CHAPITRE IX
H nous fallait décider maintenant de quel eôlé nous porterions nos pas. Il aurait paru peu convenable à des gens de notre condition de nous rendre à Ravenxnetl avant l’heure qui nous avait été fixée; mais, d’un autre côté, si nous nous rendions au village, nous serions obligés de faire deux fois la course, chargés l’un de son instrument , l’autre de sa boutique portative. Après nous être un ruomrnl consultés, nous nous décidâmes à poursuivre jusqu'au* habitations les plus voisines, et à demeurer aussi près que possible de ma propre maison, eu nous arrangeant de manière à coucher quelque part dans son voisinage. Si nous avions pu con«er à quelqu'un notre secret , nous aurions fait probablement une meilleure chère ; mais mon oncle jugea plus prudent de garder un atrict incognito jusqu'à ce qu’il eût pu se faire une juste opinion de l'état des choses dans la ville.
Nous primes en conséquence congé de l'Indien, et du nègre, en leur promettant de les visiter bientôt , et nous suivîmes la route qui conduisait à la ferme. Nous pensions qu'au moins nous devions nous attendre à rencontrer des amis dan* les gens qui occnpsient la ferme attachée à la demeure du propriétaire. La même famille y avait été placée depuis trois générations , et elle avait été chargée de la culture et du soin de la laiterie. Il n’y avait pas par conséquent pour qu’elle nous fût hostile de raisons se mblables à celtes qui étaient, dit-on, si répandues parmi les tenanciers, et si ardrminrnl acceptées parent. Celte famille se nommait Miller; elle se composait de dent chefs et de sit ou sept enfants, dont les derniers étaient de tout jeunes enfants.
— Tom Miller était un garçon sûr quand je l'ai connu, dit mon oncle en approchant de la grange, où la famille était à l'ouvrage , et on dit qu’il s'etl bien conduit dani une ou drus occasions où on avait pris l’alarme au N est cet été. Toutefois il est plus sage de ne pas le mettre encore dans notre secret.
— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur, répondis-je , qui sait ce qu’il pense aujourd'hui? U est petit-fils de l'homme qui a défriché la forêt, et il a sur la propriété piécisément autant de droits que le reste des agita ten r*.
— Guten tag , Gultn tag, s’écria mon onde en entrant dans la grange où Miller, ses deut Alt aînés et une couple d’ouvriers étaient occupés à aiguiser leurs faut et à les mettre en état pour la saison prochaine. Tevoir être chaude cette pelle madioér.
— Bonjour, bonjour, se bâta de répondre Miller en jetant un coup d'œil curieui sur notre équipement, qu'avex-vous dans votre boiie? des parfums?
— ÎSein ; montres et bijoui. Puis , posant la boîle à terre et l'ouvrant pour que l’asaiatauce pût en faire l’inspection : Pouloir pas acheter eine panne montre ce choli matin ?
— ■ Sout-ellei en or vrai? demanda Miller de l'air d'un homme qui doute un peu ; et toutes ces chaînes , et toutes ce?' bagues sont-elles aussi en or ?
— Pas vrai or, neïn , nein, je poufoir pas dire ; mais asset bon or pour pedides gens comme fous et moi.
— Cela ne serait jamais asset lion pour les gTands personnages, là-haut dans 1s grande lu-uson! s’écria l’un des laboureurs, qui m'était inconuu , mais qui s'appelait Jothua Brignam , comme je le ans bientôt, et qui partait avec une sorte de ricanement méchant où l’on vnyait la preuve qn’il n'était pas de nos amis. Vous les gardes pour les pauvres gens , je suppose ?
— Ché les gar>ie bour tous cent qui fondront me les payer, répondit m>>n oncle. Foudrin-vous eine montre ?
— Je ne dis pas non , et une ferme aussi , si je pouvais en trouver une à bon marché , répondit Urigham avec ce mauvais ricanement qu’il ne chercha pas è cacher. Combien vendet-vous les fermes aujouid'hui ?
— Ché n’afre pat de fermes à fentre; je feutre montres et pieboux , mais ché ne fends pas ferme*. Ce que ché afre gagné ché le fendre, mais ché ne puis pas feudre ce que ché n’afre pas.
— Ali ! vous en aurez autant que vous en voudrez si vous restes asset longtemps dans le pays! C'est ici une terre libre et un bon pays pour
un pauvre homme; au moins il sera tel dès que nous aurons mia le* seigneurs et les aristocrates à la porte.
— C’était la première fois que j’entendais de mes oreilles ces diableries politiques.
— Tien, dit mon oncle avec un ton de parfaite simplicité, ché avais entendu tire qu'en Amérique il n'y afre ni noples ni ariatogrates, et qu'il n’y aire pas un graaf dans toute le pays,
— Oh ! il y a toutes sortes de gens ici comme partout, répondit Miller froidement en s’asseyant sur le bout de la pierre à aiguiser pour etaminer une des montres. Josh Brigbam, que voilà, appelle aristocrates tous ceut qui sont au-dessus de lui ; mais ceux qui sont au-dessous, il ne les appelle pas ses égaux.
J'aimais ce langage, et surtout le ton froid et décidé de celui qui le tenait. Il indiquait un homme qui voyait le fond des choses, et qui ne craignait pas de le dire. Mon oncle en fut agréablement surpris.
— Quel est le prit de cette montre, ami ? continua Josbua.
— Quatre tollars, répondit vivement mon oncle abaissant imprudemment le prit, dans le désir de récompenser Miller de ses bons et loyaux sentiments. Ya, ya, vous defex afre cette montre pour quatre dollars.
— Je crains qu'elle ne vaille pat grand’ehose, répliqua Miller avec une défiance bien naturelle en entendant un prit si bas. Laissez— moi la regarder encore en dedans.
Il n'y a peut-être pas un homme qui ait acheté une montre sans en examiner le mécanisme d'un air capable, tandis qu’il n’y a qu’un mécanicien qui puisse faire cette inspection avec profit. Tom Miller fut fidèle à cette coutume , car la bonne mine de la montre et le prix de quatre dollars le tentaient beaucoup.Tout cela produisit aussi son effet sur le turbulent et envieux Josbua, qui semblait s'entendre fort bien à faire un marché.
— El combien celle-ci ? demanda-t-il en prenant une montre parfaitement semblable à celle que tenait Miller. Voulex-voua me la laisser pour trois dollars?
— Non , le brii te celle-ci est au plus bu te quarante tollars, répondit mon oncle avec un peu de rudesse.
I.es deux homme* regardèrent le colporteur avec surprise. Miller prit la montre dri maint de son ouvrier, l'examina attentivement , la compara à l'autre, et demanda de nouveau son prit.
— Fout, fous pou fez afoir l’une ou l’autre pour quatre tollars, repartit mon oncle fort imprudemment, selon moi.
Celte réponse causa une nouvelle surprise; mais heureusement Brigham attribua la différence à une erreur.
— Oh! dit-il , je croyait que vous disiet quarante dollars! quatre dollars, c’est différent.
— Josh, interrompit Miller meilleur observateur et plua attentif il est grand temps maintenant , vous et Peter, ailes surveiller les moulons. Le cornet ne tardera pat à sonner le dîner; si vous voulez faire une acquisition, vous la ferez en revenant.
Malgré la douceur de sa conduite et de son langage, Tom Miller était le capitaine de la compagnie. Il donna cet ordre tranquillement, scion sa coutume; mais il voulait être obéi sans résistance, bu une minute les deut ouvrier! furent partis, et il ne resta dans la grange que Miller, ses fils et nous deut. Je vit bien que toute cette conduite cachait une intemion que cependant je ne pénétrais pas.
— HiintiMblii est parti, continua Tom tranquillement, mais d'un ton solennel qui expliquait suffisamment ta pensée, peut-être enfin me ferex-vout connaître le véritable prix de cette montre; j’en ai envie , et nous pourront peut-être nous entendre.
— Quatre tollars répondit mon oncle d'une voit claire. Ché afre dit vous poufoir l'avoir pour ce brix, et ce que ch'at dit une fois, c'est touebours même chosse.
— Alors je la prendrai. J'aurais presque autant aimé que voua m'en demandassiez huit dollars, quoiqu'une économie de quatre dollars soit quelque chose pour un pauvre homme. C’est si bon marché que j'en suis un peu effrayé ; mais, j’en cours la chance , tenez, voilà votre argent en espèces sonnantes.
— Merci, monsieur. Vos lames ne feulent-elles rien choisir tant mes pieboux ?
— Ob ! si vous voulez des dames qui achètent des chaînes et de* bagues, Ravensnest fera votre affaire. Ma femme ne saurait qu'en faire, et ne se prend pas du tout pour une belle dame. La pratique qui vient d'aller aux moulons est le seul homme d'importance qu'il y ait dans cette ferme.
— Ya, ya, il être an pople en chemise sale; ya, ya. Pourquoi afre-t-il sentiments si grossiers?
— Oh! c'est qu’il voudrait mettre la main sur ce qui ne lui appartient pas, et il est enragé quand il rencontre quelqu'un sur son chemin. Nous commençons à voir beaucoup de ces gaillanb-li dais le pays, et ils nous donnent bien de l’embarras. Garçons , U s'en faut de peu, je crois, que Josh ne soit un Indien ?
— C'en est un, j’en suis sûr, répondit l'aioé des deux fils, un garçon de dix -neuf ans. Où passerait-il toutes scs nuits et tou* se* dimanches, si cc n’est a leurs assemblées ? Et que signifiait le paquet de calicot que j'ai vu sous son bras U y a an mois , et dont je vous ai parié dans le temps?
RAVBNSNEhT.
Si je découvre qu’il en est ainsi , Harry, il faudra qu’il déguerpisse. Je ne veut pas dindgiens ici.
— ■ Mais bourquoi parient-ils donc si fort de noples et d'arisdogriir* 1 Y étre-t-il noples et ariadogrates en Amérique?
— Ma foi, ce n’est pas facile à dire. J’entends beaucoup de choses sur le compte des aristocrates , j'en lis beaucoup, et je sais bien que beaucoup de gens les ont en grande haine , et pourtant je ne suis pas birn sûr de savoir ce que c'est qu’un aristocrate. Les tenanciers se plaignent d'avoir à payer une rente. Ils voudraient que les propriétaires fussent contraints de vendre leurs fermes, ou même de les donner pour rien. Quelques-uns même tiennent pour cette dernière opinion.
— Mais les brobriétaires fouloir pas fendre leurs fermes. Ils ne pntfrni être contraints de fendre ce qui leur appartenir et ce qu’ils ne fouloir pas tendre. Bas birn que les tenanciers ils puissent être goniiainls à fendre leurs porcs et leurs moutons lorsqu'ils ne fouloir pat les fendre.
— Cela semble vrai , garçons, et il y a longtemps que je l’ai dit ■ui voisins, mais jr le leur répéterai encore. Quel est votre nom, mon brave homme? Comme noua ferons peut-être plus ample connaissance, je ne serais pat fiché de savoir votre nom.
— Mon nom êtreGuisembach, et ché fien» de Freussen.
— Eh bien ! monsieur Guitrmbach. le point de la difficulté en ce qui concerne les aristocrates est celui-ci : Hugb Lutlepage , par exemple , est riche, et sa fortune lui donne de* avantages dont 1rs autres sont privés. Il y a de» gens que cela contrarie. Et puis il y en a d’autres après cela qui se plaignent que la vieille madame LilUrpsge et ses demoiselles ne visitent pas les pauvres gens.
— Pien ! si elle' sfrent le cœur tir, et n'afreut pas de pons sentiment* pour les misérables...
— Non, non, ce n'est pas ce que je veux dire; au contraire. Pour ces pauvres -Il tout le monde avoue qu'elles font plus que personne dans le pays ; mais elles ne visitent pas les pauvres qui ne sont pas dans le besoin.
— Pien ! Ce être une sorte de baufres pien à leur sise , ceux qui n'être pat tans le petoin. Beud - être fous foules dire qu'elles ne se lient pas avec eus comme avec tes égaux ?
— C’est cela. Et il cri égard , je dois dire qn’il y a quelque chose de vrai dans les plaintes qu'on en fait. Car les jeunesses de là-liaut à Ravensnest ne viennent jamais rendre visite à ma fille , et Kilty est une aussi agréable personne que toules le* demoiselles des environs.
— Et Gitty, fa-t-elle rentre fuite à la cbeunc IcmoHellede l'homme qui trmeure là-haut , laos la maison sur la hauteur? dit mon oncle montrant l'habitation d’un des hommes les plut pauvres de l'endroit.
— Du tout. Kitty n’a p«s de vanité, mais je ne lui permettrais pas de commettre une telle inconvrnance.
— Ah ! fous être tonc un arislograte aussi, autrement Cotre hile irait fisiler la fille de cet homme.
— Je vous du, Grunsebach, ou quel que soit votre nom, répondit Miller avec un peu d’aigreur, birn que ce fût un brave homme au fond, que ma fille n'ira pas voir les filles du vieux Steven.
— Pien ! Elle peut faire gomme il lui blail , mais ché pense les mademoiselles Littlepage doifenl Caire gomme il leur blait aussi.
— il n'y a qu’une mademoiselle Littlepage ; si vous les ave*, rencontrées ce matin dans la voiture , vous avei vu deux jeunes personne* d'York, et la fille de M. Warren, le ministre, avec elle.
— Et ce ministre Warren être riche aus*i ?
— Mou. Il n’a pas dix pence de bien, eieepté le produit de sa paroisse. Il est si pauvre que sa fille a été élevée, m'a-t-on dit plusieurs fois, aux frais de set amis.
— Et la cbeune temoiselle Littlepage et la chenue temoiselle Warren, comment peuvent-elles être amies?
— Ce sont les jeunes filles de tout le pays que l'ou voit le plus souvent ensemble. Je n’en ai jamais connu d’aussi intimes. Pourtant il y a une demoiselle à la ville , Opportune IYewcome, qui , font le monde le sait, voudrait bien avoir le pas sur Marie YVarrrn à la grande maison ; mais il n'en est rien. C’e»t Marie qui e»t la préférée.
— Et quelle être la blus riche, Opportune ou Marie?
— Marie Warren n’a rieo, tandis qu'Opportune pisse pour la plus riche demoiselle des environs après Ittatly elle-même. Mais Opportune n’rsl pas la favorite au Nest.
— Alors, il scmple, après tout, misa Littlepage choisir pas ses amies pour leur richesse ? Elle aime Marie Warren , qui être hauvre , et elle n’aime pas Opportune , qui être riche. Peut-être les Littlepage pas si grands aristegrades vous supposer.
Miller fut un peu étourdi de cet argument, et je fua pris d’une grande envie de rire.
— Ma foi ! répondit-il à mon oncle après «voir réfléchi rn silence pendant un moment , je ne sais trop I Ce que vou* dites semble vrai, je l’avoue, et pourtant ce n'est pas l’avis de ma femme ni celui de Kitty. Vous embrouilles mes idées tout à fait à l'endroit des aristocrates; car, bien que j’aime les LiiUepages , je les ai lojeurs considéré» comme de fieffés a ns toc raies.
Nous fûmes interrompus à ce moment, et en regardaut autour de
nous, noua vîmes qo c’était la visite de ma grand'mère, qui avait poussé jusqu'à la porte de la ferme en rentrant à la mai.on. Miller pensa qu’il était de aon devoir d'aller au-devant d'elle pour se mettre à ses ordres , et nous le suivîmes lentement , car mon oncle avait l’intention d’offrir une montre à aa mère pour voir si elle le reconnaîtrait.