‹ RavensnestChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE TIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIN

Il était exactement dix heures du matin, le lendemain de ce jour, lorsque mon oncle Ro et moi découvrîmes la vieille maison du Nnl- Je l'appelle vieille, car dans un pays comme l'Amérique, une maison qui a plus d'un demi-siècle acquiert quelque chose de vénérable. Four moi elle était réellement vieille, car elle avait plus de deux fois mon âge, et ta pensée était asaociée dans mon esprit I toutes les pensées de ma jeunesse. Depuis mon enfance, ie l’avais considérée comme ma demeure future ; elle avait été celle de me* parents, celle de mes grands parents, et dans un certain sens, de ceux qu‘ l»s avaient précédés pendant deux générations. Tout le psyt, aussi loin que s'étendait notre vue, les riches vallées, dont les pâturages marquaient les contours ondoyants, les collines qui les abritaient, les bois, les montagnes perdues dans les vapeurs de l’boriton, les vergers, les habitations, les granges, et tous les instruments de la vie rurale , tout cela était mien, et l'était devenu sans qu'un seul homme pût se plaindre d'une injustice doot j'eusse connaissance. Même l'homme rouge a été loyalement indemnisé par Herman Mordaunt « ie patenté, ■ et Susquesus, le Peau Rouge de Ravensnesl, comme on l'appelait souvent, notre vieil Onondago, l’a toujours recounu. N’est-il pas bien naturel que j’aime un domaine qui me vient de telles mains 7 ... Il k't a ru

n'ilOUMR CIVILISÉ, IL ü'f A VAS D'hOMMI Mr.Mt SAUVAGE OU NOf». QUI AIT JAMAIS fOSStOÉ CIS VASTES bOSI AISES AVAJIT L*S MMS UE MOI» PiOI-SE SA*C. Voilà

Ce que peu de personnes peuvent dire eu dehors de l’Amérique.

Mon oncle Ro lui-même, qui n'avait jamais possédé un pied de terre dans rc beau domaine, ne put le considérer sans émotion. Lut aussi il y était né , il y avait passé son enfance, et il l'aimait d’une affection à laquelle ne se mêlait aucune convoitise.

— Allons, Hugb, s’écria-t-il en portant comme moi ses regards sur les murs gris de ma maison brune et solide uns doute, mais à coup sûr uns beauté; nous voilà ici, et nous pouvons maintenant nous décider sur ce qui noua reste à faire. Descendrons-nous dans le vil- ).««, qui est, comme vous vous le rappelés, à quatre milles d’ici, et y prendrons-nous notre déjeuner? Ou allons-nous nous plonger tout de suite tn médius les, et demander l'hospitalité à ma mère et a votre saur?

— Je craindrais que le dernier parti excitât des soupçons, monsieur. Le goudron et les plumes seraient ce que nous aurions à attendre de plus doux si nous tombions dans les mains des Indyiens.

— Indyiens ! Pourquoi alors ne pas aller tout de suite au wigwam de Susqueaus pour aavoir de lui et de Jaaf le véritable état des choses? Je les ai entendus parler de l'Onondago la nuit dernière à notre taverne, et ils disaient que, pour un centenaire, il avait encore l'appareoce d'un homme de quatre-vingts ans. Cet Indien est très-observateur, et il peut nous révéler quelques-uns des secrets de ses frères.

— Ils pourront tout au moios nous donner des nouvelles de notre famille, et bien qu'une visite rendue au West par des colporteurs n'eût rien que de très-naturel, il est tout aussi naturel qu'ils s’arrêtent au wigwam.

Cette considération nous décida, et nous nous mîmes à gravir le ravin sur le flanc duquel s’élevait U huile d’aspect primitif que l'on désignait sous le nom de wigwam. C'était une petite cabane faite de branches d'arbrrs. et chaude ou fraîche selon que l'exigeait la saison. Comme elle était bien entretenue, blanchie à la cbaui, et quand il en était besoin pourvue de meubles nouveaux par le propriétaire, elle n'était jamais désagréable à voir, quoiqu'elle n'eûi pas non plus l'aspect riant d'un collage. Celle habitation était entourée d'un jardin toujours en assez bon état, car le nègre, durant l’été, bêchait et jardinait de temps en temps. Il est bien vrai que le plus tort était fait par un des serviteurs du N est, auquel il était ordonné d’y avoir l’cril, et d'y consacrer dans l’occasion une demi-journée. D'un côté de la butte étaient un réduit pour un porc et une étable pour une vache ; de l’autre, les arbres d'une forêt vierge ombrageai, nt son toit. Cet arrangement, qui avait quelque chose de poétique , était la conséquence d'un compromis entre les deux locataires de la cabane : le nègre, qui tenait aux instruments de sa grossière civilisation, et l’Indien, qui ne pouvait se passer de l'abri des torèts pour se faire à ta position nouvelle. Et ces doux êtres , ainsi réunis par un si singulier

1 hasard, — l'un descendant des race* avilies de l'Afrique , l’autre ftls des sauvages mais bers aborigènes de ce continent , — avaient vécu sous ce toit pendant presque toute la durée d’une vie ordinaire. L*

' case elle-même commençait à paraître ancienne, taudis que ceux qui l'occupaient avaient bien peu changé. De tels exemples de longévité, qnoi que puissent dire les hommes de théorie, ne sont pas rares parmi les noirs et parmi les naturels. Ils sont même plus communs parmi les derniers que parmi les premiers, et pins communs encore dan* le nord que dans le sud de la république. On a coutume de dire qu'on n’attribur aut hommes de ces deux races une eiistence si longue que faute de savoir la date de leur naissance, et que les blancs ne vivent as moins longtemps qu'eux. C'est possible en général, car un homme lanc est mort, il y a environ vingt-cinq ans, près de Ravensnesl, qui comptait plus de cent vingt ans. Mais les nègres et les Indiens d’un âge très-avancé sont néanmoins si communs, eu égard au petit nombre d’hommes de ces races, que ce fsit frappe infailliblement tous eaux qui ont pu examiner les trois populations.

Il n'y avait pas de grande route dans le voisinage du wigwam. Cette petite habitation s'élevait dans les champs qui dépendaient de Ravensnest, et l’on ne pouvait s’en approcher que par des sentiers et par une petite route convenable, qui avait été conduite jusqu'à la hutte, afin de permettre à ma grand'mère, à ms scrur et à ma chère mère , pendant sa vie , de faire leur visite aut deut vieux servi trucs dans leurs fréquentes promenades. C'est par cette route plus commode que nous arrivâmes à la cabane.

— Voilà dos deux vieux serviteurs , ils se chauffent au soleil , s’écria mon oncle avec une émotion sensible dans la voit . lorsque nous fûmes assez prés de la butte pour distinguer les objets. Hugb, je n'ai jamais pu voir ces deux hommes sans un sentiment de crainte en n>étnc temps que d'affection. Ils étaient les amis , et l’nn d'eux éiait l'esclave de mou grand-père; ils semblent placés là comme des monuments du pAaé, destinés à rattacher lea unes aux autre» les générations éteinte* et les générations à venir.

— S'il en est ainsi, monsieur, il» aeront bientôt ici les seuls de leur espèce, car il me semble vraiment que, ai lea choses suivent toujours la même marche, les hommes deviendront jaloux et envieux de l'histoire même, parce que les aeteurs qui y jouent un rôle ont laissé des desc< ndants qui participent un peu à la réputation que leur* ancêtre* ont conquise.

— Evidemment, mon garçon, le* vieux sentiments naturels sont étrangement pervertis à eet égard parmi nous. Mais regardes ces deux braves gens : le* voilà fidèles aux sentiments et aux habitudes de leur race, même après tant de temps passé ensemble sous cette h ttç. Regardes, Susquesus est accroupi sur une pierre, oisif et dédaignant le travail , avec sou rifle appuyé le long du pommier. Jaaf ou Yop, au contraire, doit être occupé à jardiner comme un esclave a l’ouvrage.

• — Et qurl est le plus heureux des deux , le vieillard industrieux ou le vieillard oifif ? Probablement chacun des deux est heureux à sa manière. Toutefois, le vieil Ouondago ne consentirait jamais à travailler , et j'ai entendu dire à mon père que ce fut un grand bonheur pour le pauvre Indien quand il apprit qu’il pourrait jouir pendant le reste de tes jous de l'ofium cum digmtute , et ne plus tresser de corbeillei.

Yop nous regarde ; ne ferions-nous pas mieux de monter tout de suite et de leur parler ?

, — Yop nous regarde plus franchement ; mais, sur ma parole, l’Indien nous voit deux fois mieux. D'abord, tous ses organes sont bien plus parfaits, et ensuite il est extrêmement observateur. Dans ses boas jours, rien ne lui échappait. Comme vous dites, approchons-nous.

Quand nous arrivâmes à la porte de la hutte, Jaaf abandonna lentement son petit jardin, et rejoignit l’Indien , qui resta tans faire un mouvement sur la pierre sur laquelle il était assis. Mous ne vîmes que peu de changement sur leurs traits , malgré notre absence de cinq années, chacun étant un type achevé de l'extrême vieillesse sans décrépitude dans les hommes de sa race. Le noir, si l'on peut appeler noir ce vieillard dont la couleur était d'un gris incertain , le noir était ie plus changé. Quant à Sans- Traces ou Susquesus , comme ou I appela it ordinairement, sa longue tempérance lui avait été très-prwf) table; se* membres demi-nus et son corps amaigri, faciles à voir, car il portait le costume d’été de sa nation , semblaient couverts d'un cuir longtemps infusé dans le tanin le plus pur; ses nerfs, quoique btru roidis, semblaient encore être faits de corde, et toute sa personne était dévenue comme une espèce de momie endurcie qui aurnit cependant conservé la vie. La couleur de sa peau était moins rouge qu'autrrfois et se rapprochait de Celle du nègre, bien qu'elle fût encore sensiblement différente.

— S*go , ta g o I s'écria mon oncle quand nous nous fûmes approchés, ne voyant aucun danger à se servir de cette formule de salut familière et à demi indienne: sago, sago! ce être charmant, madin. Dans ma langacbe ce être guten tag.

— Sago! répondit .Sans-7Yaces de ta voix gutturale, tandis que le vieux Yop rapprochait l'une de l'autre tes deux lèvres semblables à d'épais morceaux de bifteck trop cuits, promenait sur chacun de nous tour à tour ses deux yeux humides et entourés d'un cercle rouge, faisait u*ie grimace de mauvaise humeur . travaillait des gencives , comme

IIAV ENSNEST.

l'il eût tiré vanité des dents excellentes qui y étaient encore h secs, et gardait le silence. Véritable esclave d’un Littlepage, il regardait des porteurs de balle comme des êtres inférieurs, car les anciens nègres de .'New -York prenaient toujours plus ou moins les sentiments des familles auxquelles Us appartenaient, et dans lesquelles si souvent ils étaient nés. Sago 1 répéta l'Indien ii voix basse , avec courtoisie et emphase, après avoir regardé un peu plus longtemps mon oncle, comme s'il avait découvert en lui quelque chose qui commandait le respect.

— Une pelle ebournee , amis , dit mon oncle en s’asseyant tranquillement sur un morceau de bois placé U pour le service du fourneau, et en s'essuyant le front. Comment appelez-vous cette baya?

— Ce pays-ci, répondit Yop non sans un certain air de dédain, c'est U colonie d'York. D'où venez-vous pour faire une telle question t

— T’ Allemagne. Ça être loin, mais c'èlre eine pon baya ; et ici pon bays aussi.

— Pourquoi vous laisser lui, si lui bon pays, et...

— Pourquoi vous afe* quitté l'Afrique? Poufei-vous me le dire ? répliqua mon oncle tranquillement.

— Moi jamais été là, grogna le vieux Jop en fermant se» lèvres par un mouvement à peu près semblable à celui d'un sanglier lorsqu'il devient prudent de se détourner de sa route ; moi , nègre, né à York; moi pas connaisse Afrique, et moi pas vouli connaisse li.

Il est à peine besoin de dire que Jaaf appartenait à une école à laquelle l'expression de gentleman de couleur est complètement inconnue. Les hommes de son temps et de son espèce s’appelaient emménies nègres ; les hommes et les femmes distingués de ce temps les prenaient au mot, et les appelaient également des nègres. Aujourd'hui aucun homme de la race noire n’emploie cette eipression , à moins qu'il n'en veuille faire un reproche adressé aux blancs.

Mon oncle réfléchit un instsnt avant de continuer une conversation qui paraissait engagée sous de bien défavorables auspices.

— Qui peut vivre daus cette grande maison de pierre? demanda mon oncle dès qu’il put penser que le nègre avait eu le temps de se calmer un peu.

— Pas diflicile, voi’, vous pas habitant d'Yo’k, à langage à vousmême, répondit Yop, qui n’était pas du tout adouci par une telle question. Qui peut vivre ici si pas géné'al Littlepage?

— Rien. Ché pense lui mort tepuis longtemps.

— Oh ! quel ça fait ça? ce maison à li, et li demeuré dedans et vieille jeune madame demeuré dedans autsi.

Il y avait eu dans la famille des Lilllepage trois générations de généraux de père en fils. Le premier , le brigadier générai Evans Lilllepage, fut revêtu de ce crade dans la milice , et mourut au service pendant la révolution. Le second fut le brigadier général Cornélius Lilllepage, qui reçut le brevet de son grade à la fin de la même uerre, où il avait figure comme colonel dans le contingent de New- ’ork. Le troisième et le dernier était mon propre graud-père, le major général Mordaunt Littlepage; il avait servi comme capitaine d..ns le régiment de son père dans les derniers temps des mêmes troubles, reçu le brevet de major lorsqu’ils furent apaisés, et élevé au rang de major général de la milice, qu’il garda pendant beaucoup d'années avant sa mort. Aussitôt que les miliciens eurent le pouvoir d'élire leurs efliciers, la position de major général dans la milice cessa d’être respectable, et peu de gentlemen furent attirés vers le service militaire. Revenons à Jop.

Ché vous quel pou loir être l'acbe de cette tame qué fous appeler ficille cheunc ma ta me ï demanda mon oncle.

— G nie u ! Li êt’e jeune fille même ; li née peu ap’ès vieille guerre Tançais. Moi me 'appeler li t'ès-bicn, quand li miss Duss Maibone. Jeune maii'e Mordaunt li p'end’e g'ande passion pou' Ii, et li fai’e li femme li.

— Pien. Cbi pense fous afoir pas t’obchection à faire à leir maruche.

— Di tout. Li habile jeune tame dans temps-là , et li habile jeune dame maintenant.

Et cela s'appliquait à ma vénérable grand’mère , qui avait heureusement atteint ses quatre-vingt» ansl

— Quel poufoir maître de cette grante maison auchourd’hui ?

— Général Littlepage même, moi dis vous. Nous à nuit'e Mordaunt, jeune mait’e à moi. bus-là seulement Indien; li jamais avoir bon niiiit'e. Li malheu’eui nègres-là divini presque plus , on dit moi aujou’d'hui.

— Ia*s lnliens ils être rares aussi, che pense. N'y afre plus de Beaux I louches, mais poufoir y en afoir peaucoup.

la manière dont l’Onondago releva la tête à ces paroles, et le regard qu'il lança sur mon oncle me remplirent à U fois d’admiration et de surprise. Jusqu'alors il n'avait encore prononcé d’autre parole que son salut; mais je pus croire qu'il avait maintenant l'intention de parler.

— Une nouvelle tribu ? dit-il après nous avoir regardés avec attention pendant une demi-minute ; comment l'appelez-vous? D'où vientelle ’...

— Ya, ya, ce être les Beaux Rouchcs anlirentistcs. Afre-foux vu,

Sa/u. TioceiY

— Oui ; qu’ils viennent voir moi ! — Tètes dans des sacs ; — agissent comme femmes. — Pauvre Indien! — pauvre guerrier !

— Oui, ebé suppose ça être assez frai, ché poufoir pas supporter tel lnlien; téfraient pas être tels Indiens au monde. Comment les appelez -vous, eh ?

Susquesus secoua la tète lentement et avec dignité; puis il considéra mon oncle avec attention , et enfin avec la même attention dirigea ses yeux vers moi. Ses regards »e promenèrent ainsi de l’un à l’autre pendant quelques instants, après quoi il les laissa tomber de nouveau vers la terre avec calme et en silence. Je plaçai devant mot ma vielle, et je me mis à jouer un air d’un mouvement vif, une mélodie fort eu vogue parmi les noirs d'Amérique, et qui, je regrette de le dire, commence à n'y obtenir pas moins de succès parmi les blancs. Elle ne produisit pas «reflet sensible sur l'Indien, si ce n’est une légère expression de dédain qui se peignit sur ses traits assombri». Pour Jaaf, ce fut bien différent. Malgré son âge , il ne me fut pas diflicile d’apercevoir un certain tressaillement des jambes qui trahissait chez le vieux bonhomme une disposition violente à entrer en danse. Cela passa bientôt; mais sa figure rechignée, dure et ridée, en conserva pendant quelque temps comme un rayon de joie niaise. Le contraste de ces deux hommes n’avait rien d'étonnanl. L’indifférence des Indiens pour la mélodie est en effet presque aussi grande que 1a sensibilité avec laquelle le» nègres subissent son pouvoir.

Du ne pouvait guère espérer que des hommes aussi âgés se prêtassent à parler beaucoup. L'Onondago avait toujours été silencieux ; sa dignité et sa gravité naturelles avaient concouru avec la prudence à lui faire adopter cette habitude. Quant à Jaaf , il était foncièrement bavard ; mais le nombre des années avait, comme on le pense, singulièrement amorti ce penchant. A ce moment, mon oncle, lui aussi, lut pris d'un accès de mélancolie rêveuse et taciturne, et tous quatre uou* continuâmes, pendant trois ou quatre minute» après que j'eus cessé de jouer, à nous abandonner au cours de nos réflexions. Nous en fûmes tirés par un bruit monotone de roues qui se fit tout à coup entendre , et une légère voilure d’été, qui était pour nous une vieille connaissance, vint tourner autour de l'étable, et se rangea à dix pas du lieu où nous étions tous assis.

Mon cœur battit à cette interruption inattendue, et je pus m’apercevoir que mon oncle n'élait pas moins ému. Au milieu de» draperies flottante» et gracieuses, des châles d’élé et autres étoffe* dont se composaient ces toilettes féminines, on pouvait distinguer quatre visages plein» de jeunesse et d'éclat et une figure que son grand âge rendait vénérable. En un mot, ma grand'mèrc, ma sœur, les deux autres pupilles de mon oncle et Marie Warren étaient dans la voiture, où la jolie, charmante, timide, spirituelle cl intelligente fille du recteur était de la partie , et paraissait tout à fait à son aise et comme chez elle , ainsi qu’on l'est au milieu de scs amis. Elle parla même la première, quoiqu'à vois basse; et ses paroles, qui s’adressaient à ma sœur, paraissaient lui être arrachées par la surprise.

— Yoilà le» deuz colporteurs desquels je vous ai parlé, Martha, dit-elle , maintenant vous pouvez entendre bien jouer de la flûte.

— Je doute qu’il en joue mieui que Hugh , répondit ma chère sœur ; mais je veux entendre jouer votre musicien, ne fût-ce que pour | me rappeler mon frère, qui est si loin d’ici.

— La musique, nous l'aurons, mon enfant ! s’écria ma grand’mère avec tendresse, quoique nous n'ayons pas besoin de cela pour nous | rappeler notre pauvre enfant absent. Bonjour , Susquesus ; j’espère que cette belle journée vous fait plaisir.

— Sago , répondit l'Indien en avançant le bras avec un geste rempli à la fois de dignité et de grâce, mais sans se lever. Temps beau... grand Esprit bon , c'est pour cela. Comment vont les squaw» ? (Nom de la femme chez les Indiens.)

— Nous allons très-bien; je vous remercie, Sans-Traces. Bonjour, Jaaf, comment vous portez-vous , vous, par cette belle matinée ?

Yop ou Jaaf se leva en chancelant, fit un profond salut, et répondit à la façon moitié respectueuse , moitié familière d'un vieux serviteur de famille, comme cela se passait chez nos pères.

— Moi, reme'cié vous , miss Dus», de tout mon cœu* à moi. Oh ! assez bien aujourd’hui ; mais le vieux Sus, li baissé, li diveni’ plus viens, plus vieux bien vile.

Notez que des deux , l’Indien était de beaucoup le mieax conservé , bien qu’il fût moins à son aise et plus tranquille que le noir; mai» ce penchant à voir la paille dans l’œil de son voisin était une faiblesse bien connue chez Jaaf, et la nouvelle preuve qu’il en donna provoqua an sourire général.

— Je ne suis pas de votre avis , Jaaf , répondit gaiement ma grand’mère. Sans-Traces porte ses années d’une manière surprenante ; et je ne lui ai j.imais vu meilleure mine qu’aujourd’hui. Nous ne sommes plus aussi jeunes que quand nous avons fait connaissance, Jaaf; il n’y a pas maintenant loin de soixante ans , s’ils ne sont pas sonné».

— Oh ! vous jeune fille même, murmura le nègre ; vieux Sus li v’ai ment vieux bonhomme; mais miss Duss et mait’c Mo’daunt, H mariés seulement l’aut’e jou’ ; li mariés ap'ès la révolution même !

— Oui, après la révolution, répliqua la vénérable dame d’une voii mélancolique ; mais savez-vous qu’il y a déjà bien des années depuis la révolution !

— Oh ! tous étonné moi, miss Dus»! comment vous appelé longtemps' ça même? ^a arrivé bié seulement... Oh ! reprit le nègre obstiné, qui commençait a s'animer, et qui commençait à parler d'une voix brève et mautade, corn me s'il était contrarié d'entendre soutenir une opinion qu’il ne partageait pas ; mait’e Corny, li un peu vieux . si li vive rnco’e , pit-èt’e bien, mais vous tous, les aut’es, vous enfants, dire 1 moi une chose , miss Duss. N’a-t-on pas fait village même à Satanstoê, pas vrai ?

— Oui , on a essayé il y a quelques années de transformer en bourgs tout le pays, et entre autres endroits le Nest ; mais je pense que ce ne sera jamais autre chose qu'une grande ferme.

— Tant mieui ; ça bonne terre, moi , dis vous ; un acre là même li valoi' plus que vingt acres ici même, oui.

— Mon petit-fils ne serait pas content de vous entendre parler ainsi, Jaaf.

— Qui c’est ça , petit-fils à vous ? Moi , souveni* vous avoi' pétit enfant l'aut'e jou’ ; mais pétit enfant pas pense avoi’ enfant.

— Ah ! Jaaf, mon viril ami , il y a longtemps que mes enfants sont devenus des hommes et des femmes, et déjà ils louchent à 1a vieillesse. Mon premier-né nous a devancés dan6 un meilleur monde , et son 61s est maintenant votre jeune maître : cette jeune demoiselle assise en face de moi est la soeur de ce jeune maître , et elle serait bien affligée de voir que vous l’avex oubliée.

Jaaf avait contracté l'infirmité si commune aux vieillards, il oubliait facilement les choses de date récente, tandis qu'il conservait un souvenir très-prc*cnl de celles qui s'étaient passées il y avait un siècle. Quant au vieux nègre, il était dans un âge si avancé, que ce phénomène était rétllement frappant, et que lea souvenirs réveillaient dans l'esprit du pauvre nègre comme une voix qui sortirait du tombeau. L'Indien , comme je m'en assurai plus tard, était mieux conservé sons tous les rapports. Sa grande tempérance pendant sa jeunesse, l’affranchissement de tout travail, l'exercice en plein air, les commodités et l’abondance , compagne» de la vie à demi civilisée, avaient contribué à préserver à la fois son corps et son esprit : en le regardant, je me rapp. tais ce que j’avais appris dans mon enfance de •on histoire.

U y avait toujours eu un mystère dans la vie de l’Onondago. Si quelqu'un jamais avait pu en pénétrer une partie, c’était Andries Cofjemans , oncle de ma chère grand’mère, connu parmi nous sous le sobriquet de Chainbearer (Porteur de chaîne). Ma grand'mère m'avait dit que l'oncle Chainbearer connaissait tout les détails de la vie deSusquesus ; pourquoi il avait quitté sa tribu , pourquoi il était devenu chasseur, guerrier et coureur parmi les Visages Piles; qu’il avait toujours prétendu que Ces particularités faisaient grand honneur à son ami le Peau Rouge ; mais qu’il n’avait jamais consenti à en raconter davantage. Toutefois, la réputation d’intégrité de l’oncle Chainbearer était si grande, que la bonne opinion exprimée par lui avait suflü pour concilier à l'Onondago la confiance de tous ceux qui le connaissaient, et une expérience de quatre-vingt-dix ans avait prouvé que cette confiance était bien placée. Quelques-uns attribuaient à l’amour l'espèce d’exil dans lequel le vieillard avait si longtemps vécn ; d'autres lui donnaient la guerre pour motif ; d’autres y voyaient les conséquences de ces féroces haines personnelles si communes, comme on sait, parmi les sauvages. Mais tout cela, à l’époque à laquelle nous étions arrivés , c'est-à-dire vers le milieu du dixneuvième siècle, était mystérieux et aussi conjectural qu’un siècle auparavant, au temps de nos grands-pères. Mais revenons au nègre.

Bien que Jaaf m’eût momentanément oublié, et qu'il ne se souvint pins du tout de mes parents, il se rappela ma soeur, qui avait l’habitude de le voir souvent. Il n’est pas facile de dire comment il 1a rattachait à la famille ; mais il la connaissait non-seulement de vue, mais de nom , et pour ainsi dire d’instinct.

— Oui ! oui ! s'écria le vieux bonhomme un peu vivement ; moi, connait'e miss Patty, bien vrai, li belle, li chaque jou' plus belle, yah , yah , yah.

Le rire do vieux nègre était terrible et surnaturel, mais il exprimait cependant un certain contentement.

-—Quels amis avex-vous donc avec vous aujourd’hui, Jaaf ? demanda nia grand’mère en nous saluant gracieusement d’un petit mouvement de tête.

Nous nous levâmes aussitôt pour répondre à ce salut.

— Pour moi, j'avoue humblement que j’aurais volontiers grimpé dans la voiture pour baiser les joues encore fraîches mais décolorée» de ma chère grand'mère, et serrer Patty et peut-être aussi

fuelqoes-unea des autres sur mon coenr. Mon oncle Ho se commanait mieux à lui -même; je voyais cependant que la voix encore ferme et à peine tremblante de sa vénérable mère produirait en lui une émotion à laquelle il était sur le point de succomber.

— Ça, ma’cbant ambulant, madame, moi pense, répondit le noir. Li po'té boites et quelque chose dedans, et ii po'té violon nouveau genre. Vous vini , jeune homme , vous joué un air à miss Duss ; air ▼if même à fai’e dansé vieux nègre-là.

Je disposai ma vielle, et je commençais à en jouer quand une charmante et douce voix, s'élevant un peu plus haut que de coutume, m'interrompit avec vivacité.

| — Oh ! pas cela ! pas cela! la flûte , la flûte ! s’écria mis-; Warren

| rougissant jusqu’aux yeux de sa hardiesse dès qu'elle vît que je l’avais entendue et que je m'apprêtais à lui obéir.

Il est à peine besoin de dire que je la saluai re*pectueu*i*nient, laissai la ma vielle, tirai ma flûte de ma poche, et après quelq< *** préludes commençai de jouer une des mélodies à la mode d’un opéra nouveau. Après une ou deux mesures, je vis le rouge monter aux joues de ma sœur Marthe, et son tressaillement involontaire me prouva assex que la chère fille se rappelait à ce moment la flûte de son frère. Depuis l’âge de seise ans, je jouais de cet instrument, müii j’avais fait d’immenses progrès pendant les cinq ans que j’avais passés en Europe. Les maîtres de Naples, de Paris, de Vienne et de Londres avaient fait beaucoup pour le développement de mon talent ; mais je puis dire aussi sans crainte que la nature avait fait quelque chose. Mon excellente grand'mère m’écoutait avec une profonde attention , et les quatre jeunes filles paraissaient enchantées.

— Cette musique vaut la peine d'être entendue dans une chambre, observa la première quand j'eus fini mon air , et nous espérons l'entendre ce soir à Kavensncst si vous reslet dans les environs. Maintenant il nous faut poursuivre notre promenade.

En disant cela , ma grand’mère se pencha en avant, et étendit la main vers moi avec un sourire bienveillant. Je m’avançai , je reçus le dollar qu'elle m'offrait, et incapable de maîtriser les sentiment» dont j’étais plein , je portai cette main à mes lèvres avec respect, mai» avec chaleur. Si la figure de Martba avait été près de moi , je crois qu’elle eût été victime de mon exaltation. Je pense qu’il n'y avait rien dans cette façon respectueuse de marquer ma reconnaissance qui pût choquer lea spectateurs. Les étrangers ont des coutumes étrangères ; mais je vis, quand la voiture s’éloigna , que les joues de ma vénérable grand'mère s'étaient colorées d’une vive rougeur. Elle avait remarqué la chaleur que j’avais mise dans mon action. Mon onrlr Ro s’était retourné pour cacher les larmes qui s'échappaient de «es yeux, et Jaaf prévint mon oncle, qui se dirigeait vers la porte de la huile, pour lui faire le* honneurs de cette habitation. Ainsi je restai seul avec l’Indien.

— Pourquoi pas baiser figure de grand'mère? demanda l'Onondago franchement et tranquillement.

Un coup de tonnerre aurait éclaté sur ma tête que je n'anrais pas été plus étonné. Le déguisement qui avait trompé mes parents les plus prochrs, dont Seneca Newcome avait été dupe, et qui avait mis dans l’erreur même sa sœur Opportune , ce déguisement n'avait pu me cacher un instant à cet Indien dont on devait supposer que les facultés étaient obscurcies par l’âge.

— Est-il possible que vous me reconnaia»ies,$usquesus ? m'écriaije en lui montrant d’un signe le vieux Jaaf pour qu’il fût prudent; est-il possible que vous vous souveniez de moi ? Je pensais que celte perruque et ces babils suffisaient pour me cacher.

— Oui, répondit avec calme le vieil Indien, moi avoir connu jeune chef aussitôt avoir vu lui. Connaître son père, connaître sa mère , connaître son grand-père , sa grand'mère, son arrière-gr>ndpère et le père de lui aussi : connaître tout. Pourquoi oublier jeune chef ?

— M’aves-vous reconnu avant que j'eusse bal*é la main de ma grand’mère, on bien est-ce cette action qui m’a trahi ?

— Vous avoir connu aussitôt que vous avoir va. A quoi bon les yeux s'ils ne connaissent pas ? Connaître au delà, oui , bienvenus à la maison.

— Mais vous ne nous ferex pas connaître à d’autres, Sans-Traces ? Nous avons toujours été amis, j'espère ?

— Oui , bien sûr, ami». Pourquoi vieil aigle, avec tête blanche , frapper jeune pigeon ? Jamais hache dans le aentier entre Suaquesus et quelqu'un de la tribu de Raveusnest. Trop vieux pour la déterrer maintenant.

— Il y a de bonnes raisons pour que mon oncle et moi ne nous fassions pas connaître pendant quelque» jour». Peut-être vous avex entendu parier des discordes qui se sont élevées dans le pays entre les propriétaires et les tenanciers ?

— Quelles discorde»?

— Les tenanciers sont fatigués de payer leurs fermages, et veulent contracter un nouveau marché par lequel ils puissent devenir proprietaires des fermes sur lesquelles ils vivent.

Un regard de colère anima la sombre figure de l'Indien; ses lèvres s’agitèrent, mais il n'ajouta rien.

— Avei-vous appris quelque chose de tout cela , Suaquesus?

— Petit oiseau a chanté cette chanson à mon oreille. Je n’ai pas aimé à l'entendre.

— Et les Indiens qui sc remuent çà et là dans le pays, armés de rifles et habillés de calicot ?

— De quelle tribu ces Indiens? demanda Sans-Traces avec une vivacité et un feu dont je ne l’aurais plus cru capable ; pourquoi parcourent-ils ces contrées? marchent-ils dans le sentier de la guerre ?

— On peut dire jusqu'à un certain point que telle est leur pensée. Ils appartiennent à la tribu des antirentiers. Connais»' z-vous cette nation ?

— Pauvre Iindgien ça , je pense. Pourquoi venir si tard? pourquoi

pis venir quand le pied de Susquest»* léger comme la plume de l'oi- •eau? Pourquoi attendre le* Visites Pàl*-», plus nombreux que les feuilles sur l'arbre ou la neige dans l’air? Il j a un siècle, quand le ] chêne était petit, un semblable Indgicn aurait été bon; maintenant bon à rien.

— Mais vous garderez notre secret, Sua , et vous ne dires même pas au nègre qui nous sommes ?

. V ans-T races secoua la tète en signe d'assentiment, après quoi il me sembla tomber dans une sorte de sommeil rêveur, comme s’il lui était désagréable de continuer la conversation. Je le quittai pour rejoindre mon oncle et lui raconter ce qui s’était passé. W. Hoger Lmlcpdge ne fut pas moins étonné que moi de 1s perspicacité de l’indicn. Mais comme la loyauté du vieillard était à toute épreuve , nous comprîmes, après un moment de réflexion, que nous n’avions à craindre aucune trahison.

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