‹ RavensnestChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Au nombre de* coutumes blâmables que nous avons empruntée* à l'Angleterre, est celle que les hommes ont conservée de rester à table après les femmes. Mon oncle avait depuis longtemps essayé d’introduire dans notre petit cercle l'habitude, beaucoup plus polie et beaucoup plus digne de personnes bien élevées , de retenir les dames à table pendant un temps raisonnable, et de se retirer ensuite avec elles ; mais c'est une rude tâche de « regimber contre l’aiguillon , » et des hommes qui pensent que e'est un devoir de la « bonne compagnie » de s’inviter tour à tour l’un chex l'autre pour boire, pour oûter les vins, pour parler de vin , et de lutter à qui offrira a ses ôtes les vins les plus recherchés, ne sautaient être facilement arrachés à cette importante préoccupation. Un ne se rassemble plus pour boire sec, mais on se rassemble plus que jamais pour parler dru. Nous somme* tellement disposés à imiter servilement les façons anglaise* que peut- être , si l'on pouvait comprendre que même en Angleterre il passe pour fort grossier de disserter sur les vins servis à table , nous nous débarrasserions de cette pratique ridicule , grossière en Angleterre. Eb bien! oui, cela passe pour grossier, au moins dans la bonne compagnie, et je suis prêt à ic maintenir pour l'avoir observé moi-même. Qu'un ou deux amis qui puisent en commun à la source bienfaisante de quelque dive bouteille disent un mot pour faire l'éloge de ses mérites , cela me semble assex naturel et assex convenable; personne ne peut raisonnablement trouver à redire à un tel témoignage de reconnaissance; mais je ne connais rien déplus révoltant que de voir vingt graves personnages rangés autour d’une table faire la besogne d'autant de dégustateurs jurés négociants en vins du Rhin , tandis que les joues de leur hôte, qui manoeuvrent comme des siphons , ressemblent aux joues de Borée.

Lorsque ma grand’mère , dont les quatre brillantes jeunes filles suivirent aussitôt l’exemple, se leva et dit, comme c'était l'habitude parmi les personnes de l'ancienne école : ■ Eh bien, messieurs, je vous laisse à votre vin , mais n'oubliez pas, je vous prie , que vous serez les bienvenus dans le salon , ■ mon oncle lai prit la main et insista pour qu’elle ne noos quittât pas. Il y avait à mes yeux quelque chose d’extrêmement touchant dans les rapports affectueux qui régnaient entre mon oncle Ro et sa mère. Il était célibataire, elle était veuve; et ils avaient l’un pour l’autre une extrême tendresse. Il m’est arrivé bien souvent de le voir, quand nous étions seuls , s’approcher d’elle, lui frapper doucement sur les joues, et les baiser comme

on aurait pu faire avec une Krur bien -aimée. Ma grand’mère accueillait toujour* ces petites familiarités de la meilleure humeur et avec une émotipn visible; à son tour, je l’ai vue plus d'une fois venir vers • Roger, • ainsi qu’elle l'appelait toujours , et baiser son front chauve, de manière à montrer qu'elle conservait encore avec une certaine vivacité le souvenir du temps où elle le tenait tout petit enfant dans ses bras. Dans le moment dont je parle elle se rendit à sa prière et reprit son siège; les jeunes filles firent comme elle, aussi disposées à se rasseoir Qu'elles l’avaient été à se lever. Alors, comme il doit sembler naturel, la conversation retomba sur l’éut dans lequel nous avions trouvé le pays.

Mon oncle avait été amené par le courant de ses idées à expliquer i Martha ma soeur les causes qui avaient développé le luxe dans l'intérieur des familles américaines, bien que l'extérieur des habitations eût conservé toute sa simplicité. En attribuant cette apparente contradiction , disait-il , b l’oppression de la multitude , qui oblige les gens riches à cacher leur bien-être, quelques écrivains de l’Europe, <|ui ne peuvent pas bien connaître 1a situation de notre pays, ont commis une grave erreur. L'intérieur de la maison est plus brillant, parce qu’il est plus particulièrement placé sous le contrôle de la femme; mais, ajouta-t-il en s’interrompant , voilà John qui est là tendant le con sous le portique comme si nos frères rouges étaient proche.

Il en était en effet ainsi , et tout le monde se l<\a de table sans cérémonie pour aller b la rencontre de nos hôtes. Les dames avaient couru pour chercher leurs chapeaux, et nous n’avions qne le temps de gagner la pelouse avant que Feu-de-la-Prairie , Cceur-de- Pierre et Mille Langues arrivassent b cette espèce de trot qui distingue la marche des Indiens.

Bien que nous eussions changé de vêtements, mon oncle et moi , nous fûmes immédiatement reconnus et salués avec courtoisie par les principaux chefs. Alors deux des plus jeunes nous présentèrent gravement nos perruques; mais nous refusâmes de les recevoir, et noua rilmcs les gentlemen qui les avaient gardées de nous faire l’bonrur de les accepter comme des témoignages de notre estime particulière. Ils y consentirent de très-bonne grâce et avec un plaisir qu’ils ne purent dissimuler. Une demi-heure après j'observai que chacun des jeunes élégants de la forêt avait une perruque sur ta tête rasée , avec une plume de paon soigneusement attachée dans les mèches de cette chevelure factice. L’effet que produisait cette parure était tout b fait burlesque. Les jeunes dames s'en égayèrent surtout ; mais je vis que les deux guerriers eux-mèmes regardaient autour d'eux comme pour réclamer l'admiration b laquelle ils croyaient avoir droit.

Les saluts ne furent pas plutôt échangés que les hommes rouges se mirent à examiner la maison, le coteau sur lequel elle était située, les prairies qui s’éiendaienl au-dessous et la campagne environnante. Noua supposâmes d’abord que l'éteuduc et 1a solidité de cette construction les avaient frappés, en même temps qu’une certaine apparrnee de propreté et de bonne tenue qui n'est pas commune en Amérique, même dans le voitiuage des maisons les mieux habitées; mais Mille-Langues nous détrompa bientôt. Mon oncle lui demanda pourquoi les Peaux Rongea s'étaient séparé* et s’étaient dispersés autour des constructions, regardant les uns d'un côté, les autres d'un autre, et tous très-évidemment et très-ardemment occupés, quoiqu'il ne fut pas facile de discerner ce qui les absorbait b ce point ; et lui communiquant sa pensée que peut-être leur attention était éveillée par l'aspect de ces bâtiments.

— Mon Dieu, non, monsieur; je vous demande pardon, répondit l’interprète , ils se soucient autant de cette maison ou de toute autre

ue d’un fétu. Voici Ccwr-de-Pierrc en particulier, voua ne parviennes pas pins b émouvoir ce chef en lui montrant des richesses, de vastes maisons, ou d'autres objets de même genre , qu'à faire remonter le Misftissipi vers sa source. Lorsque uous sommes arrivés b la maison de l'oncle Sam b Washington, il a à peine daigné la regarder, et le Capitole n'a pas produit plus d'effet sur aucun d'eux que si c'eût été un wigwam nu peu plus élégant, et même pat tant, car les Indiens sont grands amateurs de wigwams. Ce qui les préoccupe maintenant, c’est qu'ils savent nue le lieu où ils sont a été, il y a de cela environ quatre-vingt-aix ans, le théâtre d'une bataille dans laquelle a figuré le Loyal Onondago, et dans le parti contraire quelques guerriers de leurs propres tribus. Voilà tout ce qui les agite b ce point.

— Et que peut dire Cceur-de- Pierre avec tant de feu à ceux qui l’entourent? Pourquoi montre-t-il la plaine, le coteau et le ravin qui est là-bas derrière le wigwam de Susquesus ?

— Oh ! alors cela c'cst le wigwam du Loyal Onondago ! s’écria i'ilfterprclc en laissant éclater une émotion semblable à celle que pourrait manifester un homme auquel on montrerait tout à coup et sans ipi'il s’y lût attendu le rnont Yernon ou Monticcllo pour la première fois de sa vie. Eh bien , c'est quelque chose d'avoir vu cela ; mais il sera encore bien plus intéressant de voir l'homme lui-même, car toutes les tribus des llautes-Prairies sont pleines du bruit de son nom et de son histoire. Il n'y a pas un Indien, depuis le temps de Tamenund lui-même , qui ait fait autant parler de lui que Susquesus, le Loyal Onondago , si ce n’est peut-être Temnithe ; mais ce qui occupe Cceur-de-Pierre dans cet instant, c’est un récit de la bataille dans laquelle le grand-père de son père s perdu la vie, sans pour-

tant perdre son scalpe. Il leur raconte maintenant qu'il a pu échapper b «on malheur, et s’en réjouit comme descendant du héros. Ce n'est paj yne grande affaire pour un Indien d'être tué en combattant; mais il attache beaucoup plus d'importance à n'èlre nas scalpé, ou même b ne pas être blessé qnand il peut éviter cet affront. Maintenant il parle d’un jeune Vinage Pâle qui a succombé et qu’il appelle Ami de la Ruse ; maintenant il raconte les exploits d’un nègre qui dit-il , sc battait comme un démon.

— Toutes les personnes dont vous pariez nous sont aussi connues par nos propres traditions, s'écria mon oncle avec plus d'intérêt que je ne lui en avait jamais vu manifester, mais plut étonné de voir que les Indiens conservent en souvenir un précis d'événements d'aussi peu d’importance, passés depuis si longtemps.

“ C* n'est pas un événement de peu d’importance pour eui. Leurs batailles sont rarement livrées par des troupes nombreuses, et ils tiennent grand compte d'une escarmouche dans laquelle ont succombé des guerriers de renom. Ici Mille-Langues fit une pause d'une minute et écoula attentivement les discours des chefs , puis il reprit ses explications : Us éprouvent une grande difficulté b sc rendre compte de la maison, continus-t-il , tandis que tout le reste leur parait simple. Ils comprennent parfaitement le rocher, remplacement des constructions elles- mêmes, le ravin là -bas et tous le» autres objets qni nous environnent; tout, excepté la maison.

— Comment la maison peut-elle les embsrssscr? n'cst-elle pas b la place qu’élle doit occuper?

— C’est lb précisément ce qui les embarrasse. Elle est bien on elle doit être, mais elle n’est pas construite comme elle devrait l’être. La forme, disent-ils, s’accorde asxex bien: an côté tourné vers les champs, comme ceci ; deux côtés qni descendent ver» le coteau, et ce côté lui- * même sur l'autre façade. Mais leurs traditions leur enseignent que. leurs guerriers cherchèrent à incendier votre aïeul, et qu’ils mirent le feu aux murailles de l'édifice; ce qu’ils n’auraient jamais pu faire s’il avait été construit en pierre comme la maison que voici. Voilà ce qni les met dans la plus grande perplexité.

— Alors leurs traditions sont singulièrement minutieuses et exactes!

La maison qui occupait alors, ou à peu près, l'emplacement de celleci, et qui lui ressemblait pour les plans, était en effet de poutres équarriet, e» pouvait être incendiée, On en fit même, il est vrai , la tentative, mais elle fut repoussée avec succès. Vos chefs ont parfaitement raison, mais il y a eu ici de grands changements. La maison de bois existait depuis environ cinquante ans; elle s été remplacée par celle-ci, qui a été élevée il y a environ soixante années, et pour U- # quelle on a suivi le plan de l’ancienne. Véritablement, je le répète , leurs traditions sont d'une précision extraordinaire.

Aussitôt que ce détail fut communiqué aux Indiens, ils en éprouvèrent une grande satisfaction , et en ce moment tous leurs doutes disparurent. Ils connaissaient asscx les développements que subit dans l’occasion un établissement quelconque pour comprendre tous les autres changements ; mais la ressemblance de forme des deux 'édifices qui s'élaient succédé les empêchait de s'expliquer la différence des matériaux. Pendant qu'ils continuaient leur examen et qu’ils se plaisaient à faire connaissance avec les lieux, mon oncle et moi nous poursuivîmes notre entretien avec Mille- Langues.

— Je serais curieux de savoir, dit mon oncle, quelle peut être l'histoire de Susquesus. Il faut certainement qu'elle ne manque pas d'intérêt, pour qu’une troupe de chefs comme ceux-ci aient fait un si long détour afin de le visiter. Doit-on attribuer tant de respect a son grand âge?

— C'est là une raison, certainement; mais il y en a une autre bien plus importante et qui n'est connue que d’eux seuls. J'ai essayé souvent d'obtenir d'eux le récit de son histoire, mais je n’ai jamais pu y réussir. Aussi loin que me repoiteiil mes souvenirs, j'ai entendu les Onondsgos, les Tuscsrorat et les autre» Indiens des anciennes tribus de-New- York, qui se sont depuis réfugiées dans le» prairies, parler du Loyal Onondago, qui devait être déjà un vieillard quand je suis né. Depuis quelques années ils s'en occupent de plus en plus, et l’occasion sc présentant si naturellement à eux de venir ici pour le voir, il y aurait eu un grand mécontentement dans toutes les contrées de l'Ouest, s'ils l'eussent négligée. Son âge est sans aucun doute une des principales causes de leurs hommages; mais il y en a une autre, quoique je n'aie jamais âf capable de la découvrir.

— Cet Indien est entré en relation avec ma famille il r’y a pas beaucoup moins de quatre-vingt-dix an». Il était avec mon grand-pere Cornélius Littlepage à l’attaque de Ty, qui fut livrée par Abercrombie en liât ; et, sauf doute ou treixe ans, il y a un siècle de cela. Je crois même que mon arrière-grand-pcre, Hermann Mordsunt, le connaissait déjà avant ce temps. Aussi loin que je puis me rappeler, c'était déjà un vieillard à cheveux blancs. Et nous supposons que lui et le nègre qui vit avec lui ont maintenant cent vingt ans bien comptés, sinon davantage.

— Uu événement important dans la vie de Susquesus ou Sans- Traces, comme on l’appelait alors, est arrivé il y a environ qnatrevingt-trrise hivers. Cela résulte pour moi de paroles que j'ai recueillies dans la conversation des chefs à différentes époques; mais quelle est la nature de cet événement? voilà cc qui m’est resté inconnu. Mais,

Digitiz&d by Googl<*

R AVENSNEST.

quel qn'fl «oit, U a motif/ la visite rendue au Chêne-Flétri tout autant que son grand âge. Le» Indiens respectent les années; ils respectent aussi profondément la sagesse; mais ils préfèrent à tout te courage et la justice. Le nom de Loyal qu'ils donnent au vieillard a un sens caché qui se rattache sut événements.

Tous ces récits éveillaient au dernier point notre curiosité et non moins celle de ma grand'mère et de scs aimables compagnes. Marie Warren surtout témoigna le vif intérêt qu’elle portail h l'histoire de Susquesus dans une courte conversation que nous eûmes en nous promenant ensemble devant la façade du portique, tandis que le reste de la compagnie épiait avec antiété tous les mouvements des sauvages encore fort animés dans leur conférence.

— Mon père et moi nous avons souvent vu les deux vieillards, et nous avons conçu pour eux un attachement profond, me dit cette jeune fille intelligente et naïve; l'Indien surtout a eteité en nous une vive sympathie, car rien n'est plus noble que la délicatesse des sentiments d'affection qu’il conserve encore pour sa nation. On nous a dit iju'il reçoit souvent des visites des hommes rouges, ou au moins aussi souvent qu'il en vient dans le voisinage; et l'on ajoute qu’ils montrent toujours une grande déférence pour son âge et un grand respect pour son caractère.

— Je le sais, car j'ai sonvent va ceux qui lui rendent visite; ma» ce ne sont ordinairement que de simples faiseurs de paniers, sorte de gens qui ne sont plus qu'à moitié sauvages, et qui ne conservent plus dans leur intégrité les signes caractéristiques d'aucune race. Voilà la premièie fois que j'entends parler d’un hommage aussi marqué que celui-ci. Chère grand'mère, pouvez-vous vous rappeler nn autre exemple aussi remarquable que celui que nous avons sous les yeux?

— C’est le troisième dont j'di gardé le souvenir, lltigh. Peu de temps après mon mariage, qui suivit de près la révolution, comme vous devez le savoir, il y eut une troupe qui vint rendre visite à Susquesus. Elle resu ici pendant dis jours. Les chefs dont elle était composée passaient pour être tous des Onondagos, ou des guerriers de sa propre nation. El l’on m’a raconté que cette entrevue mit fin à une ancienne mésintelligence. Je ne sais pas quel en était le motif : j'étais alors, je l'avoue, trop étourdie pour m’en informer. On a toujours pensé que mon beau-père et mon oncle le Porteur de chaîne savaient toute l’histoire de Sans -Traces, bien qu’aucun d'eux ne me l’ait jamais racontée. Je ne pense pas que votre grand-père la connût, ajouU la vénérable dame avec un accent de tendre regret, car

) 'imagine qti'alors je l’aurais apprise. Cette visite eut lieu peu après e temps où Susquesus et Jaaf prirent possession de la maison qu'ils occupent , cl l'on a dit dans le temps que les étrangers ne restèrent si longtemps que dans l'espoir de ramener Sus avec cox. Si tel était leur désir cependant, il ne fut pas réalisé, car il n’a jamais quitté sa cabane depuis qu'il y est entré.

— Et la seconde visite, grand'mère ? Vous venez de dire qu’il y en ■ trois.

— Ahl parlez-moi de tontes ces visites, madame I.ittlepagc! ajouta Marie avec vivacité, rougissant jusqu'aux yeux au même moment de la chaleur qu'elle avait mise dnns ses paroles. Ma chère grand'mère nous sourit à tous deux avec bienveillance et nous regarda fixement, comme font volontiers les vieilles dames lorsque les souvenirs de leur jeunesse se représentent k leur esprit.

— Vous paraisses éprouver une commune sympathie pour ces hommes rouges, mes enfants I répondit-elle; et Marie devint encore plus rouge qu’un moment auparavant de se trouver réunie avec moi dans ce mot,* mes enfants,* qui nous était appliqué à tous deux. Je prends un grand plaisir k satisfaire votre curiosité. La seconde visite des indiens k Susquesus eut lieu l'année même de votre naissance, llngb. A cette époque , nous eûmes véritablement peur de perdre le vieillard, tant les gens de sa nation mirent d'instance k le supplier de revenir avec eux. Mais il n’y consentit pas. Il est resté ici depuis ce temps, et il n’y a que quelques semaines encore il m’a assurée qu’il y mourrait. S» ces Indiens espèrent obtenir un meilleur îuccès, je suis certaine qu’ils seront désappointés.

— Cest ce qu’il a dit aussi, ajouta Marie Warren, k mon père, qui Ini a souvent parlé de la mort, et espérait ouvrir ses yeux aux vérités de l’Evangile.

— Quel progrès a-t-il fait dans cette entrepriseL miss Warren? Ce serait un dénoùment bien digne de la longue camcre de re vieillard.

— Bien peu , je le crains, répondit la charmante fille k voix basse et d’un ton mélancolique. Au moins je sais que mon père a été déçu dans son espérance, bus l'écoule avec attention, mais il ne témoigne aucun autre sentiment qu'un profond respect pour celui qui lui parle. Des tentatives avaient été faites précédemment pour l’engager k entrer dans l'église, mais...

— Vous allies ajouter quelque chose, miss Warren, et vous n'avez : pas continué.

— Je puis l’ajouter pour elle , reprit ma grand’mère, car je suis j certaine que Marie Warren ne complétera jamais ellc-méiuc sa pensée. Le fait est, comme vous devez le savoir par expérience, H"gb, que le prédécesseur de M. Warren était un prêtre incrédule et intéressé qui ne fit aucun bien k personne, pns même k lui. Marie a voulu dire simplement qu'une meilleure instruction et une attention plus sou-

tenue k remplir ses devoirs eussent produit plus d’effet sur Sans- Traces il y a vingt Rns qu’aujourd’hui.

A ce moment, Marie Warren rejoignit les antres jeunes filles; ma grand'mère me quitta avec un sourire, et je rejoignis mon oncle.

— L'interprète m'informe, me dit-il , que les chefs désirent faire dès ce soir leur première visite k la cabine. Heureusement la vieille ferme est abandonnée aujourd'hui , puisque Tou» Miller a pris possession de la neuve, et j'ai engagé M. Mille-langues à s'y établir tout le temps que la troupe et lui resteront ici. Il y a Ik une cuisine toute prête, et il n'y a qu’k y envoyer quelques ustensiles, c'est-k-dire un pot ou deux cl cinquante bottes de paille pour monter leur ménage. J'ai donné des ordres pour que tout cela se fît, pour ne pas vous déranger, et peut-être au fond pour ne pas renoncer k l'autorité de tuteur. Voila déjà la paille que l'on charge Ik-bas dans 1s cour de la grange ; dans une demi-heure nos sauvages pourront se compter au nombre des commensaux de Uavensnest.

— Les accompagnerons-nous k leur demcare avant qu'ils fassent leur visite k Susquesus, ou après qu'ils l'auront faite ?

— Avant, sans aucun doute. John a résolu d'aller en avant pour avertir l’Onondago de l’honneur qui lui est destiné, et pour l'aider à faire sa toilette ; car l'homme rouge ne se soucierait pat plus qu'un autre d’être surpris en négligé. Pendant ce temps-lk, nous pouvons installer nos hâtes dans leur nouvelle résidence, et voir commencer les préparatifs de leur souper. Quant aux Indgiens, nous n’avons rien à craindre de ce côlé-lk , j'imagine , aussi longtemps que nous aurons une forte garnison de leurs vrais sosies k portée de la voit.

Nous invitâmes alors l'interprète k conduire ses chefs à l'habitation qu’ils devaient occuper, et nous les précédâmes nous-mêmes en laissant les dames sur la pelouse. Nous étions arrivés k la saison des plus longs jours, et il était plus agréable de visiter la cabane pendant la fraîcheur du soir qu'à toute autre heure de la journée. Ma grand’mère, avant que nous l'eussions quittée, donna des ordres pour qu’on attelât le cheval k sa voiture couverte, car elle voulait être présente, k une entrevue qui, c’était l’opinion de tout le monde, ne pouvait manquer d'être fort intéressante.

Le bâtiment qui avait été alors préparé pour recevoir les Indiens avait bien un siècle, car il avait été élevé par mon ancêtre Herman Mordaunt , et c’était la première ferme de son domaine particulier. Pendant longtemps elle avait rempli l'office auquel elle avait été d'abord destinée, et lorsqu'on jugea convenable d’en construire uue nouvelle et d'une distribution plus convenable dans un endroit mieux choisi , cette vieille bâtisse avait été conservée comme une relique, et chaque année on avait parlé de la faire abattre sans s'y décider jamais. C’était donc k moi seul qu’il était réservé de prononcer sur son sort.

Comme nous nous dirigions vers la vieille ferme, Miller vint de l’autre bâtiment k notre rencontre. Il avait appris que scs amis les colporteurs étaient, je ne dirai pas ses maîtres, bien que ce fftt le terme exact , car il offenserait les oreilles républicaines de nos Américains, mais je dirai ceux qui le faisaient travailler; aussi nous n'eûmes pas de peine k voir qu'il était fort embarrassé par le dilemme entre les deux termes duquel il se trouvait placé. Depuis un grand nombre d’années Miller et sa famille étaient a mon service ou k celui dcsmiens.il recevait un salaire fort généreux, comme tous les hommes de celte espèce lorsqu’ils ont le malheur de servir un misérable aristocrate, et plus élevé, sans aucun doute, que celui qu’ils auraient obtenu des Newcomes, des Holmes et des Tubbs : ajoutez k cela qu'il était traité avec plus de bonté en lotit ce qui pouvait augmenter son bien-être. Maintenant il lui suffirait de professer les principes des aotirentiers pour avoir droit k la ferme où lui et ses pères avaient pendant longtemps dépensé tant de labeur. Peu importe, en cflet, qu’on soit fermier ou aux gages du propriétaire , cela ne change pas le» principes.

Miller s'excusa d’un air assez embarrassé de ne m’avoir pas reconnu ; puis il tâcba d’expliquer une ou deux des opinions qu’il avait émises, et qui rendaient sa position encore plus embarrassante, mais auxquelles ni mon oncle ni moi n’avions attaché aucune importance. Nous savions que le pauvre Tom était un homme; que le* erreurs les plus faciles à commettre pour nous sont celles dans lesquelles nous fait tomber notre amour-propre , et ijue la tentation est grande et peut facilement égarer un homme qui sait être sur le dernier degré de l'échelle sociale, lorsqu'il croit avoir quelque chance de s'élever d'un échelon ou deux. Nous accueillîmes les excuses de Tom avec bienveillance ; mais nous n'eûmes garde de nous engager pur des psomesses ou par des déclarations d'aucune sorte.

CHAPITHB XX.

Le soleil n'avait plus qu'une heure k rester sur l’horizon quand nous quittions les nouveaux cantonnements de nos frères rouges pour nous rendre k la cabane. A mesure que le moment approchait , il était facile de suivre sur les traits des Indiens les signes d'une émotion toujours croissante, mêlée, si nous, ne nous trompions, d'une certaine crainte. Quelques-uns des chefs avaient retouché avec soin les bizarres dessins (racés et peints sur leurs visages, et qui rendaient

leur aspect encore plus effrayant. Ctrir-ile-I’irrre en particolier était remarquable par Ici enjolivement* dont il s’était décoré. Quant k Feude-la-Prairie, il n’avait eu recours à aucun artifice pour dissimuler sa véritable couleur.

Comme la suite de mon récif m'obligera à rapporter des conversation* qui ont eu lieu dans des langues ou des dialectes dont je ne Mis pu littéralement un seul root , il ne sera pat inutile de dire ici nne foi* pour toutes que j’obtins de Mille-Langues une traduction aussi fidèle que possible de tout ce qui s’était dit , et que je le mis par écrit ou sur le lieu même ou immédiatement après mon retour au Nest. Ce» eipücotions peuvent être nécessaires pour empêcher quelques-uns de ceux qui liront ce livre de s’imaginer que j’aie rien inventé.

La voiture de ma grand'mère avait auitté la porte de notre maison, chargée de son souriant fardeau , quelque» minutes avant que nous nous missions en marche. Notre départ toutefois n’eut pis lieu sans quelque cérémonial, et mds beaucoup d'attention pour le rang qu'occupait chacun de nous. Les Indiens marchent rarement dans un autre ordre que celui qui est nommé • file indienne, » c'est-a-dirc sur un rang , chaque homme emboîtant le pas de son chef de file, et c'est un ordre semblable qui fut adopté dan* celle occasion. Feu-de-la-Prairie ouvrit la marche, comme l aîné des chefs et l’un des plus distingués dans le conseil. Cœur- de-Pierre était le second , et les autres suivaient rangés d'après certain» droits de préséance qui n’étaient connus que d'eux. Aussitôt que U file fut formée, la marche commença. Mon oncle, l'interprète et moi-mème nous marchions k côté de Feu-de-la- Prairie, tandis que Miller, accompagné d’une demi-douzaine d'anciens de la ferme ou de la maison , fermait le cortéçe.

On se rappellera que John était allé à la hutte pour annoncer la visite qui se préparait. U y était reste beaucoup plus longtemps qu'on ne l'avait prevu ; mais lorsque la procession eut atteint la moitié environ de la distance qu’elle avait à parcourir, elle rencontra ce fidèle domestique qui revenait. Le digne garçon fit volte-face , et se plaça dans la nie k mon côté, pour me rendre compte de son message tout en marchant avec la colonne.

— Pour dire la vérité, monsieur Hngb , dit- il, le vieillard était plus ému en apprenant le long voyage qu’avaient fait pour le voir cinquante Indiens....

— Du- sept. Vous auriez dû dire dix-sept, John , c’est le nombre exact.

— Est-ce vrai , monsieur ? Eb bien ! je déclare que je les croyais cinquante. J'avais pensé à ne parier que de quarante, monsieur, mais

Ï ai craint de rester au-dessous de la vérité. Et pendant tout ce temps, olm regardait par-dessus son épiulc pour compter ces guerriers , qui se suivaient gravement. Enfin , convaincu de son erreur, il reprit ton rapport. — Kl» bien 1 monsieur , je pense que vous avrx raison , et j'ai amplifié un peu. Mais le vieux bus était tout k fait ému, monsieur, quand je lui ai parlé de la visite qu’on sc proposait de lui faire , et je suis reste si longtemps pour aider le vénérable gentleman k s’habiller et k se peindre ; car ce nègre, Yop, n'est pas plus utile maintenant , vous Mvex, monsieur, que s’il n'avait jamais vécu dans la maison d'un gentleman. Ce devait être une terrible époque, monsieur, que celle où la noblesse «le Nexr-York n'employait que des nègres k son service, monsieur.

— Nous étions asses bien servis néanmoins, John, répondit mon oncle, qui avait un grand attachement, comme cela arrive k tous les gentlemen qui ont atteint la cinquantaine, pour l’ancienne race noire , qui autrefois était si généralement attachée au service de la maison. Nous étions assez bien servis; Jaaf cependant n’a jamais été précisément valet de chambre , bien qu'il ait été l’homme de confiance de mon gMBd-père.

— Eh bien! monsieur, s’il n'y avait eu k la butte que Tqp, Sus n’aurait jamais pu être habillé et peint d’une manière convenable pour la circonstance; mais j'espère que vous seres Mtisfait de l’état ou vous allnt le voir, car le vieux gentleman a très-bonne tournure k la mode indienne, vous uvrx , monsieur.

— L'Onoodago a-t-il fait quelques questions?

— Ah ! vous savez comment celu se passe avec lui , monsieur liugb ; c'est un homme fort taciturne que Susquesut, et bien singulier surtout quand il a avec lui une personne capable d’entretenir la conversion. J’ai parlé moi-même la plupart du tempa, monsieur , comme je fais k peu près toutes les fou que je vais le voir. Les Indiens sont très-silencieux en général , je crois , monsieur.

— Et qui a eu l'idée de cette toilette et de cette peinture? vous, OU l’Onondago?

— Ma foi, monsieur, l'idée originellement est indienne, si je ne me trompe ; mais , dans ce cas-ei , elle est venue de moi. Oui , monsieur, je loi ai suggéré cette pensée; cependant je ne prendrai pas sur moi de dire que Sus n'y était pas un peu dispose de lui meme, même avant que je lui eusse fait part de mou sentiment.

— Avcx-vou* pensé a la peinture? interrompit Fonde Ro ; je ne me rappelle pi* d'avoir vu Sans-Trace avec la figure peinte pendant les trente dernières années. Je lui ai demandé un jour de le peindre et de l'habiller; c’était vers l’époque de votre naissance, llugh, et je me rappelle sa réponse aussi bien que s’il me l’avait faite

hier. « Lorsque les arbres cessent de porter des fruits, me dit-il eu substance, le* fleur* ne font que rappeler leur iuutilité. »

— J'ai entendu dire autrefois que Sutqnesus avait tine grande réputation d'éloquence, même pour un Indien.

— Je me souviens, en efl’et, qu'il a eu cette réputation, mais je ne sais s'il la méritait. Dans l'occasion je Fai entendu s’exprimer avec énergie dans l'anglais tronqué et incorrect dont il se sert, mais ordinairement il est simple et taciturne. Mon père disait un jour que lorsqu'il fit pour la première fois connaissance avec Susquesus, et il doit y avoir de cela soixante ans , le vieillard craignait beaucoup d’être jamais réduit k la dure nécessité de faire des paniers et des balais, mais que celle crainte une fois dissipée, il avait depuis ce temps toujours paru satisfait et sans souci. Etre affranchi de souci , c’est la condition de ceux qui possèdent le moins, monsieur. Ce ne serait pas une chose aisée pour le gouvernement de New-York d'imaginer les moyens de dépouiller Sus de ses ferme* : ils auraient beau instituer des enquêtes pour la révision des titres, annuler les baux, frapper de taxes ou recourir k tout autre des ingénieux expédients si counus des politiques d'Albany.

Nous voici arrivés k la cabane, interrompit mon oncle Ro.

Nous y touchions en effet. La soirée était délicieuse ; Susquesus avait pris place sur un tabouret, sur la pelouse qui s'étendait devant sa porte, et où U se trouvait un peu k t'ombre, protégé contre les rayons d’un soleil couchant, il est vrai, mais d’un soleil de juin. Jaaf s'était placé k côté de lui ; il avait, sans nul doute, choisi la position qu’il croyait la mieux assortie k sa couleur et k son caractère. C’est encore un Irait bien caractéristique de la nature humaine que tandis que le nègre affecte un grand mépris et une grande aversion pour l'homme rouge, l’Indien, de son côté, te croit pour l’intelligence bien supérieur k l'esclave domestique. Je n'avait jamais vu Susquesiia dans un costume si miguitique que celui qu'il portait ce soir- là. Il était ordinairement vêtu k l'indienne : les guêtres, le mocassin, la culotte et la couverture ou la chemise de calicot, selon ls saison ; mais, avant ce jour, il ne s’était jamais montré k moi avec ses ornements sauvages et ta peinture. Les première consistaient en deux médailles qui portaient les effigies l'une de Georges lit et l'autre de son grand-père, et deux autres qui lui avaient été données par les agents de la. république ; en «leux grands anneaux suspendus k ses oreilles, et qui descendaient jusqu’à ses épaules, et en deux bracelets composés de dents qui me parurent d’abord avoir appartenu k un homme. Un tomahawk brillant et un couteau dans sa gaine étaient suspendus k sa ceinture, tandis qu’un rifle d'une bonté souvent éprouvée était placé le long d’un arbre. Ces armes étaient Ik comme de* emblèmes d'un passé glorieux, car celui qui s'en parait c’aurait pu donner une grande force k leurs coups. Le vieillard s'était peint avec un discernement pen commun pour un Indien. 11 s'était contenté d’étendre snr ses joues une légère couche de couleur, qui rendait k ses veux une partie de cet éclat d’autrefois, bien éteint aujourd’hui par l'âge. Aucun changement, du reste, n'avait altéré la simplicité propre et décente qui régnait dans la cabane et aux alentours, bien que Jaaf eftt apporté, comme pour l'exposer au soleil, un de ses ancien* habits de livrée et un chapeau retroussé, dans lesquels on m'a dit qu'il avait l'habitude de se montrer les dimanches et les jours de fête. C'étaient pour lui les témoifpagcs de la supériorité d'un nègre sur un Indien.

Trois ou quatre bancs grossiers, qui faisaient partie du mobilier de la cabane, furent placés k peu de distance en face de Susquesus, et en demi cercle, pour la réception de ses bêles. Ce fut vers eux que se dirigea Feu-de-la-Prairie, snivi des autre* chrfs. Ils se rangèrent bientôt dans le eerele, mais pas un d'eux ne s'assit pendant une minute ou deux. Ils contemplèrent avec recueillement et respect le vieillard placé devant eux, qui porta aussi sur en* un regard assuré et également attentif. Pois, k un signal de leur chef, qui était toujours Fen-de-la-Prairie, tous les guerriers s'assirent. Hans cette nouvelle position, cependant, ils ne rompirent pas le silence ; mais ils restèrent assis pendant au moins dix minutes, les yeux toujours fixés vers le "Loyal Unondago, nui ne détournait pas non plus son regard de ses visiteurs. Ce foi pendant ce moment «le silence que la voiture de ma grand'mère arriva. Elle s'arrêta précisément derrière le cercle de ce* Indiens graves e» attentifs, dont pas un ne tourna la tète pour connaître la cause do bruit qu'il avait entendu. Pas un ne proféra une parole Ma chère grand'mère observait celte scène avec une attention profonde, tandis que les figures rayonnante* qui l'entouraient, expri* manl avec éloquence une curiosité vive mêlée k de* sentiments plus délicats et pins sympathiques, donnaient le spectacle aimable des charmes les plus attrayants dont la nature puisse revêtir Fhnmanité.

Enfin , Susquesus lui-même se leva avec une grande dignité dans le* manières et sans aucun effort; puis il parta. Sa voii était un peu tremblante, je crois, mais c'était l'effet de l'émotion plutôt que de l'âge. Cependant, il était calme; la vieillesse n'avait rien retiré à Fend uitt e m CBf de *«■* pensées, k la clarté de son expression. Naturellement, c’est k Mille-Langues que je dois la traduction de son discours.

— Frères, dit en commençant Susquesus, vous êtes les bienvenus. Vous avez marché dans un sentier long, tortacai et plein d’épines, pour venir trouver un vieux chef que depuis quatre-vingt-dix étés la tribu doit avoir placé au nombre des exilés. Je regrette qu'un

RAVENSNE9T.

Non» le remercions pour nous avoir conduits par le long et tortueux sentier au bout duquel nous avons trouvé Sans-T races, le Lovai ünondoco. J’ai dit.

Un rayon de bonheur glissa sur les traits hiles de Sutquesus quand il entendit prononcer dans sa propre langue ce nom dont il était di-

K , et qui n'avait pas frappé ses oreilles depuis un temps égal à la ri» ituelic d'un homme, frétait un titre et un surnom qui à lui scu' racontait l’histoire de ses rapports avec sa tribu. Et ni les années, ni la distance, ni de nouveau! spectacles, ni de nouveau! liens, ni les guerres, ni les querelles, n’avaient pu lui faire oublier le plus léger des incidents qui se rattachaient h cette histoire sacrée pour lui. Je regardai le vieillard avec crainte; sa physionomie s'illumina. Il sent* (liait que les souvenirs apportés en foule par sa mémoire envahissaient son esprit comme une marée montante, et le regard eipressif que mon oncle me lança disait aises combien son émotion était profonde. Mille- Langues avait la précieuse faculté de traduire en marchant pari pat fu avec l’orateur, et placé entre la voiture et nous, il suivit à vois basse phrase par phrase chacun des discours, si bien que nous ne perdîmes p«» une syllabe de tout ce qui se dit.

Aussitôt que Feu-de-la-Prairie reprit son siège, son discours fut encore suivi d'un moment de silence qui dura quelques minutes. Pendant ce temps, on n'aurait pu entendre d'autre bruit que quelques grognements de mauvaise humeur accompagnés de murmures conteuus | toussé* par le vieux Jaaf, qui n'avait jamais pu supporter d'autre Indien que son compagnon. Cette visite extraordinaire mécontentait beaucoup le nègre. Nous n'avions pas de peine h nous en apercevoir, mais aucun des hommes rouges n’v fit la moindre attention. Sus , qui était plus rapproché de lui, entendit sans doute ses plaintes, muis il ne détourna pas un seul instant ses regards de» Indiens placés en face de lui. D'un autre cété, visiteurs eux-mêmes ne parurent pas même s’apercevoir de la présence du nègre ’ quoiqu'on réalité ils la remarquèrent très-bien, comme la suite le prouva. F.n un mot , le Loyal Onondago était le point vers lequel se cef rentrait toute leur

été pendant tout

John se mit a barre ader mystérieusement les portes et les fcofiru

Ce discours, proue itc de la voix creuse et rauque que donne vieillesse, et que rele rail encore le feu avec lequel l'improvisait une intelligence étouffée plutôt qu'éteinte, produisit une profonde impression. Un faible tournure d'admiration courut dans le» rangs des Indiens, bien qu'auci n d'eux ne se levât pour répondre. 11 semblait qu’ils attendissent qu'un temps suffisant se fût écoulé pour que la voix de la sagesse quMs venaient d'entendre eut pleinement pénétré leurs cœurs. lorsque ie silence leur parut avoir duré a&sex longtemps, Feu-de-la-Prairie, cb*?f plus célèbre encore dans le conseil que dan» les combats, se prépara k répondre. Voici quel fut son discours.

— Père, vos paroles sont toujours sages, elles sont toujours vraie: Le sentier est long entre <otre uipwam et nos villages; c'est un sentier tortueux ; nous y avons trouve bien des épines et bien des pierres. Mais tous les obstacles peuvent être surmontés.' Il y a deux lunes, nous étions k une de scs extrémités; maintenant, nous somme» à l'antre. Nous sommes venus avec deix entailles à nos bâtons : une entaille nous a avertit de nous rendre h Ia maison du Grand Conseil des Visages Piles pour voir notre Gnnd-Père Visage Pâle ; l'autre entaille nous a dit de venir ici pout v»»ir noue Grand-Père Rouge. Noua avons été à la maison du Grand iinseü dta Visages Pâles; nous avons vu l'Onde Sam. Son bras est Vus- long; il atteiut du lac salé, dont nciu avons essayé de boire l'*\ », nais 4 >i.t l'eau est trop salée, à nos propres lacs, près du soleil une 'tint, ces lacs dont l'eau est douce. Noua n’avions jamais encore gi ilé -le l'eau salée, et nous ne la trouvon» pas bonne. Nous n’en goji-*»oi»§ plus. Ce n'est pas bien employer sen temps que de venir de si Min pour boire de l'eau qui est salée.

L’Oncle Sam est il*» chef sage ; il a beaucoup de^ conseillera. Le eonseil doit être un grand conseil quand il est réuni autour du feu du eonseil. Il a beaucoup à dire. Ses paroles doivent avoir quelque chose de bon ; elles sont asscx -'ombreuses. Nous avons pensé à notre Père Rouge en les enlendaol. et nous avons voulu venir ici. Nous y sommes venus. Nous sommes heureux de trouver encore vivant et bien portant notre Père Rouge. Le Grand Esprit nime un Indien juste, et veille sur loi. A ses yeux, cent hivers ne sont pas plus qu'un seul hiver.

revint so coursât a temps pour me délivrer.

Enfin il se fit un léger mouvement parmi les Peaux Ronges, et un autre chef se leva. Cet homme était précisément celui qui nvait lu moins belle tournure dans toute la troupe. C’était le plus petit des Indiens; ses formes étaient amaigries et dépourvues de grâce; au moins, tant que son esprit était en repo», son aspect en général manquait de cette noblesse extérieure qui distinguait à un si haut point chacun de ses compsgnons. Comme je l’ai appris depuis, cet Indien s’appelait Vol-d'Aigle, et c'était le caractère élevé de «on éloquence qui lui avait valu ce nom. Dans cette circonstance, quoique ton attitude fût sérieuse , et qu'il parfit prendre intérêt à ce qui se passait , «on esprit ne semblait pas agité par de profondes émotions. Un tel homme ne pouvait se lever pour parler tans provoquer une certaine sensatiou parmi set auditeurs avides de l'entendre. On sait avec quel soin les hommes rouges en général se gardent de trahir leurs émotion». Nous pûmes voir cependant, lorsque Vol-d’Aigle fut debout, quelque

plus digne spectacle ne soit pas réservé k vos yeux à la fin d’un si long voyage. Je vous ferais plus large et plus droit le sentier qui conduit vers le soleil couchant, si je savais un moyen de réussir. Mais je ne le connais pas. Je suis vieux ; le pin dans les bois est à peine plus vieux auc moi. Les villages nombreux des Visages Pâles, au milieu desquels vous avex poursuivi votre roule, n'ont pas la moitié de mon âge ; j'étais né lorsque la race des blancs était encore comme le renue sur les montagnes, dispersée çà cl là. Maintenant, ils sont comme les pigeons qui ont couvé leur* petits. Lorsque j’élais un enfant, mes jambes alertes ne pouvaient jamais me mener hors du bois et atteindre une clairière. Maintenant, mes vieilles jambes n'ont plus la force de me conduire dana les bois ; ils sont trop éloignés. Tout a changé dans ce pays, tout, excepté le cœur de l’homme rouge. Celui-là est comme le roc que rien n'altère. Mes enfants, vous êtes les bienvenus.

Tari» Tp). Henri l'iou , me faraccis-n

RÀVEMbNEST.

choie qui ressemblait chez ses amis h une agitation contenue. L'orateur commença d’un ton calme, mais solennel ; sa voix, d’abord creuse, grave et gutturale, prit bientôt des accents touchants et pathétiques, qui, h eux seuls , nous parais>aient d'une rare éloquence. En écoutant, il me sembla que jamais iusque-lk la voix humaine n’avait possédé des séductions aussi irrésistibles. Sa diction était lente et grave, comme c’est l’habitude parmi les véritables orateurs.

— Le Grand Esprit ne fait pas les hommes semblables, dit Vold'Aiele en commençant Quelques-uns sont comme les saules qui se courbent sous la brise, et sont brisés par la tempête! D'autres sont des pins aux troncs élancés, aux b'anches rares, au bois tendre. Quel-

J uefois, il y a un chêne parmi eux qui croit au milieu de la prairie, tendant ses branches au loin , et donnant un ombrage agréable. Ce bois est dur; il dure longtemps. Pourquoi le Grand-Esprit a-t-il mis tant de différence entre les arbres divers ? Pourquoi le Grand-Esprit met-il une si grande différence entre les hommes ? Il y a une raison à cela. Il la connaît , quoique nous l’ignorions. Ce qu’il fait est toujours bien.

J’ai entendu des orateurs, h nos feux de conseil, se plaindre que les choses fussent comme elles sont. Ils disent que la terre , et les lacs, et les rivières, et les pa js de chasse appartiennent au seul homme rouge , et qu’on ne doit jamais voir ici de peau d’une autre couleur.

Le Grand-Esprit a pensé autrement, et ce qu’il pense arrive. Les hommes sont de diverses couleurs. Il y en a qui sont rouges, et c’est la couleur de mon père ; il y en a qui sont pAles, et c’est la couleur de mes amis. Il y en a qui sont noirs, et c’rst la couleur de l’ami de mon père; il est noir, quoique l’ige change sa peau. Tout cela est juste; tout cela nous vient du Grand-Esnrit , et nous n’avons pas à nous plaindre.

Mon père dit qn’il est très-vieux, que le pin dans les bois est h peine plus vieux. Nous le savons. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes venus le voir de si loin, bien qu’il y ait encore une autre raison. Mon quelle est

nOUS le SaVuua mcu iumi , car cent hivers et cent étés n’ont pu nous la faire oublier. Les vieillards l’ont dite aux jeunes gens , et les jeunes gens, quand ils se sont avancés en Age, l’ont dite à leurs fils. De cette manière, elle est arrivée jusqu’à nos oreilles. Combien d’indiens, pendant ce temps, ont vécu, sont morts, et sont oubliés ! Cest le bon Indien qui vil le plus longtemps dans nos souvenirs. Nous voulons oublier qu’il y ait jamais eu des méchants dans nos tribus; nous ne voulons oublier jamais les bons.

J’ai vu bien des changements. Je ne suis qu’un enfant, si vous me compares à mon père; mais je sens dans mes os le froid de soixante hivers. Pendant tout ce temps, les hommes rouges ont fait leur chemin vers le soleil couchant. Quelquefois, je pense que je vivrai assex pour l’atteindre! H doit y avoir une longue route pour y arriver; mai* il va loin, l’homme qui ne s’arrête jamais. Allons-y donc! les pâles Visages nous y suivront. Pourquoi tout cela ? Je ne sais. Mon père est plus sage que son fils, et il peut sans doute nous le dire. Je m'assois nour attendre sa réponse.

Malgré le calme des paroles de Vol-d'Aigle et la conclusion si inattendue par laquelle il avait terminé son discours, cette scène devenait profondément intéressante. La raison particulière pour laquelle ces hommes rouges étaient venus de si loin visiter Susquesus Savait nas été encore révélée, comme nous l'avions tous espéré. Mais la profonde vénération que ces étrangers venus des déserts du fond de l’Ouest manifestaient pour notre vieil ami nous garantissait assex que nous n'avions pas h craindre de déception pour le moment oh nous découvririons ce mystère. Comme de coutume, une pause suivit cette

courte allocution du dernier orateur; après quoi Susquesus se leva encore une fois, et parla :

— Mes enfants , dit-il , je uis bien vieux. Il y a cinquante automnes, les feuilles tombaient à ce moment ; je pensai qu’il était temps pour moi de retourner aux Heureux Terrains de Chasse de ■ mon peuple, et de redevenir un Peau Rouge. Mais mon nom ne fut | pas appelé. On m’a laissé ici, seul au milieu des Muges PAles, de ! leurs campagnes, de leurs maisons de leurs villages , uns un seul être de ma couleur et de ma race pour m'entretenir avec lui. Ma tête était presque devenue blanche. Et A mesure que les ans s'accumulaient sur la tête, mon esprit sc reportait avec plus d'obstination vers le temps.de ma jeunesse. Je commençai à oublier les batailles, les chasses et les longues courses qui remp.issent l'Age mûr, et à penser aux choses que j’svais vues quand j’étais un jeune chef parmi les Onondagos. Chaque journée est maintenant un songe dans lequel je rêve du passé. Pourquoi l'œil de Scsquesus voit-il si loin après eent hivers et plus encore ? Personne peut-il le dire P Je ne pense pas. Nous ne comprenons pas le Grand-Esprit, et bous ne comprenons pas ses œuvre* Je suis ici où j'ai été pendant la moitié de mes jours. Ce grand wigwam est le wigwam de mes meilleurs amis. Quoique leur visage soit pâle tandis que le mien est rouge, nos cœurs sont de la même couleur. Je ne les oublie jamais; non, pat un d’eux ! Je les vois tous, depuis le plus vieux jusqu'au plus jeune ; il semble qu'ils soient de mon sang. Cela vient de l’amitié et de beaucoup de bons procédés. Ce sont tous les Visages PAles que je vois; les hommes rouges occupent toutes 1rs antres places devant mes yeux. Mon esprit est avec eux.

Mes enfants, vous êtes jeunes; soixante-dix hivers sont beaucoup pour un de vous. Il n’en est pas de même pour moi. Pourquoi j’ai été iibandonné ici, seul, près des Terres de Chasse de nos pères, c'en est plus que je ne pais dire. Cela est ainsi, et cela est bien. Quelquefois un voit dans les champs des Visages PAles un chêne flétri et isolé : je suis cet arbre.

On ne l’a pas coupé parce ue le bois n’en peut être ’ancnn usage, et que la femme indienne elle-même n’aime pas k s’en servir pour faire la cuisine. Lorsque les venu soufflent, ils semblent souffler autour de lui. Il est fatigué de se tenir ainsi tout seul, mais il ne peut pas tomber. Cet arbre appelle la hache, mais aucun homme ne vent mettre la hache dans sa racine; son temps n’est pas venu. Ainsi en est-il de moi : mon temps n'est pas venu.

EnfsnU, mes jours sont des songes où je vois ma tribu. Je vois le wigwam de mon père. Il était le plus beau du village. Mon père éUit un chef, et le produit de la chasae ne manquait jamais dans sa demeure. Je le vois encore revenir du sentier de la guerre avec de nombreux scalpes k son croc. Il avait des wampumi (coquillage servant de monnaie) en abondance , et portait beaucoup de médailles. Les scalpes suspendus k son croc étaient quelquefois ceux d'hommes rouges , quelquefois ceux de Visages Pâles. Il les prenait tous luimême. Je vois ma mère ausai : elle m'aimait comme la femelle de l'ours aime ses oursons. J'avais des frères et des sœurs, et je les vois aussi : ils rient, ils jouent, et paraissent heureux. Voilk la source où nous puisions de l’esu dans nos gourdes, et voici la montagne où nous allions attendre les guerriers qui revenaient de la chasse ou dei sentiers de la guerre. Toutes ces choses me paraissent douces. C'était un village des Onondagos, mon peuple; et je les aimais déjà il y a cent vingt hivers. Je les aime maintenant encore comme s'il ne s'était pas écoulé plus d'un hiver et d'un été. L’esprit ne sent pas le passage du temps. Pendant cinquante saisons, j’ai peu pensé k ma nation; mes pensées étaient toutes k la chasse, aux sentiers de la guerre et aux

Ils s'avancèrent tcua trois avec un air de grande importance.

querelles des Visage* Piles au milieu desquels je vivais ; maintenant, je le répète, je pense beaucoup au pasaé et à mes jeunet jours. C’est un grand mystère que nous puissions voir si clairement des choses qui sont si éloignées de nous, et que nous ne puissions pas voir des choses qui sont si voisines. Et cependant il en est ainsi.

Enfants, vous demandes pourquoi les hommes routes continuent h se diriger vers le soleil couchant, et pourquoi Ica Visages I'Ales les suivent. Vous demandes si on atteindra jamais le lieu ou le soleil se couche, et si les hommes pâles iront jusque-là pour labourer et pour bâtir, et pour abattre les forêts. Celui qui a va ce qui est arrivé doit savoir ce qui arrivera : je suis bien vieux; mais je ne vois rien de nouveau. Le jour ressemble su jour, les mêmes fruits mùriàscnt chaque été et les hivers sont pareils; l'oiseau bâtit plusieurs fois son nid surle même arbre.

Mes enfants, j'ai vécu longtemps au milieu des Visages Pâles; cependant mon eceur est encore de la même couleur que ma face. Je n'ai jamais oublié que je suis un homme rouge , je n'ai jamais oublié les Onondsgos. Lorsque j’étais jeune, de belles forêts couvraient ces champs. Ici , et su loin , le daim et le renne couraient parmi les arbres, le chasaeur seul pouvait les arrêter. Tout cela a changé La charrue a épouvanté les animaux sauvages. Le renne ne s« tiendra jamais là où il peut entendre le son de la cloche de l'égliae; IL ne sait pas te que cela signifie. L'animal sauvage s'éloigne du bord, l'homme rouge conserve la piste, et le Visage râle n’est jamais loin derrière. Ainsi en a-t-il été depuis que les grands canots de l'étranger ont navigué pour la première foia dans nos eaux ; ainsi en sera-t-il jusqu'à ce qu’on ait atteint un autre lac salé au-dessous du soleil coucbsnt. Lorsque l'autre lac sera découvert, l'homme rouge doit s'arrêter et mourir dans les campagnes où le rhum , le tabac et le pain sont en abondance, Ou continuer sa marche dans le grand lac salé de l'Ouest ets'y ensevelir. Pourquoi en est-il ainsi? Je ne puis le dire. Que cela ait été ainsi , je le sais; que cela doive être ainsi, je le crois : il y a des reisons pour que cela soit; nul autre que le Grand-Eeprit ne peut dire quelles sont ces raisons !

Susquesus avait parié avec calme et avec netteté, et Mille-Langues traduisait à mesure phrase par phrase. L'attention des auditeurs asu vages était si profonde, que je les entendais retenir leur respiration. Nous, hommes blancs, nous sommes si ardemment occupés d« nousmêmes et de nos intérêts passagers , nous regvdoot les autres races de l'espèce humaine comme si inférieures à nous, que nous avons rarement le temps ou la volonté de réfléchir sur les conséquences de nos propres actions. Cependant, comme la roue qui s'avance sur U grande route, nous écrasons avec indifférence bien des créatures inférieures dans notre marche. Il en a été ainsi avec les hommes rouges; et comme le disait Sans-Traces, il continuera d'en être ainsi. Il sera entraîné jusqu'au lac salé de l'extrême Ouest, il faudra qu'il s’y plonge et y soit enseveli, ou qu’il revienne sur ses pas et meurt su milieu de l’abondance.

Mon oncle Ro connaissait mieux les Indiens et leurs moeurs qu'aucun de nous, si ce n’est peu-être ma grand'mère. Elle avait vu, il est vrai, un grand nombre de ces sauvages dans les premières années de sa vie, et lorsque, toute jeune fille, elle habitait avec c*t oncle qui avait reçu le sobriquet de « Porteur de chaîne; • elle avait vécu mêmedana les bois, près de la tribu de Susquesus, et elle avait souvent entendu parler de lui comme d'un Indien de grand renom, bien que déjà à cette époque éloignée il fût exilé. Lorsque notre vieil ami eut repris son siège, elle nous fit signe, à son fils et à moi, de nous approcher de sa voiture , et elle nous parla du discours que nous venions d’entendre.

— Ce n'est pas ici une conférence d’affaires, nous dit-elle, mais une visite de cérémonie; demain probablement les étrangers feront connaître le véritable objet qui les amène. Tout ce qui vient de se passer jusqu'à ce moment se borne à des compliments, mêlés à un certain désir d'entendre lea enseignements du sage. L'homme rouge n’est jamais pressé; l'impatience est à scs yeux une faiblesse, qu"ii laisse à uous autres femmes. Eh bien! toutes femme* que nous sommes, noua pouvons attendre. Et en même temps quelques-unes de nous peuvent pleurer, comme vous voyes que c'est le cas pour miss Marie Warren.

* Cela était vrai, en effet. Des larmes brillaient dans les yeux des quatre jeunes filles; mais celles qui étaient tombées des yeux de miss Marie inondaient ses joues. En entendant l’allusion que ma grand'mère fit à l'attendrissement dont elle était pénétrée, la jeune personne essuya ses pleurs, et son visage se colora d'une si vive rougeur que je crus convenable de détourner mes regards. Pendant cette petite scène muette, Feu-de-la-Prairie te leva de nouveau, et termina lea cérémonies de cette visite préliminaire par une courte allocution.

— Père, dit-il, nous vous remercions; ce que nous venons d’entendre ne sera nas oublié. Tous les homme* rouges craignent ce Grand Lac Salé , situé sous le soleil couchant , et dans lequel cet astre, diton , se plonge chaque nuit. Ce que vous nous avex dit nous y fera penser encore plus souvent. Noos venons de loin et nous sommes fatigués. Nous allons aller maintenant à notre wigwam pour manger et pour dormir ; demain matin , quand le soleil se sera élevé jusqu'ici.

continua-t-il en montrant un point du ciel que le soleil atteignait alors, vers neuf heures, nous reviendrons et nous ouvrirons nos oreilles. Le Grand-Esprit, qui vous a épargnés si longtemps, vous épargnera encore jusqu'à ce moment, et nous n'oublieroos pas de venir; il nous est trop agréable d'être auprès de vous pour l’oublier. Adieu.

Les Indiens se levèrent alors ensemble, et se tinrent debout, regardant Susquesus (tendant une minute dans un profond silence , puis ils s’éloignèrent d’un pas rapide; et suivant leur chef, ila regagnèrent leurs quartiers pour y passer la nuit. Comme le cortège s'engageait dana la route, un nuage passa sur la sombre physionomie «le Sans-Traces, et de toute la journée on ne vit plus sur scs lèvres an sourire.

Il se leva tristement, et se rendit dans sa hutte de l’air d'un homme qui voulait rester seul avec ses pensées. Ma grand'mère ordonna à la voiture de se mettre en roule, et tout le reste de l'assistance toi vit à pied jusqu'à la maison.

Page 1