‹ RavensnestChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le lendemain matin de très-bonne heure j'avais revêtu mon déguisement ; je doute que ma mère elle-même m'eût reconnu, ti elle eût vécu assez longtemps pour admirer les favoris qui avaient garni mes joues, et pour me voir à l'âge d’homme. J'entrai dans la bibliothèque de Dunning, je tirai U petite vielle de son étni de cuir, je l’attachai en bandoulière, et me mis à jouer Le jour de Saint-Patrick au matin avec verve, et je puis ajouter avec ouelque talent. J’étais au milieu de l'air lorsque la porte s’ouvrit, et Ramey avança dans la chambre sa face aux pommettes brillantes ; sa bouche était grande ouverte comme celle d’un four.

— Par le diable! d’où venez-vous ? demanda le nouveau domestique en faisant une horrible grimace. Vous êtes le bienvenu pour la chanson , mais comment êtes-vous arrivé ici P

— Ché fénir té Halle en Prusse, quel être fotre bays.

— Etes-vous donc un juif?

— Hein! Je être un pon gréticn. Foulei-voua qne che eboue Yankee Tootle (air national américain) ?

— Yankee, tonnerre ! voua éveillerez mon maître, et il sera fort mécontent; autrement je vous laisserais jouer celte chanson jusqu'à la fin des temps. Dire que je l'entends ici dans ma propre bibliothèque, et que la vieille Irlande est à trois mille lieues d'ici!

— Un éclat de rire de Dunning interrompit ce dialogue, et Ramey disparut aussitôt, ne doutant pas qu'il n'eût encouru quelque châtiment américain pour la faute qu'ü croyait avoir commise, et nous quittâmes la maison sans le revoir.

J'ai à peine besoin de dire que je me sentis un peu mal à l'aise en me trouvant dans les rues de New-York sous ce déguisement. Mais la gravité et l'assurance de mon oncle furent pour moi une source continuelle d'amusement. Il vendit tout de suite une montre sur le quai , avant que le bateau s'en fût éloigné , mais son snccès tint , j’imagine, à ce qu’il la vendit à on prix qu’un de se* confrères, qui exerçait son commerce dans le voisinage, trouva déloyalement bas. Nous primes pour nous deux une chambre convenable, sous prétexte de surveiller nos bagages, et nom restâmes sur le bateau, regardant tout de eet air étonné et curieux qui convient à dez gens de notre

sorte.

— Voilà au moins une douzaine de personnes que je connais , dit mon oncle au moment où le bateau dépassait k fort Washington ; je viens de causer pendant à peu près dix minutes avec un ancien camarade de pension, avec lequel j’ai toujours vécu dans une assez grande intimité , et je trouve que mon baragouin et mon déguisement sont parfaits. Je suis sûr que ma chère mère elle-même ne me reconnaîtrait pas.

— Nous pourrons alors nous amuser avec ma grand'raère et ies jeunes dames, répondis-je, quand nous serons arrivés. Pour nu part , je crois que nous ferons bien de garder notre secret jusqu’au dernier moment.

— Sur ma foi , voilà maintenant Seneca Newcome ; il vient h nous. Il faut redevenir Allemands.

C'était en effet squire Seneky, comme l’appelaient les honnêtes fermiers des environs de Ravcnsnest. Newcome s'avança lentement vers l'avant du navire où nous nous tenions , et mon oncle se décida à engager la conversation avec lui pour acquérir une preuve de plus de l'eicellence de son déguisement, et aussi pour recueillir, s'il était possible, quelques renseignements qui rendraient plus facile l'exécution de notre projet. A cet effet , le prétendu brocanteur tira une montre de sa poche , et la présenta doucement au grand avocat eu lui disant :

— A jeter une montre, cbentleman.

— - Hein ? qnoi ? Ah ! une montre , répondit Seneca d'un ton de souveraine condescendance et de cet air grossier que ces gens qui se croient ■ le sel de la terre, • pour parler comme l’Ecriture , affectent ordinairent avec ceux qu’ils croient beaucoup au-dessous d’eux pour l’intelligence et la position , tandis qu’ils meurent d’envie et dénoncent comme aristocrates tous ceux qui sont au-dessus d’eux. Ab ! une montre , n’est-ce pas? De quel pays êtes-vous, mon ami ?

— Je souis Alraand, ein Teutscher.

— Allemand ; et vous venez d’Inc-Fycher , je suppose.

— Hein 1 ein Teutscher, être un Almand.

— Ab ! oui , je comprends. Combien de temps avez-vous passé en Amérique ?

— Touze mois.

— Bah ! ce temps de résidence suffit pour vous donner les droits de citoyen. Où demeurez-vous ?

- — Nulle bart. Je fis au hasard; quelquefois ici, et quelquefois là.

— Ah ! oui , je comprends, vous n’avez pas de domicile légal ; vous menez une vie errante. Avez-vous beaucoup de montres à vendre ?

— Oui, ch’en afre vingt ; elles sont aussi pon marché que té la boue, et elles font comme de grosses borloches.

— Et quel peut être le prix de celle-ci ?

-—Celle-ci ? vous poufet l'afoir pour seulement fuit tollars. Tout le monde fous tira qu’elle est en or. H n'y en a pas te meilleure.

— Ah ! elle n’est donc pas en or ; je vous assure que vous avez été sur le point de m'attraper moi-même. Voulez-vous me faire une diminution ?

— Si fous fouloir me tonner un avis , ché ne tis pas. Vous barailre une pon chentleman , ingapaple de tricher un paufre Almaud ; et tant té chens se plaisent à tricher lé paufre Almand, que che vous la laisserai pour six , si fous foulez me tonner un avis.

■ — Un avis? vous vous adressez, ma foi, bien pour cela ! Tenez, venez ici, nous serons seuls. Quel est la. nature de l'affaire? s'agit-il d'un procès civil , ou d'une action criminelle ?

— N ein, nein ; ce n’être pas de brocès qu’il s’nehit, mais t'un afis.

— Bien ; mais un avis conduit à un procès quatre-vingt-dix fuis sur cent.

— Ya, ya, répondit le marchand forain en riant, che fous croit pien ; mais il n’être pas question de cela : ché lésire safoir où peut foyacher avec ses pagaches un Almand qui feut aller Uns la campagne , et non dans les grandes files.

— Je vous comprends ; six dollars, diable ! cela sonne bien pour une montre pareille. Notes qu'il l'aurait prise pour une montre d'or. Mais je m’intéresse toujours aux pauvres gens, et je méprise l'aristocratie. Seneca croyait mépriser l'aristocratie, mais en réalité il la haïssait d'une haine profonde ; et par aristocratie, il entendait tout simplement les hommes et les femmes bien élevés. Aussi , continua-t-il, je suis toujours prêt à venir en aide aux honnêtes citoyens; et si vous pouvez vous décider à me donner cette montre pour rien, je vous indiquerai un coin du pays où il ne vous sera pas difficile de vendre les dix-neuf autres en une semaine.

— Pon ! s’écria mon oncle en riant , prenez-la tonc, elle être fotre

f irobriété, et c’est moi qui être fotre oblige; montrez-moi seulement s file où ché pouis fendre les dix-neuf autres ?

— Ce n’est pas en ville, ce n’est qu'au village, répliqua l'exact Seneca , ne croyiez-vous pas que ce serait un chef-lieu ?

— Ben m'imborte ; cbaime mieux fendre mes montres à tes pous et honnêtes baissas qu’aux plus huppés pourehois tu pays.

— Vous êtes mou homme ; vous n'ètes, j'espère, ni (utron ni aristocrate ?

— Moi pas safre ce que c'est batron et aristngnir.

— Heureuse ignorance ! Un patron est un noble qui s'approprie U

by Gc

terre d'un autre homme, et un aristocrate est an plaisant qui se figure valoir mieux que ses voisins, mon ami.

— Oh pien ï alors ebe n’ètre |»as bal r on , car je n'avaÎB bas de terre di tout , pas même à moi , et ehe n'être pas blus que bersonne di tout.

— Au contraire, vous n'avet qu'à penser ainsi pour être uu plui grand gentleman qu'eus tous.

— Oh pien ! mais alors ché serai blus crand que fous ; car fous être un des blus crands de tous, chentlcman.

— Pour moi, n'en parlons pas ; mais asset sur ce sujet. Je garde votre montre, puisque vous y consentez, et je vous indiquerai, pour m'acquitter envers vous, la contrée dont je vous ai parlé.

— Accepté , chentlerain ; moi afre pesoin d'un afis, et vous afre pesoin d'une montre.

Ici mon oncle partit d'un éclat de rire, et conservait si bien son accent ordinaire . que je craignis qu'il ne donnât l'éveil à notre compagnon : il n'en fut rien. A partir de ce moment, nous fûmes en d'eiccltents termes avec Scneca, qui cependant, malgré son affabilité, ne voulut pas se lier tout à fait avec nous. Avant cependant que nous eussions atteint les îles, il nous indiqua le moyen de le rencontrer le lendemain matin, et quand nous débarquâmes à Albany, nous étions les meilleurs amis du monde.

Je me débarrassai de mon singe, après avoir essayé pendant une heure ou deux de le garder avec moi, et pour continuer ma route, je me contentai de mon instrument. J'aimerais mieux conduire une armée d'anti rentiers qu'un seul singe.

Ainsi, ma vielle suspendue à mon cou, je suivis mon oncle, qui s'occupait à vendre une montre avant d'entrer dans une taverne. Nous n’cilme* pas naturellement l'imprudence d’entrer à Yhfitel du Congrès ou à l'Jijft, car nous savions parfaitement que nous n’y serions pas admis. C’était là le colé le plus désagréable de notre aventure : je crois qu'à cet égard, mon oncle fit une faute. Il se hasarda à entrer dans un hôlel de seconde classe, pensant qu'une auberge du genre de celles qu'ont l’habitude de fréquenter les gens de notre condition supposée serait décidément trop commune pour nous. Mais je crois que nous nous serions mieux trouvés de la vie grossière d’une grossière auberge que de l’élégante goeuserie de l’hôtel dans lequel nous eûmes l’étourderie de nous établir. Dans la première^ tout nous eût rappelé que nous n'élious plus dans le courant de nos habitudes ordinaires , et nous nous serions amusés du changement, tout en ayant peut-être quelque peine à le supporter. Du reste, je m'étendrai le moins possible sur les désagréments de ma nouvelle profession, et je ne raconterai que les incidents principaux.

Le lendemain de notre arrivée à Albany, mon oncle Ro et moi primes place , dès le matin , dans le convoi qui devait nous conduire àSaratoga par la route de Troy. Je m’étonne que les Troyens, qui les premiers pensèrent à nous donner celte petite parodie d'Iiomère, n’aient pas appelé celte ville Troyville ou Troyborough. Il y aurait eu au moins un peu d'américain dans son nom. Il est impossible de parcourir les rues de cette charmante et florissante cité, qui déjà compte ses vingt mille âmes, sans sentir peser péniblement sur sou imagination les images d’Achille, d'Hector, de Priam et d'ilécube. Mais revenons à ma vielle : j’en fis pour la première fois l'essai en public, sous les fenêtres de U principale auberge de Troy. Je ne pense pas faire grand éloge de l’instrument, bien que ma manière d'en jouer eût , je m’en flatte , quelque chose de fort distingué ; ce que je sais bien , c'est que je fis accourir aux fenêtres une douzaine de charmants visages, et que chacun d'eux m'accueillit avec un sourire. A ce moment , je regrettai mon singe : un semblable début était fait pour éveiller l'ambition du patriote le plus pur, et j’avoue que j'en fus charmé.

Parmi les curieux qui vinrent m’écouter, rl y en avait deux que je supposais être le père et la fille. Le premier éta>t un ministre. Je crus remarquer dans ses façons quelaue chose de cette curiosité qui dénote la simplicité du caractère. Ce n’était pas un sentiment vulgaire qui le poussa à me faire signe de m'approcher de lui. Je m'avançai sur son invitation. J'étais un peu embarrassé d'abord , je le reconnais, d’êrre appelé de cette manière; mais il y avait dans l'air et dans le maintien de la jeune fille quelque chose qui ne me permit pas d’hésiter. Je ne puis pas dire que ta beauté fût remarquable, bien que cependant elle fût fcertainement jolie; mais l’expression de son visage, de scs yeux et de son sourire, et l'ensemble de sa personne avaient quelque chose de si doux et de si féminin que je me sentis poussé, par un sentiment sympathique que je ne cherchai pat à expliquer, à entrer dans la maison et à monter jusqu'à la porte d’an parloir, qui était public, comme je m’en aperçus tout de suite , bien que le ministre et sa fille s’y tinssent seuls en ce moment.

— Entrez , jeune homme , dit le père d'une voix pleine de bienveillance. Je sois curieux de voir cet instrument; et ma fille , qui a beaucoup de goût pour la musique, le désire encore davantage. Comment appelez-vous cela ?

— Une fielle , répondis-je.

— I)e quel pays venez-vous, mon jeune ami?

— Te Aimagne, ti Preusse , ti pays où régnait ternièrement le bon keenig Wilhelm.

— Que dit-il , Mail? ?

J’appris ainsi que la charmante jeune fille s'appelait Marie. J'aimais beaucoup aussi le nom familier de M . 1 1 y . C'était aussi de bon augure , car dans ces temps d'affectation il n'y a que les personnes vraiment respectables qui ne craignent pas d'employer ces petits noms d’amitié.

— Cela n’est pas difficile à traduire , père , répondit la plus douce voix dont la mélodie eût jamais pénétré dans mon oreille, et qu’un î léger sourire rendait encore plus musicale. Il vous dit qu’il est Allemand , natif de Prusse, où régnait dernièrement le bon'roi Wilhelm.

— El cet instrument est uo orgue , ajouta le ministre ; et quel est ce nom qui est gravé dessus ?

— Ce être le nom ti fapricant. — JloehsUct fecit.

— Fecit , répéta le ministre , est-ce de l'allemand ?

— Neiu; ce être latin : fado , feci, factum , facere ; ftei , fedsti , fecit : ce mot signifie faire. Vous savoir cela, cbe suppose.

Le révérend me regarda avec surprise, il examina mes habits et ma tournure, et lança à sa fille un regard de coté, accompagné d'un sourire. Si l'on me demande pourquoi je m'imaginai de faire cet étalage d'érudition de collège , je n'ai qu'une chose à répondre , c’ert que je commençais à pester d’èlre pris pour un chanteur des rues qui avait laissé son singe chez lui par cette charmante fille qui se tenait si gracieusement penchée sur le coude de son père pendant nu’il examinait l’inscription gravée sur un petit morceau d'ivoire et fixée sur mon instrument. Je pus voir que Marie, avec la timidité si naturelle à son sexe, craignait d'avoir mis trop de liberté dans ses manières en présence d'un jeune homme qui se rapprochait plus de sa condition qu'elle n'aurait pu le croire d’un joueur de vielle. Son visage se colora d'une vive rougeur; mais le doux regard qui bientôt s'échappa de ses yeux bleus me prouva qu'elle était tout à fait rassurée, et elle s'appuya de nouveau sur le coude du ministre.

— Vous comprenez donc le latin ? me demanda le père en me regardant des pieds à la tête par-dessu» ses lunettes.

— Un peu, monsir; en férité , très-beu. Tans mon bays, chaque homme est oblicbé d'être soldat pendant quelque temps , et ceux qui safent le latin peufent defenir serchent* ou caporaux.

— C’est en Prusse , n’ett-ce pas ? *

— Ya , Preuasen , où il y a si beu de temps régnait le pon ktenig Wilhelm.

— Et le latin est-il généralement compris parmi vous? J'ai entendu dire qu'en Hongrie beaucoup de personnes bien élevées parlent cette langue même dans l'usage habituel.

— Bas en Almagnc. Nous abrenons tous quelque chose , mais nous pas safoir toute chose.

Je pus voir un sourire qui errait sur les lèvres de cette chère enfant lorsque je me fus tiré d'embarras d’une façon très-naturelle; mais elle réussit à le réprimer, bien que pendant tout le temps de notre entretien ce sourire se soit réfugié dans l'expression de son regard.

— Oh ! je sais bien qu'en Prusse les écoles sont excellentes et que votre gouvernement accorde une grande sollicitude aux besoins de toutes les classes, ajouta le ministre. Mais je suis surpris, je l’avoue, que vous compreniez le latin, pour peu que ce soit, aujourd’hui, même dans ce pays où nous nous faisons gloire...

Je ne pus m'empêcher de l’interrompre pour lui dire : — Foui , ils sont très-glorieux dans ce pays.

Marie éclata de rire. Je ne sais si ce fut de mes paroles ou du ton comique dont je les prononçai, et dans lequel l'ironie se mêlait tant soit peu à la naïveté. Mais le père , dont la bonhomie était à toute épreuve , attendit poliment que mon interruption fût terminée , et continua ainsi :

— Je voulais dire que dans ce pays même, où nous nous faisons gloire — la jeune espiègle passa la main sur ses yeux afin de dissimuler l'effort qu’elle faisait pour ne pas rire de nouveau — de la tenue de nos écoles et de leur influence sur l’esprit public, il n'est pas commun de trouver des gens de votre condition qui comprennent les langues mortes.

— Foui, monsir, répliquai-je, ce être ma condition qui tromber vous. Mon père il être cbentühomme , et il afre donné à moi une aussi ponne élication que le kœnig au kron prinz.

Ici mon désir de paraître à mon avantage aux yeux de Marie me fit commettre une bévue aussi lourde que la première. Comment expliquer, moi musicien ambulant, la fable que je venais d'imaginer? Cela présentait une difficulté à laquelle je n'avais pas réfléchi dans le moment. Toutefois la fortune me favorisa plus que je n'avais droit de l'espérer.

Il y a chez les Américains une disposition singulière à prendre au moins pour un comte tout Européen bien élevé. Leur crédulité à cet égard dépasse toute croyance, et si je m'avisais de citer ici en preuve des faits pourtant incontestables , on les prendrait pour des plaisanteries. Or, je crois être un homme bien élevé , et malgré mon déguiment et la simplicité de mon vêtement, ni ma tournure ni ma toilette n’étaient tout à fait communes. Mes habits étaient neuf*, et par conséquent ma tenue paraissait très-soignée , et il pouvait y avoir entre elle et ma condition supposée un désaccord capable de frapper des yeux plus pénétrants que ceux de mes compagnons. Je crus m'a-

percevoir que le père et 1* fille éprouvaient pour moi un vif Intérêt, quand je leur donnai lien de penser que j'élai* d’une meilleure condition. On se fait chez nous une idée si fausse des agitations et des révolutions de l’Europe, que j'aurais pu faire les récits les plus improbables sur l'état politique de la Prusse sans craindre de rencontrer aucune défiance. Quant a Marie, ses doui yeux semblaient s’être remplis d’une amabilité et d'nne compassion dis fois plus touchantes, eu même temps que sa modestie naturelle parut s'accroître, et elle porta ses regards sur moi lorsque j'eus fait ma révélation.

— S'il en est ainsi ,• mon jeune ami, répondit le ministre avec bienveillance , vous pouvez et devez aisément conquérir une meilleure situation que celle oh vous êtes maintenant. Avez-vous quelque teinture du grec ?

— Certainement. Le grec il être beaucoup étudié en Almagne, répondis-je en pensant qu'il ne m’en coûtait pas plus de me donner ce nouveau talent.

— Et les langues modernes , en comprenez-vous quelqu'une ?

— Che parle les cinq brincibales langues de l'Europe bltu ou moins pieu , et cbé les lis aisément.

— Les cinq langues , dit le ministre en comptant sur ses doigts ; quelles peuvent être ces langues, Marie ?

— Le français, l’allemand, l’espagnol et l'italien, je suppose , monsieur.

— Mais tout cela ne fait que quatre; quelle peut être la cinquième, ma chère ?

— La eheune tame elle oublier l’english , la langue english il être la cinquième.

— Ob ! oui , l’anglais ! s’écria la charmante créature en se pinçsnt les lèvres pour ne pas me rire au nei.

— C’est vrai. J'ai oublié l'anglais, parce que je n'ai pas l'habitude de le considérer comme une langue européenne.

— Je suppose , jeune homme , que vous parles la langue anglaise moins couramment que les cinq autres ?

— Ya.

— Je m’intéresse à vous en votre qualité d’étranger, et Je regrette que noua nous soyons rencontrés pour nous quitter allât. De quel càté vous dirigez-vous , mon jeune ami Prussien ?

— Che allé tans un entroit abelé Ravensnest , pon entroit , on tit , pour fendre des montres.

— Ravensnest! s'écria le père.

— Ravensnest, répéta la fille d’une voix à faire honte h mon instrument.

— Justement Ravensnest est le lieu que j'habite et la paroisse dont je suis ministre... je veuz dire ministre de l'église protestante épiscopale.

J'avais donc devant les yeux le révérend M. Warren , le théologien qui avait été chargé du soin de notre église dans l’été précisément où je quittai le pays, et qui y était resté depuis. Ma soeur Martha m'avait souvent dans ses lettres parlé de cette famille, et j'éprouvai la même impression que si je les eusse connus depuis des années. M. Warren était un homme de bonne famille, mais sans fortune. Il avait reçu quelque éducation, et s'était mis dans l'Eglise — dans laquelle un de aies ancêtrrs avait porté en Angleterre, il y avait un siècle ou deux, le litre d'évêque — par vocation et malgré Ica conseils de ses amis. Comme prédicateur, il n'avait jamais obtenu de bien grands succès ; mais personne n'était plus exact que lui dans l’accomplissement de ses devoirs, et personne n'était entouré de plus de respect. Le bénéfice de Saint-André à Ravensnest aurait été assez pauvre s'il s'était réduit auz contributions volontaires des paroisrii ns : ces derniers ne fournissaient guère qu'environ cent cinquante dollars par an. J'en payais cent de mou câté avec une grande exactitude . et il en avait été ainsi durant toute ma longue minorité. Ma grand’mèrc et ma sœur contribuaient entre elles pour cinquante autres dollars. Le ministre avait en outre la jouissance d’un champ de cinquante acres d'excellente terre, d’un petit bois et des intérêts d’un capital de deux mille dollars , le tout provenant de donations faites par mon grand-père. Tout cela réuni, le bénéfice pouvait valoir cinq cents dollars par an, à quoi il fallait ajouter une maison commode , du foin, du bois, des légumes, des pâturages et quelques autres petites récoltes. Peu de ministres de campagne étaient dans une meilleure position que le recteur de Saint-Andrew de Ravensnesl, par auite surtout des habitudes féodales et aristocratiques des Litile pages. Peut-être ne devrais je pas dire cela en des temps comme les nâires.

Mes lettres m'avaient appris que M. Warren était veuf, que Marie était sa seule enfant, que c'était un homme sincèrement pieux, et non un hypocrite; un ecclésiastique réellement scié , de la foi la plus pure, d'une grande simplicité et d'une grande intégrité d'esprit et de caractère. Je savais qu’il ne parlait jamais mal des autres , et qu'il était rare qu'il se plaignît de ce monde et de sa perversité.

Sa fille m'avait été dépeinte comme une jeune personne douce, modeste, sensible, bien née; elle avait reçu une éducation bien supérieure à celle que U fortune de son père permettait de lui donner, grâce à la tendresse et à la libéralité d'une tarur de sa mère, veuve et riche , et qui l'avait envoyée dans la même pension que scs pro-

rea filles. En un mot, c'était une charmante voisine, et sa présence Ravensnest avait rendu la visite annuelle de ma soeur à la vieille maison (elle avait été bâtie eu 1786) non-acuiemenl moins ennuyeuse, mais véritablement agréable. Martha me paraissait même préférer cette Marie Warren aux pupilles de mon oncle.

Tous ces souvenirs se présentèrent soudain à mon esprit au moment où le ministre se fit connaître. Le hasard singulier qui nous faisait nous rencontrer sur le même chemin et tendre vers le même but sembla le frapper autant que moi même. Quant à Marie, U m’est impossible de dire ce qu’elle en pensa.

— Cest assez singulier! dit M. Warren ; qu’est-ce qui a pu vous engager à aller à Ravensnest ?

— On afre dit à mon ongle que ce être un pon entrait pour fendre peaucoup te montres.

— Vous avez donc un oncle? Ah ! je le vois maintenant même dans la me; il offre une montre à un gentleman. Votre oncle est-il aassi un linguiste , et a-t-il été aussi bien élevé que vous paraissez l'être ?

— Ya ; il être plus chenücman que le cbentleman à qui il ventre une montre en ce moment.

— Ce sont sans doute, dit Marie avec un peu de vivacité, les personnes dont M. Newcome nous a parlé , les... La chère enfant ne voulut pas dire colporteurs après ce que j’avais dit de mou origine, et elle ajouta : les marchands de montres et de bijoux qui se proposent de visiter notre canton.

— Voua avez raison, ma chère, et la chose devient claire. M. Newcome pensait qu’ils nous rejoindraient à Troy, et que nous voyagerions dans le même convoi jusqu’à Saratoga. Mais voici Opportune elle-même ; mon frère ne peut pas être bien loin.

Au même moment, en effet, une vieille connaissance. Opportune, entra dans la chambre, qui était, comme je l'ai dît, un parloir public ; elle paraissait fort satisfaite d’elle-même, et affectait dans ses manières une nonchâùinc* qui lui était commune d'ailleurs avec beaucoup de «nonne» de sa condition. Je tremblais d'être reconnu, car je veux tre franc sur on sujet délicat : après les attaques que j’avais eues à subir de la part d’Opportune, je pouvais à peine concevoir l'espoir que son instinct féminin, exalté et stimulé par le désir de devenir la maîtresse de Ravensnest, ne fût pas mis sur la voie par ces mille et une habitudes caractéristiques dont elle avait fait une particulière étude , et dont on ne parvient jamais à se débarrasser, quelque soin que l’on prenne.

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