‹ RavensnestChapitre 5 sur 25 · CHAPITRE Yl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yl

— Oh! voici de charmantes vignette* françaises, s'écria Opportune en courant ver* la table. On y avait placé, en effet, quelques mauvaises gravures enluminées, qui avalent la prétention de représenter les vertus cardinales sous la forme de beautés dont la parure tirait les yeux. Ces images, qui venaient de France, portaient des légendes en langue française. Opportune en savait tout juste aise* pour traduire aussi mal que possible ces légendes, dont une écolièro se serait tirée. Elle lut avec affectation , d’une voix très-haute et avec une prononciation détestable, des mou tels que la vertu, la solitude, la charité, puis elle ajouU : — C'est vraiment délicieux, Marie, comme dirait Sarah Soutbings, de trouver dans un désert ces chefs-d’œuvre de goût.

Je me demandais quelle pouvait être cette Sarah Soutbings, mais j'appris depuis que c'était une pratique du magasin ; et si sotie qu'elle fût, elle était incapable de partager la sotte opinion qu’Opportune loi avait prêtée. Du reste, l'espiègle Martha m’avait souvent égayé en me racontant les prétentions de la jeune personne à 1a connaissance de la langue française, et les tours de forte que ces prétentions lui faisaient commettre.

Marie sourit, et ne répondit point. J’avoue que j'eus aussi l’indiscrétion de sourire de mon côté. Opportune nous tournait le dos, de sorte que ce regard d'intelligence que nous nous adressâmes l'un à l’autre établit entre nous deux une sorte de communication qui, pour moi du moins, fut remplie de charme.

Opportune avait prouvé à l'étranger qu’elle avait étudié le français; elle se mit alors à me considérer avec plus d'atlenlion. J’ai lieu de croire que ma tournure ne produisit pas sur elle une trèsvive impression, car elle secoua la tête, avança une chaise, s’assit d’une façon peu convenable, et se mil à débiter son chapelet de nouvelles sans faire à moi la moindre attention, et sans s'occuper beaucoup non plus des intentions et des goûts de 1a compagnie. Son accent, son parier saccadé, sa voix éclatante, tout cela m'écorchait les oreilles, accoutumées à entendre un autre langage, particulièrement dans la bouche des jeunes personnes d'Europe. J'avoue que je suis de ceux qui trouvent dans la simplicité, la douceur et l'élégance de l'éducation chez une femme un plus grand charme que dans la beauté même; l’effet qu’il produit est plus durable, et il semble luimême nous mieux peindre le caractère de celle qui en est douée. Mane Warren , je dois le dire, le possédait au suprême degré.

— Sen fatiguerait la patience la plus endurante, s'écria Opportune. Nous quittons Troy dans une heure , j'ai beaucoup de visites à faire.

I min Jones , k miss White, h mût Blach, à miss Green, à miss Grown , et à trois ou quatre autres, et je ne puis obtenir qu'il vienne me prendre.

— ■ Pourquoi n'y allet-vous pas seule? demanda douce ment Marie; il n’y a qu’un pis d'ici aux demeures de deux on trois d'entre elles, et vous ne pouvei pas craindre de vous égarer. Je vous accompagnerai si vous le désires.

— Oh ! m'égarer ! certainement non ; je connais trop bien mon chemin pour cela ; je n’ai pas été élevée à Troy pour me perdre dans ses rues. Mais c'est si singulier de voir une jeune demoiselle courir les rues sans cavalier? Je ne voudrais pas traverser un salon en compagnie sans un cavalier, encore bien moins traverser une rue. Non, si Sen ne revient pas bientôt. il faudra renoncer à voir mes amies, et ce sera un grand désappointement pour nous toutes ; mais je n’y pnis rien faire. Sortir sans un cavalier, je n'y consentirai jamais, fallût-il renoncer li les voir.

— Voulez vous accepter mon bras, miss Opportune? demanda M. Warren; je serai heureux de vous rendre ce service.

— * Seigneur! J'espère que vous ne penset pas, k votre âge, pouvoir passer pour un cavalier? Tout le monde s’apercevrait que vous êtes ministre, et il vaudrait autant qne j'allasse seule. Non, si Sen ne vient pas tout de suite, il n’y fanl pins penser, et les jeunes personnes en seront si fâchées! Araminta Maria m'a écrit avec la plus grande insistance d’aller la voir avant toute autre personne, et Catherine Clolilda m’a également dit qu'elle ne me pardonnerait jamais si je passais devant sa porte sans entrer. Mais Seneca ne s’inquiète pas plus des amitiés des jeunes demoiselles que du jeune maître. Je déclare, monsieur Warren , qne Sen deviendra malade ai les antirentiers n’en viennent pas h leurs fins. U ne s’occupe du matin au soir et ne parle que de rentes, d'aristocratie et d'usages féodaux.

— Votre frère est alors occupé d'une affaire qui a la plus grande importance pour l'Etat dont il est membre, répondit gravement le ministre. De la solution de cette affaire dépend , si je ne me trompe, la dignité future de New-York et ses destinées a venir.

— y«e dites-vous, monsieur Warren? Je m’étonne de vons entendre parler ainsi, car vous avex généralement la réputation d'être' peu favorable au mouvement. Toutefois, Sen dit que les affaires sont en bon train,' et que les tenanciers parviendront à se rendre propriétaires de leurs champs dans tout l’Etat. Il m'a assuré que nous aurions beaucoup d’indiens cet été à Havensnest, et il prétend que la visite de la vieille madame Littlepage a soulevé une agitation qui ne s'apaisera pas aisément.

— Et pourquoi la visite de madame Littlepage dans la maison de son petit-fils, dans la maison élevée par son mari, et dans laquelle elle a passé les plus heureux jours de sa vie, exciterait-elle l'agitation, comme vous dites, dans le pays?

— Oh ' vous êtes épiscopal, monsieur Warren, et nous savons ce qne les épiscopaux pensent de tout cela. Pour ma part, mon avis est que les Litllepages ne valent pas un denier de plus que les Newcome*, bien que je ne les compare pas à tels que je pourrais nommer à Ravensnest. Je ne pense pas non plus qu’ils valent mieux que vous-mème; pourquoi voudraient -ils donc alors avoir des privilèges sur les autres:'

— Je ne soupçonne pas qu’ils demandent aucun privilège, et je suis sûr que s'ils l'essayaient, ils en obtiendraient moins que d'antres.

— Sen dit qu’il ne voit pas pourquoi il payerait une rente aux Liltlepages plutôt qu’un Littlepage à lui-même.

— Je regrette de vous entendre parler ainsi , car dans le premier cas il v a toute justice, tandis qu'il n'y en aurait aucun dans le second. Votre frère, en effet, ne tire-t-il pas profit de la terre de M. Littlepage? Si c’était le contraire qui eût lieu alors, en effet, M. Littlepage devrait payer un fermage à votre frère.

— .Mais pourquoi ces LiUlepages seraient-ils nos seigneurs de père en fils, puisque nous valons autant qu’eux? N’est-il pas temps que cela change un peu? Il J a quatre-vingts ans que notre famille fait valoir le moulin.

— Et c’est pour cela qu'il éxt bien temps que cela change? ajouta Marie avec un grave sourire/

— Oh! vous êtes si bien avec Martfaa Littlepage ! Je ne sois pas étonnée de vous entendre parler ainsi. Mais la raison est la raison , après tout. Je ne porte pas la moindre envie au jeune llugh Littlepage. Si les pays étrangers ne l’ont pas gâté, comme ou dit que cela ne leur arrive que trop souvent, c'est on agréable gentleman, et je ne puis pas dire qu'il fût fier et crût valoir mieux que les antres.

— On ne peut pas dire non plus que personne de la famille mérite un semblable reproche , répliqua Marie.

— Bon, cela m’étonne beaucoup de vous entendre parler ainsi, Marie Warren. A mon avis, Martha Littlepage est aussi désobligeante qu’elle peut. Si l'antircntisine n’avait pas d’adversaire plus redoutable airelle, il aurait bientôt triomphé.

— Puis-je vous demander, miss Newcome, nnels motifs particuliers j vous avex de penser ainsi? dit à son tour M. Warren, qui n'avait pas

cessé de regarder le jeune orateur.

— Je pense ainsi, monsieur Warren, parce qne tout le monde pense ainsi , répondit-elle. Si Martha Littlepage no croît pas valoir

mieux que tes antres, pourquoi ne se conduit-elle pas comme les antres? Rien ne lui parait assez bon pour elle.

Pauvre chère Paît’ qui était véritablement le beau idéal du naturel et de la simplicité lorsque ces qualités sont développées dans une personne bien née par une bonne éducation, elle était accusée d'avoir meilleure opinion d’elle-même que de cette jeune fille envieuse, et cela n'avait d'autre raison que l’exquise distinction de ses manières et de sa conduite, distinction à laquelle, après un ou deux efforts, Opportune avait dû renoncer d’atteindre. L’arrivée de Seneca donna en ce moment un autre tour h la conversation, bien qu’au fond le sujet en fût le même. Je remarquai qne Seneca entra le chapeau sur la tête, et qu’il le garda ainsi pendant la plus grande partie de l’entretien, malgré la présence des deux jeunes personnes et de l’eeelésiastique. Pour moi, j’avais pris la liberté d’àter ma casquette; il y en a qui penseront qu'en agissant de cette façon je voulais me donner des airs; il y en a d'autres, que je donnais k des êtres humains des marques de respect indignes d'un homme libre; et il devient si singulier et si aristocratique de ic découvrir quand on entre dans uo appartement, que bien peu de gens parmi les plus humbles démocrates de l’Amérique y pensent aujourd’hui.

Opportune, comme on peut le penser, chapitra son coupable frère, qui n'était pas venu plus tôt pour lui servir de cavalier; après quoi elle lui permit de s’excuser. Il était facile de voir que Seneca était de 1a plus belle humeur. Il se frotta les mains dans l’excès de son contentement.

— Il est arrivé quelque chose d'heureux à Sen. s’écria sa sœur avec un sourire grimaçant. Engagex-le donc k voua dire de quoi il s'agit.

A t'ouï il dira quelque chose.

Je ne puis pas dire l'effet désagréable que cette réflexion produisit sur mes nerfs. La pensée que Marie Warren pourrait consentir à exercer même le plus faible pouvoir sur un homme tel que Seneca Newcome m'était pénible au plu- haut point, et j'aurais voulu qu’elle repoussât une telle insinuation avec indignation. Mais Marie YVarren rrçut le compliment comme on devait s'y attendre d’une personne accoutumée à de semblables réflexions. Elle ne s'en montra ni flattée ni contrariée; mais je ne pus tout au plus remarquer dans ses façons que la plus froide indifférence. J’aurais peut-être dû m'en contenter, et |>ourtant cela me fut très-difficile. Seneca, de son côté, n'attendit pas que miss Warren essayit sa puissance sur lui en l’engageant h s’expliquer, et parut très-disposé k le faire sans qu'on l'en priai.

— Il m’est arrivé quelque chose d'heureux , je dois l’avouer, répondit-il, et j'aime autant que M. Warren sache ce que c’csl. Les affaires marchent à une bonne combinaison pour nous autres antirentiers , et nous l’emporterons sur tous les points avant qu'il soit longtemps.

— Je souhaite que vous ne triomphiez pas sur d'autres points que ceux sur lesquels vous avez pour vous la justice, monsieur Newcome, répondit le ministre. Mais qu'csl-il arrivé enfin qui donne une ai nouvelle force à la question?

— Nous faisons des progrès parmi les hommes politiques. Dans tous les partis on commence k nous courtiser , et on sera bientôt obligé de respecter l'esprit de nos institutions.

— Je suis charmé de l’apprendre! L'esprit de nos institutions est de réprimer la convoitise, les sentiments haineux, les fraudes , et , en un mot, de ne rien faire que ce qui est juste.

— Ah ? voici mon ami le bijoutier voyageur, dit Seneca en interrompant le ministre pour saluer mon oncle, qui eu ce mument se montra k la porte de la salle, la casquette à la main, t-.ntrex, monsieur Dafidson , puisque tel est votre nom. Le révérend M. Warren , mi» Marie Warren, miss Opportune Newcome , ma sœur, seront bien aises d'examiner vos marchandises. Le convoi sera retardé pour quelque affaire spéciale, et nous avons du temps devant nous.

Tout cela fut dit avec une froideur et une nonchalance qui prouvaient que Seneca avait fort peu de terupuleak l'égard de cous qu'il présentait k ses amis. Pour mou oncle , accoutumé k ces manières libres et aisées, et ne se faisant probablement pas une idée bien nette de la tournure qu'il avait sous son déguisement, il salua plutôt en gentleman qu'en porteur 'de balle. Heureusement met précédentes explications sur notre parenté et sur nos infortunes rendaient ces façons asaes naturelles. «

— Entres, monsieur Dafidson, et ouvrez votre boite... Ma sceur aura peut-être envie de quelques-uns de vos bijoux ; je n’ai jamais vu de fille qui les regardât avec indifférence.

Le colporteur imaginaire ei *ra , et déposa sa boite sur une table , près de laquelle il se tenait, et toute la compagnie se groupa immédiatement autour de lui. Ma présence n'avait attiré l'attention ni de Seneca ni de sa saur, la salle étant publique , comme je l'ai dit , et ma parenté avec le marchand de bijoux étant connue. Seneca était trop plein de tes bonnes nouvelles , cependant , pour laisser tomber ce propos , et pendant que les montres , les bagues , les chaises , les broches et les bracelets passèrent sous les yeux, il continua la courrrsation avec M. Warren.

— Oui , monsieur Warren , j’espère que « l’esprit de nos institutions a recevra bientôt tout le développement dont il est susceptible, et que dans l'avenir il n’y aura plus de classes privilégiées, su moisi k New-York.

HAVENSNEST.

— Ce sera certaineiaent un grand avantage, monsieur , répondit froidement le ministre. Jusqu’ici ceux qui ont concouru avec le plus d'ardeur à obscurcir le» vérités et à répandre de» erreurs qui flattaient les mauvaises passions n'ont obtenu que trop de privilèges en Amérique. Les démagogues forment une classe hautement privilégiée. J'en dirai autant des éditeurs de journaux ; car ces deux classes ont un pouvoir extrême et irresponsable.

— Je crains que nous ne nous entendions jamais , monsieur Warren , sur le compte de l’antirentisme , et je le regrette beaucoup , Car je serais particulièrement ilalté de partager vos opinions... Et en disant cela il lançait un regard de convoitise du coté de Marie... Je s'<is pour le mouvement , tandis que vous, vous êtes pour l'immobilité.

— Certainement je suis pour l'immoliiliié, monsieur Ntwcorae , si progrès veut dire renversement de la propriété , ruine des vieilles familles de notre pays.

— Nous ne nous accorderons jamais, mon cher monsieur, nous ne nous accorderont jamais.

Puis te tournant vert mon oncle avec cet air de supériorité que les gens de rien afTcctent si aisément :

— Qu’est-ce que vous dites , vous , de tout cela , ami Dafidson ? Etes-vous pour la rente ou contre la rente ?

— Ya , meinberr, répondit celui-ci tranquillement. Ché touchours tonner la renie quand ché quitte eine maison ou ein cbardin... Ce être pon te bayer set telles; ya, ce être trèa-pon.

Cette réponse fit rire le ministre et sa fille , tandis qu'Opportune éclata.

; — Vous ne ferez pat grand’chose de votre ami le Hollandais , s'écria la joyeuse demoiselle ; il dit que vous devet continuer à payer la rente.

— Je suppose que M. Dafidson ne comprend pat parfaitement ce dont il s'agit, répondit Seneca un peu déconcerté, mais persistant à maintenir son opinion. Je vous ai entendu dire , monsieur Dafidson , que vous avex des principes libéraux , et que vous êtes venu en Amérique pour jouir des avantages d'un gouveruemeut libre.

— Ya. Quand ché être fenu en Amérique , ebé dire : Picn , c'êlre un pon baya, où ein honnête homme puisse afoir ce qu’il cagne , et le gonaerver aussi. Ya , ya , ça être ce que cité dit , et ce que ché pense.

— Je vous comprends , monsieur. Vous venez d'un pays où les nobles dévorent tout le suc de 1a terre pour vivre dans une contrée où la loi est ou plutôt sera bientôt si égale qu’il n'y aura plus uu citoyen qui ose parler de ses domaine * , et froisser les sentiments de i ceux qui n’en oui pas?

Mon oncle affecta un ai naïf embarras de répondre à cette objec- > lion, que je ne pus m'empêcher de sourire en dépit des efforts que je fis pour me retenir. Marie Warren s’en aperçut , et un nouveau regard d'intelligence fut échangé entre nous ; puis aussitôt la jeune 1 demoiselle, confuse et rougissante, baissa les yeux.

— Je dis que vous aimes des lois égales pour tous , et des privi- '

léges égaux pour tous, ami Dafidson, continua Seneca avec emphase, et que vous avex trop bien vu les maux produits par la noblesse et U féodalité dans l'ancien monde pour vouloir vous exposer aux mêmes dangers dans le nouveau?

— Tés noples et tés prifilécbes féolaux ! pas pon , répondit le colporteur en secouant la tête avec un air de dégoût.

— Ah î j’étais bien sûr qu’il penserait ainsi ! Vous le voyez , monsieur Warren ?

— Mais que vient faire ici le système féodal, monsieur Newcome? et qu'y a-t-il de commun entre les proprietaires de Ncur-York et les nobles d'Europe ? entre les baux des premier» et les lenurcs féodales des seconds?

— Monsieur Newcome , ajouta Marie fort tranquillement , mai» d’un ton d’ironie qui révélait chez elle une petite irritation fort naturelle , vons-même, vous loues de la terre . et celte terre que vous louez ne vous appartient pas, puisque vous la tenez de M. l.ittlepage.

Seneca toussa, et fut évidemment déconcerté. Il toussa de nouveau, plus pour t'éclaircir le cerveau que pour t’éclaircir le gosier ; il trouva enfin sa réponse, et la proclama du ton d'un véritable triomphateur :

— C'est là un des inconvénients du système actuel , miss Marie. Si j'étaia propriétaire des deux ou trois champs dont vous parlez , et si je n’avais pas le loisir de les cultiver, je pourrais les vendre ; mau maintenant, c'est impossible, puisque je ne puis pas en passer le contrat. Du moment où mon pauvre oncle cesserait de vivre , et il ne lui reste peut-être pas une semaine , comme vous le savez, car il est bien affaibli, toute la propriété, moulins, taveine, ferme, bois, et tout le reste , rentre dans les mains de U. Hugh Littlepage.

Puis, comme un homme qui avait la conscience de ne pas paraître à son avantage dans cette partie du débat, Seneca s’efforça de le transporter sur un terrain où il fût plus solide.

— Il y a une chose , monsieur Warren , qui ne devrait pas être, j’espère que vous l’admettrez , s’écria-t-il avec vivacité , quoi qu'en pense miss Marie : le dais qui surmonte le banc des Lililcpage dans votre église devrait être abattu ?

Là domraraienl ensemble cm «Jeux élus si smguLcrcuunt associé*.

— Je ne puis pas non plus vous accorder cela, monsieur Newcome; mais ma fille, si je ne me trompe, sera de votre avis... Je crois, ma chère , que vous pensez comme M. iNewcome à l'égard du bauc et de son baldaquin , et aussi à l'égard des vieux écussons ?

— Je voudrais qu'il u'y eût rien de tout cela dans l'église , répondit Marie à voix basse.

A partir de ce moment je fus bien décidé à les faire disparaître l'un et les autres, aussitôt que le pourrais m'occuper de cet objet.

— En cela je suis tout à fait d'accord avec voua, mon enfant, dit le ministre, et si le mécontentement que cette décoration excite ne s'était pas confondu avec l’affaire des rentes et les faux principes si hardiment proclamés dana ces dernières années , j'aurais pris sur moi , en ma qualité de recteur , d'enlever les écussons. Quant au banc , c’est autre choie : il est une propriété privée , il a été construit en

l’aria Tap. itifi l'.i.i, . i.ara t e .8.

même temps que l'église, libéralité des Litllepages, et il serait odieux de le détruire , surtout en l'abseece de son propriétaire.

— Vous accordes, cependant, qu'il ne devrait pas y être? demanda Seneca triomphant.

— De tout mon cœur. Je n'aime pas les distinctions mondaines dans la maison de Dieu , et les emblèmes héraldiques en particulier me semblent être très-peu à leur place là oii la croix trouve naturellement la sienne.

— Eh bien! maintenant, monsieur Warren , je ne puis pas dire que j’aime beaucoup non plus les croix dans les édifices. Quelle nécessité de permettre des distinctions d’aucune espèce ? Une église n'est , aprèmtout , qu'une maison , et ne saurait être considérée autrement.

— C’est vrai, dit Marie avec fermeté, mais c'e»t la maison de Dieu.

— Allons, bonnes gens! s'écria Opportune, qui avait passe tout ce temps à retourner dans ses mains tous les bijoux ; je désirerais de tout mon coeur que nous

fussions débarrassés de la rente pour toujours, et au’il n'en fût plus question. Tenez, Marie, voici un des plus jolis porte-crayons que j’aie jamais vus. Il ne coûte que quatre dollars, laisse là la rente, Sen, et fais-inoi cadeau de ce charmant portecrayon.

Comme c'était là un acte de libéralité dont Seneca n'avait pas la moindre intention de se renJre coupable , il se contenta de pencher de l'autre côté le chapeau qu'il portait sur sa tête , se mit à siffloter, puis sortit tranquillement de la taille. Mon oncle Ro profita de l'occasion pour demander à miss Opjiortiine la permission de lui offrir le bijou qu’elle désirait.

— Ce que vous dites n'est pas sérieux ? s’écria Opportune bondissant de surprise et de joie. Quoi ! ne m'avex-vous pas dit que cet objet vaut quatre dollars ? et encore ce prix me parait-il extrêmement modéré.

— Ce être le brit bour

eine autre , répondit le galant bijoutier ; mais ce n’étre bas le bris bour fous , misa Oppoitune. Nous devoir fojacber ensemple, et quand nous serons tans foire bays, fous tire à moi les meilleures maisons oit ebé vente T ‘ >m ]

mes montres et mes pichoux.

— Pour cela , je le ferai bien volontiers, et je vous

mènerai même à Ravensnest par-dessus le nnrché , s’écria Opportune en mettant le porte-crayon dans sa poche sans plus de difficulté.

En même temps , mon oncle choisit dans la boite un charmant cachet , le plus joli de toua , qui était d'or pur, orné d'une véritable topaxe, et roffrit à miss Marie avec son plus gracieux salut. J'observais la fille du ministre avec anxiété, pour voir l’effet produit sur elle par cette cjaûirifarie. Chaque mouvement de cette naïve et belle jeune fille me plongeait dans l’incertitude ou me rendait l'espérance. Marie devint rouge, sourit, sembla embarrassée, et, je l’imagine au moins, hésitante un moment; mais certainement je me trompais, car elle recula d'un pas, et du ton le plus doux qu’il soit possible d'imaginer refusa le prêtent. Je m'aperçus bien que la conduite contraire d’Opporlune ajoutait à son embarras, et que sans cette circonstance elle eût accompagné son refus de quelques paroles qui atténuassent ce qu'il pouvait avoir en apparence de désobligeant. Heureusement pour elle , le marchand à qui elle avait affaire était un homme bien élevé, et non celui dont il avait pris le rôle. Lorsque le colportrur prétendu offrit le cachet , il ne connaissait pas le véritable caractèie du rai- . nislre et de sa fille ; il savait encore bien moins qu'il avait devant lui le recteur de Saint-André de Ravensnest ; mais le ton de Marie lui fil bien vite reconnaitre une erreur dont l’intimité d'Opporlune était cause. Il se recula lui-même en saluant avec un tact pariait , et il me ht craindre que cette délicatesse ne trahit son déguisement. Je

me trompais, car M. Warren, avec un aourire qui exprimait à la foia qu’il était satisfait de la conduite de sa fille et reconnaissant de l'intention généreuse du marchand , et avec une simplicité parfaite, me demanda un air de flûte. J’avais, en effet, tiré de ma poche ce petit instrument , que je tenais à la main dans l'attente d’une semblable invitation.

Si j'ai d'heureusrs dispositions pour quelque chose, c’est certainement pour la musique, et surtout pour la flûte. Je ne me fis pas prier pour les montrer en cette occasion , et j'exécutai deux ou trois airs des meilleurs mai res avec autant de soin que si je m'étais fait entendre dans un des salons les plus élégants de Paris. Marie et son père furent tous deux surpris de mon habileté, et 1a pieinière en parut charmée. Nous avions passé ainsi un agréable quart d'heure, et nous étions disposés à continuer, lorsque Opportune (elle était bien nommée , car elle faisait tout à propos) se mit à chanter de son côté, en invitant Marie à en faire autant. Celle-ci refusa, et la sœur de Seneca chanta toute seule trois chansons , de suite , et sans qu'on les lui demandât.

Je n'essayerai d’apprécier ni les paroles, ni la musique, ni lViéculion de ces mélodies; tout cela se valait.

Comme U était convenu que nous voyagerions dans le même train, t’entrevue se prolongea jusqu’au moment du départ, elle ne se termina même pas alors. Marie et Opportune occupaient la même banquette, et M. Warren m'invita à m'asseoir auprès de lui, sans s’inquiéter de ma vielle, que je portais avec moi. Nous nous mimes ainsi en route pour Saratoga , mou oucle ne cessant de causer en particulier avec Seneca de la rente et de l'agitation qu'elle provoquait. Nous eûmes, le ministre et moi, sur l'Europe en général et sur l'Allemagne en particulier, une conversation à laquelle Marie Warren resta profondément attentive. Quant à Opportune, elle passa une partie du voyage à lire un journal, une autre à manger dea pommes, et le reste à dormir. Entre Troy et Saratoga la distance n'rxl pas longue, at fut bientôt parcourue.

Page 1