CHAPITRE XXII
Quand j'approchai de la maison, une sentinelle de la troupe te dressa devant moi , et me demanda ce acte je voulait.
Je lui dia mon nom, et que j'étais a la recherche de l'interprèle Mille-Langues. Mon ami rouge ne m’eut pas plutôt reconnu qu’il m’offrit qçe poignée de main à la manière américaine, et parut satisfait. Il ne me fit pRs une question , il ne témoigna pas la moindre curiosité à l’égard de cette visite faite à une heure aussi inaccoutumée, et ne parut pas plus étonné que s’il avait été midi. Quelque chose de particulier m'amenait, il ne pouvait pas en douter; mais il ne sembla pas s’inquiéter de ce que pouvait être cette affaire. Il m’accompagna jusqu’à la maison , et me montra l'endroit oii je trouverais celui que je cherchais, qui ronflait en effet sur son lit de paille.
Je n'eus qu'à loucher du doigt Mille-Langues , qui s’éveilla et fut debout aussitôt. Il me reconnut sans hésiter, malgré l'obscurité de la chambre, me prit le bras pour m’indiquer xle le suivre, et me conduisit en plein air. Après s’être éloigné assez pour qu'on ne pût nous entendre, il s'arrêta et entra vivement en matière comme un homme habitué à de telles interruptions.
— Est-ce qu'il y a quelque mouvement celte nuit? demanda l’habitant de la frontière avec le aang-froid d'un homme toujours prêt, faut-il appeler mes Peaux Rouges? ou n’y a-t-il seulement qu'un avertissement à donner ?
— Vous allez en juger vous-même.
Je racontai alors à Mille-Langues la visite que je venais de recevoir, sans dire toutefois le nom d’Upportunc et la nature de l'avertissement qui m'avait été donné. L'interprète accueillit sans peine la
pensée d’avoir une latte à soutenir contre les Indgiens auxquels II gardait rancune non-seulement à cause de la petite affaire de la veille, mais surtout parce qu'ils avaient rendu les véritables sauvages ridicules ou méprisables par la lèche et grossière parodie qu’ils en avaient faite.
— Il n'y a rien à attendre de mieux de telles gens, observa-t-il après avoir discuté un peu longuement la matière ; il est vrai que l'incendie est considéré comme de bonne guerre dans les prairies. Pour ma part, je ne suis pas fiché qu'il y ait quelque chose à faire, et mes chefs ne s'en plaindront pas, car c’est une triste besogne que de rester des mois, et puis des mois encore, sans faire autre chose que fumer et tenir des conseils, et prononcer des discours devant des gens dont toute la vie se passe a parler, à manger et à boire. L'activité est essentielle à l'homme de la prairie, et il est toujours bien aise de préparer les armes après un long intervalle de repos. Je vais dire au Chippewa que voilà d'entrer et de faire venir les Peaux Rougea , et vous pourras donner vos ordres. .
— Je voudrais vigilance plutôt que violence. Vos hommes peuvent se placer en vedettes près des principaux hltimenls , et il ne serait pas mauvais d’avoir de l'eau toute prèle pour éteindre le feu avant qu’il se fût propagé.
—Vous serez obéi , colonel , car vous êtes mon Capitaine Général ; mais je puis vous dire ce que je fis une fois dans nos prairies lorsque je surpris un gredin de Sioux qui attisait le feu allumé par lui dans une de mes cabanes. Je le jetai dans la flamme et lui laissai le soin de l'éteindre avec son sang.
Nous ne devons avoir recours à la violence que si elle devient in dispensable pour sauver les constructions. La loi ne nous autorise à user de nos armes qu'à la dernière extrémité. Je désire que vous faniez des prisonniers, car ils nous serviront d'otages et intimideront les autres ; je me repose sur vous pour avertir vos amis rouges.
L'interprète poussa une espèce de grognement , mais il ne répondit pas. La conversation n'alla pas plus loin , car à ce moment les Indiens se glissèrent silencieusement hors de la maison. Ils étaient armés, prêts à tout, et pleins de prudence. Mille-Langues leur eut bientôt ait ce dont il s’agissait, après quoi son autorité parut en grande partie cesser. Cœur de-Pierre devenait en ce moment l'homme le plus important de la troupe, quoique Feu-de-la-Prairie et un autre guerrier se joignissent aussi à lui pour donner des ordres. Je remarquai que Yol-d’ Aigle ne prit aucune part à ces dispositions, qui étaient spécialement militaires, quoiqu’il fût armé comme les autres et se fût présenté comme eux au premier appel. En cinq minutes, les Indiens étaient tous dispersés généralement deux par deux , et nous avaient laissés ensemble , l'interprète et moi , devant la maison
déserte.
Il était alors plus d’une heure du matin, et je pensai que nos ennemis ne tarderaient pas à paraître s’ils devaient mettre leur projet à exécution cette nuit même. Accompagné de l’interprète, je me dirigeai vers Nest-Ilouse, dans la pensée que peut-être on aurait besoin d'armes quand le matin serait venu. J’avais laissé dans ma chambre le fusil et le pistolet qui m'avaient été apportés par John. Je voulus rentrer doucement dans la maison, prendre des armes, éteindre mes lumières, et rejoindre mon compagnon, sans donner l'alarme à aucun des dormeurs.
Je réussis en effet à monter à ma chambre, et à redescendre jusqu'à la porte ; mais là je fui arrêté. Je fermais la petite poterne, comme nous appelions cette petite issue en plaisantant, lorsque je sentis une petite main douce se poser sur la mienne ; je me retournai à l'instant. Miss Warren était à mes côtés ; je lui exprimai ma surprise de la trouver encore debout , et la crainte qu’une telle insomnie nuisit à sa santé.
— Je ne pourrais dormir après ce qui s'est passé ce soir, réponditelle, sans connaître les motifs de tous ces mouvements. Je regardais à à la fenêtre, je vous ai vu reconduire Opportune ; puis ensuite gagner la vieille ferme qui sert d'asile aux Indiens. Dites-le-moi bien franchement, monsieur Littlepage, avons nous quelque danger à redouter ?
— Je serai sincère avec vous, Marie ; — avec quelle facilité et en même temps quel plaisir je me laissai aller à cette aimable familiarité, que je pouvais me permettre sans présomption dans les circonstances singulières où nous nous trouvions mutuellement placés; je serai sincère avec vous, Marie ; car je sais que votre prudence et votre sang-froid préviendront toute alerte inutile, et que votre surveillance peut être utile. Nous avons quelque raison de craindre un incendie.
— Un incendie !
— Oui , Opportune m'a donné quelque motif de le prévoir ; et je ne pense pas qu’elle eût fait une telle course à une telle heure s’il ne s'agissait pas de quelque chose de sérieux. L'incendie est l'arme particulière des antirentiers et s’accorde bien svec leur déguisement. J’ai invité tous les hommes rouges à avoir l'ceil au guet, et je ne pense pas qu'il puisse rien se passer de fâcheux cette nuit sans qu'on le découvre aussitôt. Demain nous pourrons nous adresser aux autorités pour obtenir protection.
— Je ne dormirai pas cette nuit ! s’écria Marie en tirant sur ses
RAVENSNE&T.
épaules le chlle léger qu'elle portait pour se garantir contre la fraîcheur de crlte nuit d'été, cornue nn guerrier qui ceint son armure au moment du danger. Je ne m’inquiète pas du reste ; ils ne doivent pas , et ils n’oseront pas , monsieur Liltlepage , commettre un tel excès a votre égard. Croigni-x-vous quelque chose pour cette maison ?
— Qui peut savoir ? Il n’est pas facile de mettre du dehors le feu à cette maison , et je ne puis pas croire que nous ayons des ennemis au dedans. Les domestiques sont anciens et éprouvés. Je ne crains doue tien de ce côté-là ; mais je redoute les gens du dehors. Je ne vous demanderai pas de vous retirer dans votre chambre , car je sais que voua ne pourries vous endormir -, ruais promenex-vous de fenêtre en fenêtre pendant une heure, ou jusqu'à ce qne je vous rejoigne; cette surveillance distraira votre esprit, et peut-être préviendra quelque crime, l'n observateur invisible peut d'une fenêtre découvrir une tentative qui échapperait aux surveillants du dehors.
— Je le ferai , dit Marie avec vivacité , et si je découvre quelque chose, j'ouvrirai un côté des volets de ma chambre ; vous pourres alors voir U lumière, vous viendrez aussitôt à la porte, et vous m'y trouvera* prête à vous informer de ce que j’aurai vu.
Après nous être ainsi entendus, je partis, non sans avoir serré affectueusement la main de celte jeune ftlle si timide en apparence, mais en réalité si résolue et douée d’un jugement*» sûr. Je rejoignis Mille- Langues, bien caché dans les ombres du portique, je lui expliquai tout en peu de mots, et nons partîmes, l’un au nord , l'autre au midi des constructions, pour nons assurer qu’aucun incendiaire n'était encore à l'ouvrage sur une des deux ailes.
ISest-Ilonse n'avait que deux portes qui donnassent accès à l'extérieur. I.'une était grande, il est vrai, et assez vaste pour donner passage à un chariot ; elle était sur la façade méridionale de l'aile, et elle, aurait pu sans aucun doute devenir l'objet d'une tentative criminelle, bien qu'un misérable accoutume à son métier eût pu voir immédiatement la difficulté de réussir.
11 n’y avait pas la beaucoup d'autre bois, et la porte cochèrc une fois brûlée, le feu aurait manqué d’aliment. Néanmoins j'examinai le* lieux, je vis que tout était en sûreté , et j'allai retrouver l'interprète, qui m’attendait au pied d'un beau hétie, dont les vastes branches s'étendaient sur la pelouse, b envirou cent pas de la maison et presque en face , de sorte que nous occupions la place la meilleure sous tous les rapports pour des sentinelles qui devaient, comme nous, tout observer près d’elles et au loin.
Mille-Langues éuit enveloppé d'une ombre épaisse , et je ne pus l’a|>ercevoir qu'en arrivant assez près de lui pour le toucher. Il était assis sur un lune, et paraissait parfaitement à son aise, comme un homme habitué aux embûches, à la vigilance et aux attaques nocturnes. Nous échangeâmes nos informations, nous nous assurâmes que tout allait bien ; puis je m'assis à son côté , et pour tromper le temps, j'entamai la conversation par le premier sujet qui me vint à l'esprit.
— C'était une scène bien intéressante que celle d'hier soir, re-
marquai-ie , l'entrevue entra le vieux Sans-Traces et vos compagnons rouges ! J’avoue que je suis bien curieux de savoir quel pouvoir singulier peut avoir notre vieil ami aur ces tribus éloignées pour que des chefs de renom viennent Je voir de si loin.
■ — Ils ne viennent pas des prairies tout à fait pour cet objet, quoique, j’en suis convaincu, ils fussent prêts à le faire. U y a dans la vie de Susquesus quelque chose de particulier et que j'ignore, et qui lui donne aux yeux des Pe«ui Rouges une position supérieure à celle du commun des guerriers; j’espère l’apprendre avant d'avoir quitté ce pays.
Un moment de silence suivit ces paroles ; puis je mis le propos sur les prairies. J'esquissai telle que je la comprenais la vie que devait mener mon compagnon dans ces solitudes. Je pensais qu’il lui serait agréable d'entendre louer ses habitudes et les occupations qui faisaient sa joie.
— Je vous dirai ce qui en est, colonel, reprit l'interprète avec une émotion que je ne lui avais pas encore vue. Uu.i, je vous dirai ce qui en est. La vie de la prairie est délicieuse pour ceux qui aiment la liberté et la justice.
— La liberté, je comprend*, dis-je en l'interrompant tout surpris. Mais pour qu'il y ait justice, je penserais que les lois sont absolument nécessaires.
— Ah ! c’est une idée qui vous vient de votre civilisation, je pense. Mais elle n’est pas si juste que beaucoup de gens le supjiosent. 11 n'y a pas de meilleure cour et de meilleur jury que ceci, colonel, dit-il en frappant avec énergie de son fusil le tronc du bètre, et la poudre de l'Est , combinée avec le plomb, font ensemble le meilleur des avocats. J’ai essayé des deux , et j’en parle avec connaissance de cause. En loi m’a chasse dans les prairies, et l’amour que j’ai pour elles m'y retient. f >ar ▼•««'adoptez ni un parti ni le parti contraire. Vous n «*lcs ni pour le rifle ni pour la loi , car si vous aviez une loi comme tlle doit être, ni vous ni moi nous ne serions ici, à cette heure, pour empêcher vos Indgims de meure le feu à vos maisons et à vos fermes.
Je puis dira que l'interprète et moi nous reslimes assis une grande heure sous notre arbre, causant de tout ce qui se présentait
à notre esprit; il y avait dans les opinions de mon comp->j;non beaucoup de vraie philosophie puisée dans la prairie, un sentiment vif de la iustice naturelle mêlé à beaucoup de préjugés locaux.
Nous étions tout occupés de notre conversation, lorsque je vis s'onvrir une partie du volet intérieur à la fenêtre de la chambre de Marie Warren ; la lumière avait été approchée de la vitre de manière qu’on ne pût se tromper à ce signal. Il était évident que ma gracieuse sentinelle de l'intérieur avait fait quelque importante découverte. Je ne
Î ouvais hésiter à me conformer à un tel avis, et recommandant à lille-Lanc ues de continuer à veiller, je traversai la pelouse s la hile. En deux minutes, ma main était sur la serrure de la peti^gr porte, deux secondes plus tard la porte était ouverte, et je me trouvais en face de Marie Warren. Par un geste de sa main, elle me recommanda de me tenir sur mes gardes. Je fermai la porte en silence, et je lui demandai une explication.
— Ne parler pas trop haut, murmura la jeune fille, inquiète, bien qu’elle conservât un sang-froid surprenaut ; je les ai découverts. Ils sont ici !
— Ici I Pas dans la maison sûrement ?
— Dans la maison même ; dans la cuisine , où ils sont en train à cet instant d’allumer du feu sur le plancher. Venez doucement, il n'y a pas un moment à perdre.
Il n'est peut-être pas inutile d’indiquer ici la disposition des cuisines et des offices pour rendre ce qui va suivre aussi intelligible que possible. La porte d’entrée dont j'ai parlé coupait l’aile méridionale de la maison en deux parties égales; les chambras supérieures, toutefois, s'étendaient dans toute la longueur du bâtiment , et naturellement passaient par-dessus la porte. A l'ouest de celle-ci étaient les offices contigus aux salles à manger, puis ces salles à manger ellesmêmes; à l’est, on trouvait la cuisine, la salle des domestiques, le la voir, etc., et un escalier étroit qui conduisait ans chambres des domestiques. La porte extérieure était située sous l'arcade fermée par l’entrée, et une autre porte correspondant à la première s'ouvrait à l'autre extrémité de cette arcade. C'est par là que ae faisait ordinairement le serr 'je. Il y avait là une cour environnée de trois côtés |ûr l’édifice pr ncipal, et par les deux longues et basses ailes dont j’ai souvent parlé. Du quatrième, elle s’ouvrait sur le rocher, qui était bas, et, quoique presque perpendiculaire, pouvait être escaladé par un homme agile. Il était même possible d’en descendre en s'attachant aux rochers, suffisamment accidentés pour permettre une telle tentative. Enfant, je l’avais fait cinquante fois. Tous les domestiques de la maison le faisaient comme moi. C’est par là très-probablement que les incendiaires s'étaient introduits dans la maison, et la cuisine leur avait fourni tous les matériaux qui leur étaient nécessaires.
Le lecteur voudra bien croire qu'en recevant l'étonnante communication de Marie Warren je ne m'amusai pas à discuter avec elle toutes ces circonstances. Mon premier mouvement fut de désirer qu’elle courût vers le hêtre, etau’elie avertit Mille-Langues de venir me rejoindre; mois elle refusa de me quitter.
— Son, non, non. Vous ne devez pas aller seul à la cuisine, ditelle avec empressement. Ils sont deux, et cea misérables paraissent capables de tout avec leurs figure* noircies; d’ailleurs ils sont armés. Non, non, non! venez, je vous accompagnerai.
Je n'hésitai pas plus longtemps , et je me portai en avant avec otarie à côté de moi. J'avais pris le fusil , et le pistolet à plusieurs coups était dans ma poche. Nous passâmes par la salle à manger et les offices, qui avaient servi de chemin à Marie elle-même pendant sa surveillance. I«e feu allumé dans un coin de la cuisine, et qu'elle avait vu très-distinctement, devait bientôt gagner l’escalier, et de là s'étendra rapidement jusqu’à l’attique et aux matériaux de bois qui composaient en partie le toit. Heureusement tous les planchers étaient de briques, excepté celui de la salle des domestiques, au delà du passage étroit qui contenait l’escalier. Enfin, il s'était écoulé trois ou quatre minutes entre le moment où Marie avait été avertie do danger et celui où nous nous dirigions à la bête vert la fenêtre 'située sous la porte d’entrée.
Une lumière éclatante qui brilla à la fenêtre opposée nous annonça les progrès faits par les incendiaires. Je priai Mane de rester où elie était, je franchis la porte, et descendit sur le pavé de la porte d'entrée. La petite fenêtre qui s’ouvrait sous l'arcade était trop élevée, mais il y avait aussi une rangée de fenêtres plus basses qui donnaient sur la cour. Je me glissai doucement vers l'une d'elles, et je pus voir distinctement tout ce qui se passait dans la chambre.
— Ils sont là ! me dit Marie , qui, sans écouter ma prière, restait toujours près de moi. Deux hommes, avec des figure* noircies, et (c bois qu'ils ont allumé est tout embrasé.
Le feu , je pus le voir alors, ne justifiait pas les craintes que j'avais d'abord conçues. Les incendiaire* avaient construit leur bûcher aur le plancher de briques qui supportait l'escalier II était formé d’une partie du bois ordinaire qu’ils avaient trouvé là, et qu'on avait apporté pour le* besoins de la cuisine. Des charbons pris dans le foyer avaient servi à l’allumer. Le monceau de bois était considérable et brûlait à ce moment avec activité. Il ne fallait pas plus de dix ou quinze mi* nutes pour que cette partie de la maison fût en Ojmtnrs.