CHAPITRE XV
Comme je savais que Marie avait dû faire connaître à son père mon véritable nom, je n'hésitai pas, comme j’aurai* dû le faire sous mon déguisement d’emprunt et sous mon nom supposé , à sortir à leur suite pour leur demander si je pouvais leur rendre quelque service. Je n’ai jamais vu de physionomie qui exprimât plus vivement le chagrin et l'embarras que celle de M. Warren quand je m'approchai de lai. Son émotion était si visible, que je craignis d’être importun en m’approchant de lui. Il se dirigea lentement, ayant Marie à son côté, vers une maison située de l’autre côté de là rue , et dont les habitants étaient probablement sortis. Là, il prit un siège, Marie en prit un autre à côté de lui; je m’avançai, et je me tins debout devant lui,
— Merci , monsieur Liltlepage, dit le ministre avec un regard si affligé qu'il était presque égaré, car Marie m’a dit qui von* êtes; je vous remercie de cette attention , monsieur; cela va passer , je sens que je suis mieux , et je vais être capable de me maîtriser.
Il n’en dit pas davantage sur le motif de sa donleur; mais Marie m’en a depuis expliqué la cause. Lorsque son père entra dans la maison d’assemblée , il ne soupçonnait pas qu’on dût mêler aux discussions de ce jour rien qui ressemblât à un service religieux. Le* deux ministre* placés sur l’estrade lui donnèrent d’abord l’alarme. Il se demanda s’il lui convenait d’assister à cette parodie. Il ne put s’y résigner, et sorfit en se promettant de ne rentrer que lorsque l’af- I faire pour laquelle le meeting avait été convoqué serait commencée.
I 11 est certain qne M. Warren, en agissant sous l’impulsion de sentiments véritablement chrétiens, perdit une grande partie de son influence et se fit beaucoup d’ennemis. Il se passa quelques minute* avant qu'il eût repris toute sa sérénité. Enfin, s’adressant à moi.il me parla avec sa douceur et sa bienveillance ordinaires, et me complimenta sur mon retour, tout en exprimant la crainte que mon oncle Ro et moi n’eussions été imprudents en nous jetant ainsi dans la gueule du lion.
— Votre déguisement sans doute est parfait , puisque vous ave* pu tromper vo* parents les plus proches; toutefois soycx prudent, car la haine et la jalousie ont une pénétration qui n'appartient (tas même à l’amitié... Mais le mouvement qui se fait autour de la maisou d‘a»scmbléc semble nous dire que la véritable «flaire de la journée est sur le point de commencer , et nous ferons bien de rentrer dans Mjll*.
— Ces hommes déguisés nous surveillaient de 1* façon la plus désagréable et la plus inquiétante! dit Marie Warren, qui me ravissait bien plus par la sollicitude que lui inspirait mon danger qu'elle ne m’alarmait par la circonstance qu'elle me révélait.
Que nous fussions surveillés cependant, cela devint évident par la conduite de quelques-uns des Indgiens quand nous non* dirigeâmes vers l'édifice. Il* avaient quitté leur première position , et ceux qui étaient placés le plus près de nous se parlaient à l’oreille. On n'adressa cependant la parole ni à M. Warren ni à Marie, qui purent sans aucune avanie rentrer dans la maison d'assemblée ; mais deux drôles de cette gentilbommerie de mascarade se placèrent devant moi . abaissèrent leurs rifles en travers de mon chemin , et m'empêchèrent d’avsncer.
— Qui vous? me demanda à brûle-pourpoint l'un d'eux; oh aller? d’où venir ?
Ma réponse était prête , et je pense qu’elle fut faite avec assez de fermeté.
— Cbé venir d’Allemagne et ché aller tans le Kercb, comme on dire dans mon bays cc qu'on appelle maison l'assemblée ici.
Quelle eût été la suite de cc dialogue , il n’est pas facile de le dire. Mais la voix élevée et déclamatrice du prédicateur se fit précisément entendre en ce moment; il commençait son discours, (l’était, k ce qu'il paraît, le signal pour la tribu de faire un certain mouvement, car les deux gaillards qui m'avaient arrêté sc retirèrent en silence. Cependant les sacs de calicot s'approchèrent l’un de l’autre comme pour se communiquer leurs soupçons. I.e chemin était libre devant moi , j'en profitai , et j’entrai dans l'église ; ie me frayai un passage au travers de la foule, et j'allai m'asseoir à côté de mon oncle.
Je n’ai ni le temps ni l’envie d'analyser ce morceau d'éloquence. L’orateur était abondant, ampoulé et rien moins que logique. Nonseulement il se contredisait lui-même , mais il était en contradiction avec les lois de la nature. Lorsqu’il eut épuisé les généralités de son sujet , et qu’il sentit la nécessité d’entrer plus directement en matière, il ouvrit le feu sur la famille de Litllepage du ton le plus déclamatoire. Qu'avaicnt-ils jamais fait en faveur du pays, demandat-il, pour être les seigneurs de la terre? Naturellement quelques service* qui avaient un caractère public , et que les Liltlepages pouvaient se vanter d’avoir rendus au pays, furent passés sous silence. Tout le monde sait que le peuple entend bien rarement la vérité.
Mais mon intérêt fut bien plus vivement éveillé lorsque l'orateur en vint k parler de moi-même. Il n’arrive pas souvent qu’un homme rencontre l’occasion qui alors se présentait à moi de voir faire sous ses yeux la peinture de son propre caractère, et d’entendre expliquer les motif* de ses actions les plus intimes. En premier lieu, l’auditoire apprit que le ■ jeune Litüepage ■ n’avait jamais rieu fait pour celte terre, qu’avec orgueil et comme un noble considérable de l’Europe ^1 appelait son n do-naine. » Beaucoup d’entre vous, mes concitoyens, peuvent montrer leurs mains calleuses, et rappeler le* soleils dévoj rent* sous lesquels vous avet ouvert le sillon dans le sein de ces belles j campagnes. Voilà vos titres a la propriété de ces fermes. Mais liugh ’ Litllepage a-t-il jamais travaillé un seul jour de sa vie ? a Dix minutes avant il avait représenté les • journées de travail » comme une indignité que ne pouvait subir un homme libre. « Non, concitoyens, il n'a jamais eu cet honneur, il ne l’aura jamais, jusqu’à ce que, pur une juste division de sa propriété, je me trompe, de ce qu’»'| ap/W/s sa propriété, vous le réduisiex à la nécessité de labourer la terre pour recueillir les bien» de la terre nécessaires à sa subsistance-
■ Où est-il, ce liugh Liltlepage au moment où je parle? A Paris, où il dissipe dans une vie de débauche le fruit de vos durs travaux, pour se conformer aux meilleures traditions de l'aristocratie. Il vit au sein de l'abondance , ses vêtements sont somptueux , sa table est succulente, tandis que tou* et les vdtres vous buvez la sueur de vos
front*. Un* cuiller d'étain et une fourcliette à deux branches ne te- ! raient pat assez bonnet pour un pareil homme! Non, met chert paysans ! il faut qu’il ait une cuiller d’or pour quelques-uns de ses mets ; et , tans doute vont auret de la peine à vous l'imaginer, vous, fermiers républicains, simples, sans prétentions comme vous êtes , et pourtant cela n'en est pas moins vrai , il faut qu’il ait des fourchettes d’aryiTitf Concitoyens, Hugb Littlepage ne voudrait pas mettre son couteau dans sa bouche , comme nous le faisons vous et moi, en mangeant, comme des républicains simples et sans prétentions doivent le faire dans le monde eutier ; cela l'étranglerait. Non; il prend des fourchettes d'argent pour toucher ses lèvres sacrées! • L’orateur en ce moment essayait de se faire applaudir; mais il éeboua complètement. Les hommes de Ravensnest avaient été accoutumé* pendant toute leur vie à voir les Litilepages dans la condition sociale qu’ils occupaient; et, après tout, on ne trouvait pas plus eitraordinaire que nous eussions des fourchettes d'argent qu’on ne trouvait singulier que les autres eussent des cuillers du même métal. Le prédicateur eut assez de finesse pour s’apercevoir qu’il avait fait fausse route, et il sc retourna d’un autre côté.
Il dirigea ses attaques contre nos titres de propriété. « De qui émanent-ils ? demanda l’orateur. Du roi d'Angleterre? Le peuple a conquis le pays sur ce souverain, et s’est assis à sa place. El maintenant n'cst-ce pas un principe incontestable en politique qu'aux vainqueurs appartiennent les dépouilles.’ Si Hugb Littlepage veut avoir un • domaine, * comme il s’exprime, qu’il s'adresse au peuple, qu’il le serve , et qu’il attende que le peuple lui en donne on.
• Chers concitoyens, dit-il en terminant, un grand mouvement se prépare. • En avant! » voilà le cri auquel il nous faut marcher. Déjà nos pensées s'élèvent sur les ailes de la lumière, et nos corps te meuvent avec une rapidité presque égale, emportés par la vapeur. Bientôt nos principes les devanceront Tes uns et les autres , et nous entrerons dans ce glorieux jour de réforme universelle , d'amour, de vertu et de charité, dans ce jour où le nom odieux de reote ne frappera plus nos oreilles , où chique homme pourra s'asseoir sous son propre pommier, sous son cerisier, ou même sous son figuier.
» Je suis démocrate , oui , démocrate, Glorieux nom ! j'en suis enivré! Il est mon orgueil, ma gloire , ma vertu. Que le peuple seul commande, et tout ira bien. S’il blesse l'Etat, il se blesse lui-même, car il est l’Etat. Or y a-t-il un homme asset fou pour se blesser luimême? L'égalité, voilà mon axiome. *
Mais je ne puis pas suivre ce fou prétentieux plus longtemps. Il y avait en lui en effet presque autant du fou que du fripon , bien qu’au total il semblât posséder une plus forte dose de cette dernière vertu. Son discours dura- plus de deux heures, et lorsqu’il fut terminé, le président se leva — trois Américains ne sauraient sc réunir pour discuter sur n'importe quoi sans avoir un président et un secrétaire, — et invita celui qui voudrait examiner l’affaire à un autre point de vue à prendre la parole. Je n'avais jamais éprouvé une tentation si vive de parler en public. Mon premier mouvement fut de jeter ma perruque, de monter à la tribune en mon propre nom , et de montrer qu’on n’avait dit que de misérables lieux communs. Bien que je n'eusse aucune habitude de parler en public, je pense même que j'aurais pu m’acquitter facilement de cette tâche ; et je communiquais tout bas ma pensée à mon oncle, qui se préparait au moment même à faire cette besogne à ma place , lorsque ces mots : « Moniteur le président! »pafti* d’un autre point de l’église, le devancèrent. En regardant autour de moi je reconnus tout de suite la figure de Hall, cet ouvrier intelligent que nous avions rencontré à Mooseridge quand nous venions au Nest. Je m'assis aussitôt, content de voir la cause en d’aussi bonnes mains.
Cet orateur commença avec une grande modération de langage et de gestes , et la conserva pendant toute la durée de son discours. Son élocution , son accent et ses pensées portaient naturellement l’empreinte de ses habitudes et de ses relations ; mais son bon sens et ses principes honorables étaient évidemment des dons d'en haut. On retrouvait dans ce seul individu une plus fidèle image de son Créateur que dans cinquante hommes ordinaires. Ses idées étaient claires et sri démonstrations solides. Comme il était bien connu dans le voisinage et généralement estimé, il fut écouté avec la plua profonde attention, et parla comme un homme qui ne craignait ni le goudron • ni les plumes. Si de semblables opinions avaient été exprimées par un homme élégamment vêtu et étranger, ou même par moi , qui avais un si grand intérêt dans la question, la plupart d'entre elles auraient été immédiatement signalées comme aristocratiques et comme intolérables.
Hall commença par rappeler qu'il était connu de tout son auditoire. et que chacun savait qu’il n’était pat propriétaire. Simple mécanicien , homme de labeur comme beaucoup d’entre eux, il n’avait aucun intérêt particulier qui fût différent de l'intérêt général. Cet exorde était un petit hommage rendu au préjugé, car la raison est la raison, et le droit est le droit, de quelque part qu’ils viennent. » Moi aussi, je suis démocrate, dit-il ensuite; mais je ne comprends pas la démocratie comme elle a été dépeinte par le précédent orateur. Je le •lirai franchement à ce gentleman, s’il est démocrate je ne le suis pus, cl si je suis démocrate il ne l’est pas. f
• Quant à tout ce bruit qui s'élève contre l’aristocratie, je ne le comprends pas. Hugb Littlepage a précisément autant de droitsà faire ce qui lui plaît que moi-même à me conduire à ma guise. Le gentleman lui reproche de se servir de cuillers d’or et de fourchettes d’argent :eh bien! qu'importe? Je suis persuadé que le gentleman luimême trouve commode un couteau d'acier et une fourchette de fer, et qu’il n'a aucune objection à présenter contre une cuiller d'orgent ou au moins d’étain. Mais maintenant il y a desgensqui se servent de fourchettes de bois , ou qui ne se servent pas de fourchettes du tout, et qui s'estiment heureux de pouvoir acheter des cuillers de corne. Ces gcns-là peuvent appeler le gentleman lui-même aristocrate. Si je n’aime pas a manger mon dîner avec un homme qui se sert d'uue fourchette d’argent, il n'y a personne dans le pays qui puisse m’y contraindre; mais si, d’un autre côté, le jeune M. Littlepage n’aime pas un compagnon qui chique du tabac, comme je le fais moi-même, on doit le laisser libre de suivre son inclination.
• Et puis, la doctrine qui consiste à dire qu'on homme en vaut un autre peut être considérée à des points de vue différents. IJn homme doit jouir des mêmes droits généraui qu'un autre homme , je suis prêt à l’accorder. JSi mou fils n'a pas hérité de la propriété de Mallione Littlepage , en compensation le fils de Malbone Littlepage n'héritera pas de la mienne. Nous sommes sur le pied d'égalité à cet égard. Quant au payement des fermages que quelques personnes trouvent si rigoureux, que deviendraient -elles si elles n’avaient ni maison pour habiter ni fermes pour ntiliscr leurs bras? Il y a des gens qui veulent acheter des maisons et dos fermes, personne ne peut les en empêcher pourvu qu'ils aient de l'argent, et s’ils n'en ont pas , peut-on s'attendre à ce que d’autres leur en fournissent en se dépouillant de leur propre bien ?... •
lèi l’orateur fut interrompu par une clameur îoudiine, et les Indgiens se précipitèrent en foule dans l'intérieur de l'église, afin de repousser tout l’auditoire devant eux. Hommes, femme* et enfants sautèrent par les fenêtres, qui n'étaient qu'à une petite distance du sol, tandis que d'autres s'échappèrent par les portes latérales, car les Indgiens ne s'étaient introduits que par l’entrée principale. En moins de temps qu’il n'en faut pour le dire , rassemblée avait été presque tout entière dispersée.