‹ RavensnestChapitre 2 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Je ne me couchai pas cette nuit-là avant deux heures, et quand je me levai il en était bien neuf et demie. U était près de onze heures quand Jacob viot me dire que son maître, prêt à déjeuner, m'attendait dans la salle à manger. Je me bâtai de monter, car je couchais à l’ent re-sol, et en trois minutes je fus à table vis-à-vis de mon oncle. J’observai en entrant qu'il avait l’air grave, et je m’aperçus en même temps qu'une couple de lettres et quelques journaux américains étaient placés près de lui. Son «bonjour, Ilugh » fut comme de coutume obligeant et affectueux, mais je le trouvai triste.

— Il n'y a pas de mauvaises nouveît*" •’*Mvèr« . monsieur ? m'écriai-je sous l’impression de cette première inquietuoe. un dernière lettre de Martha est d’une date fort récente, et celte lettre est trèsgaie. Je sais que la santé de ma grand’mère était très-bonne il y a six semaines.

' — Je le sais aussi, Hugh, car j’ai une lettre d’elle, écrite de sa main bien-aimée. Ma mère est en parfaite santé pour une femme de quatrevingts ans, mais naturellement elle désire de nous voir, et vous surtout. Les petits-enfants sont toujours préférés des grand'mères.

— Je me réjouis de vous entendre parler ainsi, monsieur, car je craignais véritablement en entrant que vous n’eussiez reçu quelque nouvelle désagréable.

— Toutes vos nouvelles sont-elles donc agréables après un si long silence ?

11 n’y a rien de fâcheux, je vous assure. Martha m'écrit une lettre charmante, et j’ose dire qu’elle est maintenant dans la fleur de sa beauté , quoiqu’elle m’assure qu'on la considère généralement comme une personne très-ordinaire. Mais cela est impossible. Vous

vous rappelez en effet que lorsque nous l'avons quittée, elle avait alors quinze ans, elle promettait d'être remarquablement belle.

— Comme vous dites, H est impossible que Martha Littlepage ne soit pas belle ; quinze ans sont un âge auquel, en Amérique, on peut prédire avec certitude quels seront les charmes d'une femme. Votre sœur veut vous préparer une agréable surprise. J’ai entendu dire à des personnes âgées qu'elle fait souvenir de ma mère à quinze ans, et Ursule Malbone était autrefois une beauté célèbre.

— Je suis sûr qu’il en est exactement comme vous l’imaginez; d'aulant plus que tes lettres contiennent certaines allusions à un M. Ilarrv Heekman, dont je me sentirais très-flatté si j'étais à la place de M. ifarry. Avez-vous, par hasard, quelques renseignements »ur une famille ileekman, monsieur?

Mon oncle me regarda comme un homme surpris de ma question. Citoyen de New-York par la naissance, par ses relations, par ses alliances et par ses affections, il tenait en profond respect tous les vieul noms de la colonie et de l’Etat, et je l’avais souvent vu sourire de la manière dont les nouveaux venus de mou temps, qui avaient paru pour s’épanouir parmi nous comme des roses, répandaient leur parfum à travers le pays. Il était bien naturel qu'une société qui dans un demi-siècle avait vu croître sa population d’un million d’habitants à deux millions et demi , et cela autant par les immigrations qui lui venaient des Etats voisins que par son développement naturel, eût subi quelque changement dans m manière de penser à cet égard; mais, d'un autre côté, il était également juste et naturel qu'un véritable citoyen de New-York n’en eût subi aucun.

— Vous n’ignorez probablement pas, Ilugh, que ce nom est ancien et respecté parmi nous , répondit mon oncle après avoir Axé sur moi ce regard surpris dont j'ai parlé. Il y a une branche des Reekmen, ou Bakemen , comtoe nous avons l’habitude de les appeler , établis près de Satanstoé ; et j’imagine que votre saur, dans ses fréquentes visites à ma mère, a dû se trouver avec eux. Une semblable relation serait fort naturelle, et l’autre sentiment auquel vous faites allusion est , je l’ose dire , aussi naturel que la relation même , quoique je ne puisse pas dire l’avoir jamais éprouvé.

— V ous persistez encore, à ce que je vois, à soutenir que vous n'avez jamais été la victime de Cupidon ?

— Hugh , Hugh , ne plaisantons pas davantage , j’ai reçu des nouvelles du pays qui m’ont presque brisé le cœur !

Je m'assis en regaxdant mou oncle avec surprise et anxiété, tandis qu'il plaça ses deux mains devant scs yeux, comme pour te soustraire à la vue de ce monde pervers. Je ne parlai pas, car je vis que le vieillard éi*;t réellement aiffiigé, et qu'il ne lui convenait pas pour le moment d’C. .lire davantage ; mon impatience cependant fut bientôt satisfaite. Mon oncle ababsa ses mains, et je pus de nouveau contempler son beau mais mélancolique visage.

— Puis-je m’informer de la nature de ces nouvelles? me hasardai-je alors à demander.

— Vous le pouvez, et je vais vous les dire. Vous devez les connaître et en comprendre la gravité, car vous avez un intérêt direct en cette affaire, et une grande partie de votre fortune dépend de la conclusion qu'elle recevra. Ne parlait-on pas déjà de l’agitation des manoirs, comme on l'appelait , quand nous avons quitté le pays ?

— Certainement; quoique cette affaire ne parût pas avoir grande /.< sortance , nous en avons vu quelque chose, si je ne me trompe, un pe . vant de partir pour la Russie; et je me rappelle que vous en parlâtes comme d’une affaire peu honorable pour l'Etat, quoiqu'elle ne dût pas alors vous produire un résultat bien considérable.

— Alors, je pensais ainsi ; mais mon espérance a été déçue. Il y avait quelques raisons pour qu'une population comme la nôtre ne vit pas sans inquiétude l'état des domaines du dernier propriétaire. Je trouve cela bien naturel, quoique injustifiable; car c'est trop malheureusement la destinée de l'humanité de faire le mal, surtout quand lea intérêts d'argent sont en jeu.

— Je ne comprends pas parfaitement à quoi vous faites allusion, monsieur.

— C’est bien facile à expliquer. La propriété de Van Rensslaer est d’une grande étendue. Le manoir, car c'est ainsi qu’on l’appelait autrefois et qu'on l’appelle encore aujourd'hui, s’élcud de l'est à l'ouest sur une longueurde quarante-huit milles, et n'en a pas moins de vingtquutre du nord au sud, si l’on en excepte des lacunes sans importance, comme les emplacements de trois ou quatre villes, dont trois renferment six, vingt et quarante mille âmes. Celte immense surface de terrain était la propriété d'une seule personne. Depuis sa mort elle a été partagée entre deus héritiers soumis à l’exécution des bails antérieurement contractés, et dont la plus grande partie était de ceux qu'on appelle emphytéotiques.

— J’ai entendu parler de tout cela, monsieur, et j’en sais de plus quelque chose par moi-même. Mais qu'est-ce qu’un bail emphytéotique ? car je pense qne nous n’en avons aucun de cette nature à Ravensnesi.

— Non ; ces baux sont tous de trois générations, et la plupart peuvent être reuouvelés après ce terme. Il y a deux espèces de baux nommés • baux emphytéotiques • parmi les propriétaires fonciers de New-York. Tout deux donnent au fermier uu intérêt permanent, car

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ils sont contractas pour toujours, k charge d'un rente annuelle avec i droit de saisie, et conventions particulières pour la reprise de possession. Mais ceux de la première espèce donnent an fermier le droit de réclamer, quand il le juge convenable, la toute propriété, moyennant le payement d'une somme stipulée , tandis que les autres lui refusent ce privilège. Ainsi, les uns sont appelés « baux emphytéotiques svec clause de réemption, a tandis que les autres sont de simples baux empbvtéotiques.

— Et s'élève-t-il quelque nouvelle difficulté k l’égard des rentes foncières ?

— Bien pis que cela ! Le mal s'est étendu au point que les plus grandes calamités qui jamais sient été prédites aux démocraties par leurs ennemis acharnés menacent sérieusement aujourd'hui ce malheureux pays. J'en suis épouvanté, Hugb ; je ne pourrai plus, hélas ! Considérer New-York comme une exception, je ne pourrai plus appeler mon pays lui-même un glorieux pays !

— Cela est si grave, monsieur, que u vos regards ne confirmaient pas la vérité de vos paroles, je serais disposé k en douter.

— Hélas I je crains bien que mes paroles ne soient que trop vraies ! Üanning m'a écrit lui-même on long récit coiçu avec toute l'exactitude d’un avocat, et il y a ajouté divers journaux, dont quelques-uns demandent ouvertement en somme une nouvelle division de la propriété, ce qui serait an fond une véritable loi agraire.

— Certainement, mon oncle, vous ne pouvet rien craindre sérieusement de semblable de nos Américains si amis de l’ordre , des lois et de la propriété ?

— Votre dernier éloge peut contenir le secret de toute cette agitation. L’amour de la propriété est peut-être chex eux assez fort pour les pousser k faire bien des choses aont ils devraient se garder. Certainement je ne crains pas qu’on sc permette bientôt k New-York aucune tentative directe pour diviser son territoire. Je ne crains pas non plus qu'on établisse ouvertement une loi agraire. Mais je crains qu’on

arrive peu à peu par des innovations indirectes et graduelles dans

droit , auxquelles on aurait recours pour se donner les apparences des soins de la justice et de l'égalité, et miner ainsi les principes qui dirigeot le peuple avant qu'il pût prévoir les dangers qu'on lui fait courir. Pour que vous puisaiex comprendre des faits qui compromettent si gravement votre fortune, je vais commencer par vous dire ce qui s’est passé, et je vous expliquerai après ce que je crains qu'on fasse encore. La première difficulté, ou plutôt la première difficulté de date récente, s'est élevée k la mort du dernier Patroon. Je dis de date récente, car Danning m'écrit que, sous l'administration de John Jay, une tentative fut faite pour refuser le payement de la rente foncière au manoir des Livingstons, Mais il ne tient aucun compte de ce précédent.

— Il fait bien. Je crois que la friponnerie ne pouvait guère espérer

de réussir tant que l'exécution des lois fut confiée k un homme de cette trempe. Mais le temps de tels hommes d'Etat semble, hélas! être passé pour nous. ,

— Elle ne réussit pas, en efTet. Le gouverneur Jay traita cette prétention comme il le devait. Cette affaire t'éteignit, et a été k peu près oubliée. Pour en finir, lorsque le dernier Patroon mourut il lui était dû une somme d'environ deux cent mille dollars de rentes arriérées, dont U avait spécialement disposé par testament, laissant cette somme à des fidéicommissaires chargés d'en faire un usage déterminé: Ce fut la tentative faite pour la recouvrer qui souleva d'abord le mécontentement. Ceux qui étaient restés depuis si longtemps débiteurs eurent de la répugnance k payer. En méditant sur les moyens de se soustraire au payement de leur juste dette, ces hommes pensèrent au pouvoir que les masses ont toujours sur les lois en Amérique, et s’unirent avec ceux qui avaient déjà formé le projet de se débarrasser des fermages. De cette coalition naquit ce que l’on a appelé « l'agitation des manoirs. » Les agitateurs se montrèrent déguisés en Indiens, avec des chemises de calicot passées sur leurs autres habits , et des espèces de masques de calicot sur la figure. Ils résistèrent ainsi aux poursuites des baillis, et parvinrent k empêcher le recouvrement des fermages. Ces hommes étaient armés de rifle*, et l’on pensa enfin qu'il était nécessaire d'appeler un corps considérable de la milice pour proléger les magistrats dans l'exercice de leurs fonctions.

— Tout cela est arrivé avant notre départ pour l'Eal, et j'avais pensé que ces an! ir entier* , comme on les appelait , étaient depuis longtemps mis k la raison.

— Eu apparence, oui. Mais le même gouverneur qui avait appelé b milice sur le terrain porta les • griefs • des tenanciers devant la législature . comme si c'étaient eux qui eussent souffert quelques dommages ; tandis que c’étaient en réalité les propriétaires fonciers on les Rensslaers, car k cette époque les • capitations • ne s’étendaient ' pas au delà de leurs domaines, qui avaient été lésés. Cette fausse démarche a tout au moins incroyablement aggravé le mal , si elle n’est pas le levier dont on se servira pour renverser les institutions de l’Etat.

— Il est extraordinaire, quand de semblables choses se passent , qu'aucun homme puisse méconnaître son devoir. Pourquoi favorisailou ainsi les tenanciers, quand, k l’égard des propriétaires , on s’élait strictement maintenu dans les prescriptions de 1a loi ?

— Je n’en vois pas de raison, si ce n'est que les tenanciers mécontents étaient au nombre d'environ deux mille. Malgré toutes leurs criailleries sur l'aristocratie, la féodalité, la noblesse , U n'y a pas un des Hensslsem qui ait, en vertu de la loi, nne parcelle de pouvoir on de droit politique de plus que leurs cochers ou leurs laquais, pourvu que ceux-ci soient de race blanche ; tandis qu’en pratique et dans beaucoup de cas , leurs droits sont pratiqués avec beaucoup moins d'énergie.

— Ainsi, monsieur, vous penses que les premiers ne sont si forts que parce qu'ils peuvent disposer de beaucoup de voix ?

— C’est hors de doute. Leurs succès sont dus k la violation d«* principes que nous avoni xi longtemps appris k considérer comme sacrés, et que l'influence dominatrice et funeste des hommes politiques pouvait seule se permettre de miner. S’il y avait k la fois un propriétaire et un fermier pour chaque domaine, on ne ferait aucune attention aux griefs des tenanciers-, et s'il y avait deux propriétaires pour un tenancier, l'audace de ce dernier soulèverait nne indignation générale.

— Mais de quoi se plaignent les fermiers ?

— Vous parlez des fermiers de Rensslaer, le suppose? Ils chicanent comme ils peuvent sur les choses qui prêtent à la discusaion; mais leur véritable grief au fond , c’est de n'êlre pas propriétaires de# biens qui appartiennent k d'autres.

Ils se plaignent, par exemple, de ne pouvoir librement rétrocéder leurs baux; mais peut-on supposer que le caractère ou les habitudes d'un tenancier soient sans intérêt pour son propriétaire? Elles l'intéressent , au contraire , au plus haut point , et H n’y a pas un homme prudent qui louerait ses terres tans se réserver un droit quelconque de contrôle sur la cession du bail. Maintenant il n’y a qu’un moyen d’arriver k ce but : ou en prenant le tenancier par ses propres intérêts, ou en stipulant un droit absolu de t xto que le propriétaire exerce k ta volonté.

« — Le dernier moyen soulèverait en Amérique une jolie clameur contre la tyrannie et \a féodalité.

De jolies clameurs ! Elles s’élèvent bien facilement en Amérique pour de semblables sujets; le peuple est plus prompt k les pousser qu’à en comprendre le sens. Néanmoins, entre deus hommes qui font un marché, quand celui qui possède quelque chose avant la conclusion du marché retient pour lui ce droit sur li propriété, qu’il ne cousent k partager qu'à certaines conditions restrictives, il est aussi parfaitement irréprochable que s'il le cédait k un tiers. Ces brouillons , qui crient si fort, oublient qu’avant d'obtenir leurs baux, ils ne pouvaient élever aucune espèce de prétention sur leurs terres, et qu’ils u’ont acquis de droits sur elles que psr ces mêmes baux dont ils se plaignent. Supprimai les contrats , et les droits disparaissent. Maintenant sur quels principes peuvent se fonder d’honnêtes gens pour réclamer des droits antérieurs k leurs baux? Supposons même que les marchés soient onéreux , tous quel prétexte les gouverneurs et les législateurs s'immiscent-ils en qualité d'arbitres entre les parties? Je repousserais d’ailleurs de tels arbitres au nom des principes généraux qui doivent régir lonl arbitrage équitable.

— Vos gouverneurs et vos représentants, en effet, ne sont pas impartiaux.

— Ce sont des hommes politiques et des hommes de parti, on peut le dire sans exception; et de tels arbitres, lorsqu'il s’agit de leur élection , sont frappés de suspicion légitime. J’aimerais autant confier mes intérêts k un avocat corrompu qu'k des juges de celte sorte.

— Je m’étonne que la portion vraiment impartiale et honnête de la population ne réclame pat de tout son pouvoir contre de semblables abus, pour les couper jusque dans la racine et s'en débarrasser une bonne fois.

— Ah ! c’est 1k le côté faible de notre système. Il a cent avantages incontestables , mais il a ce vice périlleux. Nos lois sont non-seulement conçues, mais exécutées, dans la supposition que 1a majorité de la nation a assez d'intelligence et d’hormêteté pour permettre qu'elles soient bien conçues et bien exécutées. Mais la triste vérité est que les braves gens restent dans l’inaction tant que les abus ne sont pas devenus intolérables, et ce sont les coquins et les meneurs qui te remuent. Il y a des philanthropes qui ne s'endorment pas, je l'accorde; mais ils sont en si petit nombre qu'ils n’ont presque pas d'influence sur les masses, et qu’ils n’en ont pas autant quand ils rencontrent en face d’eux une opposition mercenaire et ardente. Non, non, on ne doit jamais attendre grand'chose en politique de l’énergie des gens de bien, tandis qu'il faut tout eraindre de celle des méchants.

— Vous n*aves pas une opinion bien favorable de l’humanité, monsieur?

— Hélas! j’en parie ainsi pour l'avoir vue dans le* deux hémisphères, ou, comme dit votre voisin le magistrat, (quire Newcome, dans les quatre hémisphères. Notre représentation n’est tout au plut qu'nne moyenne des qualités de toute la nation , moyenne quelquefois trop faible, car les hommes d'un vrai mérite sont pris d'un profond dégoût pour un état de choses qui froisse toutes leurs habitudes et qui ne saurait tenter leur ambition.

Pour reprendre notre sujet, le propriétaire foncier, en limitant le droit de transfert du bail qu’il a consenti , oblige son fermier k un

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compromis qui amène toujours une conclusion ♦'qui table. La chose s’arrange à l’amiable quand celui-ci a un bon tenancier a présenter à I sa place. Quand il en présente un mauvais , il doit supporter les cou- j séquences de son choix.

— Bien des gens cher nous trouveraient aristocratique, m'écriai-je ; en riant, qu’un propriétaire pût dire : « Je ne veux pas accepter telle ou telle personne et la substituer h vos droits. »

C’est tout juste aussi aristocratique et pas davantage qu'il le serait d’autoriser le fermier à dire à son proprietaire : Vous accepterez tel ou tel tenancier selon mon bon plaisir.

Il reste seulement à décider ai, ayant accepté son contrat pour obtenir certains avantages, il doit, ou non, payer la somme qui en est la compensation.

— Je voua comprends très-bien, monsieur; il est très-facile de trouver l'équité en cette matière , si l'on veut seulement se reporter aux faits primordiaux qui l'expliquent. Le tenancier n'avait aucuns droits antérieurs à son bail, et il ne peut posséder que ceux que ce bail lui confère.

— On crie donc aux privilèges féodaux , parce que quelques tenanciers des Heusslaera, ou leurs substituts, sont obligés de fournir à leurs propriétaires quelques journées de travail avec leurs attelages , ou même sont astreints chaque année à une redevance d'une paire de volailles grasses. Nous connaissons assrx l’Amérique, Hugo, pour Savoir que bien des paysans accueilleraient avec joie le privilège de payer leurs dettes avec des poulets et des journées de travail , au lieu d’argent, et cela ne rend ces criailleries que plus coupables. Mais qo’y a-t-il de plus fatal pour le tenancier dans cette manière de s'acquitter que dans le contrat d’un bouvier qui s’engage à fournir une quantité déterminée de viande pendant un certain nombre d’années, ou d’un maître de poste, qui consent à transporter des dépêches, pendant un temps fixé, dans une voiture k quatre chevaux ? l'ersonne ne trouve mauvais qu’on paye son fermage en blé, pourquoi trouveraiton mauvais qu’on le payât en poulets? Est-ce parce que nos fermiers républicains ont eux-mêmes des prétentions si aristncrattqws, qu'ils ne veulent pas passer pour des poulaillers? car c’est là aussi de l’aristocratie. Ces fiers gentilshommes devraient se rappeler que, s'il est plébéien de donner des poules, U est également plébéien d'en recevoir; et si le tenancier est obligé de se soumettre k l’humiliation d'offrir une paire de volailles grasses , le propriétaire est obligé de se soumettre à l'humiliation de les prendre et de les placer daus le gardemanger. Il me semble que l'un vaut l’autre.

— Mais si je ne me trompe, oncle Ro, ces petites redevances sont toujours converties en argent.

— Elles restent toujours au choix du tenancier; car l’inexactitude à payer en nature, à l'époque fixée, pourrait seule rendre obligatoire le payement en argent. Ce qu’il y a de plus surprenante dans cette affaire , c'est qu'on rencontre parmi nous des gens aux yeux desquels la location à bail des domaines ruraui parait contraire à nos institutions , tandis que, garantie par ces institutions même, elle en forme en réalité une partie.

— Comment établisset-vous qu'elles font partie de nos institutions, monsieur ?

— Tout simplement parce que nos institutions ont solennellement promis de protéger la propriété. Elles montrent à cet égard une extrême sollicitude, et toutes nos constitutions déclarent qu'on ne s’em-

f tarera pas de la propriété d’autrui avant de s'être conformé aux ormalités prescrites par la loi. Il vous suffit d’en lire une pour vous convaincre que les biens des citoyens sont entourés du même respect oue leurs personnes mêmes. Maintenant quelques-unes de ces espèces de tenures existaient lorsque les constitutions d’Etats furent promulguées ; et comme si ces déclarations n’avaient pas été assex précises , nous, citoyens de New- York, d'accord avec les autres Etats nos frères, nous nous interdîmes formellement le droit , dans les constitutions des Etats-Unis, d’intervenir jamamais dans les conventions de ce genre. Et cependant , il y a des hommes qui ont l'audace d'afürmer que des contrais reconnus par notre constitution lui sont en effet contraires.

— Peut-être, monsieur, veulent-ils parier de l’esprit ou des tendances de nos institutiJhs?

— Ah! cela peut avoir quelque sens , et beaucoup moins pourtant que les agitateurs ne se l’imaginent. L'esprit des intitulions, c'est le but légitime qu'elles ont en vue ; et il serait difficile de prouver i qu’une tenure à bail, h charge de redevance pécuniaire, soit opposée I k des institutions qui reconnaissent dans toute son étendue le droit de propriété. L'obligation de payer un fermage ne crée pas plus l’infériorité politique, que ne le fait l’ouverture d’un crédit dans une boutique , pas autant même , surtout sous l’empire de baux semblables à ceui des Reussliers; car le débiteur de commerce peut êtie poursuivi à tout moment, tandis que le tenancier sait exactement à quel moment il doit payer. Voilà précisément où est l'absurdité de ceux qui tentent de décrier ce système corne féodal et aristocratique; car ils ne voient pas que ccs baux sont plus favorables aux tenanciers qu'à tout autre.

— Veuillez m’expliquer cela , monsieur ; je suis trop ignorant pour le comprendre.

— C'est parce que les baux étant perpétuels, les tenanciers se peuvent être dépossédés. Plus un bail est long , toutes choses égales d’ailleurs, et meilleure est la situation du tenancier.

— Je vous comprends , monsieur. Cependant la distinction que vous établissex entre l'esprit des institutions et leurs tendances me frappe un peu.

— C'est pourtant bien facile. Vesprit des institutions, l’inten/io» d’atteindre un certain but , manifesté par leurs dispositions, leurs tendances , c’est la direction de la pente naturelle qui leur est imprimée par l’action des hommes toujours à la fois corrompus et corrupteurs. L’esprit a en vue ce qui doit être ; les tendance* résultent de ce qui est et de ce que deviennent les lois. Leurs tendances sont souvent en opposition formelle avec leur esprit. Que le» déclamations contre le» tenures à bail en Amérique soient conformes aux tendances de nos institutions, cela n’est que trop vrai, je le crains; mais qu’elles soient en quoi que ce soit en désaccord avec leur esprit, voilà ce que je nie.

— Vous m’avouerex que les institutions ont leur esprit, et qu’on doit toujours le respecter, si l’on veut maintcuir le bon accord?

— C'est hors de doute. La première condition pour qu’un système politique prospère, c’est qu'il ail les moyens de se défendre ; la seconde, qu’il puisse modérer ses tendances, et les arrêter où le commandent la justice, la sagesse et la bonue foi. Le système despotique, par exemple , est fondé sur ccltc pensée , qu’un seul homme , élevé dans une région plue sereine, devenu plus fort par le respect dont on l’entoure, plus impartial par son isolement, est en meilleure position pour servir et faire prospérer lesiutérèlsdeset sujets. En théorie, les monarques des Etats absolus , aussi bien que le président des Etals-Uni», gouvernent, non pour leur propre avantage, mais pour le bien de ceux qui leur sont s .utais. I.e despotisme a ses abus particuliers, les républiques ont les leurs qui leur sont propres. Les hommes ne savent toucher à rien sans en abuser, plus encore du pouvoir politique que de toute autre chose , et la nature des institutions fait moins peut-être pour l'en empêcher que l’art avec lequel elles ont imposé un frein à leur» propres tendances. Aussi , on doit être surpris du peu d'abus graves qui sont résultés de nos institutions. Cependant, le sujet qui nous occupe parait terriblement grave, car je n'ai pas fini, mon cher ilugh.

— Je vous écoute , monsieur, et croyex que je puis entendre les choses les plus gravrs.

— C’est vrai. L'onlirrntiont a commencé sur le domaine des Rensslaert, et par des déclamations contre les tenures féodales, contre les journées de travail et les volailles grasses. Le tenanciers « de manoirs ■ ont eu l’extravagance de soutenir qu’ils étaient de trop grands personnages , pour qu’il ne fût pas au-dessous de leur dignité d'hommes libres , de faire ce que tout le monde fait chaque jour , les entrepreneurs de la poste , 1rs propriétaires de diligences, les marchands eux-mêmes, bien qu'ils se fussent solennellement engagés auprès de leurs propriétaires à leur donner ces volailles grasses, et à leur fournir ces journées de travail. Il s’est trouvé que le système féodal prospérait encore beaucoup plus loin, et « l’agitation » s'est répandue sur d'autres parties de l'Etal- l*a résistance aux poursuites, le refus de payer les rentra se sont organisés sur la propriété de Livingston à Hardenbcrg... et enfin dans huit ou dix comtés de l’Etat. 11 y a eu des meurtres, et la guerre civil* devient probable.

Au nom de tout ce qu'il y a de sacré et juste I qu'a fait le gouvernement de l'Etat pendant tout ce temps?

— Tout ce qu’il ne fallait pas faire , et rien de ce qui était nécessaire. Vou» connaisses New- York, et l’impoitance que prend la partie la moins éclairée de la population quand il s’agit de voler sur quelque grande question nationale. Au lieu d'armer une force redoutable , comme c’était naturel, et de la faire marcher contre les rebelles (car ce sont de» rebelles), qui auraient été bieutùt dispersés, la législature n'a rien fait absolument, jusqu’à ce que le sang ait coulé , et jusqu’à ce que le mal soit devenu tout à fait intolérable. Alors , seulement , il pensa à faire passer la loi qui aurait dû être adoptée dès la première année de 1a coalition « indienne, » et qui déclare félon quiconque se montre armé et déguisé. Mais Dunning m'écrit que cette loi est ouvertement mépruée , surtout dans le Delaware et le Sboharie , et que des corps « d’indiens , » de plus de mille hommes, armés et déguLcs, s'opposent au payement des fermages et aux ventes. Comment cela finira-t-il?

— Craignex-vous donc sérieusement une guerre civile?

— Qui peut dire jusqu’oii nous serons entraînés? Avec de l'énergie, dix jours suffiraient pour réprimer ccs troubles; mais ou a commis des fautes, peut être irréparables.

— Vous me surprenex, monsieur , et d’autant plus que vous êtes, je sais, du parti qui occupe maintenant le pouvoir.

— M'avez-vous jamais vu supporter ce que je crois injuste, iiugh , sous prétexte de syuiputliies politiques? me demande mon oncle d'un ton de ri proche. Mais Uiuez-moi vous dire les fautes qu’on a faites. D'abord , on a accueilli les plaintes des tenanciers comme si elles eussent été fondées ; un gouverneur a même éléjujqu’a conseiller un moj-rf <!’-<•-« mm «de r ces disputes. Cela ne le regardait pas. Il y a de» tribanauA pou. lif cet office ; c’était de sa part tu» abus de

I n AVEN sti EST.

pouvoir, qui sent bien pl ui l'aristocratie ou la monarchie que la tenu re à bail.

— Mais, qu’avait donc proposé ce gouverneur ?

— Que les Renulaers consenti raient à recevoir de cbanue tenancier le capital de la rente que devait lui devoir celui-ci. Mais, quoi] cette propriété , peut-être , il la tenait de ses ancètrea , il y était né, il y avait vécu , et il espérait y mourir ; elle était associée dans son esprit à toutes ses affections les plus pures, et, parce qu’un spéculateur, qui sii mois avant y avait pris un intérêt, s'était imaginé de se l'approprier, le gouverneur d'un grand Eut comme New-York abusait de son pouvoir pour proposer de l’arracher à son véritable propriétaire , moyennant un pris qui ne représentait pas sa valeur. Voilà une belle liberté, qui s'allie à des indignités si grotesques.

Je ne sais ce que nous aurions pu dire encore sur cette matière, car à ce moment nous fûmes interrompus par la visite de notre banquier, et naturellement la conversation changea d’objet.

CHAPITRB III.

' C’était là une vériuble nouvelle pour un Américain, privé depuis si longtemps de communications avec son pays, que celle qu’il allait

L'oactc et l»acieu

devenir le théâtre de quelques-unes de ces scènes sanglantes qui rappellent le moyen âge , ce pays qui se vantait d'être l’asile des opprimés et le conservateur du droit éternel. J’étais profondément affligé de ce que j’avais entendu. Mon oncle et moi nous pensâmes qu'il était sage à nous de retourner en Amérique. J’étais arrivé à l’âge où je pouvais entrer en pleine possession de mes biens ( autant toutefois que voudraient me le permettre nos « nouvelles lois > et nos • nouveaux maîtres b), et les lettres reçues par mon ancien tuteur, en même temps que quelques journaux , nous donnaient cette fâcheuse nouvelle qu’un grand nombre des tenanciers de Ravensnest a'étaient joints à la coalition, avaient ouvert des souscriptions pour venir en aide aux *• Indiens , b et qu’ils ne manqueraient pas de deveniraussi pervers que lesautres, bien qu'ils payassent encore leurs rentes. Encore devait-on, selon le récit de notre agent, eipliquer cette exactitude par cette circonstance que la plupart des baux touchaient à leur terme , et qu'il me serait bientôt possible de remplacer par des hommes plus honnêtes et plus tranquilles les tenanciers de quelques-unes de mes fermes. Nous primes en conséquence nos mesures pour quitter Paris le plus tôt possible, et pour être rendus cbes nous vers la on de mai.

— Si j’avais le temps, j'enverrais certainement on mémoire ou deux à la législature, me dit mon oncle un jour ou deux avant notre départ pour le Havre, où nous allions réjoindre le paquebot. J’ai 1a plus grande envie de protester contre l’envahissement de mes droits ü'üomme libre par des lois semblables à celles qu'ils méditent.

— Question de votes, monsieur, question de votes.

— C’est certain, monsieur, question de votes. Jl n'y a que la quesw. djt votes qui puissent expliquer de telles inconséquences. Quant

à vous, mon cher Hugh, il serait bon de vous débarrasser de ce banc surmonté d’un dais.

— Quel banc, et quel dais ? Je ne vous comprends pas.

— Avez-vous oublié que le banc de famille, dans i'cglise de Saint- André, à Ravensnest , est orné d’un dais en bois... un reste de nos usages coloniaui ?

— Maintenant que vous en parles , je me rappelle en effet une machine, fort grossière et fort laide, que j'avais toujours prise pour un ornement placé là par l'architecte de l’église.

— Celte laide machine, en manière d'ornement, était une distinction fort en usage dans la colonie vers la fin du dernier siècle. L'église fut bâtie aux frais de mon grand-père, te général Litllepage, et de son parent et grand ami, le colonel Dirck Follock, tous deux bons whigt et courageux défenseurs de la liberté de leur pars, Ils pensèrent que les Littlrpage devraient avoir un banc à baldaquin, qui existe encore; mais Dunning m'écrit que ce baldaquin est un des griefs que l’on élève contre vous.

— C’est une distinction que véritablement on ne m’envierait pas si l'on savait que l'ornement de ce banc m'a toujours semblé aussi incommode que de mauvais goût. J’avoue que je n'y avais pas encore vu un privilège , mais une simple décoration placée sur notre banc, comme à celui qui devait le moins éveiller la jalousie.

— Dans tout cela , à une exception près , votre opinion était fort naturelle. Il y a quarante ans , la plus grande partie des paroissiens n'eût trouvé là rien d’extraordinaire; mais ce temps est passé, et par cela seul que votre grand-père a fait bâtir l'église de haint-Audrc, et en a fait don à la congrégation , aux yeux de beaucoup de gêna vous avet moins de droit de prendre part aux affaires qui les concernent.

— Cela me parait si extraordinaire que je vous en demanderai la raison ?

— Pouvez-vous me la demander ? C’est dans la nature , et surtout dans le caractère des Américains. Cette raison, c’est l’envie. Que ce baldaquin soit suspendu sur 1a tête des Newcome, par exemple, personne n'y trouvera rien à redire.

— Cependant les Newcome se rendraient ridicules en s'asseyant dans un banc qui se distinguât de ceux de leurs voisins. Une semblable folie frapperait tout le monde.

— Et c’est précisément parce qu’il n’y a pas folie de votre part I que voua excitez l'envie. Personne ne porte envie à la folie. Cependant vous admettrez, Hugh, qu’une église et un cimetière sont les deux endroits où les distinctions humaines sont le moins à leur place ? Tous sont égaux devant le Dieu que nous adorons, et tous sont égaux I dans la terre.

| — Je l’avoue, monsieur, et je suis d'ailleurs fort heureux de me

débarrasser de mon dais, quoiqu'il soit l’expression d’un ancien usage qui appartient à l'histoire. Je vous assure que je n’éprouve aucun orgueil à m’asseoir dessous.

j — Cest naturel; les distinctions et le luxeanxquels on est accoutumé excitent rarement autant d'orgueil chez ceux qui en jouissent que d'envie cbes ceut qui en sont témoins.

— Mais quoi de commun, je voua prie, entre ce vieux banc et tues fermages ou mes droits de propriétaire ?

— Dans une mauvaise cause on se fait un argument de tout. Mais, mon cher llugh, en voilà assez maintenant sur cette matière. Nous n’aurons que trop d’occasions de nous en occuper qusud nous serons retournés chez nous. Parmi mes lettres, j'en ai une de chacune de mes pupilles.

— J’espère, répondis-je en riant, que l’impétueuse miss Henriette Coldbrooke et la douce miss Anne Marston se portent bien?

— Elles se portent très-bien, et m'écrivent toutes deux des lettres charmantes. 11 faut que je vous montre celle d’Henrietta, qui lui fait beaucoup d'honneur. Je vais la chercher dans ma chambre.

Il faut que je confie ici au lecteur un secret qu'il doit connaître pour l'intelligence de ce qui va suivre. Quelques tentatives avaient été faites auprès de moi, avant mon départ, pour me pousser à épouser miss Henriette Coldbrooke, miss Anne Marston, ou miss Opportune Newcome. Les propositions, en ce qui louche les deux premières , venaient de mon oncle Ro , qui , en qualité de tuteur, avait uu intérêt bien naturel à leur faire faire un mariage qu'il considérait comme avantageux. Quant à miss Opportune Newcome, c’était ellemême qui s'était chargée de faire les premiers pu. Dans ces circonstances, il n’est peut-être pas hors de propos de "ire ici ce qu’étaient alors ces jeunes personnes.

Miss Henrietla Coldbrooke était fille d'un Anglais de bonne famille et de quelque fortune qui avait émigré en Amérique et s’y était marié, pousse par des opinions politiques qui lui faisaient considérer ce paya comme une terre promise. Il était veuf, et je me rappelle que c’était un homme difficile, ruiné peu à peu par des placements imprudents, et qui était devenu à la fin tout à fait Anglais par ses affections et par ses goûts. U mourut toutefois à temps pour laisser à sa fille unique une fortune qui, grâce à l'excellente gestion de mon oncle, s'élevait^ à ma connaissance , à plus de cent soixante-dix mille dollars, et qui ! produirait un revenu net de huit mille. Il n’en fallait pas davantage ' pour la rendre belle. Mais elle avait dans ma mère une amie dévouée

qui veillait à ce qu'elle n’aeeeptAt pas an mauvais parti. Je savais | que dans ses lettres mon oncle Ro avait insisté, autant que les convenances le permettaient, pour éveiller l'attention sur mon compte, et ma chère et excellente grand'mère avait une fois laissé échapper dans l'une des siennes une expression qui me portait à croire que les •vis de mon oncle avaient excité dans l’esprit de la jeune demoiselle tout l'intérêt couciliable avec un sentiment qui n'était encore, après tout, que de la curiosité.

Miss Anne Marslon était aussi une héritière, mais de beaucoup moins grande importance. Elle avait un revenu d'environ trois mille dollars, assis sur des maisons de ville, et une jolie petite somme d’à peu près seixe cents dollars, produit de ses écouoœies. Ce n’était pour- j tant pas une fille unique ; elle avait deux frères aussi riches qu’elle,

Opportune Ncweome avait un frère, Sénèque Nevrcome.

et qui, aiosi que c'est trop souvent l'habitude parmi les fils de mar- ' cbands à New-York, étaient en bon train de se ruiner par leurs diaaipations. Rien n'est, dans un cas semblable, si favorable à un jeune I Américain que les voyages. Il sW corrige ou s'y perd tout à fait, selon j les dispositions qu'il y apporte. Comment l'expérience avait-elle réussi : pour les jeunes Marslon, nous ne le savions pas ; quant à miss Anne, | elle avait auprès d'elle sa mère, qui prenait soin de son éducation, ’ et je savais qu'elle était jolie, bonne et modeste.

Miss Opportune Ncwcome était une des belles filles de Ravensnest, village aitué sur ma propriété. C'était une beauté rustique , rustique aussi par ses qualités, ses manières et ses habitudes. Comme Ravensnest n’elait pas particulièrement avancé en civilisation, ou, pour parler comme les gens de l'endroit, n'était pas une vi le fort «aristocratique, • je n’insisterai pas sur les perfections de la demoiselle, perfections qui, couronnées de succès à Ravensnest, ne feraient pas dsns mon livre un aussi bel effet.

• Opportune était la fille de David , fils de Jason, de la maison des N cw co mes. Je n’emploie pas au hasard le mot • maison, * car toute la famille habitait une de mes fermes qui était allouée depuis un temps Immémorial, c'est-à-dire depuis environ quatre-vingts ans, au nom des Newcomes. Pendant tout ce temps, c'était un Newcomequi avait été locataire du moulin, de la taverne, du magasin, de la ferme la plus rapprochée du village de Ravensnest, ou de Littie-Nrst (Petit Nid), comme on l’appelait ordinairement ; et il ne sera pas inutile d'ajouter, pour la moralité de mon récit, que pendant tout ce temps, et bien auparavant, c'étaient mes ancêtres ou moi qui en avions clé propriétaires. Je prie le lecteur de se rappeler cela, car il reconnaîtra bientôt que certaines personnes étaient fort disposées à l'oublier.

Opportune était donc la fille d'Ovide. Il y avait aussi dans la famille un frère nommé Seneca, fils d'Ovide, fils de Jason, le premier du nom h Ravensnest. Ce Seneca était avocat, en verta d’un diplôme accordé par Ica tribunaux de la cour suprême et par 1a cour des plaids communs, qui l'auloriuiità exercer à Washington. Comme les Newcomes avaient de père en fils et pendant trois générations, depuis Jason jusqu'à Seneca, reçu une certaine éducation, et comme le dernier appartenait au barreau , je fus conduit naturellement à lier connaissance

I avec le frère et la sœur. Celle-ci aimait surtout à visiter le Nest (c’est ainsi qu’on appelait familièrement ma maison, dont le vrai nom était Ravensnest, et c’est à cette habitude que le village devait son nom). Comme elle avait de plus témoigné une grande affection à ma chère vieille grand'mère et à ma bonne jeune soeur, qui venaient ordinairement passer quelques semaines avec moi pendant les vacances d’automne, j'avais eu plus d'une occasion de subir l’influence de ses charmes, occasions, je me borne à le mentionner, qu'Opportune était loin de négliger. J'avais appris que sa mère, nommée comme elle, avait employé le même moyen pour enseigner à Ovide le doux art d’aimer, et avait remporté une complète victoire. Cette dame vivait encore, et on pouvait l'appeler Opportune la Grande, en réservant pour sa fille le nom d'Opportune la Petite. La jeune personne et moi nous étions à peu près du même âge, et comme j'avais l'âge funeste de vingt ans à 1 époque oii j'avais subi pour la première fois l’épreuve du feu, il n y avait pas grand danger pour moi à m’y exposer encore , maintenant que j'avais cinq années de plus. Mais il est temps de revenir à mon oncle et à la lettre de miss Henriette. *

— La voilà ! s'écria mon tuteur avec gaieté ; et c'est une fameuse lettre! Je voudrais pouvoir vous la lire tout entière, mais les deux fillettes m'ont fait promettre de ne montrer jamais leurs lettres à personne , et personne c’est vous seul , quand elles se sont engagées à m'écrire autre chose que des banalité. Maintenant, elles me communiquent leurs impressions avec liberté et naturel, et leur correspondance m’est infiniment agréable. Je pense toutefois que je puis, en conscience, me hasarder à vous en donner une idée.

— Vous feriez mieux de vous en abstenir, monsieur. Il y tarait là une sorte de trahison dont j'avoue que j'aimerais mieux n’étre pas le complice. Si miss Cotdbrooke ne veut pas que je lise ce qu'elle écrit, elle ne peut guère souhaiter que vous m'en lisiex 1a moindre partie.

Mon oncle Ro me regarda de manière à me faire croire qu'il n'était pas satisfait de mon indiflèrtnce. Il lut la lettre tout bas, tantôt riant, untôt applaudissant, murmurant, dans un autre endroit : « Charmant! bien!... Aimable enfant ! c'est digne d'Hannah More ! a etc., etc..

Je me sentis un peu gauche en me trouvant dans les rues de New-York •iosl travesti.

comme s’il essayait de provoquer ma curiosité. Mais je n'avais aucune envie de lire « llannah More , • comme l’imaginera facilement tout jeune homme de vingt-cinq ans , et je gardai une indifférenca stoïque. Mon oncle perdit contenance, et replaça les lettres dans son portefeuille.

— Allons, les fillettes seront bien aises de vous voir, dit-il après un moment de réflexion, et elles ne seront pas peu surprises. Dans ma dernière lettre à ma mère, je leur annonçais que nous ne serions pas de retour avant le mois d’octobre, et maintenant voilà que noua les verrons en juin au plus tard.

— Marthe sera enchantée , j'en tais sûr ; quant aux deux autres demoiselles, elles ont tant d’amis et de connaissances, que, j’imagine, elles ne s’inquiètent guère de ce que nous faisons.

— Eh bien ! vous êtes injuste , et leurs lettres pourraient vous le

RAVRNSNEST.

prouver, car elles prennent le plus affectueut intérêt à ce qui nous touche, et elles inc parlent de mon retour en personnes qui l'attendent avec impatience et avec joie.

Je As 1 mon oncle une réponse inconvenante, je l'avoue, et ma bonne foi m’oblige à la rappeler ici.

— Je le crois bien , monsieur, répliquai-je; quelle jeune personne ne pense pas avec impatience et joie au retour d'an ami qui revient de Paris les poches bien garnies, comme on tait ?

— Bien , Hugh ; vous ne méritez ni l'une ni l’autre de ces chères filles, et si j'ai voix au chapitre, vous n'aurex ni l'une ni l'autre.

— Je vous remercie, monsieur.

— Oh ! ceci est plus que niais, c’est brutal. Je suis certain qu’aucune des deux ne voudrait de vous , quand vous vous offri ries demain.

— Je l’espère aussi, monsieur, dans leur propre intérêt. Ce serait donner une singulière opinion d'elles que d'accepter pour mari un homme qu’elles connaissent à peine , et qu’elles n'ont pas vu depuis l'Age de quinte ans.

L'oucie Ho se mit à rire, quoiqu’au fond il fût contrarié, et comme je l’aimais de tout mon cœur, je fis en plaisantant tomber la conversation sur notre prochain départ.

— Je veux voua dire mon projet , s’écria mon oncle, qui, en sa qualité sans doute de célibataire, avait dans certaines choses la gaieté d’un jeune homme. Nous allons prendre de faux noms en entrant dans le navire, et nous surprendrons nos amis. Ni Jacob ni votre domestique ne nous trahiront, nous pouvons y compter; nous pouvons, après tout, les envoyer devant noua par la voie d’Angleterre; ils s’embarqueront à Liverpool. Voilà une bonne idée, et je me félicite qu'elle me soit venue.

— De tout mon cœur, monsieur. Je n’ai aucun besoin de mon domestique à bord; il est d'ailleurs excellent en terre ferme, mais il devient ane véritable Niobé sur l’onde salée.

La chose fut ainsi convenue, et un ou deux jours après nos deux valets de chambre , le nègre Jacob cl l'Allemand Hubert , étaient en route pour l’Angleterre. Mon oncle garda son appartement , car il soutint que je voudrais venir y passer un hiver avec ma femme, et nous partîmes pour le Havre dans une espèce d’incognito. N'oua courions peu de danger d’être reconnus sur le paquebot, car nous nous étions assurés par avance que nous n'y trouverions aucune personne de connaissance. Il y avait une grande ressemblance entre mon oncle et moi, et nous nous fîmes passer pour le père et le fila, MM. Davidson de Maryland. Je n'avais, pour rendre cette petite fable vraisemblable, qu’à m'abstenir de donner le nom d’oncle a mon prétendu père.

Notre passage ne présenta aucun incident digne d’être raconté. Nous y rencontrâmes tout ce qu'on rencontre d Y habilude, 3ans excepter l'ennui , qui probablement donna à mon oncle le temps de combiner un autre projet que je dois maintenant faire connaître.

Une nouvelle lecture de ses lettres et de ses journaux lui avait montré dans t'antirtntiame plus de gravité encore qu’il n'en avait aperçu d'abord. Il était aussi résulté des renseignements que lui avait fournis un habitant de New-York, notre compagnon de voyage, qu’il était dangereux pour les propriétaire* de se montrer sur leurs domaines, qu'ils s’einosaienl ainsi aux injures, aux insultes, aux humiliations les plus odieuses, et même dans certains cas, ajoutait-on, à la mort. Le sang répandu avait bien, il est vrai, compromis les manifestations les plus violentes, mais il n'était pas difficile de découvrir chex les tenanciers, malgré leurs assurances de modération, la volonté bien arrêtée d’en venir à leurs fins.

Mon oncle et moi nous méditions avec calme sur toutes ces matières , et nous nous arrêtâmes à un parti qui , je crois, était prudent. Comme celte décision renfermait des conséquences qui doivent influer sur ma destinée future, je dirai en peu de mots ce qui nous engagea à la prendre.

Il était également important pour nous de visiter Ravensnest, et dangereux de le faire publiquement. Le nés c’est-à-dire ma maison, était situé au centre du domaine, et comme nous ignorions les dispositions des tenanciers, il pouvait être dangereux de nous faire connaître. Une circonstance favorisait notre incognito. Nous u’élious pas attendus avant l'automne. Nos dispositions furent en conséquence bien simples, et nous les ferons connaître en leur temps.

Nous abordâmes en Amérique après vingt-neuf jours de traversée. Ce fut pendant une belle après-midi du mois de mai que nous vîmes

ur la première fois du pont du navire les hauteurs du Navesink. Une

ure après, nous pûmes voir, semblables à des tours, les voiles des caboteurs qui se groupaient aux environs de cette pointe de terre à fleur d'eau, qu'on a si justement nommée Landy-otock (la pointe de sable). Les phares s’élevèrent bientôt au-dessus de la surface de la mer, et les objets divers qui couvraient la côte basse de New- Jersey se détachèrent à leur tour de la brume , jusqu'à ce qu'enfiu nous nous fussions atsex approchés , d’abord par le pilote, cl ensuite par le bateau de la poste. Le pilote était arrivé le premier par extraordinaire, et c’est communément la poste qui prend les devants; car dans celte excellente république on est plus pressé de recevoir des nouvelles que de prévenir un malheur. Mon oncle eiamina avec attention l’équipage du bateau de U poste, et u'y trouvant aucune

figure de connaissance , il fit marché avec les matelots pour se faire conduire en ville.

Nous mimes le pied sur la batterie au moment oü les cloches de New- York sonnaient huit heures. Chacun de nous avait une maison dans la ville, mais nous nous gardâmes bien de nous y rendre. La mienne servait, pendant l'hiver seulement, d'habitation à ma sœur et à une tante qui s'en chargeait pendant cette saison, et celle de mon oncle était consacrée principalement à ta mère. Au moment où nous arrivions, il était probable qu’on ne trouverait dans l’une et l'autre qu'un ou deux vieux domestiques, et il entrait dans notre projet de ne pas nous montrer à eux. Mais Jack Dunning, comme l’appelait toujours mon oncle, était pour nous un ami plus qu’un homme d’affaires, et il avait dans Chamber Street un logement de garçon qui faisait précisément notre affaire. Nous nous y rendîmes par la roule où nous avions le moins de chance d'être reconnus.

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