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CHAPITRE XVII

Mon oncle garda le silence quand les deux tenanciers nons eurent quittés ; mai» je voyais bien à sa physionomie qu'il sentait l'absurdité «lu discours qu'il venait d’entendre. Nous étions à un mille de la forêt, lorsque nous vîmes huit Tndgietit *e dirigeant au galop vers un chariot qui marchait derrière nous, et qui contenait un autre de mes tenanciers avec son fils aîné . garçon «Je seize ans ; son père l'avait conduit au meeting comme à une école , el c'était un genre de sollicitude paternelle dont le mérite était fort contestable. J'ai dit qu'il y avait huit liirfgiens , mais il n'y avait que quatre chevaux, et chaque animal portait deux cavalier*. Les chefs de ce groupe n'rurenl pas plutôt atteint la voiture dont j'ai parlé, qu'elle fut arrêtée, el que son propriétaire reçut l’ordte de descendre à terre. Le gaillard était antirentier prononcé, mais il obéit de fort mauvaise grâce à cette injonction , et sans doute il n'eût pas obéi du loitt s'il n’y avait pas été aide par la douce violence qu’exeiça à son égard ce petit diHacbement de son corps d'armée. L'enfant fut bientôt déposé sur la grand'ronte ; mais deux des hommes déguisés et armés montèrent dans les places vacantes, prirent le galop, et non* dépassèrent en un instant, en faisant un signe d’adieu au propriétaire du véhicule, qu'ils consolaient de sa mésaventure eu lui criant : • Ludgien en avoir besoin ! Indgien , bon garçon , vous savez. •

Le pauvre homme mis si brutalement à pied le savait-il ou l’ignorait il , je ne puis le dire , mais il paraissait désirer que les Indgiens fussent au diable. Nous poursuivîmes notre chemin en riant; mais notre amusement ne se termina pas là. Avant d’atteindre le bois, nous trouvâmes Holmes et Tubbs également sur la grand'ronte. Les deux autres preux montés en croupe les avaient aussi débarrassés de leur équipage en leur disant : « Foriez cela sur le compte des Indgiens. * Nous apprîmes dans ta suite que celte pratique était trèsrépandue» Le propriétaire apprenait peu de jours après que son cheval et sa voilure avaient été laissés secrètement devant quelque taverne à une petite distance de sa résidence, et il allait les chercher. Quant au vieui Holmes, il se livrait aux transports d'une honnête indignation lorsque nous arrivâmes près de lui, tandis que Tubbs paraissait soucieux et mécontent, comme s'il avait pensé que des amis méritaient un traitement plus doux.

— Qn'est-cc qu'il y a? s'écria l'onde Ro , qui pendant tout ce temps ne pouvait qu’à gran«T peine s'empêcher de rire; qu'y a-t-il maintrnant ?

— Où peut être foire pelle waggon et foire figoureux jcval ?

— C'est trop fort; oui, c’est vraiment trop fort, dit Holmes en grognant. E»t-ce bien moi qui suis ici, à plus de soixante-dix ans, la durée «le la vie d'un homme comme dît la Bible? et ce que dit la Bible doit être vrai, vous savez? — Ne m'onl-ils pas laissé là , sur la grand'ronte, comme un sac de pomme» de terre, à quatre milles de m* maison ! C'est trop fort! c'est vraiment beaucoup trop fort !

— Oh ! cela être une pacalelle ; que serait-ce loue si on fous afait chetc hors te foire ferme ?

— Je le sais! je le sais! je comprends! Tout cela c’est pour la bonne cause, pour renverser l'aristocratie, et rendre les hommes réellement égaux , comme la loi veut qu'iii le soient. Mais voilà qui est véritablement beaucoup trop fort.

— Et fous, fous si fieux !

— .Soixante-seize ans comme un jour ; je ne puis plus avoir longtemps à vivre, et mes jambes s’affaiblissent. Oui, la Bible dit que U vie de l'homme est limitée à soixante-dix ans, et je ne contredirai jamais U Bible.

— El que tit la Piple de foffloir p rentre le pien de fotre voisin ?

— Elle s’élève avec indignation contre une semblable conduite! Oui , il y a beaucoup de choses semblables dans ce bon livre. J* le sais bien ; car je l'ai souvent culendu dire , el je l'ai lu mai-même depuis soixante-dix ans. Elle a pour une telle conduite des ualédic-

ae

fions terribles. Je le dirai aux Indgirns la première foi» qu'ils voudront me prendre ma voiture. Il y a une Bible contre de tel* excès.

Holmes força le pas en jetant sur notre voiture des regards attentifs, comme s'il »e fût efforcé de se maintenir à côté de nous. Craignant que nous ne prissions le trot et que nous le laissassions en route, le vieux bonhomme continua la conversation.

— Oui, dit il, toute autorité en quelque matière que ce soit vient de la Bible après tout. Elle nous enseigne que uous ne devons vouloir de tuai à personne, et je tâche de suivre scs préceptes; car un vieil* lard, vous comprend, ne pourrait pas satisfaire se* mauvais penchants quand même il le voudrait. Nous revenons maintenant du lVtit-Ncst , ou nous sommes allés pour assister à un meeting autirentiste ; mais je n’ai aucune haine contre Hugh Litllepage, non pas pins que s'il n 'était pas mon propriétaire! Tout ce que je lui demandé, c’est ma ferme a des conditions qui me permettent (l’y vivre moi et me* garçons après moi. Il serait bien cruel cl bien oppressif de la part des LilÜepages de nous refuser ce coin de terre que nous avons fécondé par notre travail depuis troi* génération».

— Mais fous afre eu aussi la ferme penduut trois géuérationt.

— Ah ! le travail fait la compensation de la terre , reprit Tubbs h son tour. Si mon voisin Holmes, que voilà, a eu la ferme pendant quarante-cinq ans, de même la ferme a profité de son travail pendant quarante-cinq ans. Vous pou v ex compter que le gouvernement et la législature comprennent tout cela

— S’ils le combrcnncnt, répondit l'oncle Uo en mettant son cheval au trot d’un coup de fouet , ils sont tonc à la hauteur de leurs éminentes bositions. C’est un bréeieux afautjgc pour un baya t’avoir tes cr.t^ls coufcracurs et les crands législateur».

Là-dessus nous continuâmes notre route, laissant les voisina Holmes, Sbabbakuk, Tubbs, le gouverneur et la législature pêle-mêle sur la grand'roulc avec leur commune morale, leur sagesse, leur logique et leur philosophie. Mon oncle Ro secoua la tête, et oc put s’empêcher de rire beaucoup en pensant à l'absurdité de tout ce qui venait de se passer.

Nous perdîmes bientôt de vue Holmes et Tubbs, et nous entrâmes dans le bois. J'avoue que je m’attendais à chaque instant à rencontrer Hall dans les mains des Indgiens ; car tous les mouvements de cette bande sauvage uie paraissaient dirigés contre lui. Nous ne vimes rien de tel cependant, et nous avions presque atteint la limite septentrionale de ce canton de forêts, lorsque doui retrouvâmes les deux voitures qui avaient été si cavalièrement enlevées à leurs propriétaires, et les foui chevaux de selle qui les accompagnaient. Tout cela était rangésur le côté de la roule, et confié à U garde d'un seul Indgien, de manière à nous faire penser que nous approchions d'un lieu intéressant.

Mon oncle et moi , en nous dirigeant sur ce point, ne doutions pat que nous ne dussions être arrêtés de nouveau. Non-seulement toutefois on nous laissa le chemin libre , mais on nous permit de passer sans nous adresser même une question. Tous les chevaux étaient couverts d'écume, ce qui indiquait assez qu’ils avaient été menés bon train, et cèpcndant rien n'iodiquait aucun désordre, si ce n’est la sentinelle isolée. Nous n'eûnics pas à nous plaindre d'un geste ou d’un mot de la part de ce drôle, et nous continuâmes d'avancer en marchant l'amblc favori et trunquillc du cheval de '1 ont Miller, jusqu'à ce que nous nous fussions assez approchés des lisières du bois pour découvrir la campagne qui s'étendait devant nous. Là , nous pûmes observer certains mouvements, qui, je l'avoue, me donnèrent un peu d'inquiétude.

Au milieu des bouquets d'arbres qui bordaient la grande route et dopl j’ai déjà parlé , j’rnl revis dans l'ombre quelques-uns des Indgic-ns qui évidemment étaient disposés pour une embuscade. Ils pouvaient bien être eu tout une vingtaine, et il devenait clair que ceux qui l'étaient emparés de» voitures voulaient se bâter de rejoindre celte petite troupe pour la renforcer. Celte observation me confirma dans l'idée que nous allions être arrêtés. Il n’en fut rien. Nous franchîmes l'embuscade uns être inquiétés, comme nous avions dépassés le» voiture» et les chevaux , bien que la bande ne pût ignorer que nous l'eussions aperçue. Nous poursuivîmes donc, et bientôt nous nous trouvâmes en rase campagne.

Nous ne lûmes pas longtemps cependant sans avoir l’explication de ce mystère. Des hauteurs qui bornaient l’horixon à l’ouest, un peu à notre gauche, descendait un chemin sur lequel nous découvrîmes un rassemblement, qui, d'un pas rapide, se dirigeait de notre côté. Au premier aspect, je pris ces hommes pour un détachement d'indgicns; mais, apres avoir regardé avec plus d'attention, je m’assurai qu'il était compo-é d'indiens, ou de véritables Beaux Rouges. La différence entre les deux e»t énorme, comme tout Américain le reconnaîtra sans peine. Mais beaucoup de mes lecteurs ne seront pas fâchés sans doute que je leur donne à cet égard une courte explication. Il y a « Indiens • et* Indgien». > L'Indgten est un blanc qui, en vue d'un but coupable et contraire aux lois, est obligé de voiler sa ligure, et de prendre un déguisemeut pour accomplir tes mauvais desseins. L'Indien est un homme rouge qui n’éprouve ni crainte ni honte à se montrer sous sa véritable forme à ses ennemis aussi bien qu'à ses amis. Le premier est l’agent de démagogues malintentionnés , à la

solde des mécontents et de* envieux, qui se moque de la vérité et de 1a justice, en prétendant qu'il travaille à faire triompher l'esprit de nos institutions, lui qui déshonore ces institutions, et qui s'en défie ; l’autre ne sert que ses propres intérêts, et ne craint rien. L'un se cache, et méconnaît les devoirs imposés aux peuples civilisés, tandis que l’autre, quoique sauvage, est au moins fidèle à ses propres traditions.

Nous avions sous les yeux , on ne pouvait en douter, un parti de seize ou dii-huit véritables aborigènes. 11 n’est pps rare de rencontrer un Indien ou deux qui parcourent le pays en vendant des paniers en branches de genêts, dent les progrès du luxe rendaient d'ailleurs l'usage tous les jours plus rare; de voir, dis-je, un Indien ou deux en compagnie d’une ou deux squavrs. Mais il est maintenant tout à fait extraordinaire de rencontrer dans le cœur de l’Etat un véritable guerrier armé du ride et du tomahawk, tels qu'étaient ceux que noua voyions descendre si rapidement. Mou oncle Ro n'était paa moins étonué que moi, et il poussa jusqu’à l’embranchement des deux chemins pour attendre l'arrivée des étrangers.

— Ce sont de véritables Peaux Rouges, Uugh, et d'une grande tribu, s'écria mon oncle, qui, s’approchant toujours, pouvait voir de mieux en mieux ceux qui nous préoccupaient. Guerriers de l'Ouest, sans aucun doute ; ils ont un homme blanc à leur suite. Que peut vouloir faire une semblable troupe à Ravensoest ?

— Peut-être les aniirenliers veulent-ils agrandir leurs projets, et marcher contre nous en ralliant à eux les véritables enfants de la forêt. Ils prétendent sans doute nous intimider.

— Qui pourraient-ils intimider, ai ce n'est leurs propres femmes, et leurs enfants ?... Mais les voilà qui viennent, et nous pouvons leur parler.

Ils arrivaient en effet. C’étaient seize Peaux Rouges de la plus belle apparence, comme nous en voyons quelquefois passer parmi nous réunis en corps, qoi vont gagner leurs prairies éloignées ou qui en reviennent, car l'homme blanc a déjà chassé l’Indien, avec les onrs, les élans et les rennes, au delà des forêts de l’Amérique, et dtns ses plaines sans bornes,

Lorsque les Indiens s'engagèrent dans la route oh nous nous étions arrêtés, tout le rassemblement s'arrêta avec une courtoisie nurquée, comme pour savoir si nous avions l’intention de leur parler. Le premier de la bande, qui en était également le plus viens, car il avait au moins soixante ans, fit un signe de tête, et nous salua dans le* termes accoutumés : — Sago I sago !

— Sago ! dit mon oncle.

— S»go ! ajoutai-je à mon tour.

— Comment ailes? continua l'Indien, qui, comme nous nous en aperçûmes alors, parlait anglais. Comment appelez ce pays ?

— Vous êtes à lUvensnest. Le village du retit-Ncst est à environ un mille et demi, de l'autre côté de ce bois.

L'Indien se retourna alors, et de sa voix creuse et gutturale communiqua ce renseignement à set compagnons. Il fut bien reçu, car il leur apprenait qu'ils étaient arrivés au terme de leur voyage. Une courte conférence s'ensuivit, remplie par quelques remarques brèves et sentencieuses, lorsque le vieux chef se retourna eocorc de notre côté. Je l’appelle chef, et cependant il était évident que la troupe tout entière était composée de chefs. Ou les reconnaissait à leurs médailles, à leur belle tournure, à leur démarche calme et pleine de dignité, pour ne pas dire de majesté. Vêtus d'un léger costuma d’été, iis portaient le mocassin et les guêtres, etc. , la chemise de calicot, ou une mince couverture qui enveloppait la partie supérieure de leur corps, à la manière dont ou peut supposer que les Romains portaient leur toge. Tous étaient armés du rifle, du tomahawk brillant et nettoyé avec soin, et du couteau à gaine. Chacun était également muni de sa corne et de ton sac à balles, et quelques-uns des plus jeunes a'étaient ornés, pour relever leur costume, de plumes et des cadeaux qu’ils avaient reçus pendant leur long trajet. Aucun d’eux cependant n’était peint.

— (Test ici Ravensnest, ch? pariant assez impérativement, mais, du rette, avec une politesse convenable.

— Comme je vous l'ai dit. Le village est situé de l’autre côté de ce bois. La maison qui lui a donné son nom est à un mille et demi d'ici dans une direction contraire.

Ces paroles furent également traduites, et elles provoquèrent une satisfaction peu sensible, mais générale.

— Quelques Indgirns dans les environs , eb ? demanda le chef en accompagnant sa question d'un regatd rapide qui nous surprit.

— Oui, répondit mon onde ; il y a là des Indgiens. Il y a un parti sur la litière du bois, là, à trente pas de vous, daus ce moment.

Ce fait fut communiqué avec une extrême volubilité aux auditeur» qui en écoutaient le récit d'un air avide, et il produisit une vivo m - usalion sur le groupe. Toutefois cette émotion se manifesta, comme c'est la coutume parmi les aborigènes de cette partie du monde, avec calme , avec réserve, et avec une froideur qui touchait à l'indifférence. Cette nouvelle, cependant, éveilla parmi lez hommes rouge* un intérêt beaucoup plus vif que s’ils avaient appris la présence, de l’autre côté du bois, d’une ville comme Londres, et nous nous amusions à en faire la remarque. Les enfants, comme on soit, prennent U

plu» vive part à tout ce qui concerne lea enfants : de même, ces enfants de 1a forêt semblaient concevoir la joie 1a pins cordiale à la pensée de ce» voisin» inattendus, frère» de» mêmes mœurs et do 1a même race, car il» ne doutaient paa qu’il en fût ainsi. Après quelques vives parole» échangées entre eui , le vieux chef, dont le nom était Fea-de-la -Prairie, s'adressa eucore une foi» à nous.

— Quelle tribu, eh ? Connaître la tribu?

— Ils s’appellent lndgiens antirentiers. C’est une nouvelle tribu dam ces contrées, et l’on n’en fait pas grand cas.

— Mauvais Indicés, ch ? I

— Je le crains. Ils ne sont pas asset honnêtes pour se peindre. Ils portent des chemises sur leur figure.

Une nouvelle conférence longue et animée suivit ce disloque. On doit supposer qu'une tribu portant le nom d’antirentiers était testée jasqu'alors inconnue aux sauvages de l’Amérique. La première notion qu'ils obtenaient sur son existence éveilla naturellement une vive curiosité, et nous fûmes bientôt invités par les Peaux Rouges à leur indiquer le chemin qui leur permettrait de rejoindre cette tribu extraordinaire. C’était aller un peu plua loin que mon oncle ne l'avait prévu j

Millc-Lang'Ms, interprète des OfltnétgM

mais U n’était pas homme à battre en retraite lorsqu'il s’ctaii une fois lancé dans une entreprise. Après un moment de réflexion, il leur lit on signe d’assentiment. Nous mimes alors pied à terre , nous attachâmes le cheval de Tom Miller à un arbre de la route, et, devenus les guides de nos nouveaux frères, parûmes à pied à la recherche de U grande tribu des antirentiers. Nous n’avions pas parcouru la moitié de la distance qui nous séparait du bois, que nous rencontrâmes Holmes et Tubbs, qui ayant obtenu une place dans une autre voiture, avaient ainsi atteint l’endroit où la leur était arrêtée, en avaient repris possession, et étaient maintenant sur la route de leur demeure, poursuivis par la crainte qu’un nouveau caprice de leurs alliés les rejetât h pied sur le grand chemin. Ce véhicule était, le nôtre cieepté, le seul qui fût encore sorti du bois, les propriétaires d'une vingtaine d’autres ayant mieux aimé rester en arrière jusqu’à ce que le meeting entre les tribus fût terminé.

— Que signifie tout cela, je vous prie ? s’écria le vieil Holmes aussitôt que nous nous approchâmes de lui, tirant le cheval par la bride pour engager la conversation. Est-ce que le gouvernement envoie de vrais Indiens contre nous pour soutenir la cause des propriétaires ?

C’était , pour un antinenlier, porter un jugement bien «fur et bien peu charitable sur la conduite du gouverneur.

— Pien. Cbé ne sais pas, répondit mon oucle. Ceux-ci frais hommes rouches, et ceux là-bas sont frais lndgiens, foilà tout. Ce que tiennent (aire ces guerriers , dans ce moment-ci , fous boufex le leur demander si fons foule» le savoir.

— 11 ne peut pas y avoir d’inconvenance à le leur demander. Je ne suis pas du toat intimidé par des Peaux Rouges. J’en ai vu souvent, et mon père les a combattus dans son temps , comme U me l’a dit plus d'une fois. Saço I sago !

— Sago! répondit Fcu-de-la-Prairie avec ta noblesse accoutumée.

— D'où diable venez-vous, vous autres hommes rouges, et où pou- ■ vaz-vous aller comme cela ?

Il était évident que Holmes appartenait à une école qui n’hésite I

jamais à faire une question, et qui voulait obtenir une réponse toutes |

lea fois nue c’était possible. Le vieux chef avait déjà probablement rencontre quelques Visages Pâles de la même école, les Américains sans instruction étant certainement de tous les hommes de leur classe les phi s actifs. MaU, d’un autre côté, les hommes rouges pensent qu’il y a à satisfaire une curiosité jrop indiscrète une lâcheté indigne d’un guerrier. Manifester de l'etonnement ou satisfaire une curiosité qui ne convient qu'aux tquavrs, étaient deux faiblesses que depuis longtemps sans doute Feu-de-la-Prairie avait appris à considérer comme au-dessous d’un homme ; car c'est ainsi seulement qu’on fw*ui expliquer comment il se fil <jue ni le ton de Holmes, ni son lan gage , ne provoquèrent chez l'Indien le moindre signe d’émotion. 11 répondit aux questions, cependant, mais avec une froideur glaciale.

— Venir du couchant; clé voir Grand-Père à Washington; aller chez nous. — Telle fut sa sentencieuse réplique.

— Mais comment avex-vous fait pour passer par Ravenanesl ?... Je crains que le gouverneur et ses bonnes pratiques d'Albany ne soient pour quelque chose là-dedans. Shabbakuk!

Je ne sais ce que pensait Shabbakuk en cette matière, car il ne jugea pas convenable de répondre. Son penchant bien connu h »e miter de tout était probablement contenu par 1s présence de ccs véritables Peaux Rouges.

— Je vous demande pourquoi vous avez pris par ce chemin ? continua Holmes en répétant sa question. Si vous êtes allés à Washington, et si vous avez trouvé le Grand-Père chez lui, pourquoi ne voiril en retournez-vous pas par la route par laquelle vous êtes venu ?

— Venir ici pour trouver Indien*.. N’y a-t-il pas Indien ici?

— Des lndgiens? Nous en avons d’une certaine espèce, beaucoup plua qu'on en aurait besoin. De quelle couleur sont les lndgiens que vous cherchez?... Sont-ils de la race des Piles Visages, ou sont-ils rouge* comme vous-même ?

— Chercher homme rouge. Lui vieux maintenant, comme ci nie d'un chènc desséché. Vent souffler dans ses branches, jusqu’à ce que feuilles tomber toutes.

— Par Saint-George! Hugh, murmura mon oncle, ce» Peau* Rouges sont à la recherche de Susquesus.

Et alors, oubliant tout à coup l’importance qu’il y avait pour lui à conserver son jargon anglais en présence des deux habitants de Ravensnest qui l’écoutaieut, et surtout de Shahbdkuk $obbs , U se retourna un peu imprudemment pour an homme de aon âge vers Fcude-la-Prairie, et lui répondit avec vivacité ;

— Je puis vous aider dans votre recherche. Vous voulez voir un guerrier des Onoudagoa qui a quitté sa tribu depuis cent étés, uu homme rouge très-renommé pour son adresse à trouver son chemin dans la forêt, et qui ne voudrait jamais goûter à de l’eau de feu. Son nom est Susquesus.

Jusqu’à ce moment, le seul homme blanc qui accompagnât cette I trfupe singulière — je dis singulière au moins dans cette portion de l’Etat de New -York — était resté silencieux. C'était un interprète ordinaire, qui avait été envoyé avec les Indiens pour le cas où ils auraient besoin de ses services. Mais , un peu plus familier avec les formes de la vie civilisée que ceux qu'il était chargé de conduire , il avait prudemment retenu sa langue jusqu’à ce qu'il vit qu'il pouvait être de quelque utilité. Nous opprimes dans la suite que l’agent subalterne qui avait* accompagné les chefs à Washington avait profité du désir exprimé par eux de saluer en passant le Chène-Fléfri et encore debout, comme ils appelaient poétiquement Susquesus dans leurs divers dialectes, — il y avait en effet des aborigènes de plusieurs tribus, — pour rendre visite à ses amis dans le Massachussetts. Sa présence en effet n’était pas indispensable dan* ce pèlerinage, qui n’avait pour motif qu'une sorte de piété confraternelle.

— Vous avez raison, observa l’interprète. Ccs chefs ne viennent pas pour voir aucune tribu ; mais il y a parmi eux deux des anciens Onondagot , et leurs traditions parlent d’un chef appelé Susquesus. qui a survécu à toux, excepté à ce souvenir, qui a abandonné son peuple il y a bien longtemps, bien longtemps, et qui a laissé derrière lui un grand renom de vertu; c'est là ce qu’un homme rouge n'oublie jamais.

— Et tous ces guerriers ont fait un détour de cinquante milles pour rendre ccl hommage à Susquesus?

— Tel a été leur désir, et j'ai demandé la permission au bureau de Washington afin qu’ils pussent le réaliser. Il en coûte à l'Oncle Sam ( Uncle Sam , nom populaire du gouvernement américain, manière plaisante d'interpréter les initiales U. S -, United State* , Etats- Unis) cinquante ou cent schelliags de plus qu’il n’en aurait coûté autrement ; mais une telle visite fera aux guerriers de l'Ouest pour nti million de dollars de bien. Il n’y a pas d'hommes qui honorent plus que les Peaux Rouges la loyauté et U justice, bien que ce soit une justice à leur mode.

— Je suis sûr que l'Oncle Sam n’a fait que ce qui était équitable, et qu’il se conduira toujours ainsi envers ces gens-là. Susquesus est un de mes vieux amis, et je vais vous conduire vers lui.

— Eh ! par le diable ! qui êtes-vous, voua ? me demanda Holmes dont la curiosité était mise sur une nouvelle piste.

— Qui je suis ?... Vous ailes savoir qui je suis, répondit l'oncle Ro en ôtant sa perruque par un geste rapide que je m'empressai d'imiter. Je suis Roger Littlepage, naguère encore fidéicommissaire de ce domaine, et celui que voilé est llugh Littlepage, son propriétaire.

Le vieux Holmes ne manquait pas de courage à beaucoup d’égards, d’une bien meilleure étoffe au fond que le vil, sale et bavard démagogue assis à scs côtés. Mais à cette découverte, il resta muet d'étonnement. 11 regarda mon oncle, puis il me regarda, après quoi il porta un regard de détresse et d'interrogation sur Shabbakuk. Quant aux Indiens, malgré leur sang-froid ordinaire, un « bo ! • unanime s'échappa de leurs poitrines lorsqu’ils virent deux hommes se scalper

ainsi eux-mêmes pour ainsi dire. L’oncle Ho était animé, et ses mouvements eurent quelque chose de tout à fait théâtral quand il enleva d’une main sa casquette et de l'autre sa perruque, le bras qui contenait celte dernière tendu dans la direction des Indiens. Comme un homme rouge se rend rarement coupable d'une grossièreté , à moins qu'il ne fasse sérieusement son métier de sauvage, il est possible que le Cbippewa vers lequel était étendu le bras qui portait la perruque ait pris ce mouvement pour une invitation que lui faisait mon oncle d'examiner ce singulier objet. Toujours est-il qu'il la prit poliment de sa main, et en un clin d’ceil tous les sauvages furent groupés autour d'elle, parlant beaucoup, mais bas, et avec tous les signes d’une extrême surprise. Ils étaient tous chefs, ai-je dit, et ils modéraient leur étonnement. S’ils avaient été des hommes de basse condition, il est à peu près certain que la perruque eût passé de main en main , et eût été essayée sur une douzaine de tètes déjà rasées et toutes prêtes à la recevoir.

CHAPITRB XVIII.

Cette scène fut interrompue par le vieil Holmes, qui cria à son compagnon de ce ton criard dont il avait l'habitude :

— \ oilà un grand malheur, Shabbakuk ; nous n’obtiendrons jamais le renouvellement de nos baux après cette aventure.

— Personne ne peut le dire, répondit Tubbs en poussant un hem ! vigoureux, comme s'il était déterminé à soutenir impudemment son personnage, et peut-être bien que le gentleman ne sera pas fâché d’arranger l’affaire. Il est défendu par la loi, si je ne me trompe, à tout le monde, dame montrer déguisé sur les routes , et les deux squires Littlepage , vous le remarqueres , voisin Holmes , sont bien au beau milieu de la route : et ils étaient tous deux déguisés il n’y a qu’une minute.

— C'est vrai. Pensex-vous qu’on puisse tirer parti de cette circonstance ? 11 ne faut faire que des démarches qui nous profitent.

Shabbakuk fit un autre « hem ! > renarde derrière lai comme pour s'assurer de ce qu’étaient devenus leslndgiens ; car il était clair qu'il ne voyait pas avec plaisir les Indiens • bon teint • devant lui , et il répondit :

— Nous pouvons obtenir nos fermes, voisin Holmes, si vous consentes, comme j’en ai l'intention moi-même, à être raisonnable dans vos prétentions, pourvn que le squire Littlepage veuille bien consulter ses propres intérêts.

Mon oncle ne daigna pas répondre ; mais sachant bien que nous i n'avions rien fait pour nous exposer à nous voir appliquer le dernier statut, il retourna vers les Indiens en leur renouvelant l'offre de leur servir de guide.

— Les chefs désirent beaucoup savoir qui vous êtes, et comment il se fait que vous avex une double chevelure, dit l'interprète en souriant à la façon d'un homme qui pour sa part savait parfaitement ce que c’était qu’une perruque.

— Dites-leur que ce jeune gentleman est Hagh Littlepage, et que je suis son oncle. Ilugb Littlepage est le propriétaire de la terre que vous voyes autour de vous.

La réponse fut communiquée aux Indiens, et nous attendîmes l’effet qu’elle produirait sur eux. A notre grande surprise, quelques-uns d'entre eux se groupèrent autour de nous. Il était évident qu'ils nous témoignaient à tous deux de l'intérêt et du respect.

— Les droits d’un propriétaire foncier paraissent mieux compris parmi ces sauvages, que personne n’a instruits, que parmi nos tenanciers, Hugh, dit mon oncle. Mais voilà le vieux fripon de Holmes et son ami Shabbakuk qui retournent dans le bois. Nous pouvons avoir une mauvaise affaire sur les bras avec leurs Indgiens.

— Je ne le pense pas, monsieur. Je ne crois pas qu'il y ail assex de courage dans cette tribu-là pour qu'elle ose se mesurer avec celle-ci. En général, un homme blanc vaut un Peau Rouge, mais il est permis de croire que des chefs comme ceux-ci ne seraient pas embarrassés d’une troupe deux fois aussi nombreuse de coquins de U race des drôles qui sont cachés là-bas.

— Mais pourquoi les chefs nous témoignent-ils un si vif intérêt ? demanda mon oncle à l'interprète. Est -il possible que notre litre de propriétaires de ce domaine nous attire autant de marques de respect ?

— Pas du tout, pas du tout ! Ils savent asset bien, il est vrai, faire la différence entre un chef et un homme du commun, répondit-il, et vingt fois, en traversant le pays, ils m’ont exprimé l'étonnement qu'ils

Vobd'Aigle M> Usait Jobout prêt à parler

éprouvaient de voir tant d'hommes de rien remplir parmi les Visages Pâles les fonctions de chefs; mais ils ne rendent aucun hommage à la richesse. Le premier parmi eux c'est celui qui est le nias brave sur le sentier de la guerre ou le plus sage devant le feu du conseil, lis honorent encore ceux qui comptent parmi leurs ancêtres des hommes illustres, et qui ont rendu des services à la patrie.

— Mais ils semblent aussi trahir un sentiment inaccoutumé et extrême de considération pour nous. Peut-être ils ont été étonnés de , voir des gentlemen dans un pareil costume ?

l —Seigneur! monsieur , quelle attention peuvent faire aux habits I des hommes habitués à voir, la plupart du temps . les chefs des factoreries et des forts vêtus de peaux d'animaux ? Ils savent qu’il y a * des jours de fct« et des jours de travail ; des moments pour porter,

k* vêtements communs, de* moments pour K parer de plumes et se peindre. Non , non , s'ils vont considèrent avec tant de déiérence , il faut l'attribuer à leurs tradition*.

■ — Leurs traditions’ que peuvent- elle* avoir de commun avec BOUS ? Nous n’avons jamais eu rien à démêler avec les Indiens.

— Cela peut être vrai pour vous , et peut l'être aussi pout vos pères ; mais il n’en est pas de même de quelques-uns de vos ancêtres. Hier, apres être arrivés au lieu où nous devions passer U nuit, deux des cbers , le petit homme que vous voyex avec une double plaque sur la poitrine, et celui-ci qui commence à vieillir, et qui a été scalpé , comme vous pouvez le voir au sommet de sa tête , se mirent à rappeler quelques-unes des embûches dressées par leur tribu, oui autrefois habitait le Canada. Le vieux chef raconta les aventures d'un sentier de guerre qui conduisait hors du Canada , au delà de* grandes eaux, au dessous d’un établissement où ils espéraient conquérir un grand nombre de scalpe* , et où, au contraire, ils en perdirent nn plus grand nombre. Ils y rencontrèrent, à ce qu'il parait, le loyal Onondago, comme ils l'appellent , en même temps qu'un Yankee, propriétaire du sol sur lequel ils combattaient, et auquel ils donnent un nom qui ressemble un peu au vôtre. C’était, scion leurs traditions, un guerrier d'une grande bravoure et d’une grande adresse. Ils supposent que vous êtes son descendant , et c’est pour cela qu’ils vous nonorent; voilà tout.

— Quoi ! est- il possible que des hommes à ce point dépourvus de culture conservent des traditions aussi exactes?

— Hélas! si vous pouvie* entendre ce qu’ils disent entre eux de* fables qu'on leur lit quelquefois dans les livre* des Pâles Visages, vous apprendriez, l'importance qu'ils attachent à la vérité. Ils savent tout ce qui concerne vos ancêtre*, et même ils savent quelque chose de ce qui vous regarde, si vous êtes le gentleman qui garde auprès de lui, dans un wigwam , le loyal Onondago ou le Chénc- Flétri , comme ils l'appellent , et qui lui fournit le feu et les aliments.

— Est-il possible ? Quoi ! l'on parle de cela, on le sait même parmi les sauvages de l'Ouest 1

— Il vous plaît de les appeler sauvages , répliqua l’interprète un peu offensé d'entendre un terme semblable appliqué à ses meilleurs amis et à ses fidèles compagnon*. Certainement ont ils ont des habitudes à eux; mais les Visages Pôle* en ont aussi. Niais les moeurs indiennes ne sont pas aussi sauvages qu'on te croit, lorsqu'on s’est familiarisé avec elles. Je fut bien longtemps, je me le rappelle aujourd'hui, avant de pouvoir m'accoutumer a voir un guerrier scalper son cnnrrui; mais, en y pensant un peu, et en cherchant à comprendre l'esprit de cet usage, j'ai fini par le trouver parfaitement juste.

Je marchais devant mon oncle , car nous nous étions remis en route pour gagner le bois, mais je ne pus m'empêcher de me retourner, et de lui dire en souriant :

— Ainsi, il parait ou’on retrouve encore ailleurs que dans la législature * l’esprit des choses. • Voilà a l'esprit du scalpe, » comme nous avons ■ lV*iirit des institutions ».

llélas! Ilugh, et a l’esprit du mal, ■ qui n'est que le nom profane du dernier. Mais il est peut-être bon de ne pas nou» approcher du bois davantage. Les Indgiens , comme je vous l'ai dit . ajouta -t-il en se retournant vers les cucfi, sont dans ces bouquets d’arbres en face, et ils sont armés. Je vous laisse vous mettre en rapport avec eux comme il vous plaira. Ils sont environ au nombre de vingt.

L'interprète informa les Indien* de ce qui venait d’être dit. Ceux-ci eurent ensemble une conférence très-animée, qui dura un moment; puis Feu-de-la-Prairie lui-même arracha une branche à l’arbre le plu* voisine, l’éleva en l'air, t’avança près du couvert, et appela à naute voix dans un ou dans quelques-uns des dialectes qu'il connaissait. Je vis par le mouvement des branches qu'il y avait des hommes dans ce fourré ; mais on ne fit aucune réponse. 11 y eut un des sauvages qui laissa percer, de la façon la plus évidente , l'impatience que lui inspiraient de tel* procédé*. C'était nn vigoureux chef iowa, aux forme* athlétiques, nommé en anglais Ccfur-de-Pierre, et, comme nous l'apprîmes dans la suite, très-renommé, pour ses exploits guerriers. Il était toujours fort difficile de l'arrêter quand il y avait quelque espérance de scalper; et dans ce moment même il *c contenait moins que les autres, parce qu'il ne u; trouvait dans la troupe aucun membre supérieur de sa tribu. Lorsque Feu-de-la-Prairie eut appelé déni ou trois fois en vain la bande qui se trouvait aous les arbres, Ccrur-de-Pierre s’avança , prononça quelques mots d'un ton* résolu et impétueux, et termina son appel par un cri fort aignifieatif, pour ne pas dire effrayant. Ce cri fut répété par la plupart des Indien* , puis tous se dispersèrent à droite et à gauche, te glissant vers le fourré semblable* à de* serpents plutôt qu'à des hommes. Arrivé* lè, il* plongèrent leur* regards dan* l'intérieur du bois, cl en un clin d'eril ils y eurent tou* pénétré. En vain l'interprète les avait rappelés, en vain il les avait engagés à se souvenir du lieu où il* étaient, et les avait avertis qu’ils pourraient par une telle conduite déplaire à leur Grand-Père de Washington; Feu-de-la-Prairie resta seul à sa place, «posé aux coup* que l'ennemi, en face duquel il croyait être,, pourrait diriger contre lui, 11* te précipitent comme une meute de

chien* qui ont trouvé une piste, et que le fouet des chasseurs ne peut plut arrêter.

— Ils espèrent trouver de* Indiens, dit l'interprète de l’air d'un homme découragé , et il n'y a pas moyen de le* faire revenir. Il ne peut pas y avoir par ici d’ennemis de leurs tribus, et si le sang coule, l'agent sera profondément contrarié. 11 n’y aurait pas grand mal u c’était une bande de ces fripons de Siuks et de Renard*.. . et ce serait un bouheur de s'en défaire ; mais, ici, c'est bien différent, et je voudrais bien que rien de semblable ne fût arrivé.

Mon oncle et moi nousn’en entendîmes pas davantage, nousnouslançàmes en avant sur la grand’routc , et nous pénétrâmes dans le bon, où nous fûmes bientôt rejoints par Feu-de-la-Prairie , qui , s'imaginant , au mouvement qu'il nous voyait faire, que tout allait bien, poussa lui-même un cri capable de nous démontrer que, s’il était resté silencieux, ce n'élait pas sans motif. La route faisait un coude à l’endroit où elle entrait dans le bois , et comme elle était bordée par les arbres dont j'ai déjà parlé , on comprend que nous ne pouvions rien voir de ce qui se passait avant d'avoir atteint le tournant, où s’étaient arrêtées toutes les voitures qui revenaient du village. Quand nous arrivâmes à ce point de la route, un spectacle étrange s'offrit tout à coup devant nos yeux dans toute sa magnificence.

La déroute d'une grande armée n’aurait pas été plus pittoresque. La route était remplie d'une multitude de voiture* eu pleine retraite, pour me servir d’une expression militaire, ou, pour parler d'une façon plus vulgaire, à la débandade. Tous les fouets étaient en jeu, tous les chevaux couraient à bride abattue ; la moitié des visages étaient retournés de notre côté , et les femmes répondaient par des cris d’alarme aux cris de guerre des sauvages. Quant aux InJgiens, ils avaient instinctivement quitté les bois , en toute bâte , comme s'ils avaient voulu se déployer en rase campagne. Quelques-uns avaient grimpé dans les équipages , s'entassant parmi les femmes et les filles de ces vertueux et honnêtes cultivateurs qui t'étaient rassemblés ce jour-là même pour chercher le moyen de me chasser de mon bien. Mais pourquoi insister sur cette scène bizarre , puisque les exploits de ces Indgiens , pendant le* six dernières années , ont surabondamment prouvé qu'ils n'excellent qu’à prendre la fuite. Ce sont des héros quand une domaine d'entre eux peut assaillir un homme pour le goudronner et l'emplumer. Ils vont même jusqu'au meurtre dans l'occasion, quand ils peuvent planter cinq ou sii balles dans le corps de chacune de leurs victimes. La poltronnerie de ces misérables devrait inspirer pour eux un dégoût générai. Le chien qui n'a de courage que pour chasser en meute n’esl , après tout , qu'un mâtin. En moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'écrire, la route devint complètement libre; mon oncle, moi et Feu-de-la-Prairie nous en restions complètement maîtres, et ce dernier poussa un ■ llo I » significatif lorsque le dernier char disparut dans un tourbillon de poussière.

Un moment s'était à peine écoulé quand notre tribu ou nés tribus, pour mieux dire, descendirent sur la route, et se rassemblèrent au lieu où nous nous étions arrêtés. La victoire n'avait pan coûté une goutte de sang, mais elle avait été complète. Non-seulement les Indiens avaient mis en complète déroute ces Indgiens vertueux et opprimés par l'aristocratie , mais ils avaient capturé deux modèles précieux de vérin et d'oppression , représentés par deux héros dr la bande. La contenance des captifs était si expressive et faisait si bien deviner l’état de leur âme, que Cceur-de-Pierre, entre les mains duquel ils étaient tombés, non-seulement sembla dédaigner de les scalper, mais n'avait pas même pris la peine de leur enlever leur* armes, ils se tenaient là comme des paquets de calicot, semblables à des enfants dans leur maillot. On aurait vainement cherche sur leurs trait* la moindre trace de cette fierté d’hommes libres dont leur parti fait tant de bruit ; mais leurs jambes, affranchies de toute entrave, étaient leur protection en dernier ressort. Mon oncle alors prit un certain ton d'autorité , et ordonna à ces drôles de retirer leurs déguisements. Autant aurait valu comandcr aui chênes et aui érables qui noua entouraient de se dépouiller de leurs feuilles avant que la saison fût venue ; aucun des deux ne voulut obéir.

L'interprète cependant, dont le nom indien traduit en anglais signifiait Mille -Langues , garda dans une occasion comme celle-ci un silence bien surprenant si l’on réfléchit au nom qu'il portait. S'avan çant vers un de* prisonniers , il commença par le désarmer, puis il lui enleva son chaperon de calicot, et découvrit la figure penaude de Brigbam, l'ouvrier envieux et cupide de Tout Miller. Le* « Ho! * qui s'échappaient de la poitrine des Indiens témoignaient la surprise qu'ils éprouvaient de voir sortir de ce capuchon non-seulement uu Visage Pâle, mai* une figure beaucoup plus pâle que d'habitude. Mille-Langues aimait la raillerie , comme tous lesaliomaie» de la frontière , et dans ce moment U commença à comprendre l'é-Ut da pays. Passant la main sur la tète de Josb, il dit tranquillement :

> — S’il faut dire la vérité, je croîs qu'on ferait en Iowa pin* de cas de ce scalpe qu'il ne vaut. Mais voyons ce que nous avons ici.

Et faisant comme il avait dit , 1'iuterprète s'empara du capuchon de l'autre captif; mais il ne put réussir à le lui enlever sans éprouver une résistance désespérée. Cependant il y parvint avec l'aide de l’un des jeunes chefs , qui s’avança pour l'as*i»ter. Je prévis le dénoûmcut de celte scène, car j'avais depuis longtemps reconnu la pièce de car

licol. Mais grande fut la surprise de mon oncle lorsqu'il vit apparaître la figure bien connue de Seneca Newcome.

Seneca, ou, pour le nomoier comme il s'appelait lui-même, Seneky , parut fort désappointé lorsqu’il émergea de son capuchon de calicot, et la réalité répondait parfaitement aui apparences. Seneky était alors en proie à une agitation mêlée de rage et de bonté. I.a première dominait, et comme cela n’arrive que trop fréquemment dans les désastres produits par les guerres, au lieu d'attribuer sa capture au malheur «les circonstances, au courage des ennemis, ou b quelque faute dans ses propres manœuvres , il cherchait à atténuer sa disgrâce en aggravant l’infortune de son camarade. Véritablement la manière dont ces deui coquins s'abordèrent aussitôt qu’ils se virent débarrassés de leurs sacs me rappelait deux coqs rais en liberté b trois pieds l’un de l'autre ; si ce n'est qu'aucun de nos deux belitres ne chanta.

— Tout cela est votre faute b vous, chien poltron! dit Seneky presque furieux , car la honte lui avait fait monter le rouge au visage ; si vous n’étiez pas tombé sur moi , et si vous ne m’aviez pas renversé dans votre bâte de fuir , j’aurais pu faire ma retraite, et je serais en sûreté avec les autres.

Cette attaque parut trop forte b Josbua ; elle était si grossière et si violente, pour ne pas dire si injuste, qu'il trouva le courage d'y répondre. En effet, comme nous l’avons su depuis, c’était Newcomc, qui, dans son empressement 'b battre en retraite, venait lui-itiéme de tomber. Et Brigham, bien loin d’être la cause de sa chute, l’avait seulement empêché de se relever en se laissant choir sur lui. C'est dans cette situation peu noble qu'ils étaient venus au pouvoir de leurs ennemis.

— Je ne vous demande rien , squire Newcome , répondit Josbua d'une voix et d'un ton très-fermes , votre caractère est bien connu dans tout le pays.

— Que voulez-vous dire par mon caractère, qu’avez-vous b dire contre moi ou contre mon caractère ? demanda l'bommc de loi d'un air de chevaleresque défi ; je voudrais bien voir un homme qui pourrait dire quelque chose de mon caractère 1

Cette réponse était assex jolie , si l’on réfléchit surtout que le gaillard venait d'être surpris en flagrant délit de félonie. Il est vrai qu’on devait, je le suppose , passer par-dessus cette difficulté au point de vue de la morale, puisqu'il avait été pris en défendant les droits de l'homme et « l’esprit des institutions. ■> Ce défi toutefois poussa b bout la patience de llrigham , qui , une fois assuré qu’il ne courait pas grand danger d’être scalpé, se retourna vers Seneca , et s’écria non-seulement avec colère , mais avec une animosité évidente :

— Vous êtes un joli ami du pauvre monde et du peuple, s'il faut dire vrai , n’est-ce pas ? Tous ceux qui ont besoin d’argent dans le pays savent bien que vous été* un gredin d'usurier.

Le dernier mot était à peine prononcé, que le poing de Seneky s'appliqua sur le nés de Brigham, et en fil couler le sang b flou. Mon oncle Ho pensa qu’il était temps d’intervenir, et il gourmanda avec dignité l'avocat furieux.

•—Pourquoi m'appelle-t-il un gredin d’usurier? alors! répondit Seneky encore rouge de colère? Je ne le supporterai de personne.

— Eh quoi ! quel préjudice peut vous porter une semblable accusation , monsieur Newcome ; vous êtes membre du barreau, vous devez connaître les lois de votre pays, et il est inutile de vous apprendre que le tribunal supérieur de votre Etat a décidé que le nom d’usurier n'est pas une insùfte ! Quelques honorables membres de ce corps éclairé semblent même penser , au contraire , que c'est un titre à l'estime et aux félicitations de ses concitoyens. J’ai honte pour vous, monsieur Newcome ; j'ai vraiment honte pour vous.

Mon oncle jugea convenable de mettre un terme b cette scène; et sans daigner entrer dans aucune explication, il informa Mille-Langues qu’il était prêt à conduire tous ses chefs dans le lieu ou ils désiraient aller.

— Quant b ces deux Indgiens, ajouta-t-il, leur capture ne nous fera pas grand honneur, et maintenant que nous savons qui ils sont, ils peuvent être repris quand on voudra par les dépulés-sbérifs et par les constables. Ces drôles ne valent pas la peine que uous nous en embarrassions.

Les chefs donnèrent leur assentiment b cette proposition, et nous quittâmes le bois en bon ordre, laissant sur le champ de bataille Senrky et Joshua. Comme nous l’avons appris plus tard, nous n'eûmes pas plutôt tourné le dos que le dernier sauta sur son camarade, et le rossa jusqu'à ce qu'il lui eut fait avouer qu’il était non-aeulcmcnt un usurier, mais un gredin d'usurier par-desasus le marché.

Après avoir donné quelques indications b Mille-Langues, mon oncle et moi nous remontâmes dans notre voiture et continuâmes notre route, laissant les Indiens derrière nous. Le rendez-vous était au Nest, Nous avions décidé que nous nous y rendrions immédiatement, et que nous reprendrions notre véritable rang. Eu passant devant le presbytère, nous primes le temps de nous y arrêter et d’y entrer pour nôus informer de l’état de M. et de miss Warren. Grande fut ma joie en apprenant qu'ils avaient poursuivi leur chemin jusqu'au N est, où ils devaient diner. Cette nouvelle, on le devine, ne fut pas pour nous un motif de ralentir le pas du cheval de Tooi Miller, ou

plutôt de mon cheval. En une demi-heure, nous traversâmes la campagne et nous nous arrêtâmes devant notre porte. On se rappellera que nos perruques avaieul été laissées par nous entre les mains des Indiens comme choses qui ne devaient plus nous être utiles. Malgré notre costume, nous filmes reconnus aussitôt que nous nous présentâmes sans cette chevelure d'emprunt , et un cri éclata aussitôt dans la maison et dans la compagnie. M. Hugh est de retour! Je fus touché, je l’avoue, des témoignages d’amitié que je reçus de la part des domestiques et de quelqut s-uns des gens du dehors lorsqu’ils me virent de nouveau en bonne santé, sinon en bel équipage. Mon oncle fut également bien reçu, et il se passa quelques minutes pendant lesquelles j’oubliai tous mes ennuis et je me sentis parfaitement heureux.

Bien que ma grand’mère, ma sœur et Marie Warren sussent parfaitement ce que signifiait ce cri : M. llQgh est de retour ! il fit sortir tout le monde sous le portique. M. Warren avait raconté «1rs événements du jour tout ce qu'il en savait lui-même; mais ceux mêmes qui étaient dans le secret furent étonnés de nous voir ainsi revenir sans perruque et sans nous cacher. Quant b moi, je ne pus m'em|iéclier de remarquer la façon dont les quatre jeunes filles vinrent à notre rencontre. Ma sœur accourut pour m'embrasser, jeta ses bras autour de mon cou, et me donna six ou huit baisers sans s'arrêier. Puis miss Coldbrooke s'approcha avec Anne Marslon appuyée snr son bras. Elles étaient toutes deui souriantes, quoique fort surprises, et toutes deux brillantes, charmantes, et tout b fait comme des femmes comme il faut. Elles étaient satisfaites de me voir, et accueillirent mes salutations franchement et comme de vieilles amies, bien qu’il ne me fût pas difficile de voir que ma toilette ne leur agréait pas le moins du monde. Marie Warren se tenait un peu en arrière, souriant, rougissant et réservée. Mais je n’eus pas besoin de la regarder deux fois pour me convaincre que sa bienvenue n'était pas moins sincère que celle d'amis beaucoup plus anciens. M. Warren était joyeux de pouvoir nous saluer sans mystère, et de faire enfin connaissance avec ceux dont il avait attendu pendant troi^ou quatre ans le retour, non sans inquiétude et sans espérance.

Quelques minutes suffirent pour donner les explications nécessaires, qui, b la vérité, avaient etc déjà fournies en partie par les personnes mises dans le secret. Ma grand' mère et Patt nous invitèrent ensuite avec insistance b nous retirer dans nos anciennes chambres, et b revêtir un costume plus conforme à notre véritable position. Nous avions laissé derrière nous en partant une grande quantité de vêtements d'été , et notre garde-robe avait été visitée le malin même dans la pensée que nous pourriuns bientôt en avoir besoin. Il ne nous fallut pas en conséquence beaucoup de temps pour changer. J’avais un peu plus d'embonpoint qu'a l'époque où j'avais quitté la maison; mais, tous les vêtements étant fort larges, je n'eus aucune peine h m'habiller. Je trouvai là un bel habit bleu de grande tenue, des gilets et des pantalons ad libitum. Le prjx des vêtements est, en Europe, si inférieur à ce qu’il est en Amérique, que les Américains qui en sont bien fournis n’en emportent qu’une très-petite quantité dans leurs voyages, et telle a été la règle constante de mon oncle pendant toute sa vie. Chacun de uaui d'ailleurs avait ordinairement au Nesl une provision d'habillemefts de campagne qui n'en sortaient jamais.

L'appartement de mon oncle et le mien étaient contigus et situés dans l'aile du nord de la maison, c’est-à-dire celle qui regardait le penchant de la prairie, la ravine boisée et le wigwam , ou la cabane du Loyal Onondago. Cette dernière était tout b fait en vue de la fenêtre de mon cabinet de toilette, où j'étais alors occupé è contempler les figures de ces deux bons vieillards qui sc chauffaient au soleil, selon leur habitude de tous les soirs, lorsqu’un coup frappé b U porte m'annonça l’entrée de John.

— Bonjour, John, mon ami, lui dis-je en riant, une perruque vous empêche donc de reconnaître vos anciens amis. Je vous remercie néanmoins pour la façon obligeante dont vous m’avet traité en ma qualité de musicien des rues.

— Je vous assure, monsieur Hugh, que vous pouvez toujours compter sur mes services dévoués, en quelque état que voua soyez pour me les demander. Je n’ai jamais été trompé d'une façon plus surprenante. Mais je pensais pendant tout le temps que vous ne deviez pas être tout à fait ce que vous paraissiez, et je l'ai dit à 'Kitty aussitôt que j’ai été en bas de l'escalier, kitty, que je lui ai dit, ces deux colporteur» sont bien les deux colporteurs les plus polis que j’aie jamais vus dans le pays, et je serais bien étonné s’ils n’ont pas connu des jours meilleurs. Mais maintenant que vous avez pu voir les anlireuliers de vos propres yeux, monsieur Hugh, qu’en pensez-vous? si je puis me permettre de vous faire celte question.

— Eiacteunent ce que j’en pensais avant de les avoir vus. C'est un assortiment de drôles qui affectent de parler de liberté an nfoment même où Us fout tout ce qu’ils peuvent pour faire tomber les lois dans le mépris, et qui prennent l'ego unie pour le patriotisme... Mais ccs deux vieux camarades, Jaaf et Susquesus, que je vois là-bas, sont encore dans un parfait état.

— Certes , monsieur, et ils se sont conservés de la façon la plus incroyable. C’étaient deux antiquités, comme nous disons en Angle-

terre, lorsque je vins tl-ns ce pays-ci, monsieur, eiceia se pistait avant que voua fussiez né, monsieur Hugh, il y a longtemps. Mais ils tiennent bon, et ils restent ici, monsieur, comme des monuments des temps passés. Le nègre devient plus laid d'année en année, et c’est U le plus grand changement que je puisse apercevoir en lui, tandis que je crois, monsieur, que l'Indien devient tous les jours plus beau. Il est, monsieur, le vieux gentleman le plus beau que je ©onnaisse.

— Sutqnesus est un magnifique spectacle, avec sa tête grise ou même blanchie, ses yeux pleins de feu, ses traits calmes, et la vive expression de sa physionomie, répondis-je; et Jaaf n'est pas une beauté. Comment ces vieilles bonnet gens-la s'arrangent-ils ensemble P

— Oh! monsieur, ils se querellent un peu, c'est-à-dire le nègre cherche querelle. Mais l'Indien est trop au-dessus de lui pour faire attention à ce qu'il dit. Encore je ne dirai pas que Yop soit bien querelleur maintenant, car il a le plus grand respect possible pour son ami, mais il exagère tout à un point que vous ne sauries imaginer. Du reste, il agit comme un nègre qu'il est.

— Ils n’ont manqué de rien, j’espère, pendant mon absence, a-t-on veillé avec soin à leur nourriture et aux autres commodités de la vie?

— Ne craignes rien , monsieur, tant que madame Littlepage vivra! Elle a l'affection d'un enfant pour ces vieillards, et elle a pourvu à ce qu'il ne leur manque rien, autant que possible. Betty Smith, monsieur, vous vous rappelez Betty, la veuve du cocher qui est mort pendant que vous éties au collège, monsieur; eb bien! Betty n'a pas fait autre chose pendant ces quatre années que de veiller sur ces deux bons vieux. Elle tient tout en ordre dans leur cabane , elle la lave deux fois par semaine, elle blanchit leur linge, fait les racommodages, coud, fait la cuisine, et n'oublie rien de ce qui leur est nécessaire. Elle vit U tout près dans l’antre cottage, monsieur, et elle a tout sous la main.

— Je suis bien content de tout cela. Os deux braves gens poussent-ils toujours leur promenade jusqu'à Nest-llouse, John? Avant mon départ, nous recelions tous les jours la visite de chacun d’eux.

— Ils ont un peu perdu celte habitude, monsieur. C'est encore le nègre qui vient le pins souvent. Dans la belle saison , on est sûr de le voir ici une fois on deux par semaine. 11 rôde dans la cuisine , où il se tiendra quelquefois pendant toute la matinée à raconter les histoires les plus extraordinaires. Ab! ab! ah! oh! oni, monsieur, ce sont bien les histoires les plus extraordinaires qu’on ait jamais entendues !

— Que peut-il donc avoir à dire qui vous paraisse si amusant?

— A l’entendre, monsieur, tout dans le pays va de mal en pis , et est bien inférieur à ce qui existait dans son jeune temps. Les dindons ne sont plus si gras, monsieur, et les poules sont plus maigres, monsieur, et le mouton u'est plus aussi gras, monsieur; il en dit de cette force-là à la journée.

En parlant ainsi , Jopn riait de tout son coeur, et cependant on pouvait voir que des comparaisons si pen à l’avantage de son temps ne lui plaisaieot guère. \

• — Et Snsquesus, dis-je à mon tour, psrtage-t-il l’esprit de dénigrement de son ami? a

— Su.iquesus n’entre jamais dans la cuisine, monsieur. Il sait que toutes les personnes distinguées et comme il faut entrent dans la maison par la grande porte , et il est trop bon gentleman pour s’y introduire par aucune autre. Non , monsieur, je n’ai jamais vu Susquesus # ni daos la cuisine, ni dans l'office; et madame Littlepage ne fait jamais dresser sa table ailleurs que dans la chambre d’en haut ou sous le portique lorsqu’elle veut le régaler de quelque bon morcesu. Le vieux gentlcmin a aussi ce qu'il appelle scs traditions, monsieur, et peut raconter beaucoup d’histoires des anciens temps; mais elles n'ont rien à voir avec les dindons, le* chevaux et les légumes, et avec toutes les autres bagatelles qui occupent tant le nègre Yop.

Après cette conversation je renvoyai John en le remerciant encore des égards qu'il avait eus pour le musicien ambulant, et je rejoignis mon oncle. Lorsque nous entrâmes dans le petit salon où toute la compagnie était réunie et nous attendait pour se mettre à table, une exclamation de plaisir échappa à tout le monde. Martha m'embrassa encore déclarant que maintenant j'étais bien le véritable Hugh, que j’avais bien l'extérieur qu’elle s’était attendue à trouver dans son frère Hugh , qu’elle me reconnaîtrait maintenant pour Hugh , et mille autres enfantillages de cette sorte. Ms chère grand' rnère vint à ma rencontre , elle sépara ma chevelure sur mon front, et elle me regarda fixement avec des larmes dans les yeux, car je lui rappelais son premier-né , mort , hélas I si jeune. Quant aux autres dames, les deux héritières, pupilles de l'oncle Ko, étaient souriantes et bonnes, et paraissaient disposées à renouveler notre ancienne amitié. Marie Warren, encore une fois, se tenait en arrière; mais je pus drfiner à son regnrd modeste et à la rougeur qui couvrait ses joues qu'elle sympathisait au bonheur présent de son amie Martha aussi vivement qu’aucune des autres, et plus vivement peut-être.

Avant de me mettre à table, j'envoyai un domestique à l’étage supérieur de la maison, avec l’ordre de surveiller la route, afin de m’annoncer l’arrivée de mes amis les Peaux Rouges aussitôt qu'il les

découvrirait. Il vint me dire qu’on les voyait s’avancer sur le grand chemin , et qu’ils atteindraient probablement notre porte avant une demi-heure. Ils s’étaient arrêtés, et mon messager prétendait voir an moyen de sa lunette qu'ils étaient en train de se peindre la figure et d’arranger leur toilette pour se préparer à l’entrevue qu’ils prévoyaient. Quand nous eûmes reçu ce renseignement, nous nous assîmes à table, pensant que nous serions prêts à recevoir les chefs aussitôt qu'ils arriveraient.

Notre dîner fut pour nous un moment plein de bonheur. Pendant ce temps l’état du pays, les projeta de mes tenanciers, tout fut oublié, et notre causerie fut animée par ces intérêts plus intimes et ces sentiments plus doux qui bien naturellement se présentaient à nos esprits dans une semblable occasion. A la fin ma chère grand’mère me dit en plaisantant :

— Vous devex avoir un instinct particulier pour découvrir le* gens discrets , llugb, car il aurait été impossible de choisir mieux son confident que vous ne l’avex fait ce matin en vous rendant au village.

Marie devint rouge comme un ciel d'Italie par un beau soir, et baissa les yeux pour cacher sa confusion.

— Je ne sais, grsnd'maman, s’il n’y avait pas de ma part plus de vanité que de discrétion, répondis-je; car j’avoue que j'éprouvais une répugnance insurmontable à passer aux yeux de miss Warren pour un musicien des rues ordinaire.

— üui-da, Hugh, interrompit l'espiègle Paît, je vous ai déjà dit que vous passiet à ses yeux pour un musicien des rues très-extraordinaire. Pour la vielle, elle n’en disait trop^ien ; mais ce qui inspirait le mieux l'éloquence de miss Warren , c’était la flûte et la manière dont elle était jouée.

Le • Martha Warren • de Marie prononcé à voix basse, mais d’un ton de reproche, montrait que la charmante jeune fille commençait à être vraiment embarrassée; et ma grand'mère, qui l'observait, eut recours pour détourner la conversation à un expédient à la fois adroit et aimable , tel que les femmes seule* savent les trouver. Elle présenta tout simplement à M. Warren un plat de reines-Claude, mais elle le fit de façon à changer le sujet de l'entretien.

Pendant tout le temps de ce repas je sentis avec certitude qu’il y avait quelque chose de secret et de mystérieux entre Marie Warren et moi, qui, pour échapper probablement à l'attention des autres, n'en était pas moins très-évident pour nous. Ce fait, j'en sentais l'existence. La rougeur de Marie, scs regards, qui ne s'arrêtaient jamais sur moi , et que pourtant je trouvais bien éloquent*, disaient assex qu'elle avait conscience de notre mutuelle situation.

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