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CHAPITRE XXIV

I.e jour suivant était un dimanche, je ne me levai pas avant neuf heure*. Lorsque je lirai les rideaux et ouvria les volets de ma fenêtre, lorsque je contemplai la pelouse , les champa qui s'étendaient au delà, et l’espace azuré qui s'étendait sur cette scène comme un dais maguihque, je mépris à penser que jamais un jour plus agréable, un jour qui fût plus en harmonie avec i'asnect calme du paysage ne pourrait briller dans ce ciel transparent. Je levai un châssis de ma fenêtre, et je respirai l’air frais du malin qui remplissait ma chambre , tout imprégné des parfums et des senteurs de mille fleurs embaumées, de mille plantes gracieuse* qui paraient les bosquets. Le repos du jour saint semblait étendre si bienfaisante influence à la fois sur l'homme et sur les animaux ; les abeilles et les oiseaux -mouche* , qui bourdonnaient autour des fleurs, semblaient même, au milieu de leurs jeux habituels, avoir conscience de la sainteté de ce jonr. Une douce journée de dimanche, dans le mois de juin , est toujours pour ! moi un délicieux moment de calme , et comme un repos poétique au milieu du tumulte de la vie et du lourbillon du monde. Tel était le jour qui succédait à une nuit si agitée , et il vint bien à propos pour calmer les esprits, apaiser les craintes, et nous donner le temps de nous recueillir.

Lorsque la famille se trouva réunie dans ls salle à manger, nous éprouvions tous un calme singulier. Quant à ma grand’mère, je conn;'i*a.-ii* son courage et sa vieille expérience , et je n'étais pas fort surpris de la trouver si tranquille et si raisonnable; mais ses quatre jeune* compagnes semblaient aussi partager avec elle cette froide rai-sun et celle tranquillité. Patt riait et s'abandonnait à sa vivacité

naturelle, comme s’il ne s'était rien passé d’extraordinaire, taudis que les autres pupilles de mon oncle conservaient une retenue de femmes bien élevées , qui ne trahissait fias la moindre appréhension. Marie Warren cependant me surprit par ses allures et sa conduite. Elle s’assit à table à sa place ordinaire, et paraissait la plus gracieuse, la plus timide , la plut femme de» qustre; je pouvait à peine m'imaginer que la Aile du recteur, si réservée, si modeste, si charmante , si prompte à rougir, était la même que cette jeune fille active, décidée, au jugement droit, qui m'avait si bien secondé la nuit passée, au sang-froid et à la discrétion de laquelle nous devions tous, sans aucun doute, de reposer encore sous notre toit, et quelques-uns devaient la vie.

Malgré cette apparence de tranquillité, le déjeuner fut silencieux; il n'y eut guère de conversation qu'entre ma grand'mère et mon oncle, et elle eut principalement pour objet nos deux prisonnier*. Il fallait aller à quelques milles du Nest pour trouver un magistrat qui ne fût pas perverti par les maximes de l'antirentisme; et conduire Seneca et son complice devant un iuge de paix de cette espèce c'était en effet lui assurer la liberté. On leur demanderait une caution pour la forme, et il était plus que probable que le constable permettrait leur élargissement , si même ils jugeaient nécessaire de te contraindre jusqu'à feindre l'accomplissement de leurs devoirs. Mon oncle, en conséquence, adopta le plan qui suit. U avait fait transporteries deui incendiaires dans la vieille ferme, dans laquelle il y avait un cellier vide parfaitement sec, et qui présentait toutes les garanties d'un Cachot, sans en avoir les inconvénients habituels, c'est-à-dire l’obscurité, l'humidité. Les hommes rouges avaient accepté les fonctions <!e gardiens; l'un se tenait à la porte, l'autre veillait près d’une fenêtre, par laauelle s’éclairait la cave, et qui était à peine assex large pour qu'un homme pût s'y glisser. L'interprète avait reçu de l'agenti’ord re de respecter le repos du dimanche. On ne prévoyait pas de mouvement pour ce jour-là , et ce service de peu d'importance s’accordait bien avec leurs habitudes de flânerie et de paresse quand ils n’avaient pas d'entreprise à conduire. On avait eu soin aussi de donner de l’eau et des aliments aui prisonniers; puis mon oncle Ho avait attendu, car il avait l’intention de conduire dès le lundi matin les coupables devant l'un des juges du comté, magistrat qui siégeait as%«-z loin du Nest. Quant aux perturbateurs de la nuit dernière, on n'en entendit plus parler; et comme il n’y avait aux environs de la mainon que peu de bois ou l'on put se réfugier, nous n'avions à craindre aucune surprise.

Nous étions encore à déjeuner quand les sons de la cloche de Saint- Andrew remplirent l’air de leurs vibrations mélancoliques, et nous avertirent de nous préparer à entendre les offices du jour. Il y avait un peu plus d'un mille pour se rendre à l’église , et les jeunes demoiselle* exprimèrent le désir de faire U roule à pied. Ma grand’mère . accompagnée de son fils, monta donc seule en voilure, tandis que la jeunesse réunie se mit en marche une demi-heure avant que la cloche sonnât pour la seconde fois. Quand je pensais à l’état du pays, aux événements de la nuit passée, et que je pensais ensuite à ma propre indifférence dans cette promenade et à la tranquillité de mes charmantes compagnes , j'étais confondu d'étonnement , et je ne pus m’etn pêcher d’en faire part aux demoiselles.

— Rappelez -vous que c'est dimanche, liugh, me répondit Patt , et nous n'avons jamais eu d’alerte ce jour-là ; le peuple de ce côté-ci est trop religieux pour profaner le jour du repos par la violence cl l’emploi des armes.

En effet, ces mêmes hommes qui se portaient aux derniers excès pour satisfaire leur convoitise parurent tous à l'église, et entendirent l’office avec les mêmes signes de dévotion que s'ils n'avaient eu rien à se reprocher. Pourtant je pus découvrir sur les'physionomies de beaucoup de vieux tenanciers de la famille une expression bien différente de celle que j'avais vue autrefois, un regard froid, dans lequel on ne pouvait plus lire celte ancienne bienveillance qui avait si longtemps existé entre nous.

— Maintenant je vais revoir le dais qui surmonte notre banc , m'écriai-je quand nous approchâmes de l’église; je l'avais profondément oublié quand Jack Dunning, l'ami ue mon oncle, lui a écrit qu'il faut l’abattre.

— Et je suis bien de son avis, répondit Martha.

— Et que dites-vous de cela , miss Warren? demandai-je en me tournant vers ma compagne, car je ne sais par quelle attraction secrète je marchais k côté d’elle; dites- vous : « Vive le dais ! ou à bas le dais? »

— A bas le dais ! répondit Marie avec résolution; je partage l'avis de mistress Littlepage. que les églises ne doivent eouserver que le moius de traces possibles de nos distinctions mondaines.

— El votre père, miss Warren, l'avet-vous jamais entendu parler de mon malheureux dais’?

• — Mon père, répondit Marie après avoir hésité un instant, r*t aussi de l’avis de mettre les dais dehors, et naturellement il ne fuit aucune exception pour le vôtre.

— Véritablement, vous ne sanries imaginer, liugh , reprit Patt k son tour, combien on a parlé de cette laide décorulion durai ce. derniers temps

— Je n’en doute pu , ma chère. Tous ces bavardages sont des attaques indirectes contre les baux. On impute à nous autres pauvres propriétaires tous les méfaits que l’on peut imaginer pour rendre notre cause impopulaire, et accroître ainsi les chances de nous voler avec impunité. Mon dais restera aussi longtemps que l’antirenlisme existera à Ravensneit ; à moins qu’on n'emploie la violence pour le renverser. Lorsque les habitons se seront réconciliés avec le sens commun et commenceront à saisir la différence qu’il y a entre le mien et le tien , la cuisinière pourra quand il lui plaira en faire du bois pour son four.

Quand nous fûmes arrivés h la barrière qui communiquait du chemin de traverse que nous avions pris à la grande route en face de l’église, nous interrompîmes notre conversation, peu convenable dans ce lien et dans ce moment. La congrégation de Saint-Andrew était' peu nombreuse, comme presque toutes celles de la campagne qui appartiennent h la même secte, qui sont vues avec défiance et quelquefois avec aversion, surtout par les descendants des puritains. Toutefois, malgré 1a défaveur qui pesait sur la communion, je trouvai que M. Warren était un prédicateur populaire. Un peuple plein de préjugés et imbu des habitudes de province était naturellement disposé à considérer avec répugnance tout ce qui n’était conforme ni à scs opinions ni à ses coutumes-, et de ce fait seul que M. Warren appartenait à une église qui reconnaissait des évêques, on concluait, h force de subtilités, que sa secte favorisait l’aristocraUe et les classes privilégiées. Néanmoins, malgré ces objections, la popularité de notre ministre imposait le respect à tous les gens d’alentour, et, ce qui peut paraître étrange, le courage avec lequel, seul dans tout le clergé de la contrée, il avait osé gourmander i’esprit de convoitise qui se propageait, n’était pas la moindre cause du respect qu’il inspirait. Cette conduite loyale avait provoqué dea menaces et des lettres anonymes, la ressource ordinaire de la basaeiBe et de la lâcheté; mais elle avait en même temps accru son influence, et arraché la déférence secrète de beaucoup de gens qui auraient été heureux de lui montrer des sentiments bien différents si cela avait été en leur pouvoir.

Ma grand’mère et mon oncle avaient déjà pris place dans leur banc et sous le dais lorsque nous autres piétons nous entrâmes dans l’église. Marie Warren se dirigea d’un autre cûlé, et alla s’asseoir, accompagnée «le ma sieur, dans le banc réservé au recteur, tandis que les deux autres demoiselles montèrent au sanctuaire, et te mirent à leurs places accoutumées. Je suivis, et pour la première fois de ma vie je me trouvai assis tous ce dais objet de tant de rancunes, investi en quelque sorte de tous les droits de la propriété. Le lecteur doit savoir que toute la différence que l’on pdt remarquer entre ce malheureux banc et tous ceux qui remplissaient l'église consistait simplement en ce qu'il était plus vaste et plus commode , avantages qu’tvec nn peu d’aigenttous les autre* paroissiens auraient pu obtenir comme nous, et qu'il était surmonté d’une sorte de toit lourd, grossier, disgracieux, véritable caricature du célèbre Baldachino de Saint-Pierre de Rome. C’est ce toit qu’on ne pouvait tolérer; c’était de tous les objets qu’on pouvait rencontrer à Raventnest celui qui blessait le plus les regards.

Lorsque je levai la tète après avoir fait mes dévotions, comme c’est notre habitude à nous serai -papistes quand nous entrons dans un lieu consacré au culte , et lorsque je jetai un regard autour de moi , je m’aperçus que l'église était trop étroite pour la foule qui l’avait envahie. Un second regard m’apprit que presque tous les yeux étaient dirigés sur moi. Ce n’était pas le dais, comme je l’avais d’abord imaginé, qui attirait l'attention générale, maiabien mon indigne personne elle-même. Je ne m’arrêterai pas h rapporter tous les bruits impertinents et ridicules qui avaient été répandus sur les motifs qui m’avaient engagé à me montrer déguisé dans le hameau le jour précédent, ou sur tous les événements qui avaient suivi ; mais il en est un si caractéristique et si intimement lié avec notre sujet, que je ne puis l'omettre. On disait tout bas que j'avais mis moi-même le feu à ma propre ferme la seconde nuit après mon arrivée, afin de rejeter l’odieux d’un pareil acte sur eea « vertueux et laborieux paysans » qui tenaient sur pied un corps armé pour me chasser de mon bien. Or, remarquons -le bien, quand on n’a pas en l’occasion de s’en assurer par soi-même, on ne peut pas se faire une idée de tout ce qu’il y a de puissant et de formidable dans les on dit américains. En aucun pays du monde, ces bruits colportés de bouche en bouche n'exercent une influence aussi capitale et aussi dangereuse. Il y en a peu qui osent leur résister ; il y en a moins encore qui pensent à mettre en question leur exactitude.

J'étais donc là, comme je l’ai appris depuis, « le point de mire de tous les curieux. • Quand je pua regarder de plus près l’assemblée, je me convainquis que la plus grande partie de ceux qui la composaient n appartenaient pas à la paroisse de Saint-Andrew. La curiosité ou quelque autre sentiment malveillant avaient triplé ce jour-là le nombre des auditeurs de M. Warren, ou plutôt le nombre de rocs surveillants.

Le service divin ne fut pas interrompu, si ce n'est par la maladresse de quelques assistants étrangers aux détails de la cérémonie. Le respect que l'on accorde toujours à la célébration des rites sacrés maintint tout le monde dans l’ordre; et entouré comme je l'étais de

toute la malveillance que la cupidité pouvait avoir inspirée pour un homme qui, après tout, n’y avait fourni aucun prétexte, je n'eus à essuyer aucune violence et même aucune insulte.

Je ne crois pas que la ferveur eût été ce jour -là bien ardente dan# l'église de Saint-Andrew à Ravensuest. La moitié au moins de l'assemblée marmottait d’un air distrait la liturgie, et tous ceus quù avaient perdu La page du livre que l'on récitait, ou qui ne s'élaienq pas mis en peine de la trouver, semblaient penser qu'il leur suffisais pour s'acquitter pleinement des devoirs du culte de nous autres semipapistes, de tenir les regards fixés sur moi et sur le dais qui couvrait mon banc. Je ne pourrais dire combien il y avait devant moi de ces pharisiens rigoureux observateurs de la loi, qui me croyaient capable d’avoir brûlé ma propre ferme pour en rejeter la honte sur les* vertueux , honnêtes et laborieux • tenanciers qui ajoutaient foi à toutes les histoires ridicules qui tendaient à amoindrir mon titre de propriété, qui se laissaient envelopper dans cette trame que la cupidité avait si habilement tissue, et dont elle couvrait tous le pays ; je ne sais, disje, combien ils étaiept, mais les événements qui ont suivi m'ont donné lieu de penser aue lèur nombre n'était pas petit.

Je m’arrêtai dans la sacristie pour dire un mot à M. Warren après que l'assemblée se fut séparée; car il n’avait pas passé la nuit avec notu au Nest, bien que sa fille y fût restée. Nous nous entretînmes un instant des événements de la matinée, de nos captures de la nuit, dont il n'avait entendu parler que vaguement; puis je lui dis :

— Votre congrégation était plus nombreuse qtle de coutume ce matin , monsieur, mais en même temps elle ne m’a pas paru aussi recueillie qu'elle aurait pu l’être.

— Cela tient à votre retour, monsieur Littlepage, et aux événements des deux derniers jours. Un moment j’ai craint qu’il n’y eût quelque projet mystérieux , et que la sainteté du jour et du lieu ne fût profanée par quelque odieuse scène de violence. Grâce à Dieu, tout a bien été , et je erpis qu'il n'y a rien à redouter de cette affluence.

— Quoi ! vous avex donc pensé que Saint-Andrew courait quelque risque aujourd’hui?

M. Warren rougit un peu et hésita un moment avant de répondre.

— Vous connaissex sans aucun doute , jeune homme , dit-il , la nature dea sentiments qui sont répandus maintenant dans le pay-.. Pour en venir à ses fins, l'antirenlisme se fait des auxiliaires de tout ce qu’il peut trouver , et entre autres choses il dirige maintenant ses attaques contre votre banc. J’ai pensé , je l’avoue, que peut-être on avait formé le complot de se porter à quelque violence contre cet objet.

— Laissee-les faire, monsieur : ce banc sera changé ; mais je me fonderai poureela, quand il sera temps, sur des principes généraux rt justes, et je ne céderai pas à l’envie, à la colère et à la cupidité. Il vaudrait mieux laisser ce banc en place pendant encore un demisiècleqnc de faire une concession à ces gens là.

Je partis en disant ces mots, et je me hâtai de rejoindre les demoiselles dans les champs.

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