CHAPITRE VII
■ Nous nous séparâmes aux
sourcesdeSaratoga.M.Warren et ses amis y trouvèrent leurs chevaux et une voiture , qui leur permirent de franchir rapidement le reste du chemin. .Mon oncle et moi nous devions aller à Ravensnest comme nous pourrions , et on nous faisait espérer que nous y arriverions dans un jour ou deux. Les personnages que nous jouions nous obligeaient en effet à faire croire que nous voyagions à pied ; mais nous nous promettions in petto de nous procurer, d'une façon ou d’une autre , les douceurs d’une voilure confortable.
— Eh bien ! dit mon oncle quand nous fûmes asscx éloignés de nos nouvelles connaissances pour n'en être plus entendus, je dois dire une chose en faveur de M. Scneky, comme il s'appelle lui-même, c’est que je le crois le plus épais belitre que possède l'Etat.
— Vous ne le peignez pas <n beau, répondis-je en riant; mais pourquoi vous prononcez- vous avec tant d'asaurance sur son compte en ce moment ?
— Parce que ce moment est le premier où j'ai l’occasion de m’expliquer depuis que j'ai f.iit connaissance avec ce drôle. Vous avez pu remarquer que le gaillard n’a pas cessé de discuter avec moi depuis que nous sommes partis ?
— Certainement. Je me suis aperçu que sa langue n’arrêtait pas. Que pouvait-il dire ? je ne le devine pas.
— Il en a dit ar.ser pour me laisser voir son véritable caractère. Nous priions de l’anlirentisme , qu'il voulait expliquer à un étranger; mais je me sois arrangé pour l'amener, pas à pas, à me dire tout ce qu'il pense, et tout ce qu'il espère à cet égard. Aussi le misérable
RAVENSNKST.
m'engageait , tout I l'heure, à m'enrôler avec toi dan* la bande de» grrdi-'* déguisé» en Piratai Ronpi,
— IMou* enrôler ! Est- ce qu‘i|* **ob*tioeDt encore fc t’organiser ainsi malgré la défense de la dernière loi ?
— La loi ! Deux ou trois mille citoyens pourras du droit de voter s'embarra «.«eut bien de la loi dans un pays comme celui-ci ! Oh ! j'ai fait plu* d'une découverte précieuse dans mon coin de voiture. Les deui ou trou hommes qui ont rejoint Nevreome sont snti rentiers; or, me croyant avec leur ami, ils ne se sont pas gênés pour parler. J'ai pu eiaminer dans quelques-uns de* journaux leur* proclamations , etc. , et j'ai vu que crut qui font la loi et ceux qui la violent ■ont absolument du même avis dans cette agréable politique.
— Scneca parlait-il de ses inlérêls particuliers?
— Oui; non pas tant h moi qu’au « prédicateur Holanes, » comme U appelait un de ses compagnons. Comme vous aerex bientôt appelé h défendre vos droits, je puis tout ausri bien vous raconter dès à présent les fait» principaux sur lesquels ils s’appuient. Eu premier lieu, mon grand père Mordmnt, qui avait reçu directement les concessions royales, et qu'à cause de cela on appelait le • patenté, » donna le moulin à bail au grand-père, alors jeune homme, de ce Seneca. Pour obtenir des colons dans cet ancirn temps, il fallait leur faire de grands avantages , car il y avait plus de terres que de bras. I.e premier bsil fut donc accordé avec d'excellentes conditions à ce Jason Newcome, dont |e me rappelle rncore. Il avait deux caractères différents ; l'un, et c'était le vrai, cupide, envieux, plein d'hypocrisie et de friponnerie. On conserve parmi nous la tradition qu’il fut découvert volant du bois, et commettant quelques autre* fraudes. En public, c'était un de ces vertueux et infatigables pionniers qui avaient transmis à leurs Uescendants toutes leurs prétentions, celles que l'on croit aujourd'hui justifiées par l'équité aussi bien que celles qui sont reconnu r-* par la loi. Peu avant le mariage de mon père, ledit Jason vivant encore et exploitant les fermes, le bail expira, et il en obtint un autre qui devait durer pendant trois générations, ou, en tout cas, pendant vingt et un ans; l'une de ces générations court encore. Maintenant, Semky, que Dieu le bénisse! afferme une petite partie dea Iota qui forment sa part à un prix plus élevé que le revenu que vous touchrs pour tout le domaine, et cela dure depuis plus de trente ana. El de la loi-gtir durée de cet excellent marché Ira Newcome tirent un argument pour so'iienir leurs prétentions à obtenir ts pleine propriété du domaine, moyennant le capital représenté par leur fermage, ou plutôt pour rien du tout, si les tenants peuvent réaliser leurs vaux.
Nous en étions U , quand nous approchâmes de la taverne la plus mndesie de Tendrait, de celle par conséquent ob des geo* de noire ap| arencr devaient chercher un logement, et notre conversation cessa.
Il s’en fallait < ncore de quelques semaines que la saison fût venue de fréquenter les Sources, et les seules personnes que nous y trouvâmes él-ienl de celles qui ont un besoin réel d'en boire les eaux. Mon oncle avait été autrefois un habitué de Sar»toga, un beau de la plus fine espèce, comme il le racontait lui-même en riant, et il était en mesure de m’expliquer tout ce que j’avais besoin d'en savoir. Une ville d'eaux en Amérique, loutr fois, est trop inférieure h it plupart de celles d'Etirojte même pendant l'époque la plus favorable de U saison, pour offrir le moindre attrait au voyageur.
Dans la soirée du même jour, nous profilâmes du retour d'une voiture pour nous reudre jusqu'à Sandy-Hill, où nous passâmes la nuit. Le lendemain , nous partîmes dès le point du jour dans an véhicule que nous avions loué. Nous voyageâmes jusqu'à l'entrée de la nuit, et après avoir renvoyé notre équipage, nous fîmes choix d'une auberge. Dans cette maison oh nous passâmes la nuit, nous apprîmes ue les « lndyiens» avaient fait leur apparition sur Ira terres de* ittlepages. Un faitait beaucoup de conjectures sur le résultat pro- : bablr de Irur équipée. Noua étions alors dans une campagne, ou plu- J tôt dans une propriété appelée Mooseridge , qui noua avait autrefuia appartenu, maia nui avait été vendue et en grande partie payée par ceux qui l'occupaient, de aorte que personne ne pensait à contester la légitimité rte ce contrat.
Nous obtînmes à notre auberge des chambres assez convenables, bien qu'il ne soit guère possible de faire l'éloge des lits qu'on trouve dan* les tavernes de campagne en Amérique. Sans dépenser davantage et sans se donner plus de peine , on rendrait au moins tolérable et quelquefois excellent ce qui est aujourd'hui le beau idéal en fait de mauvaise* dispositions.
Nous passâmes une heure sous le porche après notre souper, et nous y trouvâmes rassemblés quelques habitants du village, avec lesquels nous eûmes ainsi une occasion naturelle d’entrer en relation. Mon oncle vendit une montre, et je jouai de ma vielle pour me faire bienvenir. Après ce début, la conversation tomba sur la grande nouvelle du jour, l’antirentisme. Le principal orateur était un jeune homme d'environ vingt-sis ans, un garçon entre cnieo et loup, dont la tournure était à la fois élégante et grossière. Je découvrit bientôt que c’était l'attorney de la contrée. 11 ae nommait Hubbard. Celui qui paraissait avoir le plus d'importance après lui portait le nom de liait.
• '‘était un artisan , comme je pus m’en convaincre, et qui avait tout Textérieur d'un ouvrier d'un certain âge. Chacun des assistant» était j assis sur une chaise de cuisine. Il s'appuyait aur la muraille de Tau- |
berge en penchant ton siège , qui ne portait plus naturellement que sur les deux montants de derrière, et en posant ton pied sur les barreaux de devant. Cette attitude n’était ni gracieuse ni pittoresque, mai* elle était trop habituelle pour exciter aucune surprise. Hall paraissait parfaitement content de sa situation lorsqu'il fut parvenu , à l’aide d’une petite secousse, à placer les pied* de sa chaise à l'endroit précis qu’il avait choisi. Mais les yeux de Hubbard furent éveillés, inquiets, et même menaçants pendant plus d’une minute. U tira un canif de sa poebe, jeta un regard égaré autour de lui. et au moment juste oii je pensait qu'il allait abandonner sa chaise posée en équilibre avec tant de soin, et livrer un assaut à Tun des piliers qui^outenaient le toit du porche, l'aubergiste s'avançait portant à la main quelques petites planches étroites de bois de sapin, et en offrit une aussitôt au squire Hubbard. ('elle offre calma l'attorney, qui prit le bois, et goûta d'un air profondément absorbé le plaisir, peu intelligible pour moi , de couper ces petites planches. Je ne puis pas expliquer la mystérieuse satisfaction que tant de gens trouvent à entailler du bois, quoique le succès avec lequel s'est répandue cette coutume soit parfaitement connu. Cette attention de Tbôie était loin d'être inutile, et parut être accueillie avec joie par tous ceux auiquels il offrit cri petits morceaux de bois à couper, et qui furent au nombre de six ou huit en tout. L’état du porche prouvait du reste que la précaution était absolument indispensable, s'il ne voulait pat voir 64 maison lui tomber sur la léte. Pour que ceux qui n’ont rien vu de semblable à celle maison paissent le comprendre, je ferai une petite digression pour l'expliquer.
L’auberge était bâtie en bois ; la charpente était en sapin, et les murs étaient en ptancl.es. En cela, il n’y avait rien de remarquable. Dana beaucoup de contrées de l’Europe, on construit principalement en bois. Les maisons en pans de bois étaient fort commuer» jusqu'à ces dernières année», même dan* les villes considérables. Mais l’auberge de Moosemlge avait quelques prétentions à l'architecture , outre qu’elle était trois ou quatre fois plus grande qu'aucune de* autres maisons de l'endroit, bit avait naturellement un |iorche. Il faut en effet qu'une taverne de village soit bien misérable pour en être privée. Et toutes les constructions accessoires ou principales brillaient tous les couches de peinture d'un blanc douteux. Les coluunesdu porc.bc, cependant, de même que les murs de planches de U maison, prouvaient le danger qu'on court à abandonner nos coupeurs de bois à leurs déplorables instincts. De* aigles aux ailes éployées , des pavillons américains, des exclamation» comme • llurrah pour Pallk! a des initiales ou des noms tout entiers avec mille autres sortes d'idées ou de souvenirs patriotiques, étaient répandus çà et là avec une abondance qui en disait plu» que n'auraient pu faire dea volumra en faveur des fortes têtes qui avaient produit de si beaux ouvrages. Mais le témoignage le plus mémorable de l'industrie de» habitués »e trouvait iur une ■ olonne qui formait le coin de l'édifice. Cette colonne était en sapin blanc comme de coutume, et à une hauteur convenable pour les faiseurs d'entailles ; elle était diminuée, à la lettre, de* deux tiers. La balafre était frite avec une netteté, il faut le dire à ta louange, qui annonçait du «oin et de l'attention . et sa surface était polie de façon a prouver qu'on n'avait rien négligé pour lui donner un a*pect agréable.
— Quoi être cela ? demandai-je a l’aubergiste en lui montrant la plaie béante.
— Cela? ah! cela, c'eal l’ouvrage des enlailleurs, répondit-il en souriant.
• — Bon ! Mais bourquoi le* enlailleurs lia entaillent foire maison b la faire tomber?
— Oh! nous sommes dans un pays libre, vous saves, et tout le monde y fait un peu ce qu'il veut, répliqua noire hôte toujours souriant. Je le* ai laissés couper autant que j’ai pu, mais il était grand temps de recourir aux ■ planches à entailler, • vous l’avourret. Il vaut toujours mieux conserver celte toiture pour le mauvais tempe. Une semaine de plus, la colonne était coupée eu deux.
— Bon ! ebé ne souffrirais pas cela. Ma maison il être ma maison , et lescbens pas afre entaillé ainsi.
— Voua êtes étranger aussi, interrompit Hubbard avec bienveillance, car pendant te temps sa planchette a eut» nier avait pri» une certaine forme, et il continuait de la diminuer conformément à une loi de l'art d'enlaiüer que j'ignore complètement. Nous ne »«<iur* pis si biurres sur ce point qu'on Test dans quelques-uns de vos pays du vieux monde.
— Ya, e’eat ce que ché foi*. Mais le bois et les colonnes |u> couler rien en Amérique ?
— Certainement, cela coûte quelque chose. Il n'y a pas un homme dans le pays qui voulût remplacer cette colonne pour une ucuve, peinte et en bon état, a moins de du dollars.
Ici il y eut une discussion sur le prix de la colonne neuve, et les opinions différèrent beaucoup à cet égard. Je fil* frappé du calme et du sang-froid avec le»quela chacun énonça son avis, et je ue le fus pas moiiu du langage daus lequel il» l'exprimaient. Ce langage était correct et remarquablement élégant, si on pense à la condition des gens qui s'en servaient. Hall surtout me surprit par l'étendue de» cou ua usance* dont il fit preuve, et par la simplicité avec laquelle il discuta. Je trouvai une occasion pour iuler*eriir.
— Pien, dis-je à mou tour, je pourrais coubreotre un Lady jeu cou-
RAVBNSNEST.
periit celte colonne; je pourrais pas combrcntre un homme blanc la Couperait.
— Crltr affaire fait des progrès, après tout, observa Hubbard comme à la dérobé»*, lorsque d'autres eurent donné leur avis.
— El c’est grand'pitié, répondit Hall. Elle aurait pu être terminée en un mois, et elle devrait l'être pour l'bonneur d’un pays civilisé.
— Vous avouerez cependant, voisin Hall, que ce aérait un bien nd a'Ionciusement dans la condition de tous les tenanciers de lat s’ils pouvaient changer leurs fermes en pleine propriété.
— Je n’en doute pas. Ce serait aussi un grand avancement dans la condition de tout journalier dans une boutique a'U parvenait à en être le bourgeois. *
La conversation se prolongea encore pendant une heure, le voisin Hall développant plus complètement son opinion ; et je l'écoutais avec un plaisir égal à ma surprise.