henrietia et moi: ee sont une bague, une p«ire (te bracelets et une paire de boude- d'omilr*. Le prix, tout compris, est de deux cents dollars. Y Consentes vous?

Ma grand'mère, maintenant qu'elle connaissait le colporteur , comprit à demi mot , et n’eul plus aucune défiance. Le man hé fut bientôt conclu, et elle nous renvoya tous de sa chambra, tous le prétexte que nous la gênerions pour s'entendre avec le nurehyid démontré*. Elle voulait en réalité rester seule avec son fils, car il ne pouvait être question entre eux de donner un seul dollar ni de le recevoir.

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