CHAPITRE XXV
Tel fut mon empressement à quitter l'église, quejc m'éloignai sans me détourner d’aucun côté. Je vis la svelte et gracieuse Marte, qui , mêlée à l’aimable troupe , ralentissait son pas et semblait attendre que je l’eusse rejointe. Je traversai la route , ie franchis la barrière, et j'entrai dans la prairie, ou j'atteignis les demoiselles.
— Que signifie toute cette foule, Hugh? me demanda ma soeur en me montrant la route avec la canne de son ombrelle.
— De la foule ! je n’a» pas vu de foule. Tout le monde a quitté l'église avant moi, et j’ai vu l’assistance t'écouler paisiblement. Ah! il est vrai, on dirait une foule là-has sur la grande route. Par saint Georges ! je crois que c’est un meeting organisé! Oui, voici le président assis sur la balustrade en haut de la clûturc. Voici sans doute le secrétaire, le gaillard qui tient un morceau de papier à la main. Tout cela est bien américain; toutes les règles sont observées. On machine quelque odieux projet , j’en réponds, et l’on veut lui donner l’apparence d'une manifestation de l'opinion publique. Tenet, voici un paillard qui parle en gesticulant de la belle manière.
Nous nous arrêtâmes un moment , et nous observâmes le rassemblement, qui en effet avait tous les caractères d’un meeting public. Les jeunes filles m’apprirent qu’elles l’avaient vu à la même place et dans le même état depuis qu'elles avaient quitté l’église. Ce spretacle était véritablement curieux. La journée était belle , le temps ne nous pressait pas; nous nous mimes en conséquence à marcher d'un pas très-lent dans la campagne. Nous nous arrêtions même de temps en temps pour regarder derrière nous, et pour suivre U scène qui se jouait sur la grande route.
Nous pouvions avoir parcouru de cette façon la moitié de la distance qui séparait l'église du Nest, lorsqu'on nous retournant nous nous aperçûmes que la foule était dispersée. Quelques-uns s (joignaient dans l'indispensable voiture à un cheval; d’autres étaient en selle, d’autres enfin marchaient à pied. Il y avait cependant trois hommes qui s’avançaieul dans notre direction comme a’tls avaient eu
l'intention de noui atteindre. Ha avaient déjà franchi 1a barrière et •'étaient engagé* dans le rentier qui parcourait la prairie, rentier qui n’était guère fréquenté que par les gens qui venaient à la maison. Dans cette circonstance, je résolus immédiatement de m'arrêter et de les attendre. Je fouillai d’abord dans ms poche, pour m'assurer que je n’avais pat oublié mon pistolet k plusieurs coupa. Il devient de plus en plus une srme essentielle, maintenant qu'on ne se contente plus dans les combats privés de combattre « vergue à vergue, » mais que, selon les règles, on Ucbe des bordées de bâbord et de tribord. Je ns connaître au» jeunes personnes quelle était ma résolution.
— Comme ces hommes viennent évidemment à ma rencontre, leur dis-je , il est peut-être convenable à vous de continuer votre course vers la maison tandis que je vais les attendre.
— Vous avn raison , répondit Patt. Ils n'ont probablement rien à voua dire qui puisse nous intéresser, et vous nous sures bientôt rattrapées. Rappelez-vous , Hugb, que le dimanche nous dînons à deux heures, et que l'office du soir commence à quatre dans ce mois-ci.
— Non, non, dit Marie Warren avec vivacité , nous ne devona ni ne pouvons quitter M. Littlepage. Ces hommes peuvent se porter sur loi à quelque violence.
Je fus délicieusement ému de ce simple et naturel témoignage d'aiïccliouel de l’air de décision qui l'accompagna. Marie elle-même rougit en y réfléchissant, mais elle n'en persista pas moins dans son opinion.
— Quoi ! et quel service pourrions-nous rendre à Hugb , chère, en admettant même que vous ayes raison P répondit Patt. Il vaudrait bien miens courir en bâte à la maison, et lui envoyer des hommes oui pourraient l’assister dans cette circonstance , que de rester ici dans l'impossibilité d'agir et de lui être utiles.
Miss Coldbrooke et miss Marston , qui étaient déji h quelque distance en avant de nous, comme si elles avaient voulu mettre cet avis à profit , s'éloignèrent presque en courant. Elles avaient sans aucun doute l'intention d’exécuter le projet de ma 'soeur; mais Marie Warren tint bon, et Patt ne voulut pas abandouoer son amie.
— Il est bien vrai que nous ne saurions être capables de venir en aide à M. I ittlepage si on voulait employer contre lui la violence, observa la première ; mais la violence est peut-être ce que nous avons le moins k craindre. Si nous laissons seul votre frère, ils seront trois contre un , et comme ces vilaines gen» ne se soucient guère de la vérité, il vaut mieux que nous restions ici sfin d'entendre tout ce qui se dira, et de pouvoir en témoigner ai ceux qui vont arriver jugent à propos de le défigurer, comme il ne leur arrive que trop souvent.
Patt et moi nous fûmes frappés de la sagesse de cette idée , et ma soeur s'approcha de la barrière sur laquelle je me tenais en ce moment avec une contenance aussi résolue que celle de Marie Warren. Au même instant les trois hommes s'approchèrent. J'en connaissais deux de nom , quoique je les eusse à peine vus; mais le troisième m’était complètement inconnu. Les deux premiers s’appelaient Bunce et Mourait ; ils étaient tout deux du nombre de mes tenanciers, et , comme je l'avais dé,k appris, de chauds antirentiers. I.e troisième était un démagogue en voyage, qui avait été un des principaux meneurs dans l’affaire du meeting, et qui de us deux compagnons était parvenu à se faire des instruments faciles. Tous les trois ils montèrent sur la barrière d'usi air important , et la majesté do leur démsrche n’aurait pas été plus impoaante s’ils avaient porté le litre d’ambassadeurs extraordinaires de l'empereur de la Chine.
— Monsieur Littlepage , dit M. Bunce d’un ton merveilleusement digne , il y a eu ce malin un meeting du peupla dana lequel ont été adoptées ces résolutions. Nous avons été formés en comité pour vous en remettre une copie , et notre devoir est maintenant accompli puisque nous vous remettoos ce papier.
— A moins, je présume, monsieur, que je ne juge pas convenable de l’accepter, réfiondis-je.
— Je pense <ju’il n’y a personne dans un pays libre qui refusil de recevoir la notification de résolutions votées dans un meeting de ses concitoyens.
— Cela dépend des circonstances, et est particulier du caractère de ces résolutions. La liberté de ce pays est précisément ce qui donne à chacun autant de droit de vous déclarer qu’il ne tient aucun compte de vos résolutions que vous en avec eu vous-même de les adopter.
— Mais vous n’avex pas jeté les yeux sur ces résolutions, monsieur, et vous ne pouves, avant de l’avoir fait, vous former une opinion à leur égard.
— Vous avea raison; mais j’ai pu voir ceux qui me les apportent; j'ai vu leur façon d’agir, et il ne me plaît pas qu’on s’arroge le pouvoir de me dire que chacun peut m'envoyer d«a résolutions sans se préoccuper de savoir s'il me convient ou non de lea recevoir.
En entendant celte déclaration, le comité sembla pétrifié. La pensée qu’un seul homme pouvait hésiter à se soumettre h un joug qui lui était imposé par une ceuUiue d'autre* paraimait ai nouvelle et si inconcevable k des hommes qui attribuaient tous les pouvoirs aux majorités, qu’ils ne savaient comment prendre ce que je venais de dire. Leur uremicr mouvement fut de repousser l’injure ; mais un moment de réflexion leur fit comprendre probablement qu’une telle conduite
les servirait moins bien, et ils finirent par prendre le parti plus philosophique de continuer paisiblement.
— Dois-je conclure de vos paroles, monsieur littlepage , que vous refuses de recevoir les résolutions d'un meeting public ?
— Oui, et d'une deini-douuine de meetings publics si vous voulex , si ces résolutions sont offensantes pour moi et me sont présentées d’une manière offensante.
— Je vais donc dire au peuple que vous refuses même de lire set résolutions, squire Littlepage?
— Vous (>ouvex leur dire ce qui vous plaira. Je ne connais pas d’autre peuple que celui que définit la loi , et dans la limite des pouvoirs que la loi lui attribue. Quant à ces coteries formées par l'intrigue et excitées par le mensonge qui se donnent le nom de peuple, je ne les respecte ni ne les crains, mais j’ai pour elles, au contraire, le plus profond mépris.
— J« vais donc dire an peuple de Raventnest que vous aves pour lui le plus profond mépris r
— Je ne vous autorise pas à rien dire de ma part au peuple de Rave nxn e»l , car je ne aaia pas si le peuple de Raventnest voas a donné aucune mission. Si vous me pries respectueusement de lire le papier que voua tenex k la main, du ton dont on sollicite un* faveur, et non comme ou réclame un droit, je pourrai vous satisfaire; mais je conteste l'autorité que vous voulea voua arroger de me contraindre à me aou mettre k vos résolutions.
Les trois membres dn comité se retirèrent un peu k l’écart pour se consulter entre eux pendant deux ou trois minute*. Quand ils se reprochèrent de nous , ils avaient adopté un parti définitif et avaient ien changé de ton.
— Monsieur Hugb Littlepage junior, me dit Bunce d’un ton solennel et avec autant de gravité que s'il m’avait présenté, en exécution de la loi, des conclusions qui eussent dû être rédigées en phrases mûrement pesées, je vous demande maintenant de la façon la plus respectueuse si vous voulet consentir à recevoir ce papier? Il contient certaines résolutions adoptées k l’unanimité par le peuple de Raven*nett, et qui sont pour vous du plus haut intérêt. Je suis chargé de vous demander respectueusement si vous voules accepter une copie deadites résolutions.
Là -dessus je coupai court , et j’interrompis l’orateur en recevant le papier qu’il m'offrait, et les trois dignes ambassadeurs parurent un peu désappointés de ma résolution. Je plaçai leur copie dans nu poche, jo saluai gravement la comité, et me retirai. Dès qne je fus k l'abri des regards , je tirai vivement le papier de ma poche, et les jeunes filles, avec une curiosité égale k la mienne, s’approchèrent de moi pour mieux entendre.
— Voyons donc, dit Patt, eea importantes résolutions. Peut-être quand nous les connaîtrons nous paraitront-eiles convenables.
Je me mis donc k lire k biute voix:
« A un meeting des citoyen* de Ravensnest, spontanément réunis, le 32 juin 1§4à, sur la grande route, après avoir assisté au service divin dans la maison d’assemblée épiscopale, conformément aux txsagei Je l’Eglise établie d'Angleterre , ünesipborus Hayden , esquire, a été appelé ou fauteuil, et Pulaaki Todd, «squire, a été nommé secrétaire. Après une exposition éloquente et lumineuse de l'objet du meeting, et une esquisse saisissante de l'aristocratie et des droits de l’homme par Démosthènt Hewlett et Jobn Smitb, esquire* , les résolutions suivantes , expression de l'opiaion publique , ont été adoptées k l'unanimité :
> Résolu que si les hommes sont égaux aux yeux de la loi, ils le •ont encore bien davantage aux yeux de Dieu....
• Résolu que les maisoni d’assemblée sent des édifices construits pour un but d'utilité publique , et qu'on ne doit y rien sd mettre qui •oit opposé su soutinrent public, ou dont U puisse se blesser avec raison.
• Résolu que, dans notre opinion, le siège qui est assez bon pour un homme est axiri bon pour un autre homme ; que nous ne connaissons pas de différence entre les familles et les raees, et que les bancs doivent être réglés d'après les principes d'égalité comme les lois.
• Résolu que les dais sont de* distinctions royales tout k fait déplacées dans de* républiques, et plus que partout ailleurs dans des maisons d’assemblée républicaines.
• Résolu que la religion doit s’accommoder aux institutions du pays où elle est eu vigueur, qu’un gouvernement de forme républicaine a droit d'exiger une religion de forme républicaine , et que nous ne pouvons considérer les sièges privilégiés dans la maison de Dieu comme étant d’accord avec le* principe* de liberté.
a Résolu qu’en plaçant un dais au-dessus de son banc dans la maiaon d'assemblée de Saint-Andrew de Ravensnest, le général Cornélius Littlepage était d'accord avec l’esprit du temps passé plutôt qn'avec l'esprit du temps présent, et que nous considérons le maintien de ce dais comme aristocratique, et comme indiquant une prétention à la supériorité qui est contraire k la nature du gouvernement, menaçante pour la liberté et d’un exemple dangereux.
’» Résolu que nous voyons un rapport évident entre les têtes couronnées, les titres de noblesse, les bancs surmontés de dais, les distinctions personnelles, lea lenurea k bail, les fbomliktaius rsa-
■ lias, In corvées, le» poules grasses, les baux de trois générations et
les FlftMAGIS.
» Résolu que nous somme» d'avis que quand les propriétaires de fermes veulent les détruire pour quelque cause que ce soit, il est une manière de les faire disparaitre moins alarmante pour le voisinage que l’incendie , et qui a pour résultat de donner lieu k mille bruits fâcheux et k mille accusations dépourvues de vérité.
» Résolu qu’il sera dressé procès-verbal de ces résolutions, et qu'une copie en sera délivrée k un certain Uugb Liltlepage , citoyen de Ravensnest, dans le comté de Washington, et que reter Bunce, esquire, John Mowatt, esquire, et ilesekiah Trott, esquire, formeront un comité k l'effet de délibérer sur ce qu'il reste k faire.
• Ensuite de quoi le meeting a été ajourné sine dit. Onesiphorus Hajden, président; Pulatài Todd, secrétaire. »
— Parbleu! m'écriai-je, voilà autant de poudre qu’il en faudrait pour un autre Waterloo.
— Que signifie la dernière résolution , monsieur Littlepage , demanda Marie avec anxiété , celle qui concerne la ferme?
— Je devine. Il y a là un sens caché et très-offensant. Les misérables cherchent probablement k insinuer que c'est moi qui ai mis le feu k ma grange... Mais nous approchons de la maison; ne parlons plus de cela, pour ne pas inquiéter ma grand'mère.
Nous trouvâmes tout fort calme au N est , et l’on n’avait pas entendu parler des hommes rouges. Pour eui le dimanche est un jour comme un autre, ai ce n'est que lorsqu'ils sont parmi nous ils en resjftclent dans une certaine limite le repos consacré par déférence pour nos habitudes. John nous ouvrit la porte, où nous arrivions peu de temps après ma grand'mère et mon oncle; U nous avertit donc que tout était tranquille dans les fermes des environs, autant qu'il pouvait l'avoir appris.
— Votre honoré père, monsieur Hugh, me dit-il , n'aurait jamais voulu croire que sa propre habitation serait envahie par des hommes de l’endroit, s'introduisant par escalade comme des voleurs de nuit, semblables k autant d’oiseaux de Newgate... Non. Voyez, monsieur liugh, ce squire Newcome, comme ils l'appellent, est un homme de loi, et a souvent dîné ici au Nest; je lui ai servi sa soupe, son poisson, son vin cinquante fois, comme k un gentleman, et à sa soeur aussi, miss Opportune, et ils viennent mettre le feu k la maison! k minuit!
— Vous êtes injuste envers miss Opportune, John; car, pour elle, elle n’a pris aucune part à tout cela.
— Soit, monsieur; personne n'y comprend plus rien aujourd'hui. Je déclare que je u’y vois plus, ou que c’est la jeune demoiselle ellemême qui vient là -bas.
— La jeune demoiselle! Où? Vous ne voulex pas dire Opportune Newcome, probablement?
— Si, monsieur, et c’est bien elle ; j’en suis sûr. Si ce n'est pas là miss Opportune , le prisonnier que les sauvages ont conduit dans la cellier de la vieille femme n’est pas Seoeca Newcome.
John avait raison : Opportune était là dans le sentier, précisément k la place oii je l’avais vue pour la première fois disparaitre la nuit précédente, c’est-à-dire à la sortie du ravin. On ne voyait que sa tète et la partie supérieure de son corps. La jeune fille ne s'était montrée qu’aulanl qu'il le fallait pour attirer mon attention, et aussitdt après y avoir réussi, elle avait descendu de quelques pas pour échapper k tous les regards. Je recommandai k John de ne rien dire de ce qui venait de se passer , et je me dirigeai vers la ravine, certain d’y être attendu, et beaucoup moins certain que cette visite n’élait pas de mauvais augure.
l-a distance était courte , et je fus bientôt au bord du ravin ; mais lorsque je l'atteignis, Opportune avait disparu. Elle était cachée dans le taillis, k cet endroit fort épais, et je la découvris bieu tût. Opportune s’était placée près d’un des sièges rustiques disposés la pour servir de halte pendant les chaleurs de l'été , tout près de la route, et dan» un fourre. Elle m’appela k voix basse, et en un instant je m’écartai du sentier, et je fus auprès d'elle. L’émotion gagna la pauvre fille, qui •e laissa glisser sur le banc.
— Oh! monsieur Hugh, s’écria -t— elle en me regardant avec un abandon et un trouble qui ne lai étaient pas habituels , Sen ! mon pauvre frère Sen! qu’ai je fait? qu’ai- je fait?
— Voulex-vous répondre k une ou deux questions, miss Opportune, avec franchise, et aussi avec l’assurance que je ne ferai aucun usage de ces réponses qui puisse porter préjudice k vous ou aux autres? C’est Ik une chose sérieuse et qui doit être traitée avec une entière franchise.
— Je vous répondrai, k vous, sur quelque sujet que ce soit et quelque question que vous ta’adrcssicx , quoique je puisse avoir à en rougir. Mais , ajouta-t-elle rn posant familièrement, (tour ne pas dire tend ri ment, la main sur mon bras, pourquoi serions-nous aujourd'hui l'un pour l’autre monsieur Huch et miss Oppoitune, quand pendant si longtemps nous avons été Hugh et Op? Appelez-moi Op encore, et je pourrai encoie espérer que l’honneur de ma famille et le bon* hmr du pauvre Sen sont encore, après tout, dans les mains d'un véritsble ami.
— Ptoouac ne peut le désirer plus que moi , ma chère Op, et je
serai heureux d'être encore pour vous Hugh tout court. Mais vous savez tout ce qui s'est passé.
— Je le sais, oui; ces terribles nouvelles sont venues jusqu'à nous, et ma mère n'a pas voulu me laisser un moment de repos que je ne sois accourue ici de nouveau pour vous voir.
— De nouveau! Votre mère connaissait donc votre visite de U nuit dernière ?
— Oui, oui, elle a su tout cela, et c’est elle qui m’a conseillé tout cela.
— C’est une mère prudente et qni pense k tout, répondis-je en me mordant la lèvre, et je saurai désormais toute la reconnaissance que je lui dois. Pour vous , Opportune , je vous dois la conservation de ma maison et peut-être 1a vie de tous ceux qui me sont le plus chéri.
— Eh bien, c’est quelque chose; il n’y a pat de peine qui n’ait son soulagement. Mais vous devez savoir, Hugh, que je n'aurais jamais supposé Sen lui- même assex faible pour venir personnellement mettre k eiécution un tel projet! Je comprenais assez que dans 1rs temps d’agitations antirenlistes il n'y a d’autres lois auc le fer et le feu ; mais en général Sen est prudent et sur ses gardes. Je me serais arraché la langue plutôt que de jeter mon propre frère dans un xi terrible abîme. Non, non, n'ayei pas une assez mauvaise opinion de moi pour supposer que je sois venue trahir Sen.
— Il me suffit de savoir toute la peine que vous avez prise pour m’avertir do danger. Je sais que vous êtes pour moi une amie, et je n’ai pas besoin d’avoir aucune autre opinion sur votre compte.
— Ahl Hugh, que noua étions heureux, tranquilles, il y a bien peu d'années! C'était avant que vos misa Coldbrookc, miss Marston et Marie Warren eussent mis les pieds dans le pays. Alors nous n’avions aucun chagrin, et j'espère que ce* temps reviendront. Si miss Martba voulait seulement rester fidèle k de vieux amis au lieu de courir après des connaissances nouvelles, Ravensnest reviendrait le Ravensnest d'autrefois.
— Vous ne blimeres pas ma aceur uns doute de préférer ses plus intimes compagnes. Elle est, vous vous le rappellerez, de quelques années plus jeune que nous, et U y a six ans elle était k peine d'dge k se mêler k nos plaisirs.
Opportune voulut bien rougir un peu et laisser percer quelque embarras, car elle n'avait mis Patt en avant que pour diriger plus sûrement ses attaquei contre moi, et elle uvait aussi bien que moi que ma scrur avait sept années de moins qu'elle. Mais cette impression fut passagère , et elle en vint bientôt au véritable objet de sa visite.
— Que dirai-je k ma mère, Hugh? Voua rendrez la liberté k Sen, je n'en doute pas.
Je pensai pour la première fois k ce que sa position avait de pénible; mais Je sentis use vive répuguanoe k laisser les incendiaires impunis.
— Les faits doivent être connus bientôt dans toute la ville , observai -je.
— U n'en fiant pas douter. Ils sont déjà connus de presque tout le monde. Les nouvelles courent vite k Ravensnest , il faut l'avouer.
— Hélas! encore si elles étaient vraies! Mais votre frère peut k peine penser k rester dans le pays après de tels événements !
— Seigneur! que dites-vous? S'il échappe aux poursuites, qui pensera k l’inquiéter pour cela? Songes donc que mettre le feu à une maison en temps d'agitation anlirenüste ne paraît pas moitié si grave au public que de commettre un simple délie Vous n'svex pas été assez longtemps parmi nous pour savoir cela.
— Mais la loi ne sera pas aussi complaisante que le public; elle pardonnera difficilement k des incendiaires, et votre frère serait obligé de quitter le psys.
— Qu'importe? Combien de gens qui s’éloignent et oui ne restent pas longtemps dehors! Cela vaut toujours mieux que d’aller travailler dans la nouvelle prison. Je n’ai pas la moindre crainte que Sen soit pendu, car nous ne sommes pas dans un temps où l'on pende ; mais c'est assez désagréable pour une famille d’avoir un de ses membres dans la prison de l’Etal. Quant k une réclusion de longue durée, vous pouvez voir aussi bien que moi ce qu’il en est. Il y a eu dos meurtres pour l'anlirentisme ; essayez de les punir, et vous verrez le beau tapage que feront le» sénateurs et les représentants. La parole fait tout; et si le public veut qu’une chose soit honorable, il n’a qu’k la déclarer telle pour qu'elle le soit aussitôt.
Telles étaient les notions de miss Opportune Newcome en fait de morale moderne ; et était-elle bien loin de la vérité ? Je ne pua m’empécber de sourire k voir 1s façon dont elle traitait les affaires. Pour mon compte, j'étais assex disposé k prendre en considération, dans cette malheureuse affaire d’incendie, la ailuation d’Opportune, car il eût été cruel de livrer cette pauvre fille au remords d’avoir été l'instrument de 1a perte de son frère.
La conversation que j’eus avec Opportune n'eut d’aulrea résultats que ceux-ci : d'abord , mon cceur resta dans l’état où il était avant que je l'eusse vue ; je n'étais pas bien certain , il est vrai, d'en être toujours le maître ; secondement, la jeune personne me quitta irèsrassurée sur la réputation des Newcomes, quoique j'eusse pris grand soin de ne pas me mettre k Sa discrétion, et de ne pas m’engager k U
moindre concession; troisièmement , j’invitai la Mear A venir moi . mystère au Nest le soir même , et je lui fis comprendre que c'était pour elle un moyen d’atteindre le but qu'elle nourrissait — en ce qui touchait Seneca , remarquons-le bien , et non en ce qui me touchait moi-mème ; — et enfin nous noua séparâmes aussi bons amis que nous l'avions jamais été, et en conservant exactement la même opinion et les mêmes projets l'un à l'égard de l'autre. Quels étaient ces projets, la modestie ne me permet pas de les rappeler.