CHAPITRE IV
Le bourgeois de Manhattan le plus encroûté, pour peu qu’il ait quelque chose d’un Somme du monde, doit convenir que New-York n'est, après tout, qu'une boutique de bric-à-brac pour tout ce qui tient à l'apparence. Je fus particulièrement frappé de ce fait après cinq ans d'absence. Je ne pouvais m’empêcher de noter toutes ces dissonances. Des palais de marbre sont à côté de misérables marions en bois; un pave détestable, et surtout l'air de province d'une ville de quatre cent mille âmes. Pour moi , qui suis du pays, il me semble que je dois une bonne fois faire cet aveu, ne fût -ce que pour l'instruction de quelques-uns de nos coneilojen* qui se font de grandes illusions à cet égard. New-York est aujourd’hui la reine des affaires, mais elle n’est pas encore la reine du monde.
Quoique New York soit décidément une ville de province, elle contient cependant beaucoup d’hommes du monde, et parmi eux il en est même qui n’ont jamais quitté le coin de leur feu. Dans le nombre, il fallait surtout compter Jack Dunaing, vers la maison duquel nous nous dirigions alors.
-—Si nous allions autre part que chex Dunning? dit mon oncle en débouchant de Greenwich Street; nous ne pourrions pas craindre d'être reconnus par les domestiques, car personne ici n'en garde un
f ilus de six mois. Dunning, lui, est de la vieille école, et n'aime pas es nouveaux visages. Aussi il n'aura pas d'irlandais à la porte, comme c’est l’habitude aujourd’hui dans deux maisons sur trois.
Une minute aprè.i, nous avions atteint la dajneure de M. Dunning.
Je craignais d'attendre à la porte, dans un climat comme le nôtre, et cependant mon oncle hésitait pour entrer.
— Parlez au suisse, lui dis-je. Parions dix contre un que c'est une figure nouvelle.
— Non, non , ce doit être le vieux n^gre Garry, Jack ne peut pu s’en être séparé.
Nous sonnâmes, et la porte s’ouvrit... au bout de cinq minutes. Dans ce pavs qu’on accuse d’aristocratie, il n’y a qu'un portier, et c’est celui d*c VVhile-House, à Washington. Après trois minutes d’attente, mon oncle Ro s'écria :
— Je crains que Garry ne fasse un somme auprès de ses fourneaux.
Je vais sonner encore.
Mon oncle Ro agita de nouveau la sonnette, et deux minutes après la porte s’ouvrit.
— Que demandex-vous? nous dit le suisse avec un accent irlandais tris-prononcé.
- — Mon oncle recula d'un pas, comme s'il avait vu on fantôme. Cependant il demanda si M. Dunning était chez lui.
— Il y est , monsieur.
— Est-il seul, ou en compagnie ?
— Il y est, monsieur.
— Mais lequel des deux ?
— C’est parfaitement cela.
— Enfin, prenex la peine de me dire s'il est seul, ou en compagnie.
— Précisément, monsieur. Veuillez entrer, et il sera charmé de vous voir. Sou Honneur est un excellent gentleman, et U y a plaisir à vivre avec lui.
— Depuis combien de temps avez-vous quitté l'Irlande, mon ami?
— Il n’y a pas longtemps, Votre Honneur, répondit Raraey en fermant la porte, il y a treize semaines ou il n'y a pas un jour.
— Allons, marchez devant et montrez-uous le chemin. C’est de j mauvais augure, Hugh, que Jack Dunning, de qui on devait le moins l'attendre, ail changé son domestique, le bon, paisible, paressent, respectable et vieux nègre Garry pour un fripon irlandais comme celui-ci, qui moule cet escalier comme un homme accoutumé à dei échelles.
Duuniug était alors au second étage, dans sa bibliothèque, où iJ passait la plupart de ses soirées. Sa surprise fut égale à celle que venait d’éprouver mon oncle quand il nous vit tous deux devant lui. Averti par un geste significatif, il se contenta de serrer en silence la main de son ami et de son client, et pat un mot ne fut dit jusqu'à ce
que le taisse eût quitté U chambre, bien que le drôle se tint tout I droit à la porte pendant quelque temps pour voir ce qui allait ie passer entre le maître de la maison et ses bûtes. A la fin nous nous en débarrassâmes, et la porte fut fermée.
— Ce sont mes dernières lettres qui vous ont fait revenir, Roger? dit Jack asiiidl qu’il put parler, car son silence avait pour cause autant son émotion que la prudence.
— Justement. Il s’est fait de grands changements dans le pays, à ce que j’ai appris , et ce qui le prouve , c’est que voua aves renvoyé Garry pour mettre un Irlandais à sa place.
— Hélas! les vieux hommes doivent mourir, de même que les vieux principes , j’imagine. Non pauvre domestique a été emporté la semaine dernière par un accès, et j’ai pris cet Irlandais comme pisaller. Après la perte du pauvre Garry, qui était né esclave dans la maison de mon père, peu m'importait qui le remplacerait, et j’ai accepté le premier venu.
— Noua devons prendre garde, Dunniog, de ne pas nous laisser abattre trop vite. Mais écoutes mou histoire, et après je vous parlerai d'autres choses.
Non oncle expliqua alors son désir de rester inconnu, et les motifs qui le lui avaient suggéré. Üunning l'écouta attentivement, ne sachant s’il devait applaudir ou blâmer. Ce sujet fut rapidement discuté, et on •e promit d'y revenir.
— Mais ou en est cette grande honte du pays qu'oa appelle i'antirentisme? Est-elle sur son déclin , ou s'aggrave-t-elle encore ?
— En apparence, peut-être sur son d&Jin; mais elle continue à se développer, ai l’on considère les principes du droit et les faits. La néccaiié d'acquérir des voix oblige les hommes politiques de tous les partis à se porter à ces excès , et l'on doit craindre que d'odieuaes spoliations ne soient commises avec la connivence de la k>L
— Croyex-vous qu'on adopte des projets semblables à ceux dont on nous menace ? Ou reste , cela ne nous touche pas, car dos baux sont de trois générations.
• — Oh! cela n'y fait rien. Pour le cas où vous voua trouves, ila méditent une loi qui interdira à l’avenir la location des terres pour une période de plus de cinq ans. Les baux de Hugh vont bientôt expirer, et alors il ne pourra pas, comme ils disent, réduire un homme libre h l'esclavage pour plus de cinq ans.
■ — Savez-vous quelles sont les prétentions des tenanciers de Raven sn est en particulier?
— Ils veulent devenir propriétaires des terres de Hugh, voilà tout, et pas davantage, je puis vous l'assurer.
— Et à quelles conditions ? demandai-je.
— Comme des gens légers d’argent. Il y en a même quelques-uns qui expriment l'intention de payer au bon prix.
— Mais je ne veux pas vendre , à quelque prix que ce soit, je ne veux pas me séparer d’une propriété qui m'est chère , parce qu’elle se lie dans mon esprit à toutes mes affections de famille. J'y ai un établissement dispendieux, qui tire surtout sa valeur de ce que je puis, de la manière la plus profitable pour moi , y surveiller nos intérêts. Que ferais-je d'argent comptant? Achèterais-je un autre domaine? Autant garder le mien.
— Asset sur toutes ces foliça, s’écria mon oncle. Comment vont les jeunes personnes, Jack, et ma bien honorée mère?
— Votre mère, U noble et héroïque femme, elle est pour le moment à Ravensnest; et comme les jeunes personnes n'aumient pas souffert qu'elle y allât seule , elles l’ont accompagnée.
— Comment tvex-voua souffert, Jack Üunning, qu’elles allassent, sans être accompagnées , dan* un pays qui est en rébellion ouverte ? demanda mon oncle d’un ton de reproche.
— Ailes, ailes! Hugh Littlepage; tout cela est sublime en théorie, mais ce n'est pas si simple en pratique. Je n’ai pas accompagné mistresa Littlepage et les jeunes demoiselles , par la bonne et excellente raison que je ne veux pas être « goudronné et emplumé. »
— Et ainsi vous les exposes à être « goudronnées et emplumées » h votre place ?
— Mon cher Ro , dites ce que voua voudras de l'improbité , de l’envie, ce vice capital des Américains, de la friponnerie dont ces gens-là font preuve, je dirai comme voua; mais ne dites pas qu’une femme puisse courir un sérieos danger au milieu d’une réunion d’Américains , fussent-ils antirenliers et • Indiens s par-dessus le marché.
— En y réfléchissant, Jack, je crois que vous aves raison. Pardonnes-moi ce mouvement de crainte ; mais j’ai longtemps vécu dans l’ancien monde et dans un pays où les femmes ont été , il n’y a pas bien longtemps, conduites sur l’échafaud sous prétexte de crime politique.
— Parce qu’elles se mêlaient de politique. Votre mère ne court aucun danger, quoiqu’il faille du courage à une femme pour le croire. Il y a peu de femmes dans l'Etat, et encore moins de femmes de son âge, qui se conduiraient comme elle le lait ; et je sais gré aux jeunes demoiselles de ne l'avoir pas quittée. La moitié des jeunes gens de la ville se désespèrent à la pen>ée que trois personnes aussi charmantes s'exposent à être insultées. Votre mère a été seulement poursuivie en justice*
— Poursuivie! A qui doit-elle quelque chose? et qu'a-t-elle fait pour essayer une telle indignité ?
— Vous saves , ou du moins vous deves savoir comment les choses se passent dans ce pays, Littlepage. Mous devons avoir toujours une petite loi pour nous; mais quand nous non* efforçons de la violer, un coquin asses effronté pour braver ouvertement les lois n’est pas chose coaimune. Les antirenliers ont appelé la loi en aide à leurs projets. Ainsi j'apprends qu'un des Renwlaers a été poursuivi pour ds l’argent qu’il aurait emprunté dans un bac, afin de traverser la rivière qui coule devant sa porte , et pour le prix de pommes de terre ache- | téea par sa femme dans les rues d’Albsny.
— Mais aucun des Kcnsslaers n'a besoin d’emprunter de l’argent pour passer dans le bac; les mariniers lui feraient crédit, et aucune dame de la famille de Rensslaer, j'en réponds, n’a acheté de pommes de terre dans les rues d'AIbsny.
— Vous avec bien profité de vos voyages, à et que je vois, dit Jack Dunniog avec une gravité comique. Votre mère m’écrit qu’elle a été poursuivie , elle, pour vinçt-sept paires de souliers à elle fournies par un cordonnier qu’elle n'a jamais vu et dont elle n’a jamais entendu parler avant de recevoir la sommation !
— C'est donc là une des vexations inventées pour chaaser les propriétaires de leurs domaines ?
— Vous l’avex dit ; et si les propriétaires réclament l’exécution des
engagements pris envers eux, tout le monde crie à l'aristocratie et à l'oppression. .
— Et ma noble , énergique et vénérable mère est allée maintenant à Ravensnest pour faire face à l'ennemi ? s’écria mon oncle après avoir réfléchi pendant quelque temps.
— Comme vous dites. Et les nobles, énergiques, quoique non vénérables, jeunes demoiselles sont parties avec elles , répliqua M. Dnnning de son ton caustique.
— Toutes lea trois ?
— Et chacune en particulier : Martha, Henriette et Anne.
• — Je suis étonné que la dernière s'y soit décidée : Anne Marston est si douce, ai tranquille, si pacifique! Je pensais qu’elle aurait préféré , comme elle le pouvait sans provoquer de reproches, rester avec sa grand’mère.
— Et pourtant elle ne l’a pat fait. Mistrexs Littlepage a «wWu braver les antirentiers , et les trois demoiselles ont voulu lui servir d'escorte. J'espère que voua saves, Ro, ce que c'est que le beau sexe quand il s’est mis une idée en tête ?
— Mes filles sont de bonnes filles et elles ne m’ont jamais donné beaucoup de peine, dit mon oncle avec un air de satisfaction.
— Vous pouvez avoir raison; seulement n'oabliex pas que votre voyage a duré cinq ans cette fois-ci.
— J’ai été un tuteur vigilant cependant , puisque je vous ai choisi pour me remplacer. Ma mère voua a-t-elle écrit depuis son arrivée au milieu de l'armée des Philistins ?
— Certes, monsieur Littlepage, répondit gravement Duoning, j’en ai reçu des nouvelles trois fois ; car elle m'écrit pour m’engager à ne pas paraître sur le domaine. J’avais l’intention de lui rendre une visite; mais elle me dit qu'il pourrait en résulter une scène violente , et qu'elle ne produirait rien de bon. Comme les fermages ne seront dus qu’à l’automne, et comme maître llugh est maintenant majeur et devait revenir pour surveiller ses affaires, je n’ai pas vu de raison suffisante pour me faire goudronner et emplumer; noua autres, hommes de toi américains, jeune gentleman , nous ne portons pas d’ailes.
— Ma mère voua écrit-elle elle-même? demanda mon onde avec intérêt.
— Elle m'honore de lettres écrites de sa main. Votre mère écrit mieux que vous-même , Roger ?
— Et Martha voua a-t-elle écrit aussi ?
— Naturellement. La douce petite Patty et moi noua sommes une psire d'amis, comme vous saves.
— Et dit-elle quelque chose de l’Indien et du nègre?
— Jaaf et Sosquesus ? Certainement , elle en parle; tous deux sont vivants et bien portants. Je les ai vus moi-même, et j'ai de plus mangé de leur chasse l’hiver dernier.
— Ce» deux braves gens doivent avoir vécu maintenant beaucoup
plut d’un siècle chacun, Jack; ils étaient avec mon grand-père pendant l'ancienne guerre avec la France : c'étaient alors des hommes actifs , utiles, mais déjà plua Agés que lui. * *
— Ah ! un nègre et un Peau Rouge, il n’y a pas comme ces genxlà pour tenir à La vie quand ils sont sobres. Réfléchissons. L'expédition d’Abercrombie date d’environ quatre-vingts ans ; ainsi les gaillards doivent avoir passé la centaine, et Jaaf parait être le plus vieux.
— J'imagine que personne ne sait l'Age de l’un ni de l’autre. Depuis bien des années on prétend qu'ils ont passé la centaine. Les deux pauvres diables descendent quelquefois en mer , à ce que m'écrit Martha, et l'Indien est indigné des misérables parodies que les tenauciers font des hommes de sa race; j’ai même entendu dire que lui et Jaaf se proposent d'entrer en campagne contre les rebelles. Ils out Sencca Newcome e® particulière aversion.
— Qne dit Opportune?... demandai-je. Prend elle quelque parti ce mouvement ?
— Une part très-active , si je suis bien informé. Elle est anlirenlisle ; mais elle n’est pas fâchée de rester dans de bons termes avec son propriétaire, c’est vouloir servir ensemble Dieu et le diable. Elle n'est pas la seule d'ailleurs qui joue un double jeu dans eette affaire.
— Hugh a une profonde admiration pour Opportune , observa mon onde, et je vous engage à être modéré dans vos épig ranimes. Quant au moderne Seneca , il est , je suppose, tout à fait contre noos.
— Scneky ( c'est ainsi que l’avocat américain prononçait son nom ), Seneca veut arriver à la législature, il se met au coté des suffrages. Ensuite son père est tenancier du moulin, et naturellement il désire en devenir aussi propriétaire. Il est aussi intéressé lui-mème dans l'exploitation des terres.
— Maintenant, Jack, parlons de notre projet, et cherchons les moyens de nous rendre au milieu de ces hommes à moitié égarés, sans être reconnus, car je suis déterminé à les voir et à juger par moimême de leur conduite et de leurs raisons.
— Prenex garde k la barrique de goudron et è l'oreiller de plume, Roger.
— J'y prendrai garde.
— Nous discutâmes alors sur ce sujet longuement et k loisir. Je ne rapporterai pas an lecteur tout ce qui fut dit dans celte circonstance; il le saura bientôt. Nous allâmes nous coucher à l'heure accoutumée, en ayant soin de garder par prudence les noms de Davidson ; le lendemain M. John Dunning s'occupa de notre affaire , et nous fut extrêmement utile. En sa qualité de vieux garçon , il avait beaucoup de connaissances au théâtre ; et par le moyen de ses amis, il nous procura k chacun une perruque. Mon oncle et moi noua pariions suffisamment la langue allemande, et notre plan primitif était de voyager, tout en jouant le rôle d'émigrants colporteurs de parfums et de colifichets. Pour moi , j'eus la fantaisie de me charger d'un orgue de barbarie et d’un singe , et il fut convenu eu fin de compte que
Hugh- Roger Littlcpage senior entreprendrait l’aventure avec une boite de montres k bon marché et de petits bijoux dorés , tandis que M. Hiigh-Rogcr Littlcpage junior devait commencer ses voyages dans son pays déguisé en musicien gagne-petit. La modestie ne me permet pas de faire l'éloge qu'il conviendrait de mon habileté en musique; pourtant je chantais bien pour un amateur , et j’avais sur le violon et la flûte un talent au-dessus du commun.
Tout fut arrangé pendant Je lendemain; nos perrunues suffisaient pour nous déguiser autant qu'il était nécessaire. Mon oncle était presque chauve , et une perruque ne l'embarrassait pas beaucoup ; mais ma chevelure épaisse me gêna beaucoup; j’en fus quitte pour me faire tondre un peu, et je ris de bon cœur de moi-même ce soir-là devant la glace de Dunning. Nous éludâmes la loi qui interdit d'être armé ou déguisé, en ne portant d'autres armes que les instruments de notre commerce.