‹ RaymonChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Mon ami, m'écriai-je en entrant tout radieux, elle s'appelle Mary !

Et je tombai haletant sur un fauteuil.

— Elle s'appelle Mary, hein?... dit Slephen. — Quel bonheur !

Il me jeta cette réponse de ce ton placide et glacial particulier aux gens qui ne sont pas amoureux.

L'infortuné ! Il jouait gravement avec un immense bilboquet, et toutes les forces de son âme immortelle semblaient tendues vers la boule qu'il enfilait avec l'adresse d un singe ou d'un mignon de la cour de Henri III. Puis, tout en jouant, il se mit à chantonner machinalement :

« Mary, Mary, allez vile à la danse! »

â RAYMON.

Cette tranquillité 9 tombant à plat sur mon exaltation, m'abasourdit; je demeurai muet un instant devant une si monstrueuse indifférence; mais, l'indignation débordant tout à coup, je m'épartthai en invectives.

— Balourd! momie! sceptique! matérialiste, athée! cœur mort!... philosophe!...

Avec cette dernière injure, je lui lançai mon chapeau à la tête.

Il daigna s'en émouvoir, et, déposant son instrument, s'écria avec une sorte d'inquiétude comique :

— Bon Dieu ! qu'est-ce qui te prend ?

Mais je n'avais pas épuisé la série d'épithëtes que me suggérait la colère ; elles pleuvaient dru comme grêle, et je l'en accablai. Il se contentait de secouer le& oreilles; cependant, profitant du moment où j'allais reprendre haleine, il me dit d'un ton doux :

— Tu as été mordu, bien sûr ! Et il me présenta un verre d'eau.

Je le lui arrachai des mains furieusement; et, toujours furieusement, je le bus, car j'avais grand'soif.

Tout cela fut fait avec une telle rage, que je partis d'un éclat de rire.

— Il est sauvé! s'écria Stephen, s'il ne devient pas fou; quelle belle cure!

— Fou? Ah! mon cher, mais je le suis! fou de joie, d'ivresse, de bonheur ; et tu le comprendrais, si tu ne m'avais arrêté au début de mes épanchements.

— Reprends-les, mon doux ami. — Tu eu étais à ces mots : c Elle s'appelle Marjf. »

— Oui!

— Elle est la fille du baron George Barnet, Anglais de naissance, ajouta -t-il.

— Ah f m'exclamai-je étonné, et ravi de ce précieux renseignement.

Il poursuivit d'un air dégagé :

— Elle habite le palais Sonzi. Ils sont encore pour quinze jours à Milan.

— Ahl

— Le jeune homme qui l'accompagne est son cousin.

— Ah! c'est son cousin?

— Tune le savais pas?

— Non.

f — Qu'est-ce que tu sais, alors?

— Je sais, depuis une heure, qu'elle s'appelle Mary.

— C'est toul?... En ce cas, il faut avouer que tu es un jeune bomme bien avancé dans ta conquête.

Ce sarcasme glissa sur moi sans me froisser. Stephen venail de m'apprendre sur ma jolie inconnue des délails que j'ignorais encore.

Je le regardais avec admiration : son flegme me paraissait aimable, et, pour la première fois, je lui pardonnai cette légèreté naturelle qui me faisait souvent damner. Il jouit un Inoment de son effet, et, devinant sur ma physionomie une interrogation avide, il voulut bien y répondre.

— Mon cher, vois comme c'est simple : ce malin, pen-

dant que sous les châtaigniers de Monza tu te livrais au pourchas de tes amours, je vis sur le bastion, auprès de Porta-Renza, un groom attendant ses maîtres avec deux chevaux de selle; c'était le groom de ta belle. Je me plantai en connaisseur devant ces deux pur-sang, qui sont vraiment admirables; j'exprimai ma salisfaclion par des mouvements de tète réfléchis ; ce qui m'amena naturellement à demander le nom de l'heureux possesseur d'un groom et de deux bôles.si bien tenus ; ce garçon me le livra, et, comme je suis fort intelligent, je l'ai retejiu pour t'en faire part. — A ton tour, que l'est-il arrivé de fortuné ? Mais comment raconter ces ivresses des amoureux, ces immenses bonheurs qui se composent de riens : d'urfregard, d'un sourire, d'un ton rose qui avait coloré sa* joue, lorsque, passant rapidement au gaj^p, elle m'avait croisé dans cette allée où, depuis huit jours, je vais l'attendre chaque matin ? C'étaient là des faveurs bien fugitives pour Stephen, qui, peu i*êveur par nature, m'écoutait complaisamment en relevant sa moustache d'un air négligent. — Un regard, un sourire, un ton rose I rien de plus. — Mais le chaste regard s'était fondu dans le mien avec une expansion ineffable. Pour moi, le sourire disait : 1 11 m'attend, » et le ton rose : « Il m'aime. » Un regard, un sourire, un ton rose'l l'âme n'a. point d'autre langage, c'est l'expression divine, et celle-là ne ment jamais I

Pour la revoir encore, j'étais allé vite me poster à la porte du parc; car je connais sa course accoutumée. Là, un arbre tombé dans la nuit, en travers sur la route,

avait effrayé son cheval; surpris tout à coup, le sot aaimal fit un écart terrible.

— - Take care^ Maryf cria le cousin, qui la suivait de prés.

Moi, je jetai un cri désespéré qu'elle entendit; elle tourna vers moi son gracieux visage. J'y croyais trouver l'effroi, il rayonnait d'une juvénile ardeur. La voyant si brave, je me rassurai. — Elle prit du champ pour sauter. — Je ne sais quelle idée folle me traversa Tesprit, je songeai vaguement à un péril dont je l'eusse sauvée. Elle tombait, je me précipitais... Blessé par son cheval, je la recevais dans mes bras : évanouie, mais sauve, et alors... Mais la belle amazone avait rassemblé ses rênes, et, d'un bond de gazelle, l'alezan avait franchi l'obstacle.

Je respirai; car, sous le poids de ma coupable pensée, j'étais tremblant, el mon cœur battait à se rompre.

Comme je traversais l'allée, afin de la suivre plus longtemps des yeux, je vis à terre, près de l'arbre renversé, un objet brillant qui attira mon attention. C'était sa cravache, une cofiuette crayache à pomme d'argent, fine et flexible comme une branche de lilas, et faite pour une main de jeune fille. Je m'emparai de ce trésor; instinctivement, je le portai à mes lèvres, puis, partant comme un trait, j'entrepris de rattraper les chevaux, que je voyais à cinq cents mètres de moi, mais dont l'allure m'eût mené fort loin s'ils n'eussent rebroussé chemin. Je pressai le pas et j'arrivai tout essoufflé près d'eux au moment où ils revenaient; le groom, qui les devançait

aperçut dans mes mains l'objet de ses recherches, et s'approcha pour le reprendre ; j'aurais bien voulu ne pas voir ce rusire; j'espérais né rendre qu'à sa maîtresse mon heureuse trouvaille; la discrétion et la timiditë^me retinrent; je m'exécutai, bien que Mary et son cousin se fussent arrêtés à quelques pas de nous. lis virent cependant que je rapportais la cravache perdue; le cousin m'adressa un salut que je lui rendis d'un air assez confus. J'étais furieux contre cet imbécile obstacle entre Mary et moi. J'ignore si elle comprit ma tristesse; mais, au même instant, je vis reparaître sur ses joues le joli ton rose, et, d'une voix mal assurée, elle me cria :

— Merci, monsieur!

Et, se courbant gracieusement sur sa selle, elle partit, ^e laissant enivré.

C'était la première fois qu'elle me parlait. Quelle voix divine! Anges du ciel, vous seuls chantez ainsi! Et puis, il y avait dans ce t merci, monsieur I » dit en français, une attention délicate et charmante. C'était comme un ^puvenir de notre première rencontre qu'elle évoquait entre nous, un lien repris dans le passé.

— Je ne suis point un inconnu pour elle, me disais-je ; elle n'a point oublié le village de Baveno.

Je n'osais point encore dire : t Elle m'aime; » mais je sentais mon cœur se gonfler d'espérances folles qui me montaient au cerveau et troublaient ma raison comme les fumées du haschich; des songes d'avenir, qu'animait sa radieuse image, passaient à travers mon esprit; je m'efforçais de les dissiper pour savourer la félicité du

présent. Cherchant à ressaisir l'écho de sa voix, je la suivais du regard. Elle allait au pas; j'admirais le balancement harmonieux de son corps souple et le mouvement gracieux de son col de neige sur lequel flottait une mèche blonde échappée du réseau qui retenait son chignon. Lorsqu'elle eut disparu, je fermai les yeux pour la revoir encore.

De tous les mortels, Stephen était certainement le moins propre à l'emploi de confident d'amour. Riche à pouvoir satisfaire tous ses caprices, ses aspirations les plus vives en fait de sentiment ne franchissaient jamais le cercle du positif et du possible. Esprit hardi, mais cœur prudent, il ne voyait dans l'amour que l'échange de deux fantaisies passagères qui ne doivent pas troubler la vie, ni gêner l'exercice de la liberté. ïl s'éprenait, à bon escient, de femmes qu'il savait accessibles ; encore, avant d'aimer, eût-il volontiers demandé des arrhes!

— Grand merci ! disait-il, de ces belles indécises qu'il faudrait dégeler à la chaleur de mes soupirs et poursuivre six mois avec des roucoulements tendres. Je ne me sens point fait pour ce rôle de troubadour attardé?

Il écouta cependant, sans l'interrompre, la narration minutieuse des événements de ce jour. Je ne lui lis grâce ni d'un mot, ni d'un geste, ni d'une pensée, ni d'une espérance; il m'encourageait môme, et, gagné parfois par mon enthousiasme, semblait partager mes émotions. Il frémit avec moi au moment où Mary franchit l'arbre, et battit des mains lorsqu'il la vit sauvée. Je pouvais suivre sur son visage les mouvements tumultueux de

mon âme; on eût dit que son exaltation dépassait la mienne et que c'était lui qui était Tamoureux.

Quand j'eus fini, il parut demeurer sous le charme; je le contemplais, je jouissais de mon triomphe; le souJBBe de ma passion, en pénétrant dans cet esprit douteur, avait mis les sophismes en déroute comme une volée d'oiseaux de nuit surpris par la lumière.

Après avoir rêvé quelques instants, Stephen se tourna vers moi et me dit d'un air profond :

— Ah ! cher ami, quel dieu que le jeune Éros I et que les hommes sont injustes de l'avoir relégué dans le lointain delà mythologie! Je neveux certes médire d'aucune religion, mais en est-il une dont le culte soit aussi bienfaisant que celui de l'Amour platonique? Au point de vue psychologique, il est excitant; au point de vue hygiénique, il est réconfortant. Tu fais deux lieues tous les matins, tu respires les senteurs balsamiques des bois; les nymphes du bocage, émues et craintives à ton aspect...

— Où diable veux-tu en venir avec ce pathos? dis-je en l'interrompant d'un air inquiet.

— Je t'énuraôre les avantages physiques et moraux de ta passion, afin de te prouver que mon cœur n'est point du tout aussi indifférent que tu semblerais le croire au bonheur d'un ami.

— Tu es insupportable avec tes railleries I

— Moi?... Mais je suis dénQesurémentsérieux,ma parole d'honneur! — Allons, ne te fâche pas... j'achèterai une carte du Tendre pour te suivre. Que veux tu de plus?...

J'achèterai des pipeaux I — Est-ce que je cherche à flétrir tes illusions?... Ai-je seulement ridé d'un souffle le lac paisible qui te berce?... T'ai-je une seule fois demandé sur quelle rive fortunée tu espères que cet amour te conduira?... Ai-je enfin...?

— Va te promener! m'écriai-je en fureur.

Et disant cela, je sortis pour y aller moi-môme.

« Où te conduira cet amour? » avait dit Stephen. J'avoue que, s'il m'eût fallu répondre, j'aurais répondu que je n'en savais rien. En effet, que m'importait le but? J'aimais pour aimer.

J'avais vingt-trois ans, cet âge qu'on appelle encore vingt ans; j'étais en Italie I — Italie, vingt ans ! — Ces deux mois ne semblent-ils pas se répéter comme un écho? Vingt ansi printemps fugitif de la vie! Italie, printemps éternel du monde! j'étais heureux! Dans mon cœur, un soleil; autour de moi, des fleurs; sur ma tête, l'azur. € Italie, c'est la rime à folie, » a dit Musset; mais vingi, ans, cela rime à tout ce qui est joie, en dépit des dictionnaires de rimes. J'étais heureux de ce bonheur que dore l'espérance, heureux de répanouissement de ma vie. J'étais libre comme l'aiglon des montagnes; j'avais un ami sincère, une amante adorée. C'était tous les jouis

fête carillonnée en mon cœur. — Oh ! la divine musique qui se chantait au dedans de moi ! C'était une telle symphonie, que, vraiment, je m'étonnais qu'on ne me suivît pas comme une sérénade. Et ces folles rumeurs couvraient même de leurs éclats la faible voix qui parfois soupirait dans mon âme, la voix de ma mère qui n'est plus. — J'étais heureux, je l'oubliais.

Mères, votre souvenir a cela de divin, qu'il n'est guère évoqué que dans les douleurs. Nous ne le mêlons point aux fêtes de notre jeunesse ! Amie de mon enfance, tu ne croyais pas ton fils ingrat, et les tendresses enfouies au fond de mon cœur étaient sans doute pressenties par le tien. Moi, j'étais heureux! je t'oubliais!

Une des choses dont on a le plus médit depuis trente ans, c'est certes le bonheur; la mode esta la désespé" rance. Aussi, n'est-ce point sans quelque confusion que je dévoile ici mon caractère. Dussé-je passer pour un phénomène, je le confesse en rougissant : je crois à la jeunesse, à l'amour, à la vertu — bien que j'aie beaucoup lu. — Je suis, sans doute, un esprit malade; car il paraît que le monde est bien bas; mais il me semble que le soleil verse toujours à flots ses rayons empourprés; pour moi, les fleurs ont des parfums, les blés jaunissent encore en été, la vigne rougit à Taulomne, des allées d'ombre se creusent sous le feuillage épais des bois, je jurerais que j'y entends les grandes voix de la nature et les cantiques des oiseaux; mes yeux se perdent dans Tazur infini... Que dirai-je de plus?... Je crois à Dieu!...

On le voit, mon infirmité est complète ; mais ces hallucinations me sont chères, et je m'afflige quand j'apprenâspar les livres qu'il n'est plus rien de jeune, que notre siècle est positivement déshérité. Il faut croire que nos pères vivaient de beaucoup plus heureux. Le xviii" siècle était^ en effet, fort gai ; cela tenait sans doute à la pureté des mœurs, à la richesse de la France et 5 la force de son gouvernement. — Pauvre peuple, pauvre France d'aujourd'hui! — Déshérités... Triste, triste, triste! en vérité.

Je finirai pourtant bien, un jour, par m'atteiulrir sur notre décadence.

Voici comment je rencontrai Mary :

C'était à Baveno, un petit village enfoui au milieu des magnolias et des lauriers-roses; nul voyageur ne le connaîtrait s'il ne faisait face aux îles Borromée. Coquettement posé à mi-côte, il se déroule et vient baignei* sas pieds dans les eaux toujours bleues du lac Majeur; quelques barques, amarrées au rivage et ornées de tendelets aux vives couleurs, lui donnent, en tout temps, un air Aeî&ie; desbarcojuoli^ patiemment couchés au soleil, attendent, dans leurs habits du dimanche, les touristes dé.4rcu\ de visiter l'Isola Bclla, et les rançonnent avec

la simplicité de l'homme de la nature, en dépit des tarifs de M. le podestat.

Après avoir consciencieusement payé notre tribut'd'adrairation aux jardins suspendus, nous errions, Slephen et moi. sur la rive, attendant, non sans mélancolie, l'heure du déjeuner, lorsque nous fûmes tout à coup distraits par de frais éclats de rire qui s'envolaient en fusées, entremêlés de cris mutins et de menaces joyeuses. M'étant approché, je vis, au détour du chemin, une belle jeune fille assaillie de fleurs que lui jetait une main invisible du haut de la terrasse bordée de rosiers; elle se défendait de son mieux, et les roses s'entre-choquaient dans l'air. Ma venue la mit en fuite et je me trouvai attaqué à sa place par l'ennemi mystérieux qui, snns remarquer la déroute de sa compagne, continuait à faire pleuvoir les bouquets effeuillés. Cependant, surpris de tant de silence après tant de cris, l'assiégé, soupçonnant quelque ruse de guerre, écarta les branches avec précaution, et montra, dans le feuillage.*, la plus délicieuse tète que jamais peintre ait rêvée pour Eve la blonde.

— Jolie créature! dit Stephen d'un ton d'amateur et comme s'il eût parlé d'un objet d'art ou d'une statue champêtre.

Moi, j'étais cloué sur pfa:e; émerveillé de cetle apparition charmereese, j'attendais son retour. Mais Stephen, à jeun et, par conséquent, cruel, nie tira brusquement de mon rêve. Nous étions à la porte de Thôtel, il m'y entraîna.

Séparé du lac par la route, l'unique hôtel de Baveno

offre aux voyageurs une unique salie à manger. Nous y étions depuis cinq minutes quand la porte s*ouvrit; je me retournai au bruit et je vis sur le seuil les deux jolis champions de ce combat singulier que j'avais interrompu si malencontreusement. J'avais à peine entrevu la fugitive de la rpute; mais je reconnus près d'elle mon apparition de la terrasse. Elles me reconnurent de leur côté; un mouvement imperceptible d'hésitalion trahit leur embarras; enfin, s'enhardissant à passer sous le feij de mes regards, elles osèrent répondre par une inclination de tête timide au salut respectueux que je leur adressai. Elles étaient suivies d'un grand monsieur grisonnant qui semblait être leur père. A l'arrière-garde marchait une de ces figures majestueuses et couperosées auxquelles on reconnaît d'emblée la gouvernante anglaise.

La salle n'étanl pourvue que d'une table, le déjeuner devait se faire en commun. Déjà je manœuvrais habilement pour m'asseoir auprès de ma belle inconnue, quand la gouvernante, qui me regardait d'un air aimable, prit dans mes mains la chaise que j'avançais, et s'y accommoda, me payant d'un sourire et d'un compliment anglais; moi, en bon français, je la vouai mentalement à tous les diables; mais comme aucun diable n'était là pour l'emporler, il fallut me contenter de ce voisinage efl*arouchaht. Je m'assis maugréant et je me promis bien de laisser mourir de soif un pareil trouble-fête.

En face de moi s'était installe le père, un gentleman de haute mine, chauve, recueilli, sérieux à réjouir sa

mère Albion; on lisait sur son visage cinquante années de calme et de gravité ; aucune ride de son front poli ne recelait les orages de la passion ; ses yeux vifs et limpides reflétaient une conscience satisfaite, et son teint reposé témoignait d'un estomac généreux. Son attitude, quoique un peu roide, avait cette aisance particulière à l'aristocratie anglaise ; la précision de ses gestes annonçait un esprit ordonné. Tout en lui respirait ce bonheur bien réglé et cette confiance qu'assure le Iriple don de la naissance, de la fortune et de la santé.

Si jamais la comparaison surannée d'une lille avec le printemps a trouvé son emploi, c'est assurément en faveur de la jeune miss que j'avais sous les yeux, assise au côté du digne gentleman I C'était un éblouissement de fraîcheur, d'innocence et de grâce; ses cheveux châtains, un peu en désordre, encadraient un visage d'ange où pétillait le regard le plus mutin ; elle avait des gestes d'une pétulance naïve, des mouvements de biche effarée qui révélaient l'exubérance de la vie; son assurance câline trahissait l'enfant gâtée, élevée dans un atmosphère de tendresse; son caractère pouvait s'esquisser d'un mot : elle avait quinze ans.

Bien qu'elle me parût adorable, j'avais encore dans l'esprit la figure radieuse entrevue sur ft terrasse. En vain je me penchais pour la revoir, sitôt que je tournais la têle de son côté, l'implacable gouvernante qui nous séparait me décochait son implacable sourire et semblait me remercier de l'attenlion que je prêtais à son bel appétit; elle en profita pour me faire quelques avances et

me demander à boire. Furieux, je feignis de ne pas comprendre l'anglais, et je lai donnai du sel. Cette gaminerie m'apaisa, mais je m'étais fermé toute possibilité de prendre part à la conversation.

ÎV

A quoi tient le bonheur! Â quoi tiennent les destinées! L'itinéraire de notre vo\age, l'état de mon cœur, mes projets d'avenir, ma fortune, ma vie, lout cela fut modifié par cet accès de mauvaise humeur qui me poussa à ne point vouloir comprendre l'anglais! A peine mon ignorance et celle de Stephen, qui m'imita, furent-elles constatées, que les jeunes filles commençaient leur babil. Elles racontèrent à leur père h scène de la terrasse, leur confusion à ma vue, et l'agression involontaire de Mary. Quelques feuilles de roses encore ëparses dans mes cheveux excitaient leurs rires; la plus jeune décrivit mon attitude ébahie et celle de Mary au moment où elle se vit tout à coup face à face avec un adversaire inattendu. J'essuyai toutes leurs malices avec le plus beau sang-froid, me promettant de leur rendre la pareille au dessert, en parlant anglais avec Stephen. Je jouissais d'avance de leur consternation, lorsque, le thème railleur étant épuisé, elles se mirent à causer d(

Ib UAYMON. ^ '

leur \oyage, de leurs albums, des cadeaux qu'elles voulaient rapportera leurs amiii, des coraux, des filigranes, des mosaïques. L'amie Laury, donl le nom revenait sans cesse, me paraissait avoir la part du lion dans ces largesses, aux dépens de Fanny, d'Hclena ou de Lucy.

Une grande discussion s'éleva à propos d'un collier de sequins, toujours destiné à Laury, que Mary prétendait de son lot; elle invoquait les conventions écrites. A ces mots, la jeune sœur lira de sa poche un petit carnet d'ivoire et se mit à lire une liste interminable dont elle articula le total avec une netteté de procureur.

— Item, pour Laury, un collier de sequins et un mari blond ! Ah ! ceci est clair, je m'imagine I

Mais il paraît que Laury, personne prévoyante, avait donné ses commissions en double; car Mary répliqua par une nomenclature exactement pareille, sauf une légère modification:

— Un collier de sequins et un mari châtain foncé! Tu le vois.

—By/oî;^/ exclama le père, où mettrons-nous tout cela?

Cette remarque sérieuse provoqua un nouvel accès de gaieté. Après quoi, on convint de tirer au sort à qui donnerait le collier; mais le différend devint impossible à concilier quand il s'agit du dernier article. L'aînée invoquait ses dix-sept ans et demi, sa raison, la confiance de Laury... La jeune n'admit point de concessions : le mari blond lui avait été recommandé ; et puis il était déraisonnable de prétendre choisir deux maris dans un seul voyage. Or, Mary avait positivement déclaré l'intention-

d'en rapporter un pour son propre usage, ce qui devait suffisamment Toccuper.

Bien que cette conversation fût tenue à demi-voix et de ce ton réservé que gardent en public les gens de bonne compagnie, je ne perdais pas un mot La discussion était entremêlée des plaisanteries du père et de la gouvernante, qui ne lançait ses traits que lorsqu'elle changeait d'assiette.

Dix fois mon visage faillit trahir l'indiscrétion de mon rôle; mais je me contins, j'éprouvais trop déplaisir à ce charmant caquetage pour le troubler; et puis je commençais à trouver un peu d'indélicatesse dans ma supercherie; je tremblais à l'idée qu'on ne la découvrit et j'en devenais honteux.

L'entrée d'un domestique interrompit un instant cette causerie folâtre et lui donna un cours plus posé. Mais tout à coup une nouvelle espièglerie de la jeûne fille me troubla au dernier point : bien qu'elle parlât fort bas à son père, je compris, à des regards furtifs jetés sur nous, que les étrangers étaient en jeu. Puis elle se pencha en riant vers Mary, et je devinai plutôt que je n'entendis ces mots :

— Si je prenais celui-ci pour Laury, puisqu'elle a mis châtain sur ta note.

Je ne saisis rien de ce que répondit Mary, mais je sentis qu'elles parlaient de moi ; instinclivement, je tendis Toreille ; je ne sais quelle émotion me fit battre le cœur, c'élait comme un secret pressentiment de joie môlée de tristesse, un trouble indéfinissable rempli de charme ; il

me semblait que je touchais à un moment solennel, et que, de ces lèvres naïves, allait descendre l'arrêt de ma destinée.

Elles chucholaient, elles riaient; j'attrapais au hasard quelques mots dont je ne pouvais comprendre que le sens : ils s'appliquaient bien à moi : il était question de grands yeux noirs, ceux de Stephen sont bleus. Enfin, j'entendis distinctement cette phrase :

— Tu veux donc le garder pour toi?

— Eh bien, oui, répondit Mary, avec une impatience mutine, je veux le garder pour moi ; d'ailleurs, je l'ai assommé avec des fleurs, ajouta-t-elle en riant.

— Papa, dit la jeune espiègle à l'oreille de son père, mais point assez bas pour éviter mon oreille tendue, ma sœur a trouvé son fiancé.

Et elle jeta un regard rapide de mon côté.

— Fort bien! répondit le père souriant.

— Méchante, s'écria Mary, je ne te confierai plus rient

A ce moment, le domestique revint dire que la voiture était avancée.

— Us vont à Milan, nous dit l'hôte en regardant la calèche qui partait au galop.

Voilà pourquoi nous allâmes en Lombardie au lieu d'aller en Suisse.

Je dois convenir que noire voyage ne brillait pas par Tordre de sa marche. Touristes sérieux, nous étions partis pour Genève ; mais, voyant à Lyon un fort beau bateau sur le Rhône, nous y montâmes et f cinglâmes vers Marseille, » comme récrivit Stephen à Paris. Il résulta de cette pointe une rage de navigation qui nous entraîna jusqu'à Gênes; de là, notre course au lac Majeur, frontière du canton du Tessin.

— Les Helvétiens n'ont pas de chance ! me dit Stephen comme je lui proposais de visiter Milan. Nous étions à leur porte ! Mon cher, nous avons peut-être eu tort d'aller en Suisse par mer f

Moi, je ne pensais qu'à Mary. L'aimaîs-je déjà ? Je l'ignore; mais il y avait dans cette rencontre je ne sais quel parfum d'aventure qui me ravissait. Cet amour de grand chemin, arrêtant mon cœur au passage, me jetait dans le plus délicieux roman. Jamais chevalier errant n'avait été captivé par plus féerique héroïne. Les quelques mots que j'avais dérobés me revenaient sans cesse à l'esprit. Certes, il eût été insensé d'y lire un aveu, c'était un jeu folâtre entre deux enfants qui ne soupçonnaient point ma trahison... Je me disais tout cela, et cependant...

Cependant, je courais sur la route de Milan.

ÎO RAYMON.

A Milan, les premiers jours, je parcourus la ville en tous sens; le soir^ je hantais les deux seuls théâtres qui fussent ouverts; Stephen se moquait de mon émotion à chaque robe blanche que je voyais apparaître. Parfois, je partais d'une course folle à la poursuite de quelque équipage où j'avais cru reconnaître mon inconnue. A voir mon anxiété fiévreuse, les Milanais ironiques me prenaient pour un maniaque.

Le troisième jour, je ne sais quel pressentiment m'illumina. Je sortis convaincu que je la verrais; je le dis à Stephen, qui eut l'impertinence d'en douter. Par malice, il me proposa d'aller à Monza, à une heure de Milan. J'acceptai : peu m'importait le chemin; je devais l'y rencontrer.

Pourtant,, la journée s'avançait, nous avions visité l'église, le château; je n'en avais rien vu, j'étais absorbé par une pensée autrement intéressante que la couronne de fer dont un bedeau cicérone nous avait montré Tefflgie. Stephen riait sous cape.

— A quelle heure t'a-t-elle donné rendez- vous? me disait-il.

Mais ses sarcasmes ne pouvaient altérer ma confiance, qu'il trouvait impudente. Il s'épuisait en variations sur

HAYMON. 21

ce thème : • Quand on attend sa belle I... » Il me proposait de grimper aux arbres pour voir mon enchanteresse de plus loin.

— Attention, me cria-t-il ! voici le chemin qui poudroie, des cavaliers s'avancent ! — Ils approchent... Bradamante est au milieu I... Mets la main sur ton cœur!

Il parlait encore et le groupe signalé nous touchait presque.

Bradamante, c'était Mary !

Stephen resta béant. ,

Les jours suivants, je retournai à Monza, et, chaque jour, c'était même fôte. Elle montait avec une vaillance adorable un cheval jeune et fougueux que sa petite main maîtrisait avec la précision spontanée d'une amazone Hi'Angleterre. Elle était parfois accompagnée de son père, toujours de son cousin, charmant jeune homme qui n'était pas sans me porter quelque ombrage. Cet éternel cousin, retrouvé h Milan, troublait l'azur démon ciel.

Le lendemain du jour fortuné où je ramassai sa cravache, j'osai la saluer au passage. Elle me rendit un signe de tête... J'étais présenté!...

Je racontai ce bonheur à Stephen, qui me proposa d'aller entamer sur-le-champ les négociations matrimo-

i2 HAYMON.

niales; je refusai ; il insista et revêtit son habit noir d'un air composé qui me fit rire. Cependant, redoutant quelque entreprise folie:

— Au nom du ciel! m*écriai-je, ne viens pas patauger dans mon lad pour parler ton langage.

— Patauger est dur! dit-il d'un air pincé. Je te passe ce mol par égard pour ta timide jeunesse ; mais, moi, qui suis un homme à résolutions vives, moi, qui i^uis parti pour la Suisse el qui veux aller en Suisse ; moi, qui t'aime enfin, je prétends unir au plus tôt deux amants si bien faits Tun pour l'autre el qui s'envoient de si charmants saints. Prépare-toi donc à marcher à l'autel d'un pas ferme !

Je ne sais pourquoi nous ne dînâmes point ensemble ce jour-là. Le soir, j'allai à la Scala.

A peine entré, j'avais découvert Mary et sa sœur dans une loge du premier rang. Je m'approchai ; car, dans les théâtres d'Italie, un large couloir pratiqué autour des stalles permet au public de se promener durant la représentation. Mais, en passant sous la loge, quel ne fut pas mon effroi quand je vis, derrière les jeunes filles.., Stephen causant gravement avec le père !

Je me sentis défaillir. Le malheureux! que faisait-il là ? Il me perdait I Par quel trait d'effronterie s'était-il introduit? 11 m'aperçut et laissa tomber sur moi un regard majestueux; il avait l'air enchanté de sa belle équipée. Mary était sérieuse et comme émue. Je tournai vers elle mes yeux [pleins de détresse, elle ne me remarqua môme pas.— Je m'enfuis éperdu, le cœur rempli de rage; j'at-

(endis Stephen à la porte de la loge... il y resta une heure... Quelle attente t

Enfin, il sorliL Sans prononcer un mot, je le pris par le bras, je l'entraînai dans la rue, et, d'une voix étranglée par la colère, je lui demandai raison de son inqualifiable conduite.

Il m'écoutait ahuri comme si j'eusse parlé hottentot, et ses yeux, démesurément ouverts, semblaient chercher ma pensée au delà de mes paroles.

— Quoi! tu ne comprends pas, lui criai-je, que ces tours de Scapin sont faits pour m'attirer le mépris; que cette grotesque demande en mariage faite en mon nom?...

A ces mots, Stephen partit d'un éclat de rire prolongé; il se tordait et fut forcé de s'asseoir sur une borne. Quand il put répondre :

— Ah! Raymon, compagnon introuvable I... Tu remplis mes jours d'allégresse.

— Hais enfin, Stephen)...

— Pardonne-moi I... C'est trop drôle... Cette demande en mariage!... Ha) ha! ha! Milord, j'ai bien l'honneur I... ha! ha!...

Ici, il se pâma de plus belle et je me demandai lequel de nous deux était insensé. A la fin, il se calma.

— Ah! fit-il en respirant longuement, que c'est bon d'avoir un ami si gai que loi !

— Stephen, voyons, m'expliqueras-tu comment tu es entré dans cette loge?

— Mais de la façon la plus naturelle, doux et cher

camarade; par la porte, correctement posé sur mes deux pieds, donnant le bras au signer comte Moroni, qui s'y présentait lui-même en qualité de maître du lieu. Cet obligeant ami, que je croyais encore à Paris, est de retour depuis hier. Je Tai rencontré comme j'arrivais au théâtre; il est lié avec les Barnet, leur prête sa loge... De tout cela, je n'entendis que les derniers mots : « Il est lié avec les Barnet. »

— Tu me présenteras au comte, mon bon Slephen.

— Il part ce soir, après le spectacle, pour sa villa de Yarése, où il passera la saison.

— Quel malheur I

— Mais non, j'y suis invité... tu l'es aussi. J'ai accepté pour nous deux; ce n'est qu'à trois heures de Milan.

— Vas-y seul, dis-je tristement, j'aime mieux rester

— Tu m'abandonnes, ingrat!... A ton aise.— Ce qui me console, c'est que je me rapproche de la Suisse.

— Quand pars-tu?

— Dans deux ou trois jours.

— Resteras-tu longtemps à cette villa?

— Aussi longtemps que je m'y plairai. Pauvre ami, tu vas être bien seul ! A propos, si tu as des commissions pour Mary, prépare-les, tu me les donneras. Ils partent tous ensemble.. .

Je ne pus retenir un cri de joie; je sautai au cou de Stephen qui, avec une terreur comique, se mit à crier : t A la garde ! » Après quoi, nous ébauchâmes un pas de ballet, symbole de notre exaltation en toutes circon-

RAÏMON. 25

Stances. S'il n'eût fait nuit, on nous aurait certainement arrêtés comme des fous ou des carbonari.

— Cela te contrarierait-il beaucoup si nous parlions demain? me demanda Slephen à la porte de ma chambre.

— Stephen, tu es ma providence; je t'aimej...

— Tu me le^ prouvais bien en voulant me dévorer tout à l'heure !

Je ne dormis point celte nuit-là.

Le lendemain, à cinq heures du matin, j'entrai tout habillé chez Stephen, il dormait; ce qui me stupéfia. Je ne pouvais comprendre une telle quiétude à l'approche d'un si grand événement, je trouvais ce sommeil grossier; je le respectai, néanmoins, tout en déplorant cet abrutissement de ma providence. Mais je fis réveiller sans pitié l'hôte, sa femme, ses enfants, afin qu'ils eussent à nous procurer la plus belle des voilures et les plus fringants des chevaux. Après quoi, je ne sus plus que faire de mon temps. Mille pensées bourdonnaient dans ma tête comme un essaim d'abeilles dans sa ruche : le départ, l'arrivée, Stephen, le cocher, le bagage, mon amour, le déjeuner; toutes ces idées se pressaient à la fois, voletaient, se cognaient à tous les coins de mon cerveau ; je

i6 RAYMON.

ne savais à laquelle entendre. Mais toutes ces dissoanances se fondaient dans une note mélodieuse, unique, dominante, qui répétait : « Mary ! »

Vers neuf heures, Stephen apparut. Il me sembla soucieux. Il répondait d'un ton distrait aux nombreuses questions que je lui adressais, une teinte de mélancolie assombrissait son visage ordinairement ^niègre et même un peu railleur. Je lui demandai s'il souffrait.

— Non, je n'ai rien, je suis engourdi d'avoir trop dormi.

— Nous partons ?

— Oui, si tu es toujours décidé, dit-il un peu gravement.

— Comment, toujours décidé? Mais avec enthousiasme! .

— Très-bien, alors I

Nous fîmes nos derniers préparatifs.

Cependant il y avait dans le ton de Stephen quelque chose d'insolite qui me troublait. J'en vins à m'imaginer qu'il s'était peut-être trop avancé en s'offrant à m'introduire chez le comte Moroni. Je lui confiai franchement ce soupçon.

— - Moroni est un ami intime, il a demeuré chez mon père, me répondit-il, il serait désolé si nous n'acceptions point son hospitalité ! ... Ce n'est pas cela qui m'inquiète...

— Et quoi donc ?

— Eh bien, c'est toi.

— Moi?

— Oui, toi. — Mon cher, disons-le sans fard, lu me pa-

rais avoir reçu dans l'aile un plomb dangereux pour un jeune homme doué d'une sentimentalité et d'une ingénuité dignes de l'âge d'or. Tu pâtiras plus que tout autre de ce mal endiablé qu'on appelle le mal d'amour. A cette heure, tu n'en es encore qu'à une légère fièvre anodine ; cela peut rester pour toi à l'état d'un joli petit cauchemar que tu garderas dans ton souvenir niché entre les feuilles de roses religieusement recueillies sur la route de Baveno. Mais, si tu vas à Varèse, tu risques d'attraper une vraie passion avec délire, transports au cerveau^ et tous les agréments particuliers à cette infirmité. Si donc tu m'en croyais, nous irions voir la Suisse.

Ce conseil était certainement fort sensé : avec mon caractère, je m'exposais à un danger réel. Mais quel amoureux de vingt-trois ans a jamais bien reçu un conseil? Je raillai mon sage ami de sa pusillanimité, je fis le brave, je traitai mon amour et Mary môme avec une légèreté dont je rougissais tout bsjs. Enfin, je reniai si vaillamment riion cœur, que je rassurai Stephen et lui rendis sa gaieté.

—.Allons, à la grâce de Dieu! dit-il en riant; on ne pique pas une tête dan* la passion avec une plus belle humeur I

— Je n'aime pas tâter l'eau, comme toi !

— Mais, innocent, tu ne sais pas nager dans cette onde perfide!... ni moi non plus, du reste, ni personne. Les plus forts s'y noient...

Stephen, qu'un père cruel avait forcé de faire son droit, aimait les tropes oratoires. Une fois lancé dans sa

métaphore aquatique, il la poussa fort loin, je ne Pécoutaisplus; pourtant, tandis que je ramassais mes bagages, Je crus entendre qu'il comparait ma passion à une pleine eau sur la cataracte d'un fleuve : dans son image, le mariage était ingénieusement représenté par Técolc de natation, et encore concluait-il que, malgré ses digues, cette institution avait aussi ses périls à cause des passades.

En somme, en amour, « il était sage de s'en tenir au petit bain, toutefois en tenant l'œil sur l'échelle. »

Tout cela fut dit de ce ton sentencieux habituel aux faiseurs de paradoxes convaincus.

Comme il achevait sa remarquable péroraison, nous mettions pied dans la cour. Une calèche attendait au bas du perron.

— Oh! la superbe voiture! s'écria-t-il.

— Elle est pour vous. Excellence, dit notre hôte en se rengorgeant modestement, je l'ai choisie moi-même.

— C'est la voiture du sacre ! ajouta Stephen avec une admiration bouffonne. Je n'oserai jamais monter dedans !... Elle m'intimide...

Notre équipage était, en effet, aussi intimidant que majestueux, et cette vaste calèche avait dû certainement parader aux galas de la cour du prince Eugène. A peine y fûmes nous installés, qu'elle roula avec un bruit de ferraille qui plongea Stephen dans un véritable délire.

— C'est triomphal! s'écria-t-il.

Et entraîné par la situation, il distribuait de droite et

de gauche des petits coups de tête protecteurs auxquels plus d'un passant naïf rendit un salut respecleux.

Arrivés sur la piazzadel Casiello, terrain des manœuvres éternelles des soldats autrichiens, lé hasard voulut que les tambours battissent aux champs : Stephcn ne se connut plus de joie ; et, comme si ces honneurs militaires eussent été à notre adresse, il proposait de haranguer la troupe, d'embrasser le colonel... Mais, au môme instant, la musique oclala en fanfares, et nous passions sous Tare de la Paix pour sortir de Milan.

C'est faiblesse puérile, et je le sais, mais j'avoue que je suis sensible aux présages. A tous les moments solennels de ma vie, je ne puis me défendre de chercher des augures dans tout ce qui m'entoure, et je me suis créé une quantité d'oracles à mon usage particulier. Certes, j'ai trop de volonté dans l'esprit pour dévier d'un dessein parce que mon domestique me donne ma bottine droite avant ma bottine gauche; néanmoins je suis plus confiant dans mon étoile quand il ne me tend pas la droite. Aussi, me fut- il impossible de ne point bénir CQ.S éclatanter fanfares qui .saluaient mes premiers pas vers Mary.

La route que nous suivions est assurément fort belle, et je ne manquerais pas d'en faire une mémorable description si je Tavais regardée; mais j'avais en moi un spectacle plus radieux, des perspectives plus fleuries que les plaines mômes de la Brienza italienne par un beau jour de mai. Le paysage me fut lettre morte, je ne le vis pas.

Je dois dire aussi que je n'étais point sans émotion à ridée de ma première entrevue. Je me représentais notre arrivée : quel* serait l'accueil de Mary ? que lui dirais-je? J'avais ri des avertissements de Slephen ; ils me troublaient maintenant, non point que j'en fusse à redouter les tortures d'une passion sans espoir. Je n'attendais point de retour; j'aimais seul, d'un amour immatériel et pur comme si j'eusse été énamouré d'un ange ; je n'espérais rien ! mais je songeais que le sort eût pu me faire naître plus prés d'elle, dans ce monde des heureux qui ne connaît pas l'impuissance ni les âpres* résignations des destinées modestes. J'y songeais sans amertume et sans maudire la Providence; mais j'y songeais, et je me sentais gagner par la mélancolie.

Bien que nous fussions unis d'une amitié fraternelle, Slephen ignorait certain secret de ma vie; à la rigueur, il pouvait voir en moi un prétendant acceptable pour Mary. A ses nombreuses visites chez ma mère, il avait constaté dans notre maison une sorte de coçforlabie presque luxueux, une aisance élégante, obtenus à force d'ordre; nous paraissions plus riches que nous ne Tétions réellement; mais il ignorait surtout, mystère de

douleur, que la loi aveugle m*a mis au front, le jour dé ma naissance, une tache qui ne s'effacera jamais. — Je suis né d'un mariage légitime devant TÉglise, un article du Code m'a dépossédé de mes droits.

Je vénère ton souvenir, ô ma mère chérie, et je suis fier de toil Quand je t'invoque, je peux, sans rougir, avouer la condition illégale où l'on m'a relégué! le préjugé du monde est moins fort que ma conscience, et je n'échangerais pas ton nom obsur contre le blason armorié de mes aïeux paternels !

Plus qu'un autre, peut-être, j'aurais le droit de joindre ma voix à celle de ces déshérités qui se posent, dans les romans, en victimes de l'inconséquence des lois. J'ai lu leurs protestations émues, ou leurs récriminations amères contre une société injuste qui dénie à l'enfant né hors du mariage civil les droits de l'enfant légitime, et lui fait expier une faute dont il est innocent. Mais je me suis demandé ce que la société, qu'on maudit toujours de confiance, avait à faire là dedans. Je me suis demandé aussi ce qu'il adviendrait de la famille si l'enfant du hasard, de la débauche ou du caprice était, devant la morale et devant la loi, l'égal du fils né du mariage, du devoir et de la verlu.

yGooQle

Voici la triste histoire de ma naissance :

Ma famille maternelle, originaire de Bretagne, comptait dans la riche bourgeoisie de Nantes. Mon grand-père, qui s'appelait M. Desgranges, était un de ces hommes à tempérament entier devant qui tout cède ou rompt; il sut si bien courber sa femme sous son joug despotique, que rinfortunée créature, faible et simple d'esprit, en arriva presque à n'oser plus penser sans l'agrément du maître, et qu'il la réduisit à un état voidn de l'imbécillité.

Ma mère, adorable enfant, eût peut-être pu fléchir cette volonté indomptable; mais mon grand-père, orgueilleux comme tous les tyrans, la mit, à huit ans, au couvent du Sacré-Cœur, jaloux de la voir élevée avec les filles de ses nobles voisins. — Pauvre mère ! les plus belles années de son enfance furent celles qu'elle passa loin du foyer paternel, livrée à des mains étrangères. Lorsqu'à dix-sept ans elle fut rappelée à Nantes, elle pleura comme si elle parlait pour l'exil. Cependant mon grand-père adoucit un peu sa rudesse instinctive pour la jeune fille, en qui l'habitude lui fit bientôt découvrir un esprit ferme et droit. Il la mit à la tôle de sa maison, que ma grand'mère était incapable de gouverner. Souvent il la conduisait dans le monde ; mais, malgré tant de con-

cessions, il ne pouvait se plier à la tendresse, et la pauvre enfant vivait seule, entre ce père égoïste et celte mère presque hébétée qui semblait à peine la reconnaître. Nature expaiisive et délicate, elle ne trouvait qu'au dehors ces tendres sympathies, ces épanchements du cœur qui sont le pain quotidien des âmes.

Elle végétait ainsi depuis un an, lorsqu'un jour son père la manda dans son cabinet de travail et, sans préambule, lui annonça qu'il avait promis sa main à un certain baron de Villemort, vieillard de soixante ans, fort riche, mais sordide, avare et laid. C'était un ami de mon grand-père, s'il faut appeler amis ceux que les affaires -d'argent ont rapprochés.

Ma mère, atterrée d'une telle communication, supplia son père de renoncer à ce projet ; elle exprima sa répulsion invincible pour un homme farouche et presque bruial, qui lui faisait peur, qui avait trois fois son âge. Elle osa plus, elle confessa un autre amour.

Mon grand-père ouvrit de grands yeux devant cette audacieuse discussion de son bon plaisir: c'était la première fois que pareille énormité se commettait dans sa maison. Il en fut si surpris, qu'il oublia de se mettre en colère, et que ma mère eut le temps de plaider sa cause. Il l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre, et, lorsqu'elle se tut:

— Ma fille, répliqua-t-il, nous avons fixé le mariage à un mois ; occupez-vous de voire trousseau, et dites-moi la somme qu'il vous faudra.

Sur ce mot, il la congédia.

Le dimanche suivant, à l'église, elle entendit publier ses bans. Elle souffrit tout un mois d'angoisses et de luttes ; espérant, contre la vraisemblance, que son père la prendrait en pitié, qu'il n'oserait pas la traîner à l'autel. Elle s'effrayait du courage qu'il lui faudrait amasser pour oser répondre, devant tous, au prêtre ou à l'officier civil, ce: Nonf qui, seul, pouvait la sauver. Puis son désespoir se doublait du désespoir de celui qu'elle aimait comme on aime au premier amour. Les semaines s'écoulèrent et l'espérance s'enfuit. La veille du jour fatal, elle risqua une démarche suprême : son père répondit que le contrat était arrêté, les fonds engagés, les frais dus. Les effusions de sa prière n'avaient rien pu contre ce vieillard de bronze ; elle se sentit perdue. L'isolement avait mûri sa raison ; sans rien savoir de la vie, elle avait souvent réfléchi sur le sort de sa mère ; elle le craignit pour elle et voulut s'y soustraire. Une vieille servante, seul être qui lui témoignât quelque affection dans cette famille désolée par l'égoïsme et la folie, lui conseilla la fuite et offrit de l'accompagner. — Le soir même, elle abandonnait la maison paternelle.

Trois jours après, dans un village d'Espagne, un prêtre mariait mon père et ma mère. Ils se réfugièrent à Paris. Ils y vécurent six mois heureux; ils s'adoraient!

Mon père appartenait à la plus antique noblesse de Nantes; mais il n'avait point encore de fortune propre; ses ressources épuisées, il dut recourir à ses parents. Il partit pour le château qu'ils habitaient, laissant à sa jeune femme l'espoir qu'elle le rejoindrait dès qu'il aurait pré-

paré les siens à la recevoir. Cette absence ne devait durer qVane semaine; elle se prolongea. Ma mère était rassurée par des lettres pleines de tendresse et de sollicitude; mais les lettres cessèrent brusquement, et bientôt arriva un papier timbré signifiant à la délaissée que la famille de mon père avait fait prononcer la nullité d'un mariage contracté à Tétranger.

Tout d'abord ma mère ne put comprendre son malheur : il fallut lui expliquer que ce mariage était sang valeur, parce que le mari n'avait juré sa foi que devant Dieu. Lorsqu'on l'eut éclairée, elle tomba frappée de la foudre; elle resta huit jours sans connaissance, et quand elle reprit le sentiment de ses misères, elle trouva à ses côtés un mandataire des nobles parents qui lui offraient une pension. Elle apprit que le cher objet de ses sacrifices n'avait pas su lutter pour leur bonheur commun et qu'il s'était laissé emmener par son père aux colonies, dans les vastes propriétés de sa maison. Elle faillit devenir folle ; son énergie la sauva, d'ailleurs elle avait confiance. Dans quelques mois, elle allait être mère; ce titre saint devait suffire à la préserver de l'abandon... Elle rejeta avec mépris la rançon de son malheur, et elle attendit, dévorant ses larmes. Au bout de quelque temps, arriva une lettre de mon père, lettre où se peignait un cœur faible accablé par le chagrin, un esprit sans force contre la pauvreté, une âme incapable de se couvrir des saintes armes de la volonté et du travail. C'étaient des larmes et des serments d'amour, des promesses de retour prochain et de réhabilitation dès qu'il posséderait

sa fortune... Il croyait, au reste, assuré le sort de sa femme et de son enfant.

Ma pauvre mère rie comprit dans cette leltre que les éloquences d*une passion qui n'était pas morte, et elle se reprit à espérer. Mais il fallait vivre jusqu'au jour du bonheur. Elle savait l'inflexible dureté de son père, elle était trop fiére pour tendre la main à la vaniteuse famille qui la rejetait. Elle vendit quelques bijoux, derniers débris de ses saisons heureuses, et résolut de travailler.

Les premières années de mon enfance m'ont laissé de tristes images. Du plus loin que je me la rappelle, je vois ma mère dans une pauvre chambre mansardée, assise à l'angle d'une fenêtre à jour douteux et penchée sans relâche sur des ouvrages de broderie, labeur mal rétribué dont nous vivions. Une scène de ce temps passe souvent dans ma mémoire et me navre. Je me vois couché près de ma mère, il fait nuit, c'est en hiver, je me réveille, j'ouvre les yeux : elle est assise dans son lit, elle travaille; une chandelle posée presque sur ses genoux l'éclairé d'une lueur vacillante; ses épaules sont couvertes de ses vêtements, qui la garantissent mal, et ses mains sont rouges de froid.

— Tu ne dors donc pas, maman? lui dis-je.

— Chut! fait- elle avec un sourire et mettant le doigt sur ses lèvres, il n'est pas l'heure, nous venons de nous coucher; rendors-toi, mon petit!

Mais cette lumière dont elle ne pouvait préserver mes yeux m'éveilla bien souvent, si souvent, qu'une nuit,

JlAYMON. 87

après avoir reçu la réponse et le baiser accoutumés, en portant mes regards vers la fenêtre, je remarquai que l'aube blanchissait les vitres. Ma mère me dit que c'était la lune, mais je ne me rendormis pas et je vis bien que c'était le jour. Alors je compris tout, j'avais six ans. Je ne dis rien, respectant son pieux mensonge, et je me mis à pleurer silencieusement, en cachant ma figure pour qu'elle ne s'affligeât pas de mes larmes; quand à mon lever je baisai ses pauvres yeux rougis par tant de nuits passées sans sommeil, je fus obligé de me détourner', mon cœur trop gros se gonflait à m'étouffer.

Le malheur rend les enfants précoces. A partir de ce jour, je devins assidu à mes devoirs; trois mois après je savais lire. Je me sentais un courage que mes forces trahissaient souvent, je voulais faire au logis tous les travaux de notre pauvre ménage. Je n'étais préoccupé que d'une idée : aider ma mère.

Nous demeurions alors rue du Cherche-Midi, et, sur le boulevard Montparnasse, je m'en souviens, il y avait un cordier. Chaque matin, en allant à l'école, je m'arrêtais devant le patient ouvrier; il faisait tourner sa roue par un enfant qui n'avait pas plus que mon âge, et il lui reprochait sans cesse d'être paresseux. Il me vint un jour à l'esprit de demander à cet homme combien il me donnerait si je remplaçais l'enfant pendant les heures de la récréation.

— Veux- tu t'en aller, petit fainéant! me cria-t-il.

Hélas I pour la soutenir dans ses dures épreuves, ma mère^ à cette époque, n'entrevoyait même plus l'espé-»

rance. Pendant six mois, elle avait écrit à mon 'père^ ses lettres étaient restées sans réponse; leur correspondance avait été sans doute interceptée. Elle attendit un an, deux ans, trois ans, espérant toujours. Après une année encore, elle apprit que mon père avait épousé une créole — mais devant la loi cette fois I — Heureusement qu'alors ma mère se sentait au cœur un autre amour qui la sauva : elle m'embrassa et ne souffrit que pour moi. Il est des gens plongés si profondément dans le malheur, que toutes les nouvelles infortunes passent au-dessus de leur tète sans les toucher.

Vers le môme temps ma grand'mére mourut, après avoir fait donation à son mari de tout ce qu'elle possèr dait. Eh bien, au milieu de ces ruines, la courageuse déshéritée ne se laissa jamais abattre; elle trouvait la force de me cacher ses pleurs, elle chantait et jouait avec moi, elle riait.... Il fallait bien me rendre gai! Les enfants chagrins deviennent maladifs. — Pauvre mère, quelle gaieté 1

Enfin, un jour, son courage la trahit, elle pleura, mais c'était de joie; je me mis à pleurer aussi : alors elle me prit par le cou, m'embrassa, riant au milieu de ses larmes pour me rassurer.

— Tu es riche, me criait-elle, tu es riche!

Et elle me montrait un papier qu'elle venait de rece* voir. C'était une lettre d'un notaire de Nantes, qui la cherchait depuis six mois ; il lui annonçait que sa mère ayant, par contrat de mariage, déjà abandonné à son époux la moitié de ses biens, la donation postérieure se

trouvait contraire à la loi, sans valeur et de nul effet. En un mot, nous héritions d'environ douze mille livres de rente.

Étrange destinée que la nôtre ! Un article du Code Vivait annulé le mariage de ma mère et m'avait fait enfant naturel ; un article du Code annulait un testament et nous tirait de Tindigence.

Nous allâmes passer deux jours à Nantes pour recueillir notre trésor. Mon grand-père, furieux d'ôtré contraint à une restitution, refusa de nous voir. Il commença dès lors à dénaturer ses biens, puis il se remaria et mourut peu de temps après, laissant tout à sa nouvelle épousée.

Quels jours que ceux qui suivirent, et quelles joies nous avons goûtées après ce brusque revirement de fortune! Ma pauvre mère ne connaissait de la maternité que les transes, les inquiétudes mortelles; son cœur saignait sans cesse des privations qu'elle devait m'imposer ; privations, cependant, dont je n'eus jamais conscience. L'enfant né dans le malheur se familiarise avec la misère et il s'en fait un jeu. Je ne compris vraiment notre détresse que par comparaison, lorsque Ton m'initia à tous les bonheurs de l'enfance opulente que je ne pressentais même pas.

Notre plus grande félicité fut de pouvoir vivre ensemble^ sans jamais nous quitter; je ne retournai plus à l'école, et ina mère fit mon éducation jusqu'au jour où, grand garçon, je pus entrer comme externe au collège.

Jamais enfance ne fut mieux dotée que la mienne; i'

> avait, entre ma mère et moi, une tendresse que ne peut rendre aucun mot, une sensibilité magnétique, qui avertissait l'un du mal de l'autre : elle se réveillait la nuit quand je faisais un mauvais rêve. Jamais Tun de nous n'a confessé une souffrance de peur d'inquiéter l'autre; mais, quoi que nous fissions, nous feignions seulement de nous croire; nous ne nous trompions pas.

Cependant, au milieu de ces allégresses, ~ hélas I je les croyais intarissables! — je travaillais avec ardeur. Le malheur passé avait bronzémon âme; je voulais que ma mère fût fière de moi; je voulais me faire un nom^ puisque je n'en avais pas, j'étais élevé dans cette idée que l'exercice d'un état était un devoir.

Consumant ma jeunesse dans des travaux arides, rebuté parfois par l'amère pâture de la science, dans les lassitudes de mon esprit, j'étais soutenu par mon cœur; je voulais que la pauvre abandonnée, complice un jour de mon triomphe, pût dire à cette famille qui l'avait dédaignée: € Voilà le fils que j'ai élevé. Jugez ce que je vaux! I Quelle force que l'amour! l'homme n'est vraiment puissant que lorsqu'il aime I

Je me destinais à l'École polytechnique. J'eusse pu concourir à dix-sept ans, je ne me présentai qu'à dixhuit; j'aurais eu trop peur d'un échec pour ma mère. Je fus reçu premier.

— Ah I nous sommes trop heureux I s'écria-t-elle lorsque je lui annonçai cette nouvelle ; notre bonheur m'effraye !

Ce cri traversa mon cœur comme une lame acérée, je

fas un instant saisi par un pressentiment falal ; mais je m'y arrachai.

— Bah i lui dis-je,mère craintive, nous avons un fonds de malheurs qui nous garantit. Notre dette est payée i

Mais l'ange de la mort avait passé sur nous; ce pressentiment, c'était l'ombre de ses ailes, et l'ombre s'épaissit, s'étendit jour à jour. Le visage de ma mère s'altérait peu à peu; et nous nous regardions, terrifiés par la même pensée ; et nous nous devinions sans rien dire. Elle dissimulait la faiblesse qui l'envahissait; elle lutta longtemps : mais la maladie la courba sous sa main cruelle. — Quels jours et quelles nuits, mon DienI — Elle languit trois semaines, et puis...

NonI non h je n'écrirai jamais ce mot! Mon cœur se brise. Je ne pourrai jamais retracer ce tableau... quand je vivrais cent ans I

Lorsque je me retrouvai seul, je crus que le monde allait finir.

Pendant un mois, je demeurai plongé dans une stupeur morne. Je me croyais sous le poids d'un rêve effrayant. Immobile et taciturne, mes yçux perdus dans le vide semblaient ne plus regarder que chez les morts et suivre une âme qui s'éloignait, s'éloignait toujours. Autour de moi» j'entendais Stephen qui ne me quittait pas.

Un ordre vint me rappeler que j'étais admis à l'École et qu'il était temps de m'y rendre. Je l'avais oublié. Je voulus d'abord donner ma démission; mais Stephen

m'en dissuada : il comprit qae là seulement je trouverais un remède à ma désolation ; là, mon esprit, incessamment surmené par Tétude, ne s'absorberait plus dans une idée unique. Puis j'avais encore dans Toreille les dernières paroles de ma mère :

— Pense à moi, travaille et sois un homme!... ' J'obéis à ce dernier vœu.

Science, âpre nourrice, tu m'as bercé rudement, mais tu as endormi ma douleur t Que de fois, penché sur ces livres obscurs où tu caches tes secrets, que de fois j'ai senti des larmes voiler mes yeux! Ma pensée s'enfuyait avec leur flot amer; mais, d'un effort de ma volonté, jela rappelais par la puissance de ces mots : c Pense à moi, travaille et sois un homme! i

J'ai souvent gémi sous le joug de fer de la discipline et sous les durs travaux qui m'écrasaient; mais je ne les ai jamais maudits. J'ai souvent pleuré; mais, confiant, en Dieu, je ne me suis jamais abandonné, Le chagrin ne dévore que les cœurs lâches et les esprits étroits. Soutien des âmes vaillantes, le travail est un refuge promis 5 tous les désespoirs, et il ne connaît point l'éternité du deuil.

Trois années s'écoulèrent. — Temps inexorable, fautil t'accuser de tout effacer? — J'ai senti peu à peu se fermer ma blessure ; l'image vivante de ma mère s'est lentement évanouie et s'est fondue dans un doux souvenir dont la mélancolie trouble encore mon âme, mais qui ne me fait plus souffrir. Ma pensée, se reportant vers celle qui m'a tant aimé, la confond avec Dieu ; elle

BAYMON. ^ *»

est ma providence, el je sens son esprit qui m'enveloppe et me garde.

En sortant de l'École polytechnique, j'entrai à l'École des mines; puis, mes études achevées, pour reposer ma tête obstruée de faits et de chiffres, j'entrepris avec Stephen ce voyage en Suisse qui nous a conduits en Italie.

— Excellences, nous dit le cocher, ce château que vous voyez-là bas, c'est la villa du comte Moroni!

Nous étions au haut de la côle qui domine Varèse, et le panorama que nous avions sous les yeux nous transporta d'admiration : la ville, assise au fond d'une vallée, est entourée de collines peuplée de villas et de jardins splendides. Par une échappée, le lac de Varèse; à Thorizon, les Alpes couvertes de neige. Je ne pouvais rêver un plus beau nid à mes amours.

— Saisissons nos pinceaux! s'écria Stephen, qui ne manquait jamais de railler son propre enthousiasme.

Une demi-heure après, notre voiture s'arrôlait sous le patio de la magnifique demeure des Moroni. Le comte me tendit la main comme à un ami déjà cher, avec cette courtoisie italienne qui vous gagne le cœur el vous sauve les embarrassantes formalités d'une présentation. Suivi

yGOOgl^

de trois ou quatre domestiques, il nous conduisit luimême, à travers des enfilades de galeries dallées de marbre et de mosaïques, à deux appartements contigus dont la somptuosité était presque intimidante. C'était un palais que cette villa, et je me crus un instant transporté dans le domaine de la féerie, en contemplant mon immense salon où des colonnes de Carrare soutenaient une coupole peinte à fresque par quelque Watteau vénitien; l'ameublement, dans le goût le plus pur du dix-huitième siècle, avait cette coquetterie un peu froide, naturelle aux habitations de ce temps. Le reste de mon logis, composé de quatre pièces, était à Tavenant. Cela me rappelait Trianon.

]>rous fîmes à la hâte la foilette de rigueur après le voyage, et nous descendîmes au salon. J'y entrai sans trop d*émotion ; la simplicité du comte avait été si encoiirageante, que déjà je ne me sentais plus étranger sous son toit; et puis, du premier regard, à travers la fenêtre, j'avais aperçu Mary dans le jardin. Ce fut donc armé de tous mes moyens que je m'approchai de la comtesse, et je lui fis un compliment dont je ne me tirai point trop mal.

Elle m'accueillit avec un sourire qui me prouva qu'on lui avait parlé de moi et que j'avais à l'avance conquis sa sympathie. Près d'elle était la jeune sœur de Mar\% dont j'appris alors le nom délicieux : elle s'appelait Mabel. Le cousin, sir Harry Staunlon, était aussi là : il me reconnut et me rappela courtoisement notre rencontre de Monza, le jour où j'avais ramassé la cravache perdue, ce

qu'il voulut bien considérer comme un service. En vérité, j'aurais eu grand*peine à combiner mon arrivée d'une façon plus aimable; on eût dit qu'une fée me conduisait par la main, écartant devant moi tout ce qui eût pu me troubler. J'ai une peur affreuse des solennités de l'étiquette et je redoutais beaucoup le moment de mon entrée; j'étais certain de perdre la tête, de me montrer gauche, de me laisser intimider par la présence de Mary. Mais ma'bonne étoile m'assistait : je ne rencontrai que des sourires^ même sur des visages anglais.

Cependant la comtesse remarqua bientôt les coups d'oeil furtifs que je jetais vers le jardin; elle me proposa de visiter ses parterres, et, prenant mon bras avec une grâce charmante, elle m'y emmena. Je dois convenir qu'en ce moment mon cœur battit plus vite, et que mon sang-froid courut des risques; je crois même que je fis quelques bévues en admirant des fleurs dont j'embrouillais les noms d'une façon déplorable; mais je n'y pouvais rien : Mary était assise à cinquante pas de nous sous une charmille. La comtesse riait tout bas de mes distractions.

— On m'a prévenue que vous êtes très-savant, me ditelle avec malice.

— Je le suis effectivement, madame, répondis-je sans savoir ce que je disais.

A cette réponse outrecuidante, la comtesse n'y tint plus; elle me rit au nez, et je m'aperçus de ma sottise; je la regardai tout effaré.

— Allons, vous n'êtes pas dans votre jour, ajouta-t-elle

46 KAYMON.

gaiement; laissons la botanique ; c'est ce grand soleilqui vous trouble, sans doute. Pour vous remettre, venez,, que je vous présente à celte belle demoiselle que je vois là-bas.

Je crus deviner, dans le Ion dont elle prononça ces mots, je ne sais quoi de finement moqueur qui me donna à penser que Stephen avait livré mon secret; j'en fus presque content : un amoureux timide trouve toujours grâce devant les femmes; folles ou sages, rien ne les amuse autant que les naïfs manèges de Tamour naissant dans deux jeunes cœurs; c'est le souvenir pour elles... ou l'espérance. A Tair de protection avec lequel elle reprit mon bras, je compris que j'aurais peut-être une alliée secrète.

— Êtes-vous musicien, quoique savant? me dit-elle comme nous nous dirigions vers la charmille.

— Hélas I madame, je n'ose plus répondre oui !

— Nous le verrons bien !

' A notre approche, Mary s'était levée pour venir audevant de la comtesse. Elle ne parut point étonnée de ma présence, et le regard qu'elle laissa tomber sur moi semblait dire un peu qu'elle m'attendait. Cependant un sourire qui se "dessina sur ses lèvres, et que je surpris, nous donnait presque dans cette rencontre un air de connivence. Elle s'en douta peut-être; elle rougit. Quant à moi, je serais certainement resté muet si la comtesse ne m'eût sauvé.

— Ma chère Mary, dit-elle, M. Raymon Desgranges,

que je vous pr6s6nle ; un dilettante passionné, et qui va compléter notre quartette de voix.

Mon introduction, faite sur ce ton, n'avait plus rien d'embarrassanl. La musique est un aimable thème de conversation toujours propice aux gens qui ne savent que dire.

— Aimez- vous Verdi? me demanda brusquement la comtesse.

— Je ne le crains pas, madame, fis-je en parodiant un mot royal; mais je lui préfère Meyerbeer, Mendelssohn et Gounod.

— Fort bien; moi, je l'adore. Nous sommes ennemis, passez dans le camp anglais! ajouta-t-elle en désignant Mary. i

Nous fûmes bientôt en discussion réglée sur cette grav€ question, et je retrouvai ma liberté. Ma mère, exc.Uentc musicienne, m'avait bercé avec les chefs-d'œuvre des maîtres allemands. J'étais tout glorieux de faire briller mon érudition et de montrer à Mary que son champion ne serait point à dédaigner.

Pour la première fois, je pouvais contempler à loisir celle que j'aimais. Je ne l'avais jamais vue qu'animée par la course et emportée par son cheval dans les allées de Monza. Recueillie, elle me parut mille fois plus adorable; je découvris dans sa beauté une sorte de sércnitft un peu sérieuse que je n'avais pas soupçonnée ; ses grands yeux bruns avaient cette profondeur d'expression qui révèle les âmes aimantes; son front pur, où sq jouait sans cesse quelque mèche blonde rebelle, était suavement

dessiné -et semblait contenir une volonté naissante; elle le portait légèrement penché en avant, et cette attitude réfléchie lui donnait je ne sais quel air rêveur d'une douceur infinie; on eût dit un voile enveloppant sa grâce.

Elle apportait à notre tournoi une imagination enthousiaste; je Técoutais avec ravissement, tout surpris de trouver dans ce jeune esprit une si nette empreinte du beau; rebelle au pédantisme de la science, elle jugeait d'après son impression et n'admirait point de confiance le fatras classique du passé, le chaos romantique de l'avenir.

Il fallait pourtant, au moins par convenance, rappeler à Mary que je l'avais déjà rencontrée. Je lui parlai de notre déjeuner au lac Majeur.

— Je vous ai bien reconnu, me répondit-elle en riant, mais j'espérais que vous Tauriez oublié.

— Comment! fit la comtesse avec un étonnement qui me parut très-naturel, vous vous connaissiez déjà?

— Je le crois bien, reprit Mary; imaginez-vous, comtesse, que j'ai attaqué M. Desgranges, en plein jour, sur la route de Baveno.

— Mais c'est effrayant! Vous avez dû avoir bien peur, monsieur!

— Hélas! madame, j'en suis encore ému!

Je fis cette réponse d'un ton si sincère, que la comtesse se reprit à sourire; Mary, un peu confuse, raconta l'épisode de la terrasse.

À ce moment, nous fûmes rejoints par le comte, ac-

compagne de sir George Barnet et de Stephen, qui donnait le bras à Mabel.

— Allons, allons, me dit mon ami me prenant à l'écart, je vois que tu ne t'ennuies point trop ici. Tu es rayonnant.

— Avoue, Stephen, qu'elle est adorable f

— J'en conviens volontiers; mais tu flamboies comme une comèle. Éteins-toi, mon cher, éteins-toi f quand ce ne serait que pour ne pas m'humilier près des dames qui vont me trouver terne et fade par comparaison... A propos, ajouta-t-il après un instant, j'ai interrogé Moroni sur la situation du cousin : tu n'as rien à craindre. Ce bon jeune homme qui doit un jour, par parenthèse, hériter de la pairie, est à peu près le fiancé de mademoiselle Mabel.

— Sir Bfarry, pair d'Angleterre?

— Oui, mon cher, ni plus ni moins. Oh I ta belle est de race! Les Barnet datent de 900, et ils remontent à je ne sais plus quel roi d'Ecosse; ils possèdent encore dans les Highlands des fiefs et châteaux à donjons crénelés, avec fossés tout autour où l'on poche, à ce que dit Moroni, des truites d'un goût réjouissant. — Si tu as des fils, nous en ferons des petits bardes!

Là-dessus, il me quitta pour courir à la comtesse, qui rappelait.

La villa Moroni, célèbre par se$ constructions grandioses, occupe presque tout ce coteau enserré dans la ville qu'on nomme Biumo Superiore. Ses jardins magnifiques, étages en gradins, forment une succession d'immenses terrasses reliées par des escaliers d'un aspect monumental. Les allées, pleines de calme et d'ombre, sont peuplées de statues; des ifs, taillés capricieusement, s'alignent au bord des pelouses dans des attitudes solennelles; des jets d'eaux vives, jaillissant des bassins de marbre, tranchent sur le feuillage sombre des arbres séculaires et remplissent de leurs murmures cette retraite embaumée où l'oranger fleurit en pleine terre. — Au isommet, de la terrasse du château, l'œil embrasse une perspective splendide. A droite, une succession de collines qui courent vers les Alpes, élèvent fièrement leurs pics de roches dénudées; à gauche, au fond de la vallée, le lac de Varèse, coupé çà et là par les méandres de la route, anime un paysage fertile où l'Abondance a vidé sa corne. Des bois de mûriers ombragent des champs de maïs et soutiennent les vignes grimpantes; c'est un pêlemêle fougueux et charmant de verdure et de fleurs, placé là tout exprès pour contraster à la sauvage âpreté des montagnes.

9AYM0N. SI

Le comte et la comtesse Moroni faisaient les honneurs de leur superbe demeure avec cette simplicité fastueuse dont nos ancêtres avaient le secret et qui se perd depuis que, par Tabolition du droit d*a!nesse, — un petit mal pour un grand bien— la représentation seigneuriale s'est amoindrie ense divisant. Touslesmatins, un écuyer venait prendre nos ordres, et, quoique nous nous en servis* fiions rarement, nous avions chacun nos chevaux, ce qui me ravissait, car, jusque-là, je n'avais monté que les rossinantes de l'école.

Bientôt je fus comme delà famille : tout le monde m'aimait; sir Harry, le cousin autrefois redouté, devint mon compagnon. Il n'était pas jusqu'à sir George Barnet qui ne me témoignât une affection marquée. Je la lui rendais certes bien, il était le père de Mary! C'était, du reste, une de ces natures humoristiques dont le pays d'outre- Manche semble s'être réservé la spécialité. Sans être Shandien, il avait cependant un dada fort amusant et qu'il enfourchait toujours volontiers. A ses yeux, l'espèce humaine n'était intéressante qu'à l'état collectif, et il affectait un mépris souverain pour tous ces petits errements du cœur qui sont, disait-il, les brouf^sailles de la vie, et nous gênent et nous piquent à chaque pas que nous tentons vers les grandes entreprises. Érudit et profond, il portait toujours dans ses idées l'attrait d'une sagesse empruntant volontiers le masque du paradoxe, et nous nous perdions tous deux dans des discussions philosophiques auxquelles je me prêtais avec d'autant plus de bonne grâce que j'y trouvais le plus délicat plaisir.

Cette vie de famille, si nouvelle pour moi, me possédait comme un enchantement, et, pour compléter le charme, j'avais le cœur plein d'amour.

Jours heureux, riante insouciance I Mon bonheur était si radieux, que j'en étais ébloui. Je vivais près de Mary, sous le môme toit, je la voyais à toute heure! Je ne me demandais point quelle serait l'issue de cette parlie où j'engageais mon cœur et ma vie; fennant les yeux sur Tavenir, je ne formais aucun vœu. Seul, sans fortune et sans nom, je ne me berçais point de l'illusion d'une alliance avec l'héritière d'une famille illustre dans le pays le plus aristocratique du monde; je vivais près d'elle, c'était assez pour moi. Lorsque, parfois, la pensée d'une séparation surgissait en mon esprit, je m'étourdissais avec mes rêves ; et, savourant ce que je pouvais de la félicité présente, je médisais qu'il serait toujours bien temps de souffrir.

Mary, Cependant, me traitait avec une sympathie marquée. Mais n'était-ce point par ce sentiment de compassion naturel à toute femme qui se sent aimée? Ce culte muet, inspiré sur le grand chemin, n'était sans doute à ses yeux qu'un épisode romanesque de son voyage, assez original pour prendre place dans son album entre le lac Majeur et le dôme de Milan. Elle se livrait innocemment à ce jeu de coquetterie naïve qui est une des grâces de la jeunesse... Mais delà à l'amour il y avait loin!

Et pourtant, parfois je me rattachais à un fantôme d'espoir. Elle m'avait nommé son cavalière serrente^ à la mode italienne, et je lui rendais, à ce titre, ces soin^

charmants qui font delà galanterie une dévotion. Les privilèges de ce joli servage me permettaient de raccompagner partout; c'était toujours moi qu'elle appelait au moindre embarras, et Ton eût dit même qu'elle oubliait à dessein son ombrelle ou ses gants à la seule fin d'occuper son serviteur. Souvent nous errions seuls dans les allées du parc, son bras posé sur le mien, et ce bonheur mystérieux était pour moi comme une possession immatérielle de cet être adoré. Nous parlions presque à voix basse, on nous nous perdions dans ces silences harmonieux de deux amants qui s'entendent par l'âme; et, quand nos regards se rencontraient, ils semblaient se fondre l'un dans l'autre avec une mollesse enivrante. On eût dit qu'elle m'aimait et qu'elle attendait mon aveu.

Stephen ne comprenait rien à cet amour sans désirs et sans but.

— Ma parole d'honneur, on te croirait entêté d'une étoile f Que diable manigances-tu ? me disait-il, tu tournes au don Quichotte I Attends-tu que cette jeune personne te dévoile son ardeur et te couronne de myrte, un beau matin, à ton réveil? Risque enfin ta déclaration, fais-toi aimer... ou fais-toi mettre à la porte! Mais, corbleu! fais quelque chose I Quand je te dis qu'elle t'adore l me crois-tu?

Il finissait par me convaincre de l'excès de ma timidité; je formais à l'instant des projets hardis... puis je réfléchissais à ma situation : je ne tenais à rien dans le monde. Irais-je comme un aventurier tenter une séduction indigne? N'aurais-je point l'air d'un pourchasseur

âe dots aux yeux de cette riche famille que j'avais suivie pas à pas de Baveno jusqu'ici? Mary m'aimât-elle, on me refuserait sa maini — L'homme qui essaye de troubler un cœur auquel il ne peut prétendre est un malhonnête homme. Moi, je voulais rester pur à ses yeux! Et combattu par de telles pensées, je gardais le silence.

D'autres fois, je me disais qu'après tout je pouvais m'élever jusqu'à elle ; à quoi donc servirait un amour vrai s'il ne donnait pas ce courage et ces enthousiasmes qui font les triomphateurs? Puisqu'il fallait la conquérir, eh bien I je la conquerraisi — Alors, je prenais la résolution de parler... et puis, quand j'étais près d'elle... ie n'osais plus.

J'en étais là de mes amours lorsqu'un matin, au déjeuner, Stephen me dit tout bas :

— Va vile m'attendre chez moi, en quittant la table; j'ai une nouvelle à t'annoncer.

J'avais compris qu'il s'agissait de Mary. Le repas me parut sans fin; dévoré d'impatience, j'observais Stephen pour savoir si je devais me réjouir ou m'attrister; mais il était impénétrable : il causait avec Mabel et ils se querellaient, selon leur coutume, pour le simple plaisir de se quereller. Mabel, avec sa petite tète exaltée

et son espièglerie native, devait faire la conquête de mon excentrique et flegmatique ami. D'après rétemelle loi des contrastes, ils s'étaient pris Tun pour l'autre d'une belle amitié el ils ne se quittaient pas. Yive comme un oiseau, il n'était sorte de taquinerie qu'elle n'inventât contre le sempiternel railleur; mais le sang-froid de Stephen, peu facile à émouvoir, lui assurait constamment l'avantage dans ces escarmouches d'esprit, où il n'était point gêné par son trop d'innocence.

— Si tu as quelque sentiment de ta dignité virile, me dit-il quand nous fûmes chez lui, tu vas aujourd'hui môme signifier ta flamme à ta bergère, ou tu n'es qu'un mouton bêlant, et je te renie pour mon ami.

— Passe ton exorde, au nom du ciel, passe ton exorde I

— J'y consens. — Depuis quinze jours, reprit-il sur un mode oratoire, je te répète que tu es aimé ; je te l'ai dit sur tous les tonç; mais, nouvelle Cassandre...

— Tais-toi, malheureux, ou je te siffle!

— C'est bien, soupira-t-il d'un air piqué, si la périqde n'est plus libre..., je n'ai qu'à me taire.

— Allons, parle comme tu voudras, cruciBe-moi, bourreau !

— Ingrat I Quand je viens t'apporter une preuve décisive au dernier chef.

— Vraiment?

— Mais oui. Ecoute-moi, et admire mon dévouement au lieu d'y insulter! Voici deux semaines que je me livre avec Mabel à un travail de procureur général pour sur-

prendre le secrel qui f intéresse; chaque jour ajoute à ma conviction, et tu ne crois à rien. Dis-moi, je te prie, ce que dénonce le colloque que je viens d'avoir avec ce Puck enjuponné?

— Raconte.

€ — Monsieur Stephen, me dit-elle, — remarque comme j'entre du coup en matière; — monsieur Stephen, voulez-vous venir avec moi donner à manger aux poissons?

c — De tout mon cœur, mademoiselle, répondis-jè : à condition seulement que nous noiïs mettrons à Tombre.

f — Je n'accepte aucune condition ; nous nous mettrons où il me plaira, venez.

« —C'est au mieux, partons; »

a Et je lui donnai mon bras. ^

c Arrivés au bassin, elle se planta naturellement en plein soleil; moi, j'allai du côté opposé.

€ — Eh bien, me cria-t-elle, vous me laissez toute seule ! C'est poli f

c — - Mademoiselle, j'ai des craintes pour mon teint; d'ailleurs, je ne suis qu'à cinq pas de votre gracieuse personne, et si un des poissons faisait mine de vous attaquer, croyez que je braverais tout pour vous défendre. Rien, du reste, ne nous empêche de causer à distance. A moins que vous n'ayez quelque secret à me confier...

f — Oh! je choisirais un meilleur confident!

f — Il n'en existe pas, mademoiselle.

c — Vous êtes aussi modeste qu'aimable ! ^

c — Mille grâces pour ces épithëtes bienyeillantes. >

— Ne crois pas, mon ami, reprit-il en me voyant manifester quelque impatience, que j'aie pour but, en te racontant ces minuties, de faire briller mon talent de narrateur; mais tous les détails de cette scène ont leur importance, et tu vas bien le voir.

— Continue, lui dis-je avec résignation. .

Il poursuivit.

— Me voyant décidé à me camper à Tombre, Mabel affecta une petite pose digne et froide et ne m'adressa plus la parole; je restai coi. Au bout d'un instant pourtant, elle se rapprocha, vint s'asseoir près de moi, et finit par reprendre son babil, dont je passe les bourdonnements préliminaires par égard pour ton anxiété. Cependant, je dois te le dire, je lui trouvais je ne sais quelle allure diplomatique qui m'intriguait : elle semblait tourner autour d'un sujet difficile à aborder. Je me tins sur mes gardes, et je te laisse à penser si la naïve avait beau jeu avec un pandour de mon espèce... Enfin, elle parut avoir découvert une petite ouverture pour y faufiler sa petite idée. Ignorant que cela pût t'intércsser, je m'amusai d'abord à la dérouter. x

ff — Est-il bien vrai, reprit-elle, que ces poissons-là vivent cent ans ?

t — On l'affirme, mademoiselle, et j'ai même été forcé, sur ce fait d'histoire naturelle, d'apprendre un vers de M. Delille, qui est fort joli; je vais vous le réciter. Et je déclamai :

Un long âge blanchit la carpe centenaire.

€ — Avouez que la poésie est une belle chose! ajoutai-je.

f — Une superbe chose, dit-elle. »

c Mais elle tenait à son poisson.

f — Est-ice drôle, continua-l-elle, que des bêtes si petiles vivent beaucoup plus que nous I C'est humiliant f Au surplus, rien n'est ridicule comme les questions d'âge ; on n'est jamais content de celui qu'on a : moi j'ai quinze ans et demi; — elle se vieillissait de six moisi — je voudrais en avoir dix-huit; ma tante Staunton, qui en a quarante, voudrait en avoir vingt; je ne comprends pas Laury, qui se rajeunit, et qui n'est que d'un an plus vieille que moi... »

• f ... Je la laissai s'empêtrer dans sa période sans venir à son secours. Enfin elle en sortit en me disant à brûlepourpoint :

f — Et vous, quel âge avez-vous?

c — Teneo lupum auribus ! me dis-je. C'est là qu'elle en voulait venir. Voudrait-elle m'épouser?

f —Mademoiselle, j'ai eu vingt-quatre ans aux fraises, répondis-je enm'inclinant.

f — Aux fraises? Tiens, c'est gentil! Je les aime beaucoup.

f — Permettez-moi de m'en réjouir.

f — Et M. Raymon?...insinua-t^lle5 après un silence.

c A ce mot, je compris que j'étais roulé par cette innocente : c'était de loi qu'il s'agissait!

ftAYMON. 59

f — Je pense qu'il les aime aussi, mademoiselle, répliqnai-je grayement; car il en mange volontiers.

c — Mais non, s'écria la rieuse; je vous demande son âge.

c — Ahl... Pardon.... Juste un an de moins que moi.

f — Aux fraises! dit-elle à son tour d'un ton moqueur.

c — Oui, mademoiselle... Je les aime beaucoup aussi.

• — Vous avez été à l'École polytechnique?

c — Non, mademoiselle ; mais on peut aimer les fraises sans cela.

i — Alors c'est M. Raymon qui y a été?...

f — Oui, pendant deux ans.

€ — Ah! — A-t-il des cousines? reprit-elle avec un peu d'hésitation.

t — Non, mademoiselle ; on n'en exige point à l'École!

€ Elle partit d'un éclat de rire comme je rompais ce dernier bâton de noire conversation. Je ne démordis pas du sérieux que tu connais; mais je me préparai, puisqu'elle voulait me faire causer sur toi, à la mener par un chemin auquel elle ne s'attendait pas. — Ha I ha! Cela commence à t'intéresser, mon gaillard !

— Tu racontes comme un ange, Stephen!

— Merci !

Il poursuivit.

t — Avouez, reprit Mabel, lorsqu'elle eut assez ri, que rien n'est plus baroque que votre conversation.

r — Je réponds avec ingénuité, mademoiselle. Vous m'interrogez à la fois sur les poissons et sur mon âge,

sur les (raises et sur Raymon, snns compter l'École polytechnique et les cousines. 11 est permis de s'y méprendre... Hais nous en étions aux cousines : oserais-je vous demander ce que vous comptiez faire de celles de mon ami?

c ^ Puisqu'il n'en a pas.

i —'C'est que, moi, j'en ai quatre, et je vous les offrirais...

« — Quatre?... Ah I pauvre jeune homme f

t — Vous me plaignez? ,

f — Oui. Quand je songe à Harry, qui n'en a que deux^ et qui est si occupé!

i — Oh! moi, c'est différent, dis-je d'un air dégagé ; je ne dois en épouser aucune.

• — Sont-elles jolies?

€ — Oui, une surtout est fort belle : celle que je comptais marier à Raymon.

t A ce mot, mon cher, tu aurais pu voir à la naïve Mabel un air aussi effaré que si j'eusse renversé d'un souffle son plus haut château de cartes.

« — M. Raymon est fiancé I s'écria-t-elle vraiment troublée.

c — Hélas I non, mademoiselle, et je crois même que le pauvre garçon... ne le sera jamais !.. »

Disant cela, je levais les yeux au ciel.

t — Pourquoi donc?

c — Ah i c'est que depuis notre voyage en Italie. ••

t— -Eh bien?

RAÏMON. 61

€ — Eh bien, répondis-je mélancoliquement, depuis notre voyage... »

« Ici j'eus Tair de m'éveiller d'un songe.

t — Mais non, je ne dois pas vous révéler ce mystère, mademoiselle ! c'est son secret, et vous êtes presque la dernière personne à qui je l'oserais confier. »

Stephen fit une pause.

— Je t'assure, mon ami, reprit-il, que c'est très-amusant, de jouer de ce petit être. Ses yeux pétillaient pendant que je débitais mes phrases de roman... Souvienstoi qu'avec les filles de quinze à dix-sept ans, le langaj^e naturel est un solécisme; elles ont toutes plus ou moins fureté dans les livres pour apprendre comment se cueille le fruit défendu; elles s'y sont formé un idéal, et ta passion leur paraîtrait fausse si tu t'exprimais autrement que Galaor ; soit dit en passant pour ton instruction.

c Mabel était aux anges en voyant défiler ces rengaines amoureuses; elle se voyait élevée au rang de confidente d'une passion cachée; elle jouait enfin avec ce feu auquel toute fille d'Eve est impatiente de se brûler les doigts, même pour le compte de sa voisine. Moi, j'avais l'air candide d'un bon jeune homme entortillé dans le filet des astuces féminines. Elle m'arracha l'aveu de ta passion pour une jeune fille étrangère, rencontrée par hasard dans notre voyage, mais dont j'ai juré de taire le nom. J'ai décrit les combats et les tortures de ton âme, ta modestie de violette et ta tendresse de sensitive. Je n'ai jamais pu me rappeler le nom de l'emblème végétal de la fidélité; j'ai failli m'égarer dans le règne zoologi-

$t ftÂYMON.

que... j'ai pensé au caniche... Rassure-toi, ami, je l'ai passé sous silence. La petite m'écoutait ayec le ravissement d'une chatte qui boit du lait, et, sans y toucher, elle me lira toute sorte de renseignements sur toi, sur tes projets, sur ta famille. Bref, je me suis laissé faire avec tant d'innocence, qu'elle te connaissait depuis A jusqu'à Z avant qu'on sonnât la cloche du déjeuner. Je t'ai dit de venir m'attendre ici pour éviter tout soupçon de connivence. Mais, si tu n'es pas devenu aveugle, tu as remarqué que Mabel, en quittant la table, a emmené sa sœur en grand mystère : ce qui veut dire qu'à cette heure elles tiennent le môme entretien que nous et sur le môme sujet.

Ce récit de Stephen me jeta dans les agitations les plus cruelles, et, tandis qu'il parlait, la sueur me perlait au front. J'étais à la fois joyeux et désolé de cette violence à ma timidité. Tantôt j'avais envie d'envoyer au diable l'officieux négociateur, tantôt je lui en voulais dé n'avoir pas brûlé mes vaisseaux en livrant le nom de Mary.

Ennuyé de mes tergiversations, Stephen se fâcha*

— Ma foi I arrange-loi comme tu voudras I me dit-il d'un ton rogue; après tout, je ne t'ai point engagé, je n'ai nommé personne. Il y a plus d'une fille en Italie 1... je dirai à Mabel que tu languis pour la Pepina, cette beauté peu farouche que tu as courlisée trois jours à Gênes.

-^ Garde-t'en bien, au nom du ciel!

-— Alors, mon ami, laisse-toi faire! Aimes-tu ou n*aimes-tu pas?

— Ahl Stephen, plus...

— Plus que ta vie! c'est entendu, je connais ce mot, je l'ai entendu diverses fois. Eti bien, si tu aimes, le grand mal, dis-moi, de voir partager ton ardeur!

A ce moment j'aperçus par la fenêtre Mabel et Mary qui causaient dans le jardin.

— Les voici! m'écriai-je.

— Ne te montre pas, malheureux! qu'elles ne devinent pas notre entente! Tiens, viens ici, derrière la Persienne.

— Ho! ho! dit-il, la conférence est sérieuse î Regarde on peu la jeune Mabel, quel feu I quelle animation dans le regard!... Elle trahit les secrets qu'ejle m'a arrachés... Et Mary, comme elle écoute avec une moelleuse langueur!.. Ce n'est pas toi, animal, qui ferais à mon éloquence l'honneur d'une si flatteuse pantomime !

Quelques minutes après, un valet de pied vint nous appeler. Nous devions ce jour-là faire une excursion à la Madonna del Monte; lorsque nous descendîmes, tout le monde était déjà en voiture, et l'on nous attendait. Mary et Mabel, en vraies Anglaises, étaient juchées sur le siège, derrière la calèche; dedans était la comtesse

avec sir Géorgie Barnet (hns le fond, et nous sur le devant; le comte, à son côté sir Harry, conduisait à grandes guides quatre magnifiques chevaux bai-bruns, arrivés de Londres peu de jours auparavant; deux domestiques suivaient à cheval.

— Mes petits grooms sont bien?... elles ont leurs ombrelles? fit le comte en s'adressant aux jeunes filles.

— Oui, oui, répondirent-elles d'une voix.

— Allrightt

Et nous partîmes.

Le récit de Stephen et la déduction qu'il en avait tirée m'avaient si fort troublé, que je ne me retrouvai pas sans angoisse auprès de Mary. Elle était en face de moi, et je restai quelques secondes avant d'oser la regarder. Après la confidence de mon ami, je tremblais de la trouver courroucée ou dédaigneuse. Je ne sais si Stephen comprit mes perplexités, mais il se pencha vers moi et me dit à mi-voix :

— Ah çà, regarde-la donc, mon cher, elle est étincelantet Elle a des ailes, et, si tu ne l'attaches pas avec un fil, elle va s'envoler !

Je levai les yeux. Il disait vrai! Le visage de Mary rayonnait d'une allégresse indicible; elle rendait au dieu du printemps et de Tamour une extatique action de grâces; elle déchirait les voiles de l'avenir, et l'avenir souriait. Je ne l'avais jamais vue si belle. Son regard, rencontrant le mien, s'y reposa pre&que longuement, et j'y lus une tendre pitié qui me pénétra jusqu'à l'âme. Je fus obligé de me détourner pour cacher les pleurs de

joie qui noyèrent mes yeux. — Je me sentis aimé et je ne doutai plus! — Ah! dans ce regard j'ai puisé du bonheur pour tout le temps de ma vie !

Ce fat un tel transport, que j'eus peur un instant de ne pouvoir le cacher, et, pour y parvenir, je me mis à parler à tort et à travers sur tout ce qui nous entourait; j'apostrophais les paysannes, qui, toutes, connaissaient la comtesse el multipliaient les révérences ; je répondais par des Ctao* sonores aux saints des hommes. Cet accès de délire ressembla assez bien à un accès de gaieté. Nous étions, du reste, à l'ordinaire, si bruyants M si libres dans ces promenades, que ma conduite n'avait rien d'insolite. Le comte, adoré dans le pays, arrêtait souvent sa voiture pour causer avec des paysans qui l'avaient vu enfant et dont la familiarité nous amusait.

— Vous avez là deux beaux petits domestiques, cior conte y lui cria un vieux qui passait.

— Je te les cède pour cueillir tes cerises, Pedrino.

— Àhl Dio santot elles sauraient mieux les manger^ dor conte! Si vous le permettez, je leur en porterai demain un panier.

— Apporte, mon vieux, tu seras le bienvenu.

Les jeunes fllles riaient comme des folles, et répondaient à ces propos en essayant les idiotismes si expressifs du patois milanais. Rien n'était gracieux comme leur babil. Coiffées de petits chapeaux à la hongroise ornés d'une aigrette blanche, elles avaient un petit air

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