Ciao, salut milanais; corruption de schiavo
tapageur d'une mutinerie adorable. Pendant la route, nous traversâmes une allée d'acacias en fleur; elles se mirent à cueillir au vol toutes les branches à portée de la main, et elles les égrenèrent sur nous, enchantées de cette malice. Cela ressemblait si bien à notre première entrevue que la môme pensée nous vint, aux jeunes filles et à moi.
— Nous sommes à Baveno, cria Mabel.
f ' Et elles dirigeaient sur moi tout ce qu'elles ramassaient, en criant :
— Tue^^uel Rendez-vous!
Mais, cette fois, je me défendis, et ce fut un combat terrible qui ne cessa que lorsque nous fûmes à bout de munitions.
Nous donnions de telles secousses à la voilure, que le comte, feignant une grande colère, s'écria :
-- Holà ! holà I grooms^ quelle est cette conduite ? Je voue chasse !
; — Ça nous est égal ! disaient-elles ; nous entrerons au •service de la comtesse.
— Oui, oui, je vous prends, répondit celle-ci; continuez !
— A la rigueur, nous leur offrirons bien une condition, me dit tout bas Stephen d'un ton jésuitique.
— Mais c'est une révolution, reprit le comte. Nous allons verser, sir George!
— Je n'y puis rion, mon cher, s'écria efi riant celuici ; elles m'aveuglent, je ne sais plus où trouver mon autorité paternelle!
Heureusement, nous arrivions au bout de l'allée. Celle scène charmante, en me reportant au jour de notre rencontre, me plongea dans des pensées enivrantes. Que d'événements depuis lors! Quel espoir réalisé! Quel changement en moi surtout! J'errais sans but dans ce monde, mes aspirations confuses s'exhalaient dans le vide, mes désirs impuissants embrassaient des rêves, et je ne savais qu*aimer!...
Je suis amoureux d'une étoile, a dit Stephen; le nom me plaît pour Mary, je le lui garde, t Eh bien, oui, chère étoile, je t'aime I et, les yeux fixés sur tes doux rayons, je marcherai dsns la vie confiant et sûr! J'aurai peut-être à lutter, à souffrir pour arriver jusqu'à toi, mais tu guériras mes blessures, tu ranimeras mes défaillances. L'amour est la source divine de toute croyance et de toute vérité, j'y puiserai le courage et la force. Qu'ai-je à craindre désormais ? Je ne puis plus m'égarer, j'ai mon étoile, je sais où me guider. »
Que de gens seraient devenus de grands hommes s'il ne leur avait manqué une étoile!
— Je m'imagine que le roi n'est pas ton cousin, murmura Stephen à mon oreille.
— Ah! pauvres rois! répondis-je avec un dédain sublime.
Nous arrivâmes au mont, et nous mimes pied à terre pour le gravir et visiler les stations échelonnées jusqu'à Téglise, plantée au sommet. Je dois avouer que j'accomplis ce pèlerinage avec une médiocre dévotion dans la forme; mais Thymne d'amour qui s'exhalait de mon cœur n'était-il pas pour Dieu la plus belle des prières?
Nous fûmes reçus sous le porche de l'église par le bon vieux curé, que l'on avait averti de la venue du comte; c'était lui qui l'avait baptisé. Il était assisté du bedeau, petit vieillard souriant, cassé, flageolant sur ses jambes, et qui, pour marcher, donnait sans façon le bras à son curé avec une simplicité tout évangélique.
— Hél ciao, dom Mosél exclama le comte, nous ne vous voyons plus. Vous oubliez donc vos amis?
— Ah I Madonna I répondit le prêtre, comment feraîsje pour y parvenir, signor conte? Vous vous rappelez à moi et à mon pauvre monde tous les jours de l'année! Mais Bucéphale est mort.
— Votre âne?
— Hélas! cior conte^ dit ingénument le bedeau, le Seigneur l'a rappelé à lui il y a quinze jours.
— Dans le paradis des ânes, s'entend, dit le bon curé
en souriant; tu devrais ajouter ^ela, Angiolino, par respect pour le signor conte.
— Bah! bahl fit le comte, Angiolino n'y regarde pas de si près ! Mais vous^ dom Mosé, je vous en yeux de ne pas m'a voir averti. Demain, je vous enverrai un autre Bucéphale.
— Ah î merci, cior conte I s'écria le bedeau s'attribuant tout naïvement le dadeau.
Nous dûmes aller d'abord au presbytère pour nous reposer et goûter le vin blanc de la dernière récolte.
— Angiolino^ dit le curé, va vite dire à la Marietta de mettre la table.
— J'y cours* répondit le bedeau; conduis-moi.
— C'est ainsi qu'il le sert, nous dit le comte en riant, pendant qu'ils s'éloignaient ensemble à travers le jardin, hélant la Marietta. Ce sont deux enfants du village, et ils ont toujours vécu ainsi depuis qu'Angiolino est revenu des guerres de Napoléon. La seule marque de déférence que le bedeau donne à son curé, c'est qu'il l'appelle dom Mosé, mais en le tutoyant. Quand les petits garçons sont pris par la vendange, rien n'est plus amusant qu'Angiolino servant la messe : comme il perd un peu la mémoire, il met parfois la patience du pauvre prêtre à de rudes épreuves. « Qu'est-ce que tu dis? » fait-il à chaque instant en l'interrompant. Et le curé reprend les derniers mots du verset, t Qu'est-ce qu'il f faut que je te réponde à cela ? » Et l'autre le souffle mot à mot. Quelquefois Angiolino, à genoux, ne peut plus se redresser; alors il appelle son ami, qui vient le sou*
70 ' BAYMON.
soulever par le bras en continuant ses prières. Et la messe n'en va pas plus mal. Rien de plus touchant que ce sacriOce divin, célébré chaque matin par ces deux vieillards pour une ou deux vieilles infirmes que leur âge empêche d'aller aux champs. Cependant il arrive que dom Mosé se fâche; car Angiolino, trèsdistrait, se met à lui parler tranquillement de ses affaires pendant qu'il officie; dans ce' cas, le prêtre s'interrompt pour admonester l'irrévérencieux. Ou bien parfois le servant refuse de lui verser du vin, sous prétexte qu'il est malade ce jour-là et que le vin lui fait mal à jeun ; le curé n'ose pas discuter et finit par obtenir une goutte.
.. ( — Heureusement, dit dom Mosé, que le bon Dieu nous comprend tout de même : mais Angiolino m'em« brouille bien souvent! »
Les deux amis revinrent sans avoir trouvé la Marietta, et ils durent eux-mêmes servir leurs hôtes.
— Angiolino! les verres!... dit le curé.
— Là, sur la planche, répondit l'autre paisiblement assis, pendant que dom Mosé apportait lui-même ce qu'il avait demandé.
— Bien : maintenant donne-moi une serviette, que je les essuie.
Et le curé la lui apporta.
Angiolino fit tout le service avec le même zèle.
La joie qui débordait de ces deux cœurs simples était si franche, que nous n'osâmes point la troubler en refusant une collation. On comprenait que la venue du comte
ftAYMON. 7t
était une aventure fortunée dont il serait question pendant une semaine, et nous dûmes fêter le vin blanc du presbytère avec une libéralité fort dangereuse pour nos têtes. Nous nous levâmes enfin pour aller visiter l'église. Le curé, enchanté d'apprendre que les jeunes filles, qu'il croyait protestantes parce qu'elles parlaient anglais, étaient catholiques, tira avec empressement du fond d'un tiroir quelques précieuses i*eliques qu'il les pria d'accepter en souvenir de la Madonna del Monte.
— Vous savez, leur dit-il, que notre sainte donne des maris! On accourt lui en demander de vingt lieues à la ronde, el toutes les filles qui l'implorent en trouvent un dans l'année..., sinon plus tard, ajouta-t-il ingénument.
A ces mots, Mabel regarda Mary, et Mary baissa les yeux, un peu troublée. Stephen, qui ne respecte rien, me poussa le coude d'un air malin. Je lui lançai un coup d'œil indigné. .. Sa jovialité me semblait une profanation.
En entrant dans l'église, la comtesse courut vers le Lénitier avec le comte, et ils nous rapportèrent l'eau bénite à leurs doigts, à l'espagnole. Je me promis bien, à la sortie, de les remplacer près de Mary.
n RAYMON.
Les jeunes filles et la comtesse s'agenouillèrent un instant, puis nous visitâmes les chapelles. Pendant que nous admirions une fresque savamment naïve de quelque maîlre inconnu, j'enlendis Mabel dire en anglais à Toreille de sa sœur :
— Vois-tu, c'est cette madone que tu dois prier!
— Moqueuse ! répondit Mary.
— Ecoute, reprit Mabel après un moment et comme sll lui fût venu une merveilleuse idée : si c'est lui qui t'oiïre Teau bénite en sortant^ il sera ton mari.
Ces mots, que j'étais censé ne point comprendre, me jetèrent dans un grand émoi : je n'osais plus mettre à exécution le projet que j'avais formé; j'attachais une sorte d'impiété à ce subterfuge, fort innocent d'abord, mais qui me semblait maintenant criminel. C'était jouer avec la foi, et il me répugnait de faire servir l'eau bénite à cette tromperie au profit de mon amour. Je me disais bien que l'intention préexistait aux paroles de Mabel; mais n'était-ce point là un argument de casuiste intéressé? Je ne pouvais me dissimuler qu'en feignant d'ignorer l'anglais je surprenais leur confiance; il me paraissait odieux d'aller plus loin, de rendre le signe de la croix complice d'une fourberie. Cependant l'augure était décisif; le mauvais démon me tentait, et je crois que j'eusse succombé si un incident fort simple ne m'eût sauvé de ses griffes. Au lieu de redescendre vers le porche, le curé nous fit entrer dans la sacristie; elle ouvrait sur son jardin, et la sortie nous serait, disait-il, plus commode. Ainsi délivré de mes agitations , je me pris à
les regretter; j'étais désolé de ne plus pouvoir présenter l'eau bénite : n'était-ce pas un mauvais présage?
Dom Mosé, aidé d'Ângiolino, nous montra avec un naturel orgueil ses plus belles chasubles, ses étoles les plus brodées, el il tira des coffres les vases massifs enrichis de cailloux du JRhin, qu'il prenait tout bonnement pour des joyaux du plus grand prix. Après quoi , nous nous préparâmes à regagner notre voiture.
Le curé nous ouvrit la porte de son potager; comme j'étais près de lui, je m'effaçais pour laisser passer les dames, quand la comtesse fit un geste de la main.
— Le bénitier est derrière le signer Raymon , dit le curé. Voulez-vous être assez bon pour tendre l'eau bénite à ces dames? ajouta-t-il s'adressant à moi.
Ma foi, je faillis perdre la tète. Je plongeai ma main jusqu'au poignet, et, machinalement, je l'avançai vers la comtesse... Mary l'effleura du bout de ses doigts un peu tremblants... Moi, je restai immobile à mon poste, ébloui,
— Il n'y a plus personne, me dit d'une voix goguenarde Stephen^ qui venait le dernier.
Ce mot me réveilla.
— Diable I mon béat ami, tu es sensible au touchei, toil reprit-il; ou bien, aurais-tu gagné vocation pour l'état de bedeau?
Les deux vieillards nous accompagnèrent jusqu'à la calèche, en nous souhaitant mille bénédictions du ciel.
Le retour fut assez silencieux. La fatigue avait pris la compagnie, et je m'abandonnai au charme de mes pen^
lU RAYMON.
sëes. Cependant mon bonheur m'effrayait; ce concours de circonstances propices arrivait au surnaturel; il me fallut invoquer toutes les arguties de la logique pour repousser les craintes qui m'envahissaient. Dégagée de quelques incidents à peine romanesques, ma situation était, après tout, celle de tout an^oureux... J'aimais, j'étais aimé, ce qui, depuis Adam, est dans Tordre le plus na'urel des choses de la vie... Néanmoins je ne me dissimulais pas que je touchais à une heure sérieuse. L'amour de Mary ni'imposait un devoir d'honnête homme : je ne pouvais plus garder le silence et me retirer dans ma modestie ou dans ma timidité; fallût-il subir une humiliation, je devais une réparation morale à ce cœur innocemment troublé par moi : il y allait de ma loyauté. Je lui révélerais mon isolement dans le monde, ma pauvreté, ma naissance entachée. Je la garderais d'illusions chimériques, mais je lui dirais aussi que je me sentais au cœur la volonté et le courage de m' élever jusqu'à elle ; que je lui dévouais mon âme, qu'elle serait le but de ma vie, présente ou loin de moi.
Je m'alTermis dans ma résolution en voyant l'expression confiante de ses yeux; j'y lisais maintenant comme à livre ouvert, et je m'étonnais d'être demeuré si longtemps aveugle. Mille menues preuves de tendresse me revenaient ensemble à l'esprit, auxquelles mon anxieuse timidité n'avait point osé croire. Je me reprochais d'avoir contenu mon aveu, je tremblais qu'elle ne m'accusât d'indifférence.
De retour au château, la pauvre petite Mabel, dont la
RâVMÛN. ?ft
tôle blonde bravait avQC trop d'entrain les baisers du soleil, se trouva prise d'une si grande migraine, qu'elle dut se mettre au lit. Mary resta près d'elle, je la revis à peine dans la soirée. Je regrettai ce contre-temps, %i force me fut d'attendre vingt-quatre heures mon arrêt.
Le lendemain, Mabel se releva fraîche et alerte.
Ce jonr-là fût pour moi plein d'émotions et d'angoisses.
Grâce aux libertés de l'éducation anglaise, les deux misses nous accompagnaient souvent dans les excursions parfois lointaines que nous entreprenions, Harry, Stephen et moi. Nous allions droit devant nous, sans souci du but ou du chemin, et elles se divertissaient fort à ces promenades qu'elles appelaient leurs fugues de garçons. Mabel, humiliée de son indisposition de la veille, voulut s'aventurer dans une de ces courses buissonuières. On ne pouvait Jamais lui résister : nous nous échappâmes avant le déjeuner.
De telles parties étaient à l'ordinaire de grandes fêtes pour moi; mais, cette foisj 'aurais préféré rester seul avec Mary. Je me résignai néanmoins sans trop de peine, car ma qualité de cavalière servente m'assurait, chemin faisant, mille félicités d'amoureux : je la soutenais quand
le sentier était âpre, j'écartais les broussailles, je Taidais à gravir les roches. Stephen protégeait Mabel. Des rires d'enfants recommençaient à chaque obstacle de cette course au clocher à travers un pays hérissé de collines. Nous revenions chargés de bouquets de fleurs sauvages, que nous n'allions pas toujours cueillir sans péril; et ce môme jour, attiré par la pourpre d'un cyclamen qui s'épanouissait dans une fente de rocher, je grimpai à l'étourdie pour l'atteindre; mais, arrivé là, je m'aperçus que le retour était fort hasardeux. Je ne retrouvais plus sous mes pieds les crevasses qui avaient favorisé mon ascension; j'eusse élé honteux d'appeler à l'aide, je me sentais ridicule en restant collé comme un lézard au flanc de la montagne : j'entrepris bravement la descente ardue, non sans risquer dix fois de me précipiter.
En touchant le sol, je revis Mary pâle de terreur ; j'eus à peine le temps de la retenir dans mes bras ; elle chancelait. Elle resta quelques secondes la tête appuyée sur mon épaule, murmurant d'une voix brisée :
•— Ce n'est rien, ce n'est rien ; ne vous inquiétez pas i
Ce mot m'émut jusqu'à l'âme, et des pleurs me montèrent aux yeux. Je me détestais de lui avoir causé une telle douleur.
— Pardon! pardon! m'écriai-je.
Et une de mes larmes tomba brûlante sur sa joue.
Je la sentis tressaillir; elle se redressa vivement, me regarda en face, et, comme entraînée par un mouvement instinctif, elle essuya mes yeux.
Il y avait tant de grâce innocente dans ce témoignage
de pitié que nous ne pensâmes même point à ce qu'il révélait de tendresse. La pudeur a parfois des audaces qui font sourire les anges^ mais ne les troublent pas.
— Cela est passé I disait-elle, voyez, je suis tout à fait bien.
J'allais tomber à ses genoux, si nos compagnons n'eussent été sur nos pas.
— Quelle peur nous avons eue I dit-elle en souriant. Oh I jurez-moi que vous ne vous exposerez plus ainsi.
— Ah! je vous le jure!
— Et pour une fleur, encore! reprit-elle.
— Vous l'aviez trouvée jolie.
— La belle raison ! Je les trouverai toutes laides à ce prix! Enfin, donnez-la moi au moins, ajouta-t-elle, elle nous coûte assez cherl
Nous fûmes rejoints par nos amis, et nous gardâmes le silence sur le bienheureux péril que j'avais un instant couru.
Nous revînmes pensifs au château. Mary, penchée à mon bras, semblait encore sous le poids de sa frayeur. Quant à moi, je me perdais dans le bleu de mes rêves, c Donnez-moi cette fleur, avait-elle dit, elle nous coûte assez cher. » Ce nous n'avait-il pas Féloquence d'un chaste aveu? Des mouvements d'orgueil gonflaient mon cœur, tandis qu'essayant de retrouver les inflexions de sa voix je me répétais cet adorable mot *
Le soir de cette délicieuse journée, nous étions, Mary, Mabel et moi, dans le salon de musique, qui n'était séparé que par une porte du salon de réception où se tenait tout le monde.
— Voulez-vous jouer la sonate de Weber à quatre mains? me dit Mabel.
— Volontiers.
Nous nous assîmes au piano.
Mais nous n'étions pas arrivés à Yandante, qu'il passa par la tète de Mabel l'idée de repousser ma main droite chaque fois que sa partie se rapprochait de la mienne sur le clavier : c'était, disait-elle, un charivari destiné à troubler les whists du salon voisin. Nous entendîmes bientôt les plaintes de nos victimes. A chaque fausse note, des cris s'élevaient, mêlés à des bravos ironiquement sérieux et qui demandaient grâce. Mabel s'acharnait; elle ne voulut cesser que sur la menace de Stephen proposant de chanter un grand air; menace terrifianle pour qui avait entendu une fois mon estimable ami.
Afin de ramener l'harmonie, Mary joua un air écossais ravissant sous ses doigts.
rétais debout devant elle, appuyé sur le piano, l'écou-
tant des yeux et du cœur autant que des oreilles, lorsque mon regard fut captivé par un léger reflet pourpre qui transparaissait imperceptiblement sous la mousseline blanche de son corsage, et je reconnus le cyclamen que j'avais été cueillir dans le creux du rocher. A cette vue, l'attendrissement s'empara de moi; Mabel suivait mon regard, elle devina tout.
— Il reconnaît la fleur, tu Tas mal cachée i dit-elle en anglais, presque bas, à sa sœur.
Mary rougit un peu et répondit du même ton en souriant :
— Bah I il sait bien que je l'aime^ et puisqu'il sera mon mari!...
J'ignore si, cette fois, j'eusse réussi à ne point me trahir; mais Mabel, voulant tourner la page du cahier de musique, avança son bras si près de la bougie que la flamme toucha presque le tulle de sa manche.
— Prenez garde! m'écriai-je, vous allez vous brûler I La foudre tombant au milieu de nous n'eût pas causé
plus d'effroi que ma très-simple phrase. Mary s'arrêta brusquement, Mabel fit un geste de stupeur, puis une pensée me traversa l'esprit et me terrifia moi-même... Je venais de parler anglais avec l'accent le plus pur.
Nous reslâmes muets un instant, remplis d'une inexprimable confusion; la honte m'écrasait. Tout à coup, Mary fondit en larmes et s'enfuit dans Je jardin. Mabel la suivit Je demeurai seul...
Je ne saurais dire si l'anéantissement de tout mon être dura longtemps : je n'avais plus conscience de ce qui se passait autour de moi; je ne sentais que mon désespoir, mes remords. Mon bonheur écroulé me couvrait de ses ruines, et je ne concevais même pas l'espoir d'un pardon. Mabel rentra pourtant, les yeux courroucés, les lèvres frémissantes, et elle me dit :
— Vous êtes un méchant de nous avoir trompées ainsi; je ne vous aime plus, et Mary est inconsolable!
— Par grâce, ne m'accablez pasi balbutiai-je en baissant la tête.
— Oui, rougissezl... Elle veut vous parler, vous dire qu'elle vous déleste à présent, qu'elle ne peut plus supporter votre présence. Elle est trop humiliée.
— Où est-elle?
— Près du banc de Diane...
Je m'élançai hors du salon comme un fou, me heurtant aux arbres et foulant aux pieds les fleurs. Une ombre blanche était assise au pied d'un oranger : je re-
connus Mary à ses sanglots, qui me déchiraient. Je me précipitai à ses genoux ; dans le désordre de mes pensées, je ne songeais pas à me justifier, je ne voyais que ses larmes...
— Mary I Mary! lui criai-je d'une voix brisée, ne pleurez pas, ne pleurez pas, je vous en supplie!
Mon délire ne trouvait pas d'autre expression.
Elle, pourpre de honte, se voilait le visage de son mouchoir, son sein s'agitait avec des sursauts convulsifs, sa désolation était effrayante.
— Pardon, pardon! lui disais-je. Je partirai, vous ne me verrez plus! Je suis un méchant et je me maudis... Par pitié, écoutez-moi, ne pleurez plus !... Mary, je vous aime; je vous aime et je mourrai de votre peine si je ne la console pas!
Et au milieu de ces supplications incohérentes, sans y songer, je l'entourais de mes bras, j'essayais d'écarter ses mains crispées sur sa figure; j'y réussis enfin et je la vis noyée de pleurs.
— Qu'allez- vous penser de moi maintenant? murmura-t-elle en détournant les yeux.
— Que vous êtes un ange, Mary, et que je suis indigne de vous!... Mais regardez -moi donc! Ne suis -je point à vos pieds repentant et navré?
—Ainsi, vous entendiez tout ce que je disais à Mabel! Vous avez tendu un piég« à notre bonne foi!... Vous, Raymon, vous! ajouta-t-elle en sanglotant et avec un accent de reproche si doux que j'aurais voulu que la terr'^ m'engloutît.
Nous étions tellement émus, que nous ne nous apercevions même pas de ce langage si nouveau entre nous : elle m'appelait Raymon et je l'appelais Mary; je lui parlais démon amour ses deux mains dans les miennes, et elle ne me repoussait pas; nos ennuis confondus nous faisaient tout oublier, et nos âmes s'étaient si intimement comprises qu'elles n'avaient plus besoin d'bn aveu-
Elle se laissa enfin toucher à mes remords et je la consolai d'avoir confessé tout haut, devant moi, le sentiment qu'elle confiait à Mabel avec l'abandon d'une sœur.
— Je suis bien coupable, lui dis-je lorsque j'eus réussi à la calmer; mais, Mary, que pouvais-je faire? j'avais peur de perdre votre estime. Je vous avais trompée alors que je ne vous connaissais pas; je croyais ne plus vous revoir, je ne savais pas que je vous aimais déjà; et j'étais lié par ma première faute...
— Mais depuis, Raymon, pourquoi ne m'avoir pas tout avoué? Je vous aurais pardonné, vous le savez bien, puisque... je vous pardonne..., ajoula-t-ellê d'une voix si basse, qu'à peine je l'entendis.
— Mary, soyez bénie pour ce pardon ! J'ai tant souffert moi-môme à la pensée que je vous trompais, vous, mon bon ange !
— Eh bien, si je suis votre bon ange, dites-moi tout. Voyons, Raymon, vous aviez bien deviné... Enfin... vous lisiez dans mon cœur, comme... je Usais dans le vôtre?... dit-elle en hésitant un peu avec une délicieuse innocence.
— Oh! oui, je vous aime! m'écriai-je en rinterrompant.
— Alors, qui vous empêchait de me tout dire? J'ai cru comprendre que vous aviez une raison plus forte que votre amour... Raymon, un engagement peut-être I
— Sur ma mère, Mary, je n'ai point d'engagement! mais...
— Confiez-moi tout, je Je veux... et votre tristesse m'inquiète, ajouta-t-elle doucement en voyant mon hésitation.
— Ah I Mary, mon âme n'aura rien de secret pour vous! Enfant, qui craigniez que j'aie pu en aimer une antre!... Si je n'ai point parlé, c'est que je me défiais de mon bonheur... Que vous dirai-je? je vous adorais de loin sans oser me croire digne de vous; je vous encadrais dans le paradis de mes rêves; depuis hier seulemont la lumière s'est faite en mon esprit, et, depuis hier aussi, j'attends le moment de vous dévouer ma vie. La ' destinée ne m'a pas fait votre égal, Mary; je suis sans famille, ma médiocrité rougissait devant votre richesse. Je connais les jugements d'un monde qui ne sait rien des cœurs, et je n'osais prétendre à votre main. Je me serais tu toujours, je serais allé cacher dans la solitude les regrets d'un bonheur dont je n'étais pas digne, si votre amour ne m'avait fait un devoir de parler. — Maintenant, Mary, j'ose vous dire que je vous aime, me croyez-vous?
— Je vous^rois, Raymon.
— Et vous me pardonnez?
— Ah! soupira-trcUe en me livrant sa main, faut-il que je le dise?
Non, rhomme qui n'a point ressenti de telles ivresses &'a pas vécu ! Celui qui n'a pas pieusement abrité dans son cœur un chaste amour dont le souvenir Témeut et parfume encore sa pensée après des années de souffrances, celui-là traversa la vie comme un vagabond de l'exil, mais il n'a pas vécu !
Je révélai à Mary le malheur de ma naissance, je lui racoutai notre triste histoire, et mon enfance, et notre misère. Elle écoutait suspendue à mes lèvres, la pitié dans les yeux; et, quand j'en vins à la mort de ma mère, elle prit ma main avec un mouvement de tendresse ineffable, comme si elle eût voulu me défendre contre une si amère souvenance.
— Vous voyez, Mary, lui dis-je en finissant, à quels combaîs j'étais livré. Tant de barrières s'élevaient entre nous ! J'eusse régardé comme un crime de troubler la paix de votre jeune existence. Mais, si vous m'aimez, je me consacrerai, je vous le jure, à cet amour qui m'élève et me purifie, je travaillerai sans relâche à conquérir un nom glorieux qui me rapproche de vous. A cette heure, vous sayez tout, Mary. Je vous donne ma vie : l'acceptez-vous ?
Elle répondit d'une voix si faible, qu'à peine j'entendis le OUI qu'elle prononça; mais elle détacha de son cou une petite médaille de la Madonna (Jel Monte qu'elle avait reçue la veille, et elle me la donna, ^
— Ce bon curé! dit-elle, il l'avail bien prédit!
A ce moment, Mabel arrivait; elle passa près de moi sans m'adresser un regard et parut surprise de ne point me trouver foudroyé. — Mary la saisit dans ses bras et la couvrit de baisers.
Mabel se méprit à cet épanchement;x elle crut à une rechute de désespoir.
— Pauvre sœuri mùrmura-t-elle attendrie, tu l'oublieras! Le lui as-tu dit?
— Oui, oui, je lui ai dit que je ne Taime pas, répondit Mary avec un sourire radieux. Mais toi, aime-le bien pour moi, n'est-ce pas ?
— Comment?... tu lui as pardonné I
— Ne ferez-vous pas comme elle? repris-je à mon tour d'un ton soumis, et refuserez-vous de m'aimer comme elle vous en prie?
Mabel ouvrait ses grands yeux, ne pouvant concevoir une si lâche faiblesse. Mary prit sa main, qu'elle mit dans la mienne en signe de réconciliation.
— Je le veux bien, dit Mabel vaincue... Mais c'est égal, ce qu'il a fait c'est très-mal I Car enfin, ajouta-t-elle avec un petit ton de fatuité superbe, j'aurais pu te confier aussi mes secrets !
Bien qu'il nous arrivât souvent de rester fort tard dans le jardin, nous rentrâmes au salon, de peur qu'on ne remarquât trop notre absence ce jour-là; il y avait maintenant un mystère entre nous : nous devenions craintifs. *
Mary n'osa pas se montrer, et dut gagner son appar-
tement à cause de ses yeux rougis, qui eussent trahi les émotions de la soirée.
— Adieu ! me dit-elle ; et elle me tendit la main avec une familiarité sérieuse qui semblait ajouter : t Nous sommes liés l'un à l'autre et j'ai confiance en vous. »
Certaines joies sont si profondes qu'elles échappent à* l'ivresse des transports vulgaires. Absorbé, silencieux, je me sentais en quelque sorte dégagé des liens terrestres, et mon âme s'élevait dans les régions de l'éternelle bonté, de l'éternel amour; je sentais fermenter en môme temps en moi toutes les ardeurs du bien, du vrai, du beau. L'amour, n'est-ce pas le souffle divin qui passe dans nos cœurs? Je me reprochais les souillures de ma jeunesse et j'eusse voulu apporter à ma bien-aimée un cœur vierge comme le sien. Des pensées graves et douces enveloppaient mon esprit : je ne m'appartenais plus désormais, j'avais charge d'âme : une enfant me confiait son bonheur et j'en étais responsable devant Dieu.
Jeunesse, amour! ôtes-vous réellement morts et enterrés, comme on le répète si hautement chez nous en prose gonflée et en petits vers? Est-il donc vrai que la nature appauvrie ne sache plus cr(^er que des cœurs corrompus?
Je m'in:agine parfois que ce dénigrement général est un caprice de mode littéraire, et, qui plus est, un caprice éminemment français, car l'Allemagne et l'Angleterre ont rompu avec ces errements. Théoriciens de l'infini, les Allemands proclament les conquêtes de l'esprit sur la matière et la réunion finale de l'homme avec Dieu. Les
Anglais, spéculateurs comme nous, positifs encore plus que nous, n'ont pas du moins abjuré les mâles et tranquilles vertus qui font les grands peuples; leurs livres n'accusent ni le temps, ni les mœurs publique.^; la famille semble, en cet heureux pays, n'avoir rien perdu de sa majesté sereine; l'amour, rien de sa grâce. Dans le roman même, le crime n'est qu'un accessoire, ou l'ombre nécessaire au relief de la vertu. Ces gens pacifiques et réfléchis préservent de l'attaque des pessimistes le trésor de leur prospérité croissante, et chez eux, Byron, un joli sceptique pourtant, n'a pas réussi à faire école de désespérance. — Ce peuple est vraiment fort excentrique I
Le lendemain, lorsque je retrouvai Mary, je crus la Toir soucieuse, et déjà je tremblais pour mon amour; mais elle me rassura, d'un sourire. Sir George discutait avec le comte l'itinéraire de son voyage : il était question de Rome, de Naples et de Palerme. Je ne m'effrayai pas trop, je savais déjà que le départ était fixé à huit jours, et j'étais, du reste, décidé à suivre Mary. Je lui fis part de ma résolution dès que nous fûmes seuls; elle m'en remercia. — Bonté divine I me remercier de ce que je suivais mon âme' — Après avoir combiné mille
et mille doux projets pour ce voyage^ noiis parlâmes sérieusement de notre avenir, et je hasardai mes craintes sur le consentement de sir George à notre mariage.
— Ne vous effrayez pas, me dit-elle; mon père est un esprit droit qui juge sainement les choses et les hommes. Mon mariage et celui de ma sœur sont les grandes préoccupations de sa vie; il n'a point voulu engager sa parole avant que j'eusse vingt ans, et il exige que je voie le monde avant de troquer, dit-il irrévérencieusement, ma poupée contre un mari.
— Mais, lui dis-je, voudra-t-il jamais vous donner à un étranger?
— Vous n'êtes point un étranger pour nous, Raymon. Ma mère était Française.
— Vraiment?
— Oui, et mon père est un ^philosophe. Vous savez bien, d'ailleurs, indiscret, ajouta-t-elle en souriant, que je venais en Italie chercher un mari.
— Et môme'deux, ajoutai-je: car il vous en faut un pour votre amie Laury.
-r Vous savez aussi cela?
— Mon Dieu oui, répondis-je en baissant la tête, honteux de mon ancien méfait.
— Une confidence... Est-ce que, à Baveno, vous avez entendu toute notre conversation ?
— Hélas! oui.
— Oh ! fit-elle consternée ; avouez que vous m'avez prise pour une fille bien hardie en m'entendant déclarer si follement que je vous trouvais très-gentil ?
— Je n'avais pas entendu cela.
— Oh! méchant! Vous me le faites dire! s'exclamat-elle avec une moue de confusion adorable.
— Pardon! m'écriai-je en riant à mon tour; j'ai cru que vous alliez confesser autre chose!
— Enfin... il faut bien que je vous pardonne, puisque vous êtes ce mari que je cherchais.
— Chère Mary, Dieu vous entende! dis-je du fond du cœur. Ah ! quel malheur que vous soyez si riche !
— Oui, c'est vrai. Mais ce n'est pas ma faute, ajoutât-elle d'un petit air triste.
— Dois-je avouer à sir George que je vous aime?
— Non, plus tard ; il faut agir de ruse. Vous connaissez ses théories Spartiates; il ne prendrait pas au sérieux notre...
' — Notre amour, Mary ! insinuai-je en voyant qu'elle n'osait dire le mot.
— Oui, notre amour, répéla-t-elle bravement; nous devons l'y préparer. Il fait grand cas de votre esprit et vous aime déjà infiniment; au retour de Palerme, nous irons passer l'hiver à Paris, il vous connaîtra encore mieux ; alors nous lui dirons tout : il est si bon ! Et puis il a confiance en ma raison. — Car, monsieur, je suis fort raisonnable, sans qu'il y paraisse beaucoup !
— Ah ! Mary, je vous crois toutes les perfections.
— C'est trop ! Prenez garde de me croire trop parfaite! Vous ne m'aimeriez plus ,en découvrant mes défauts.
Remplis de foi dans l'avenir, nous nous abandonnâmes
90 RAÏMON.
à nos espérances et, comme deux enfants, nous nous reprîmes à parcx)urir sur Taile du rêve toutes les stations de ce pèlerinage d'amour à travers Tltalie.
Nous vivions dans les délices de Tidéal : encore un moment, et la Providence allait me mettre aux prises avec les réalités de la vie.
Stephen devina sans peine, à ma sérénité subite, qu'une explication décisive était intervenue entre Mary et moi.
— Nous avons donc triomphé? me dit-il. A quand la noce ?
Et il m'mterrogea sur ce qui s'était passé. Mais je devins avare de confidences. Bien qu'il fût pour moi presque un frère, j'eusse regardé comme une profanation de dévoiler à ses yeux le cœur de ma bien-aimée.
— Pardonne-moi, cher Stephen, de garder un secret pour toi, lui répondis-je. Mary m'aime, tu le sais ; elle est maintenant ma fiancée. C'est là tout ce que je puis découvrir, même à ton amitié : ne m'en demande pas davantage.
Il avait trop de délicatesse dans l'esprit pour ne point comprendre ma réserve : il n'insista pas.
J'étais discret en paroles ; mais, hélas ! les yeux de Mary et les miens étaient bavards. Depuis qu'il existait
un mystère entre nous, nous affections une réserve inaccoutumée; mais c nous embaumions l'amour! • comme l'a dit quelque part Henry Murger avec cette heureuse invention de langage, reflet nuancé d'un sentiment sincère. Notre secret môme nous trahit.
Nous étions, un soir, réunis sur la terrasse, après dîner, lorsque sir George s'approcha de moi, passa son brassons le mien et m'emmena, tout en devisant, vers un boulingrin solitaire dont il aimait le point de vue, et que Stephen appelait le jardin d'Âcadémus, à cause des discussions transcendantes dont il était le théâtre. J'étais toujours ravi de me prêter au penchant du digne baronnet pour les problèmes ardus de la science, et jamais plus que ce jour-là je n'avais été désireux de lui faire ma cour.
Nous flmes plusieurs tours, poursuivant l'entretien commencé; puis, notre thème étant épuisé, sir George continua tranquillement et sans transition :
— J'ai quelque chose à vous dire, mon ami, à propos de ma fille Mary.
A ce début, un frisson me passa par tout le corps.
— J'ai pour vous une grande estime, reprit-il, et je vous tiens pour un homme de bien; vous avez un esprit très-sérieux, pour un Français ; vous me plaisez beaucoup, el je regrette vraiment de ne pouvoir vous choisir pour gendre ! — Il est loin de ma pensée de vous faire le moindre reproche. Vous vous êtes laissé tenter par cette diablerie sentimentale à laquelle les jeunes gens s'amusent volontiers. Ce n'est pas même un péché, c'est une
infirmité humaine qu'on ne peut pas plus éviter que la rougeole. J'ai eu votre âge, et je m'en souviens, quoique, dans celte circonstance^ j'ai failli laisser rouiller mon analyse.
— Ah ! monsieur, si vous saviez...
— Parbleu! je sais tout! j'ai tout vu sans lunettes... en prenant mon temps. Ma fille est votre complice. •.
— Oh 1 ne l'accusez pas, c'est un angel
— Un ange, c'est vrai! Et encore, mon cher, vous ne la connaissez pas : si vous l'aviez vue toute petite I ... Et sa mère, donc! un des esprits les plus spéculatifs que j'aie rencontré chez une femme!... Mais il ne s'agit point d'elle. — Quant à Mary, rassurez-vous, mon ami, je ne lui dirai pas un mol : je n'ignore point que cela ne ferait qu'empirer les choses; l'amour s'irrite dés qu'on le contrarie, et il meurt de langueur avec le temps, comme ces plantes de luxe auxquelles on ne demande que la floraison d'un matin. J'ai, d'ailleurs, vous le savez, des principes tout particuliers sur l'éducation. Mes filles apprendront la vie par elles-mêmes; je n'admets point que l'expérience se donne; elle s'acquiert. J'aurais beau dire : « N'aimez pas! • l'effetserait tout aussi victorieux que si je disais : « Doftaptez la fièvre! » — Tiens, voici un cactus fortoriginal ! je ne l'avais pas encore remarqué. Est-il de la famille des cactées ou de celle des nopalées? Voyez donc, mon cher.
— C'est un nopal, répondis-je abasourdi.
— Il est d'une belle venue! — Non, reprit-il, je ne dirai rien à Mary. Le propre des passions, c'est d'obs-
curcir le raisonnement; l'esprit va d'tn côté, le cœur de l'autre, d'où cette bifurcation déplorable dans les actions de l'homme : il est à la fois sage et fou. Ma fille ne me comprendrait pas ; mais avec vous je puis parler sérieusement. Voyons, ne serait-il point absurde que vous perdissiez un avenir utile à vos semblables?... La science vous réclame. . . Comprenez donc. . .
— Ah ! monsieur, je suis hors d'état de vous comprendre! L'avenir pour moi, c'était Maryl
— Ho I ho f fit-il en me regardant d'un air de commisération; êtes-vous donc si bas? — By Jovet mon jeune ami, ne vous laissez point amollir, vous me désolez I Je vous croyais plus de virilité... Une amourette d'un mois I... Je vous adjure au nom de la raison : réfléchissez ; tout vous condamne; vous n'avez pas le droit de renier vos . facultés les plus précieuses. Que diable I vous avez rêvé une folie; car enfin, vous m'intéressez beaucoup, mais venons-en même à ce côté positif qu'il faut voir en toutes choses : Si vous étiez à ma place, conseilleriez-vous ce mariage à votre fille, hein?
— Que vous dirai-je, monsieur?,. . j'aime f
— Bien, bien, concedo, j'apprécie cet argument! Mais si les passions sont diverses, la raison est une, comme disent les Chinois. Je vous prends pour juge dans votre proprecause, répondez en homme : Si vous étiez à ma place, donneriez-vous votre fille à M. Raymon Desgranges?
A cette question si nettement posée je ne sus que dire. Sir George, tout en poursuivant ses théories, me parlait d'un ton si paternel, que j'étais désarmé. Il me mettait
d4 RAYMON.
face à face avec cette terrible réalité que depuis un mois j'écartais de mon esprit. Ecrasé par rinfle&ible fatalité de ma pauvreté et de ma naissance, j'allais abandonner mon amour, mais je ne sais quelle loi du cœur protesta.
— Monsieur, répondis-jeavecexaltation^si l'homme ne vaut vraiment que par le nom de son père et par le chiffre de ses rentes, je me condamne. Mais s'il est vrai que Dieu nous juge autrement, si Tamour du bien^ si les aspirations généreuses ont quelque prix dans le monde, si le dévouement, la tendresse et la foi peuvent compter auprès des richesses, je suis peut-être digne de vous; et, j'ose le dire, monsieur, au risque de paraître ambitieux ou cupide, je le sens là, j'aurais fait le bonheur de Mary et elle eût été fièie de moi !
. J'exprimais des vérités qui me semblaient éclatantes comme la lumière du jour. Cependant je dus faire un effort de courage inouï pour oser proclamer ces principes. La fortune de Mary m'épouvantait; l'or a souillé tant de choses, que partout où il intervient, le plus pur sentiment est mal à l'aise.
Sir George me regarda un instant comme s'il scrutait ma pensée; je ne pus m'empêcher de rougir.
— Ah! jeunesse, reprit-il, jeunesse naïve qui croit que le monde peut suivre impunément l^oi du cœur; qui croit que la famille peut briser sans péril la chaîne de la tradition et secouer le joug d'un nom !... Vous m'avez fort mal compris, mon cher, si vous croyez devoir vous défendre de n'être point riche. Je l'étais moins que vous à votre âge, car j'étais cadet et mon héritage ne va-
RAÏMON. 9K
lait pas le vôtre. Niaiseries que tout cela ! Pour moi, le nom vaut Thomme. Mais, fussiez-vous même prince ou duc, vous n'avez que vingt-trois ans, vous n'avez point encore appris la vie, vous quittez à peine les bancs de l'école, vous n'avez encore rien fait, rien vu ! La société exige d'un homme autre chose que les rudiments de la sensation. Conûerais-je ma ûH^ à votre inexpérience? Vous seriez tous deux sans défense contre le moindre revers. Vous entreriez certainement avec nous dans les salons de notre aristocratie : qu'y seriez-vous*? — Je vous parle le langage de la raison, ajouta-t-il en me Yoyant faire un geste de découragement; mais l'amour ne remplit pas toute l'existence; le bonheur ne consiste pas uniquement dans un échange fugitif de tendresses; il faut qu'un mari protège sa femme et non qu'il en soit protégé. L'orgueil de ma fille ne souffriraitil pas autant que le vôtre, lorsque le monde ne verrait en vous qu'un favori de l'amour?. .. By Jove! mon jeune ami, TOUS valez mieux que cela!
Je demeurai atterré devant ces arguments de froide sagesse; je m'étais préparé à un combat où le cœur soutiendrait ses droits, et je me trouvais sans armes contre un humoriste qui me refusait sa fille par intérêt pour moi. Sir George traitait sans passion une thèse philosophique qui ne le touchait pas; je m'étais accoutumé à ne prévoir d'obstacles que dans l'inique irrégularité de ina condition^ et sans qu'il en fût même question je me Toyais éconduit par une dialectique abstraite et sans réplique. Pour m'achever, comme je gardais le silence^
sir George continua ainsi avec son flegme implacable :
— Une lettre, que j'ai reçue il y a une heufè, nous rappelle demain à Milan. J'espère, mon cher Raymon, que vous conserverez un bon souvenir de nous. Je vous fais ici mes adieux, nous ne nous reverrons peut-être plus, mais croyez que je n'oublierai pas nos bonnes causeries. Votre caractère nA plu; vous êtes enthousiaste ; ne pçrdez pas cette ferveur de tempérament, c'est la source des grandes œuvres, et je suis certain qu'un jour j'entendrai parler de vous comme d'un homjne.
— Ah I monsieur, rèpondis-je tristement en prenant la main qu'il me tendait, je n'ai plus de but à ma vie !
— Bon I bon I c'est la bifurcation ! un moment à plisser. Vous le voyez, une douleur vous abatl Mais j'ai bonne opinion de votre trempe, vous vous relèverez plus fort de cette épreuve. — L'homme qui n'a pas souffert n'est jamais qu'un enfant; quand viennent les grandes luttes, il manque de ressort
— Ah I si du moins vous me laissiez un espoir, monsieur, je justifierais la trop bonne opinion que vous avez de moi...
— L'espoir?... mais ça se trouve en nous-mêmes. Ne comptez que sur vous, mon cher, et vous serez plus rarement déçu. Les illusions et la jeunesse sont des défaust qui se perdent vite, je le sais; je ne puis vous en reprocher d'autres. Mais, quand je vous assurerais que ma fille vous attendra, me croiriez-vous? Quand elle voua en assurerait elle-même, l'accuseriez-vous si, plus tard^ • le temps modifiait son caprice? Nous avons un proverbe
anglais qui dit : Promises and pie crusts are made to be broken S proverbe plus humoristique qu'honnête, mais trop juste en amour. L'avenir n'est à personne f J'ignore moi-même en vous tenant ce langage si vous ne serez pas un jour mon gendre; mais, By Jovet convenez que je serais un grand fou de donner mon consentement aujourd'hui i
Là-dessus, considérant que nous avions tout dit, il me ramena sur la terrasse, toujours calme, et comme si nous avions toujours parlé botanique pendant notre promenade. Quant à moi, j'étais navré : je comprenais bien qu'en partant à l'improviste pour Milan, sir George prétendait surtout me séparer sans retard de Mary; il préviendrait sans doute un suprême entretien. Elle n'était déjà plus là! #
— Je ne la verrai plus ! me disais- je.
Ce mot résumait pour moi toutes les désolations, et je sentais se creuser dans mon cœur le vide des immenses infortunes.
Je m'enfonçai sous les ombrages du parc pour cacher ma douleur. A chaque pas, je retrouvais des rappels de notre amour : sur ce banc, nous avions rêvé un avenir
1* Promesses et croûtes de p&té sont faites pour être brisées.
de tendresses; là, elle m'avait raconté son enfance, afin que je la connusse depuis plus longtemps, disait-elle; dans cette allée, elle m'avait querellé parce que, en plaisantant, je prétendais Taimer plus qu'elle ne m'aimait. Les arbres, les fleurs et les statues muettes, tout me parlait de Mary, et je l'avais perdue ! et, pour la seconde fois j'étais seul au monde, sans but, sans force, l'âme brisée !
Abîmé, je m'oubliais, sans songer que Ton pût remarquer mon absence; la nuit était venue; j'entendais vaguement des fragments de mélodies que jouait Mabel au piano. — Là-bas, les joies de la famille, me disais-je, l'amitié d'une sœur, l'amour d'une femme, l'affection d'un père! Ici, la solitude, l'abandon! Et des larmes gonflaient ma poitrine à cet image de ma vie.
— ma mère ! tu avais un enfant du moins à presser sur ton cœur; lorsque tu gémissais comme moi dans l'isolement, ton regard trouvait une caresse dans un regard chéri!... Moi je n'ai rien, je suis seul!...
Tout à coup, je vis paraître dans l'obscurité une forme blanche. Avant d'avoir pu distinguer ses traits, j'avais reconnu Mary : je me précipitai à sa rencontre.
— Je vous cherchais, me dit-elle, et j'étais inquiète.
— Mary ! Mary I m'écriai-je, ne savez-vous donc rien ?
— Rien, Raymon; mais vous m'effrayez... qu'est -il arrivé?
— Vous partez !... Notre amour, notre bonheur, notre avenir, tout est perdu !. ..
A ces mots, elle trembla comme moi ; elle me prit les
mains, essayant de me rendre le courage et de dissimuler ses angoisses.
Je lui racontai ma conversation avec sir George; elle m'écoutait anxieuse. Pour bien comprendre, elle dut me faire recommencer plusieurs fois; je retrouvais jusqu'au moindre mot de la scène qui avait anéanti mes espérances; elle les commentait et leur donnait un sens précis que je n'y avais pas su voir. Lorsque j'eus fini, elle se recueillit un instant, puis elle me dit :
— Je connais mon père, Raymon, et je ne crois point àl'indifférence qu'il témoigne pourleschagrinsducœur : il a adoré ma mère, et dans sa tendresse pour nous se môle encore le culte de l'adorée.
— Mais il nous sépare î m'écriai-je.
— Oui, mais nous nous aimons, dit-elle, t— Et s'il veut vous marier à un autre?...
— Non, non, Raymon, mon père ne contraindra jamais ma volonté; je suis sûre de cela du moins.
— Qui sait? ripostai-je avec avec amertume.
— Oh! vous êtes injuste envers lui!..> et vous l'êtes aussi peut-être envers moi, mon amJ, en parlant ainsi, ajouta-t-elle avec simplicité.
— Pardon, Mary, pardon î... Je deviens fou à l'idée de ne plus vous voir. Votre père me ravit jusqu'à Tespoirl
— Mais cet espoir je vous le laisse, moi, Raymon! murmura-t-elle avec un triste sourire de reproche.
— Mary! ah! soyez bénie pour cette parole! Oui, j'ai tort de douter lorsque vous m'aimez; je veux croire. — Mary, je vous le jure ici, ma vie esta vous, je l'emploie-
rai à vous mériter, et je n'aurai point une pensée qui ne vous soit consacrée.
— Et moi, Raymon, je vous jure de toujours vous aimer. Je vous attendrai. Jamais je ne désobéirai à mon père, mais j'espère le fléchir quand il verra ce que vous avez fait pour m'obtenir. Quelque chose me dit qu'il a raison et que vous devez prétendre à de grandes destinées. — J'ai confiance en vous. A partir de cet instant, mon ami, notre vie est dans vos mains; ayez du courage, j'en aurai.
Tandis qu'elle prononçait ces mots, son regard brillait d'une tendre expression et son accent était empreint d'une telle solennité qu'un doute m'eût paru sacrilège.
Le cœur a un don de persuasion que ne gagneront jamais les sophismes de l'esprit : c'est Dieu qui le mène. Voyant Mary si brave, je rougis de ma faiblesse et je trouvai môme une sorte de volupté dans Pépreuve imposée à mon amour; j'étais fier en songeant que j'allais lutter afin de conquérir ma fiancée. Je ne devrais plus mon bonheur aux faveurs du hasard, je l'aurais payé par mon travail et par ma volonté !
Nous réédifiâmes sur un nouveau plan le château de nos illusions. Mary, respectant la prudence et la sagesse de son père, ne lui parlerait pas de moi jusqu'au jour où je serais digne de me représenter avec l'ascendant d'une célébrité que je ne pouvais manquer d'acquérir. Nous aurions certes à souffrir de notre séparation ; mais elle me combla de joie en m'assurant que nous pourrions nous écrire. — Sir George, fidèle à >on système, ne Tin- ,
terrogeait jamais sur ses correspondances. Cest là, du reste, on le sait, une des libertés que Tëducation anglaise accorde assez communément aux jeunes filles. Je ne vivrais donc pas seul.
Hélas! tous ces projets étaient bien naïfs, et plus d'un esprit fort rira de la candeur avec laquelle nous bercions notre chimère. Mais nous avions la foi, cette foi perdue, dit-on, que plus d'un cœur cependant retrouverait encore au souvenir de son premier amour.
Nos adieux furent émus, mais graves et sans faiblesse. Confiants dans la sainteté de nos serments, nous nous quittâmes comme deux fiancés que Téloignement ne saurait désunir; et le lendemain, lorsque nous nous serrâmes la main au moment du départ, j'étonnai sir George • même par ma sérénité.
— Très-bien, me dit-il à l'oreille; vous êtes un homme, je le vois avec plaisir.
Pourtant, malgré les compensations de mes ennuis, quand je les vis en voiture, je sentis en moi un déchirement douloureux comme s'ils emportaient avec eux une part de mon cœur.
— Forget me not t s'écria sir George comme ils parlaient.
— Forget me nott répéta Mary.
Et son regard attendri tomba sur le mien. Mes yeux s'emplirent de larmes; elle ne les vit pas; — heureusement! elle eût pleuré aussi.
Quelques jours plus tard, Stephenetmoi, nous primes congé du comte et de la comtesse.
Impatient de commencer ma latte^ j'abandonnai mon compagnon de voyage, qui tourna vers la Suisse. Sans perdre une heure, je revins à Paris, plein d'enthousiasme et consolé par la pensée que Mary devait y passer Thi ver.