DEUXIÈME PARTIE
Mon entrée à Paris ne fut signalée par aucune émotion populaire, et nul ne se douta qu'armé du levier de l'Amour ,^ je venais déterrer une couronne.
En prenant, envers Mary et envers moi, l'engagement solennel de devenir un grand homme, je n'étais certes point aveuglé par une confiance outrecuidante dans mes hautes facultés. J'avais apporté trop d'ardeur à mes études pour n'en point retirer de beaux fruits. J'étais réellement très-savant; si savant, que j'aurais pu donner exaclement la mesure de mon ignorance en long, en large, aussi bien qu'en profondeur, et chiffrer sans difficulté la somme des sciences que je ne possédais pas.
On dira peut-être que je manque un peu de modestie ; mais je dis ce qui est. Je n'ignore point que Humboldt prétendait qu'il n'existe pas une académie renfermant dans son sein dix savants capables d'arpenter les cases vides de leurs propres cerveaux; je pourrais citer moi-
même des gens trës-ërudits qui n'ont seulement pas conscience de ce qu'il leur faudrait apprendre avant de pouvoir constater qu'ils en sont à l'A ô c des connaissances humaines. Mais cela prouve tout uniment que je suis plus avancé que ces gens-là.
J'étais donc très-instruit malgré ma grande jeunesse, — Maudite jeunesse, va I — Il était temps d'appliquer mon génie, d'éblouir mes concitoyens, et de répandre sur eux des bienfaits qu'ils me payeraient en renommée» en richesses. Je me mis à l'œuvre avec rage, et tirai des rayons de ma bibliothèque une montagne de livres à faire pâlir deux bénédictins : histoire, algèbre, philosophie, métaphysique, chimie, pliysique, astronomie... il y avait de quoi reconstruire un monde tout neuf si le nôtre se fût écroulé, et raccommoder les rouages de la machine céleste si par hasard elle se fût détraquée. Je voulais me retremper aux sources, afin de descendre, lutteur frotté d'huile, dans cette arène où se heurtent et se meurtrissent les ambitions et les cupidités. J'allais affronter de grands hasards : le champ clos de la gloire civile est occupé par des tenants formidables au choc desquels les plus aventureux se sont brisés. Là, le vaincu ne meurt pas avec honneur comme le soldat frappé dans les batailles : il tombe au milieu des risées, et comme un sot qui s'en est fait accroire. Après tout, c'est justice! Il est si simple de rester bon jeune homme, bon père, bon époux, sans provoquer la caresse des Muses peu faciles.
Mais quoi, l'homme est un animal bruyant : en dépit
des théories et des formules, l'atmosphère de Tégalité pèse aux égalitaires qui se croient les plus convaincus; chacun veut captiver les regards de la foule ; Tun, par ses équipages, ses maltresses et son dandysme ; l'autre, par ses ridicules, ses vices ou ses haillons. L'aUrait de l'uniforme a enfanté des héros. Que de gens, dédaigneux de la capote du fantassin, ont brigué l'avantage de se faire tuer dans un habit de hussard I Le carnaval recrute partout ses masques, c'est une question de pudeur ou de moyens ; la gentry comme les arts a ses bohèmes : le sport brille au Jockey-Club^ le réalisme à la brasserie.
Au moment d'engager mon duel avec la vie, je m'étais recueilli. L'immensité de ma tâche éveillait en moi d'enivrantes ardeurs. J'étais seul, face à face avec le monde du c chacun pour soi > qui n'élève que ceux qu'il ne peut pas abattre. C'était effrayant, je visais trop haut pour que ma chute ne fût pas honteuse et je ne me dissimulais point le péril. J'avais à risquer plus que ma vie, plus que mon orgueil, dans ce combat sans merci ; je risquais mon bonheur et la fierté de Mary f. ..
Je m'enfermai tout un mois, ruminant avec patience Tamère pâture dont les écoles m'avaient nourri. L'image
de ma bien-aimëe m'assistait, ravivait mon courage et remplissait mes rêves. Quels obstacles ne surmonteraisje pas pour arriver à ce but qu'elle m'avait montré du doigt! La foi qui transporte des montagnes me prêterait ses ailes ! A la foi, ne joignais-je pas l'amour, le plus énergique ressort des entreprises humaines?
^ Par mal heur, l'aveugle fils de Cythéréen'a point fait ses étudesà l'École polytechnique, et je m'aperçus bientôt qu'il était incapable de me guider lorsque, quittant les livres et les rêves, j'en voulus venir à l'action. Mes diplômes m'assuraient un rang distingué dans l'armée ou dans l'administration. Mais, sous la tente comme dans le cabinet, je ne pouvais trouver, après bien des lenteurs, qu'un succès de dignité et de satisfaction du devoir accompli. — Je n'avais pas le temps d'attendre; il me fallait violenter la célébrité par quelque œuvre éclatante ou renoncer à Mary.
L'alternative était sinistre, et, pour la première fois, j'envisageais la hauteur de cette barrière qui parque le commun des mortels dans le pré de la vulgarité et sépare les bergers du troupeau. Je ne savais que tenter. Je consumais mes jours et mes nuits à la recherche d'une idée.
— Une idée! m'écriai-je, une idée et je suis sauvé; ma volonté fera le reste, fallut-il I...
J'allais encore ajouter quelque grosse hyperbole, mais je m'arrêtai. Les amoureux les plus sincères ont, aux heures du transport, des formules stéréotypées dont la hardiesse est désespérante. « Aimé par vous, je soulè-
verai le mQndeî > avais-je dit à Mary. Hélas! arrivé au pied du mur, malgré ma grande envie, je ne savais comment m'y prendre.
L'homme heureux qui. dans le pré que je nommais plus haut, broute l'herbe menue qui suffit à sa petite existence, ne comprendra point mon désespoir. Mais vous tous, mes frères, ambitieux amoureux de la gloire, vous me plaindrez, vous qui savez le prix d'une idée! Une idée, rara avis! A peine tous les dix ans, il en éclot une; elle voltige dans l'air, incorporelle, presque invisible; des milliers de chasseurs la sentent passer^ la poursuivent. Elle ne fait qu'un heureux 1
Je me désolais de mon impuissance, et j'entrai bientôt dans une phase de découragement que les adorables lettres de Mary rendaient plus cruelle encore. Sa confiance naïve rêvait toujours pour moi les hautes destinées. Elle s'était, disait-elle, prise d'une grande passion pour les journaux français qui devaient bientôt lui porter mon nom victorieux. — Enfermé dans mon obscurité comme dans une prison, je me rongeais les poings de honte et de rage.
Tourmenté par l'incessante tension de mon esprit vers un but qui fuyait devant moi, je serais devenu fou si je ne me fusse arraché à ma solitude ; l'inertie me révoltait, la réflexion me tuait. Armé d'une grande résolution, j'allai trouver un ancien camarade de l'École devenu directeur d'une Revue scientifique, et je lui proposai ma collaboration ; il l'accepta, et son empressement m'eût donné une très-haute idée de ma valeur en tout autre
moment; mais je venais de faire le tour de moi-même» et j'avais reconnu ma petitesse. Il me demanda une série d'articles sur des sujets transcendants qui devaient me faire le plus grand honneur. Je me mis à Tœuvre avec fureur: en quinze jours je fis le travail d'un mois.
Mon succès fut immense; cent lecteurs, ou peu s'en faut, me comprirent en France et en Allemagne : je reçus un billet de félicilation d'un académicien qui avait été jadis mon professeur, et tout fut dit.
L'écho resta sourd à mon nom, et, après quelques articles fort vantés au journal, je commençais à me convaincre du peu de retentissement que produisent dans le monde ces nobles travaux des savants que les savants seuls peuvent apprécier, lorsque le retour subit de Stephen vint opérer une heureuse diversion à mes soucis dévorants.
On ne ressent aucune peine sans éprouver le besoin de la partager charitablement avec un ami : en revoyant le mien, mon fardeau me parut plus léger. Aussi lui reprochai-je d'être resté si longtemps en Suisse.
— En Suisse?*.. Je n'en viens pasi s'écria-t-il.
»- Comment?
— Non; il parait que le destin s'y oppose. Mais j'ai bien failli y entrer!... Seulement, à Mogadino, je rencontrai Ernest Capellc et Stradfort; ils allaient chasser en Sardaigne ; je m'ennuyais tout seul, je les ai suivis. Montagnes pour montagnes, cela m'était égal I Stradfort avait son yacht qui Taltendait à Gènes. Nous courûmes nous y embarquer.
— Ah? tu reviens de Sardaigne?... il paraît qu'il y a de belles chasses sur le Gennar-Gentù.
— Ce n'est pas moi qui te renseignerai, nous n'avons fait qu'y toucher terre. Figure-toi qu'en débarquant à Cagliari, nous cherchons nos cigares. . . Oubliés à Gènes ! . . • toute la provision!...
— C'est affreux I
— Chez les marchands du pays, d'horribles- manilles ou des virginies exécrables! — Tu entends d'ici nos cris et nos gémissements. — Par bonheur, Stradfort connaît un honnête négociant qui vend de purs havanes sur la place de l'Église, à Malte. Il nous propose d'aller les prendre à sa boutique. Nous nous rembarquons, et quatre jours après... Mon cher, goûte-moi ça...
Et il me présenta un cigare.
* — Vous êtes allés à Malte ?
— Mon Dieu, oui, dit Stephen d'un air dégagé, je ne dirai pas que nous avons eu beau temps ; car il soufDait une certaine brise ouê-ouè nord-ouè qui nous força de courir des bordées et de nous mettre en ralingue. ..
— Ah çà ! tu parles comme un forban !
— L'habitude des mers, mon ami ! Bâbord !. tribord f
sabord! hublot!... Mais je ne veux pas t'humilier par ma supériorité nautique. — Enfin, en quittant Malte, nous faisions Toile pour Constantinople...
— Allons, la Turquie à présent !... m'écriai-je.
— Oui. — L'homme aux cigares m'avait vendu du yeni-djé exquis, blond, fin; une chevelure, un écheveau de soie!... Il me fallait une pipe pour le fumer : le Maltais nous donna l'adresse du marchand qui fournit le sérarl du sultan... Enfin, nous faisions voile pour Coaslanlinople, avec le dessein de revenir en côtoyant l'Afrique, de Beyrouth à Tunis, lorsque Stradfort se rappela une invitation à déjeuner pour cette semaine aux Provençaux ; nous virâmes de bord, et nous voilà ! — Et toi, comment as-tu navigué ?
Mon voyage n'était pas long. Stephen redevint sérieux dès qu'il vit mon chagrin. Je lui racontai mes infructueuses recherches à la conquête d'une idée, mon découragement, et mes essais d'articles...
— Des articles de journaux! s'écria-t-il, mon cher, mais lu t'empêtres dans cette voie déplorable I Je sais bien qu'elle peut te conduire à l'Institut, ce Capitole des savants; en piochant tu y arriveras, vers la cinquantaine... ne fût-ce que pour le sauver. Mais il faudrait alors que Mary t'attendît vingt-sept ans; c'est peut-être beaucoup demandera une jeune fille!...
— Hélas ! je le sais trop, et c'est ce qui me désole I
— Invente une mécanique, imagine un pavage, jette des ponts, subodore une comète; voilà des idées! Je te les prête.
RàYMON. iil
Stephen en prenait fort à son aise. Parbleu, je n'aurais pas demandé mieux que d'inventer une machine oui même une comète!
Me Toyant en ce désarroi, mon ami insista pour me distraire et m'emmena dîner chez son père; puis, les jours suivants, toujours pour me distraire, il m'entraîna dans ce courant de plaisirs mondains où se noient les plus fermes volontés. Au bout d'une semaine, j'en arrivai à me distraire avec tant de zèle que je ne travaillais plus. Par ces compromis de conscience qui nous mènent si loin une fois que nous avons bronché dans le droit sentier, JQ me justifiais avec le sophisme ordinaire; je me disais que l'occasion ne viendrait point me chercher et qu'il fallait courir à sa rencontre. Cependant le soir, seul, chez moi, livré à mes réflexions amères, je me maudissais de ma fainéantise, je me promettais de reprendre mes travaux le lendemain ; mais à mon lever j'étais repris moi-même par quelqu'une des obligations que la veille m'avait créées et je remettais à un autre lendemain Texéculion de ma promesse.
lendemain I fatal lendemain, abîme où s'engouffrent les résolutions chancelantes, leurre décevant^ ami de la paresse! N'es-tu pas le complice de toutes les fautes, toi qu'on attend toujours pour s'amender? Dans sa souffrance, il n'est point d'infoilanë qui ne maudisse le passé, et il ne songe pas que son passé ne se compose que de lendemains mal remplis. Le pécheur tenté compte sur le lendemain pour sa contrition, et chaque jour il pactise avec le tentateur ! — Encore un moment de folie, et nom
ut RAYMON.
serons sages demain, dit une chanson. C'est l'image de notre vie : nous serons sages demain ! de là toutes nos erreurs, l'impuissance, le dégoût du travail et les écarts de la vertu ; de là les existences fourvoyées, déclassées, les génies stériles et les conceptions avortées.
Sur cette pente du lendemain j'étais perdu; mais i j'avais mon étoile. » Une lettre de Mary me fit honte de cet abandon de moi-môme. Sa parole confiante m'arracha d'un coup à cette Circé maudite qui s'appelle TOtsiveté^ et qui nous change en bétes par des charmes aussi sûrs que les philtres de Tantique enchanteresse : je repris mes études. Mais, cette fois, éclairé par les succès de savants qui, pour moi, avaient été un échec, au lieu de regarder dans les livres, je regardai le monde.
Ma nouvelle tactique paraîtra sans doute bien présomptueuse. Hé quoi! juger le monde à vingt-trois ans I diront les esprits superficiels avec un sourire de pitié; pénétrer les secrets d'une société vieillie, corrompue, dégradée; chercher la lumière où les philosophes ne trouvent que les ténèbres I — Parbleu, j'ai dit^en commençant cette histoire, que je crois à la jeunesse, à l'amour, à la vertu : après cet aveu, rien de moi ne doit
plus surprendre !... Je m'imagine que les enthousiasmes de la jeunesse, ses audaces, l'élévation de ses sentiments, sa foi, ne sont point des illusions, comme on veut bien le dire, mais des qualités natives, des souvenirs d'en liant que n'a point encore faussés la sagesse menteuse des rhéteurs. Pour juger l'humanité, la naïveté pour moi vaut plus que la subtilité.
J'ai été trop loin pour reculer, et\ ma foi, dût-on, après cette déclaration, me montrer pour de l'argent comme une curiosité vivante, dussé-je, après ma mort, être empaillé pour être classé dans le musée des idéologues à la section des embryons, je veux dire ici mon sentiment : je ne crois pas a la corruption profonde de mon siècle!
Le gros mot est lâché I
J'ai secoué toute pudeur et j'ai brûlé bravement mes vaisseaux; j'ai contre moi l'armée des ironiques et des misanthropes. Je me croirais perdu si, pour avocat et pour complice, je ne me réclamais de la Nature ; c'est d'elle que me vient mon erreur. On dit que les dieux s'en vont. Il parait qu'elle l'ignore, la bonne femme, car je la vois toujours souriante, toujours sereine, toujours libérale, toujours les mains pleines, et jç me demande pourquoi l'homme a la prétention d'ôtre dégénéré, lorsque la grande mère ne s'est point encore appauvrie.
L'homme devient méchant par l'éducation; — je lui accorde cette heureuse faculté; — il gagne le vice comme on gagne la lèpre, par le contact; mais il naît pur et sain, et, quant à moi, je n'admettrai sa déchéance
progressive que le jour où je verrai les fleurs naître fanées, le soleil nous verser des pâleurs de lune et les folles étoiles dévier de leur cours immuable !
S'il est un philosophe sceptique qui puisse argumenter contre ma doctrine, qu'il se lève; je lui donnerai mes lunettes et mon bonnet I
On le voit, je ne marchande pas mes principes. Au risque de prêter à rire, je dévoile ma faiblesse : — Je ne crois pas que Dieu vieillit; content de mon siècle, je n'envie rien au temps passé, et je ne regrette pas l'horizon de nos pères.
Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que. ma bizarre croyance n'est point du tout chez moi un effet de la grâce, comme on pourrait le croire ; j'ai travaillé sans relâche à me désillusionner; mais, étrange résultat, mes essais de scepticisme ont affermi ma foi.
Près de ma mère, presque dans la solitude, ou dans la claustration de l'École, je n'avais qu'entrevu le monde; la littérature de noire temps m'avait seule renseigné, et nos moralistes me donnaient tout d'abord une médiocre idée de mes contemporains. Leurs tableaux me représentaient notre société en proie à une dépravation profonde : le vice. partout; l'adultère dans les ménages, la fraude, la ruse, le vol légal dans les affaires, le respect de la famille foulé aux pieds, des pères compagnons de débauche de leurs fils, des courtisanes réhabilitées, posées en victimes de la passion, poétisées. Paris n'était qu'une Sodome et n'attendait que le nitre et le soufre. C'était ibomination de la désolation!
Mais je ne sais quel inslinct protestait en moi contre ces jérémiades à la mode.
Qu'on me passe ce travers, je suis enragé de logique, je n'accepte pour vrai que ce qu'elle me démontre vrai. En apprenant par les livres que nous n'avons plus de croyances, j'avais tout d'abord tremblé pour ma patrie, je croyais déjà voir des nuages menaçants s'amonceler sur.la France.
— Nous sommes perdus, s'écriait ma logique, car la vigueur d'un peuple et ses vertus guerrières ne sauraient résister à une telle dépravation, et si nous avions la guerre nous serions inévitablement battus! Quand l'honneur est mort, la bravoure ne lui survit pas I
Et je gémissais de confiance sur les ruines d'un si bel empire.
Cependant, depuis ce temps, nous avions traversé les campagnes de Crimée et d'Italie, et nos victoires m'avaient donné des doutes sur la rectitude des nihilistes. Malgré mon grand respect pour tout ce qui est imprimé, je- commençai à me figurer que le monde n'est peut-être point aussi dénué qu'on le proclame. Cinq cent mille hommes de tout âge, de toute classe, pris au hasard dans cette vieille race gauloise si abâtardie, à dire d'experts, venaient d'inscrire sur les champs de bataille une protestation héroïque : « On ne croit pas à la patrie, à l'honneur, au drapeau, sans croire à quelque chose de plus! l'honneur est la limite lumineuse de toutes les beautés morales... » Qu'on me pardonne ma naïveté, c'était toujours la logique qui parlait! .
il6 RAYMON, '
— Une société, me disait l'implacable ergoteuse, se juge par ses œuvres; le fumier d'un peuple en décadence ne saurait faire éclore les fleurs de la civilisation- Vois où en senties arts, les sciences, l'industrie; suppute les richesses de ton pays et compare le présent au passé. Veux-tu peser la somme du bien et du mal répartis chez les individus, arrête les comptes de la communauté.
Que répondre à des axiomes de cette force? Les philosophes les plus hérissés, païens ou chrétiens, sont tous d'accord sur ce point que, sous tous les cieux; dans tous les siècles des faits et gestes des nations, l'historien peut donner exactement le degré de la moralité domestique. Une fois le Romain corrompu, Rome vit décroître ses conquêtes... Et ma foi, toute réflexion faite, j'avouerai encore cette faiblesse : Je suis fier d'être Français !
Ce penchant à décrier les contemporains au profit des ancêtres ne date pas d'aujourd'hui; il n'est presque pas un auteur qui ne s'y soit livré avec amour : dès les bancs de l'école, on nous forme à ce mépris, et les petits garçons balbutient gravement : < Que n'altère point le temps destructeur! Nos pères étaient pires que leurs aïeux, nous sommes plus corrompus que nos pères, et nous laisserons des fils plus dégradés que nous ^ » (Horace.)
Deux mille ans se sont écoulés, et, en relisant un si
i» Damnosa quid non imminuit dies?
^tas parentum pejor avis tulit ' Nos nequiores, mox daturos ProgeDiem TÎtiosiorem.
grand prophète, on s'étonne qae nous ne marchions pas à quatre pattes, ou que tout au moins nous ne soyons pas ^es singes. — C'est la pensée qui me vint dès que je pus assembler deux idées. — J'étais bien jeune I mais la logique tourmentait déjà mon adolescence; j'étais en rhétorique, on m'enseignait le syllogisme, la cause et l'effet, le sorite et le dilemme, l'exemple et l'induction. Naïf enfant, j'essayais mes petites dents en mordant le sein de ma nourrice. Quand je fus plus grand, je m'expliquai le succès des satires.
Le public aime qu'on l'outrage, cela le chatouille agréablement ; et, lorsqu'on lui lance de grosses injures à la tête, chacun les applique à son voisin. Jamais plus que de nos jours les auteurs n'ont exercé cette flatterie collective; ils y gagnent gloire ou profit^ et de plus, en flagellant leur prochain, ils conçoivent d'eux-mêmes une meilleure idée. Les plus beaux esprits, entêtés de leur paradoxe, n'ont même pas dédaigné parfois de donner une entorse à la raison pour soutenir leur thèse ; mais n'est-il pas étrange de voir des gens sensés admettre sans contrôle des théorèmes de ce genre : < Le signe de la corruption des mœurs dans un État^ c'est la multiplicité des iois. »
Je présente mes compliments et mes respects aux mânes de M. le duc François de La Rochefoucauld, prince de Marsillac; sa sentence est ronflante et philosophique; mais, dans le royaume de vérité qu'il habite, ne trouv t-il pas comme moi qu'il faudrait prononcer : Le sii de la DÉLICATESSE des mœurs dans un État, c'est la m
ÎÎ8 RAYMON.
tiplidté des lois^ Cela ne change qu'un mot et rend la proposition juste, car ce qui n'est pas délit dans une société sauvage devient délit dans une société policée» C'est évident comme la lumière du jour! M. de La Rochefoucauld ne saurait prétendre que le code Napoléon est une œuvre de barbarie qui nous range au-dessous de l'heureux habitant des îles de la Sonde, qu'aucune loi ne trouble s'il lui prend fantaisie d'écorcher sa femme et ses enfants, ou bien si, n'écoutant que sa candeur naturelle, il conçoit le désir de manger son ami.
D'après ces quelques aperçus, on comprendra de reste d'où provient le travers de mon esprit, et par quelle élrangeté il se trouve sur terre un être surprenant qui croit encore au bien quand tous ne croient qu'au mal.
Il ne s'ensuit pas cependant que je proclame le règne absolu de la vertu parmi mes estimables contemporains. Je prie donc qu'on ne me confonde pas avec le docteur Pangloss. Je ne m'inscris en faux que contre la décadence fatale de l'humanité. Que chaque particulier justifie, suivant sa mesure, l'aimable prétention d'être parfois plus coquin que ses ancêtres. Je ne suis point l'ennemi du progrès; il ne faut décourager personne! Je nie, en considérant notre civilisation, qu'elle puisse avoir pour cause la corruption privée, voilà tout. Il y a longtemps qu'on a comparé l'humanité à un grand fleuve où les vices et les passions versent leurs immondices ; bien des gens trouvent Teau sale ; cela vient peut-être de ce que ceux-là vivent près deségouts. Aujourd'ijui, tout homme peut aspirer à tout ; au début de la vie^ le premier venu
pent tenter le détroit de la fortune, de la célébrité ; qnel« ques heureux arrivent, ceux qui sombrent en route n'accusent jamais leur impuissance ou leur nullité. Il est si simple d'en accuser la société! C'est pourquoi, je Timagine, le monde est réputé mauvais par la majorité des mortels.
On voit par quels écarts j'en suis venu à ma singulière croyance : je fais de la logique sans passion; c'est prendre à rebrousse-poil les doctrines de nos moralistes, je le sais, et je leur en fais mes excuses, me retranchant, d'ailleurs, derrière mon ignorance et mon ingénuité.
( Il n'y a pas de hasards! > a dit Beaumarchais. Je m'en rapporte à Bartholo; cependant une aventure très-bizarre qui me sembla puérile au quart d'heure ou elle m'arriva, mais qui devait plus tard exercer une grande influence sur ma destinée, décida ma rupture avec la vie de savant.
Dans un restaurant du boulevard, j'avais fait la rencontre d'un vieux monsieur de cinquante ans environ ; tout un mois, j'avais dîné à une table voisine de la sienne, nous avions échangé des regards, et la civilité m'ordonnait de lui rendre un salut. Il semblait brûler
d'envie de faire ma connaissance et me poursuivait de marques d'inlérél sans nombre.
5ien que mon amitié ne soit pas formaliste, j'aime néanmoins qu'on se fasse présenter à moi avant de me séduire. Toute démonstration d'obséquiosité me froisse, surtout lorsque j'en suis l'objet; l'exquise courtoisie de ce monsieur me donnait sur les nerfs; malgré tout mon désir de rester dans les bornes d'une déférence que me commandait son âge, j'étais irrité de ses obsessions gracieuses. — Demandais-je un journal, il en cessait la lecture pour me l'offrir, m'en signalait les passages curieux, et lâchait d'engager une conversation à laquelle je m'empressais invariablemenl de me soustraire. Ses manières étaient cependant si discrètes et si polies, qu'il était impossible, sans grossièreté, de lui rompre en visière. Ses allures trahissaient un gentilhomme parfait; sa physionomie franche, ouverte, marquée du sceau de l'intelligence, était illuminée par un sourire jeune et candide qui eût désarmé ma mauvaise humeur si je n'en fusse arrivé à un agacement dont j'avais peine à me rendre compte, et cet agacement prit de si ridicules proportions, que je me déterminai à changer de restaurant.
Je me croyais délivré, lorsqu'un jour, en ouvrant ma fenêtre, je me trouvai nez à nez avec mon cauchemar, qui m'envoya son salut empressé à travers la cour. — Il avait loué un appartement vacant sur mon palier : il était mon voisin I
Je ne saurais dire quelle fut ma déconvenue à l'aspect ''e cet homme. Je lui ripostai par un signe de tête sec
qui frisait de très-près rimpolitesse. Il sourit comme s'il eût été charmé de ma fierté. — Je fermai mes persiennes avec rage et défendis à mon domestique de jamais les rouvrir. Ce mouvement d'humeur me soulagea.
Rien n'était plus simple pourtant que ce rapprochement; notre voisinage pouvait fort bien n'être qu'un effet du hasard, et en vérité je ne sais pourquoi j'en conçus une telle irritation. Cet inconnu n'avait fait aucune démarche pour forcer ma porte, il était déraisonnable que je le prisse en grippe parce qu'il avait essayé d'être aimable avec moi; mais je sentais vaguement qu'il envahissait ma vie; malgré moi, son regard m'attirait comme par fascination, j'y devinais une sorte de tendresse que rien ne pouvait justifier; je voulais ignorer jusqu'à son nom, et cependant il m'inspirait une curiosité indéfinissable. Quoiqu'il en soit, il me tourmenta au point que je fis le serment de fuir ses persécutions comme si j'en eusse été menacé.
Une semaine passa sur ma colère puérile, et je dois rendre cette justice à mon voisin qu'il ne fit pas mine de vouloir envahir mon sanctuaire. Je ne songeais plus à lui, lorsqu'un jour Stephen^ qui regrettait ma compagnie
autrefois quotidienne, se fit annoncer chez moi. Je m'étonnai de ces formes discrètes, inaccoutumées entre nous. Enfin, sur le faites entrer traditionnel, mon ami passa la moitié du corps par la porte entr'ouverle.
— Entre tout entier, m'écriai-je.
— Je ne te dérange pas?
— Me déranger, toi? Quelle idée!
Sur cette assurance, il se décida à pénétrer, mais avec une réserve étrange. Il ne marchait pas, il glissait comme une ombre et me regardait comme s'il eût craint de m'effaroucher.
— D'où te vient cet accès de timidité? lui dis-je.
— C'est ici le séjour de la Méditation et du Travail, je tremble à l'aspect du dieu. S'il allait me saisir!
— Oh ! ne crains rien, rèpliquai-je en riant, il est déjà assez embarrassé de ma personne.
— Mon cher, je viens te prier à dîner pour demain.
— Impossible !
— Comment, impossible ? Aurais-tu projeté quelque débauche? dit-il d'un ton scandalisé.
— Non, et c'est précisément pour n'en point faire que e refuse...
— Rassure-toi, pudique ami, reprit-il, tu te méprends. Je ne veux pas l'entraîner dans les plaisirs et les débordements; au contraire : il s'agit d'une agape de famille, en rhôlel de M. Devillars mon père, auguste vieillard que j'oserai qualifier de pontife du décorum. Tu connais son salon, c'est le temple des convenances; les personnes austères n'y courent aucun péril — pas plus, da
RAYMON. îtz
reste, que les esprits légers — car, pour moi, je n'y éprouve qu'une tentation... une perpétuelle enyie de m'en aller.
— Ah ! c'est chez ton père...?
— Oui, accepte, mon cher. Vrai, tu t'ennuieras, ajouta-t-il d'un air insinuant; tu sais que je ne voudrais pas le tromper !
J'acceptai en riant de son ton onctueux.
— Eh bien, à demain l conclua-t-il en reprenant son chapeau et en parlant toujours à voix basse, comme dans la chambre d'un malade.
— Comment, tu t'en vas? m'écriai-je; je ne t'ai pas vu depuis huit jours...
— Chutl... mystère... retraite... amour... le génie du travail plane ici, j'ai peur de le faire envoler!...
Et il marchait à pas de loup vers le seuil.
— Attends donc t repris-je égayé par sa pantomime révérencieuse.
Au moment de sortir il s'arrêta.
— Hon ! fit-il, c'est délicieux î et il allongeait le nez, et il pivotait sa tête en flairant l'air. — Quelle suave odeur d'innocence!... un mélange de benjoin... de vertu... de tarte h la crème..,
— Quel fou !
— Chutl... à demain... Sois bien sage! ajouta-t-il le doigt sur ses lèvres.
Puis, sans écouter mes instances et affectant des précautions inouïes pour ouviir la porte sans bruit, il me souffla un adieu et partit.
m BAYMON.
M. Devillars, le père de Stephen, que son fils décorait du nom d'auguste vieillard, avait quarante-huit ans sans plus. Ancien représentant du Gard, orateur remarqué à la Chambre, c'était un de ces hommes de génie modestes que leurs facultés élevées prédestinent aux grands emplois politiques. Travailleur infaligable, il avait dépensé sa vie à acquérir les connaissances encyclopédiques que doit s'assimiler un homme d'État : sciences, arts, philosophie ; il avait tout approfondi, et sa vaste intelligence avait tout absorbé. Jurisconsulte érudit, nul ne savait mieux que lui jeter la lumière sur tant de questions ardues et minutieuses où s'engage chaque jour le conflit de la légalité et du progrès. Il avait étudié le mécanisme de toutes les hautes industries, il en savait les besoins comme si lui-môme avait mis la main à l'œuvre dans vingt usines; et dans les concours régionaux, ses fermes modèles le plaçaient au rang des agronomes les plus entendus.
Frappé brusquement par un inconsolable chagrin à la mort de sa femme qu'il adorait, la santé épuisée par des travaux excessifs, il dut, jeune encore, renoncer à la politique. Mais son salon était resté le centre d'un monde où brillaient les illustrations de l'époque : orateurs, hommes d'État, écrivains, artistes, tous se pressaient autour de cette grande intelligence que rehaussaient encore un caractère enjoué, un esprit fln et charmant. Il avait la simplicité de manières des gens de véritable race; mince, svelte, dégagé, lorsqu'il ne souffrait pas, il portait avec élégance un de ces fronts qui attirent le regard comme
RAYMON. m
s'ils étaient irradiés d'une auréole. Ses traits nobles, légèrement amaigris, son teinl un peu pâle, ses yeux noirs, vifs et doux, gardaient l'empreinte d'une vague douleur que semblait souligner son sourire, où Ton sentait la concession d'une belle âme qui, cachant sa peine, n'en veut point attrister ceux qu'elle aime. Sa ressemblance avec Stephen était extraordinaire; malgré ses cheveux prématurément blanchis, on eût pris M. Devillars pour le frère aîné de son fils, tant il y avait de jeunesse dans l'expression de ce visage. Impression étrange et charmante, on ne savait si c'était un vieillard épargné par le temps ou un jeune homme vieilli par les soucis et par les veilles.
Il m'honorait d'une amitié particulière et me traitait comme un second fils. Moi, je l'aimais et le vénérais comme un père.
Tel est le portrait de l'auguste vieillard qui me conviait à dtner. Riche à dix ou douze millions, Stephen ne les comptait pas — ni celui qui écrit cette histoire non plus — il habitait un de ces hôtels fastueux de la rue de Varennes dont nos neveux ne connaîtront pas les splendeurs, et dont les jardins suffiront à des quartiers nouveaux.
J'arrivai de bonne heure selon ma coutume, afin de causer avec le cher et vieil ami. Il était encore dans son cabinet de toilette. Le valet m'introduisit sans annonce comme un familier de la maison. Stepben était avec son père.
— Ahl mon cher Raymon, dit M. Devillars en me tendant la main. Enfin, vous voilà, ingrat enfant! Je ne vous ai pas vu de la semaine, vous me négligez, vous ne m'aimez plus!
— Oh I répondis-je en protestant, c'est précisément parce que je vous aime que vous ne me voyez pas; je travaille pour que vous soyez content de moi.
— Huml... fit-il en souriant finement, il y a bien aussi la pensée d'une autre personne au fond de ce grand travail... N'importe, je n'en suis pas jaloux, mon enfant! — Puisque vous m'avez confié votre secret, puis-je vous demander si vous avez de bonnes nouvelles?
— D'excellentes.
— Alors, papa, dit Stephen, reprenant un entretien que j'avais interrompu, tu tiens absolument à payer les huit mille francs que je dois à ce bijoutier?
— Mais certainement, j'y tiens très-fort!
RAYMON. Ii7
— C'est désolant! soupira Stephen, ta me laisses sans un sou de dettes! Quelle figure cela a-t-il? Tu m'opprimes^ et, si j'étais ton père, je ne me conduirais pas ainsi avec toi.
— Ne te plains pas, répondit M. Devillars; si j'étais ton fils, je te ferais des économies.
— Voyons, si tu ne payes pas, je te promets de renoncer à mon yacht.
— Pas si bêle f riposta le père, tu y renonceras malgré le payement.
— Pour cela non, par exemple! s'écria Stephen; donnant donnant.
— Bon I tu sais que tu me désolerais. Je croirais toujours te voir noyé. Je te tiens par l'affection, lâchement.
— Tu abuses de ma faiblesse. Mais enfin, réfléchis un peu, si j'achelais un yacht, je me ferais cadeau d'un créancier.
— Et de quelle façon, je te prie?
— J'achèterais mon bateau à crédit, ha!
— Ha ! reprit le père en l'imitant ; mais je le payerais, hal — c'est mon droit!
— Tu m'opprimes !
En jetant ce cri de liberté, Stephen courba la tête d'un air désolé et se rencogna de côté dans son fauteuil; ses jambes pendaient mélancoliquement par-dessus les bras du siège.
— A propos, Raymon, me dit tout à coup M. Devillars, TOUS savez que je la connais.
— Qui? répondis-je en hésitant.
— Qui ?.. . celle qu'on ne nomme pas, ingénu I — Votre rougeur vous trahit. — Quand Slephen m'a appris qu'elle est nièce de lady StaunLon, je me la suis rappelée; Je l'ai vue chez sa tante, à Londres; mais ce n'était alors qu'un chérubin d'enfant portant des pantalons brodés sous sa jupe courte. Elle avait une petite sœur...
— Oui, mademoiselle Mabel.
— Dis donc, papa.o. insinua Stephen allongeant timidement la tête derrière l'oreillette de son fauteuil.
— Quoi? fit le père.
— Si je souscrivais une lettre de change!... il serait tout de môme payé, cet homme, et, du moins, cela me poserait un peu sur la place.
— Niais! ton bijoutier porterait ta lettre de change chez mon banquier^ qui l'escompterait à la minute et sur simple présentation.
— Tu m'opprimes !
Et Stephen se rencogna de plus belle.
M. Devillars, avec sa délicatesse de cœur, savait le bonheur qu'on; éprouve à parler de la femme aimée; il me ramena ingénieusement vers le sujet éternel, vers l'amour. Je lui avais confié mes rêves comme je l'aurais fait à un père. Sans me bercer d'un espoir douteux, il relevait du moins mon courage.
— Il est toujours beau d'aimer, disait-il, en dût-on souffrir et peut-être même parce que Ton en doit souffrir. La souffrance est le creuset où s'épurent nos âmes; et souffrances d'amour sont souffrances sublimes, on en peut ressortir dieu !
Avec une discrétion touchante, il semblait s'abandonner à des théories platoniques plutôt qu'à Texamen de ma situation : ne prenant de mes confidences que ce que je lui en donnais, il ne m'interrogeait jamais; mais, dés que je me livrais, il témoignait un intérêt à ces mille futilités d'amoureux que savent seuls comprendre ceux qui ont aimé. — A mes craintes sur l'avenir, il répondait :
— Hé, qu'importe I les forces que vous amassez dans les heures de passion, ces énergies puisées dans le cœur, elles vous resteront!
En l'écoutant, vraiment, j'étais fier d'aimer comme si j'eusse pratiqué une vertu!
Un domestique vint annoncer l'arrivée au salon d'un premier invité^ dont il présenta la carte sur un plateau d'argent. M. Devillars y jeta les yeux.
— Ah ! M. Odary ! s'écria-t-il, j'ai oublié de vous prénir, Raymon, un de vos admirateurs passionnés. Il parait qu'il connaît vos travaux. J'ai promis de vous présenter à lui. C'est un homme d'une grande valeur, que lord Palmerston m'a trés-particuliérement recommandé, et dont vous serez ravi comme moi d'avoir fait la rencontre.
— Il me connaît? dîs-je assez intrigué.
— De nom seulement. Mais ne le faisons point atten-^ dre.
Nous nous rendîmes au salon, et ma présentation eut lieu.
Honsieur Odary... c'était mon cauchemar!
Je fus d'une amabilité charmanle... Mais j'enrageais, et je me promis bien que nous en resterions à ces relations forcées, au commerce d'amitié d'un soir. Par vengeance, pourtant, après le dîner, où je l'avais eu pour voisin, je mis une sorte de coquetterie à séduire pleinement mon endiablé persécuteur, afin de lui laisser des regrets plus amers. Je convoquai le ban et Tarrière-ban de mes grâces morales et intellectuelles; j'essayai de me montrer tour à tour savant, profond, badin, spirituel» affectueux... et ce fut une conquête des plus glorieuses.
Pour être juste, je dois convenir que ce coquin d'homme, de son côté, était presque aussi séduisant que moi. Si jamais mortel respira la franchise, c'était bien celui-là : la loyauté élait inscrite dans ses yeux, qui, comme des yeux d'enfant, nageaient dans «un fluide limpide; son regard était innocent, on y lisait une vie sans tache, une âme pure, un sens droit que le cœur régit. Introduit qu'il était chez M. Devillars par lord Palmerston, je l'avais cru Anglais; il parlait le français comme moi. Son esprit était d'une variété éblouissante : il avait tout vu, les hommes, les contrées, les mers : il avait dormi sous le wigwam des Sioux, sous la hutte du Malabar
BAYMON. 181
et sous les lambris de santal des nababs de l'Inde. Il excitait ma curiosité quoique j'en eusse, et ce n'était pas le moindre de mes mécontentements que de sentir l'intérêt qu'il éveillait en moi. Mais je me roidissais obstinément, car j'avais juré par mon grand serment qu'il en serait pour ses frais de sympathie, et il eût été honteux d'être pris à son premier traquenard.
C'était révoltant 1 En dépit de mes œuvres de défense et de circonvallation, cet homme voulait m'aimerl — Qu'est-ce que je lui avait fait?
Sa persécution odieuse eut recours à toutes les armes ; il me complimenta même sur mes artictes de la Revue. Je crus un instant le tenir... Mais non, il les avait lus! Je ne me laissai pas décourager; les matières que j'avais traitées étaient de dure compréhension; je le poussai à les discuter... Le misérable suborneur!... il les avait comprises I...
Ce fut le dernier coup! Ma vanité d'auteur allait me perdre; mon terrible ami avait décidément barre sur moi; un mot de plus, je me rendais à merci. Il me faisait entrevoir la belle carrière que j'étais appelé à parcourir dans la science; la noblesse de ce rôle de bienfaiteur du monde, souvent méconnu de la foule, à peine deviné par quelques témoins dispersés, et qui, cependant, tenu avec courage, garantit le respect et le culte des temps à venir. — La glace était rompue... Je fondais... Mais tout à coup, dans un mouvement de révolte suprême, il me vint l'idée de lui payer d'une gaminerie toutes ses dépenses de courtoisie. Je le laissai calculer à son ai$e les
182 RAÏMON.
trésors qui m'attendaient dans le chemin des Newton et des Arago, et, lorsqu'il eut fini :
— Monsieur, lui dis-je d'un ton dégagé, je compte abandonner cette carrière, qui ne convient point à mes goûts !
Patatral... Il resta abasourdi sous ma tuile! Moi, je jubilais. Je me lançai alors dans le bleu de la fantaisie : f Je voulais jouir de ma verte jeunesse, quitter la solitude et les bouquins poudreux, épanchei" les sèves de la vie, effeuiller les roses du plaisir... » Prohpudor t Je me déshonorai par ces poncifs exaspérés ; et je couronnai le tout par ce beau trait :
f L'amour n'a qu'un temps! »
M. Odary me contemplait avec l'ébahîssement d'une mère devant son enfant changé en nourrice. Je me grisais de mon triomphe, et j'en vins à plaider ma thèse avec tant de chaleur, qu'à une objection soulevée timidement par mon ami forcené à propos de l'oisiveté toujours pesante aux gens rompus dès longtemps au travail, je m'improvisai une vocation pour les lettres et la poésie — on a toujours une pudeur dans quelque coin. — Puis, pour justifier ce beau dessein, j'invoquai au hasard l'exemple d'un jeune auteur, nommé Fulbert, qui causait à trois pas de nous, et qui, du premier coup, avec son premier livre, venait de conquérir une grande renommée.
A quoi tiennent nos résolutions? Je ne voulais qu'être désagréable à mon ami, et^ tandis que je parlais il arriva que je me convainquis moi-môme. Un peu pareil à ces écoliers qui s'affolent des amoureuses qu'ils inventent ,
j'exécutai de si élincelantes variations sur mon thème, qu'à la fin (Ju discours ce caprice de causerie était devenu une idée sérieuse. Mon interiocuteur eut l'imprudence de me rappeler le danger d'abandonner le certain pour l'incertain... Mon goût se changea en passion. Cette profession tant cherchée, je la tenais enfin! De tous les agents donnés à l'homme pour escalader la célébrité j'avais trouvé le plus prompt — la littérature I Il n'y faut que du génie ou du talent, qualités latentes parfois pendant des années chez les mieux doués; Bellesau-Bois dormant assoupies jusqu'au jour où le rameau d'or de l'enthousiasme les éveille dans notre cœur et dans notre cerveau. Fulbert n'avait commencé à écrire qu'à l'âge de trente-quatre ans; inconnu la veille, il avait été fameux le lendemain... Je m'excitai.., je m'enflammai...
Bref, je quittai M. Odary pour aller réfléchir à l'œuvre importante qui devait m'illustrer; et, pour la première fois, depuis deux mois, je revins au logis l'esprit léger. Ma confiance dans l'avenir s'était raffermie, je retrouvais mon étoile.
— Chère étoile qui veilles sur moi, tu t'appelles Mary I c'est toi qui m'as envoyé cette inspiration céleste, oétte révélation I Comment n'aurais-je pas de talent? Je l'aime, j'écrirai ce que lu as gravé dans mon cœur I
Comme j'entrais chez moi, mon domestique me remit une lettre portant le timbre de Palerme; elle était ainsi , conçue :
m RAYMON.
« Païenne^ 4 septembre.
€ Deux mots à la hâte. Papa vient de décider noire départ subit. Je serai à Paris trois jours après ma lettre. Depuis cette nouvelle j'ai perdu la tête, et je danse de joie avec cette folle de Mabel. Quel bonheur! et que je suis heureuse de.. . devinez de quoi ?
f Mary Raymon Barnet. »
Et, plus bas, d'une autre écriture fine et nette : € Bien que certaines personnes me traitent de folle, j'irai à la messe à Féglise de Chaillot, le lendemain de mon arrivée, c Ciel f si je n'avais pas de la tète pour deux I
c Sœur Mabel (seize an$ moins quatre mois).
a P. S. Moins quatre mois, plus douze jours.
« Mary.
< Méchante I... Je n'irai pas à la messe...
< Mabel.
f, P. S. Vous trouverez Mabel encore grandie et encore embellie.
t Mary.
f Toutes réflexions faites, j'irai!
c Mabel. »
RATMON. ISft
De ce que j^accomplis pour ma gloire pendant les trois jours suivants... il n'est au pouvoir d'aucun mortel d*en trouver trace I J'étais ébloui. Autant eût valu chercher à se recueillir au beau milieu d'un feu d'artifice; je voyais des lueurs de toutes les couleurs, je marchais dans une apothéose. Je ne fis acte d'intelligence que par le mouvement; je ne tenais pas chez moi. Plusieurs fois par jour je courais aux Champs-Elysées pour contempler la place où, Faust candide, je rencontrerais ma blonde Marguerite quand elle se rendrait à l'église. La création me semblait en fête, et je m'offrais des bouquets à moimême pour tracer dans mon cœur une route odorante à la bien-aimée. Jamais hosanna ne fut plus en* thousiaste que celai que je chantais en silence, et mon domestique, surpris de cette exaltation subite, ne put s'empêcher de me dire au second matin :
— Monsieur a fait un héritage ?
— Vous l'avez dit, François, un galioa de Sicile m^arrive en ce moment et m'apporte un trésor. Voici deux louis, je vous donne congé pour tout le jour; amusez-vous.
i36 RAYMON.
— Oui, monsieur; je m'en vas les porter tout de suite à la caisse d'épargne.
J'avais manqué mon but; mais, bah I le bonheur est toujours bien placé !
François venait de partir lorsqu'on sonna à ma porte. J'ouvre moi-môme comme un homme ordinaire.
C'est M. Odary !
Il tombe bien I Un nuage sur ma joie, une mouche dans mon lait, une araignée sur mes fleurs !
Il m'était difficile de persuader à mon cauchemar que j'étais sorti. Force me fui de l'introduire dans mes lares.
Il venait, disait-il, me proposer une affaire superbe au point de vue scientifique, superbe au point de vue pécuniaire, une affaire dans laquelle il était engagé ; — adroite apostille I — enfin, une mine de fer ou d'argent à diriger, à relever des désastres où l'avaient plongée l'incurie et l'inhabileté d'un ingénieur. — Aimable flatterie!
J'écoutai juste autant que le prescrivait la politesse ; puis^ sans ambages, je rappelai à mon trop oJQScieux ami la détermination dont je lui avais fait part chez M. Devillars, détermination irrévocable qui me mettait au regret de ne pouvoir... et de là j'enfilai une péroraison où tout autre eût deviné un congé.
Mais j'avais compté sans la trop vive tendresse du voisin. Il ne broncha, pas. Avec le plus profond respect pour ma vocation, il me représenta, emmiellant sa phrase de regrets, que je faisais une folie, et, tout doucette-
ment, sans avoir l'air d'y toucher, il démanlibula, assise par assise, le panthéon futur de ma gloire littéraire. -- L'intrigant ! Il s'acharna plus d'une heure à verser dans mon oreille le poison des plus affectuedx. conseils... Cet homme était pire que le diable : c'était le Méphisto du ciel raccolant pour la sagesse ! Ce misérable me tentait ; j'avais beau ne pas l'écouter, sa raison me gagnait petit a petit, et si bien, — j'en avais honte I — qu'il m'amena à lui demander où était sa mine.
— Près d'Alais, me répondit-il, dans les Cévennes.
Pour le coup, c'était trop fort I La veille de l'arrivée de Mary à Paris, vouloir m'enterrer dans les Cévennes I Méphisto n'avait pas de chance ; s'il m'avait parlé d'une mine au rond-point des Champs-Elysées, à la bonne heure! Et encore... pour lui être désagréable je l'eusse refusée.
Il daigna enfin s'en aller! — Ouf! — Je regrettai avec amertume l'argent donné à cet animal de François. S'il eût été là, serviteur fidèle à sa consigne, le terrible voisin n'eût pas dépassé mon seuil. Cela m'expliqua pourquoi les égoïstes y regardent à deux fois avant de faire le bonheur de leur prochain.
Le lendemain, veille du jour béni, dès huit heures du matin j'étais à l'avenue Gabriel, où j'allais chaque jour contempler la maison qui sert de pied-à-terre ï sir George Barnet. Ce joli hôtel, placé entre deux jardins, attendait Mary, il la connaissait, c'était un ami pour moi. Les fenêtres, ouvertes comme des yeux, me regardaient souriantes à travers les fleurs dont on les avait parées, c F "
va venir, » nous disions-noas, et nous échangions nos congratulations muettes.
Tout à coup, au beau milieu de ma contemplation, la porte s'ouvre, mais pas pour me sourire ; car, avant que j'aie eu le temps de prendre un air de flâneur indifférent, je me trouve nez à nez avec :
Mon cauchemar !
A ma mine dépitée, il parut lui-môme un peu troublé; mais il n'était pas homme à poursuivre son chemin sans me cingler au visage quelques aménités : et, m'offrant la main:
— Ah! ce cher monsieur RaymonI s'écria-t-il.
Moi, d'un ton gelé, — Bonjour, monsieur.
Lui, badin comme Zéphir. — Est-ce que vous voulez acheter cette maison ?
Moi, amer et sarcastique. — Non, monsieur, elle semble trop accessible aux importuns.
Mes lèvres tendues dans un froid sourire décochèrent ce trait comme une flèche acérée.
Lui, paisible^ serein comme un homme cuirassé. — Eh! bien, moi, je venais la voir pour le compte d'un ami
Moi, avec l'expression de c Qu'est-ce que ça me fait? i — Ah?...
Et je m*ébranle pour partir, ébauchant un salut
Lui, couronnant ses forfaits par son irrévérence. — Le propriétaire, un original, un Anglais. .. je ne sais quoi.. . un certain M. Barnet, ne veut plus la vendre, ce qui me...
Moi, sec^ cassant^ indigné. Adieu, monsieur, je suis
Et je le quitte, furieux, exhalant ma rage en invec» tives sourdes.
— Polisson ! on f en donnera des originaux pareils I des certains M. Bamet qui ont des filles comme Maryl
J'avais peine à contenir mon indignation.
— Polisson ! Polisson chauve, édenté, ridé, décrépi, momifié t — Un certain M. Bamet t L'impudent! — Dès demain, je déménage!
Et je me mis à chercher un appartement dans les Champs-Elysées.
Elle est arrivée ! — Je l'ai vue !
La première messe est à six heures : à quatre heures j'étais levé ; François s'est grisé hier en sortant de la caisse d'épargne; je lui rends mon estime — il dormait, je me suis habillé tout seul. A cinq heures, j'étais à la porte de l'église; elle était fermée. De Jà, je partis me dirigeant vers l'avenue Gabriel.
A six heures moins un quart les cloches se mirent à carillonner l'appel des fidèles; elles tintaient en même temps Favénement de mon bonheur. — Les cloches de Chailiot sont trop faibles I A peine si on les entend du
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rond-point des Champs-Elysées. Si j'étais riche, je ferais cadeau d'un bourdon à cette paroisse. — J'y songerai. < A sept heures, j'avais fait neuf fois le trajet. II y a douze cent soixante-quatorze pas de Téglise Saint-Pierre à l'angle de l'hôtel Lehon. Je lègue ce détail aux amoureux de l'avenir.
Il faisait une de ces belles journées de septembre, si belles à Paris, et, dans une tiède atmosphère d'été, on sentait déjà passer le souffle fraîchi de l'automne. Déjà l'or des feuilles jaunies s'enlevait sur la verdure assombrie des grands arbres. La ville n'était point encore éveillée, et, dans le silence du malin, on entendait chanter les oiseaux. Quelques rares cavaliers galopaient vers le bois ; pas d'équipages, si ce n'est un ou deux breaks attelés de chevaux fringants que dressaient des maquignons fashionables entremêlant avec élégance leur jargon français, peu correct, de jurons d'écurie anglais, moins corrects encore, et ne donnant du « Monsieur » qu'à leurs bête3 : Quiet^ sir!
Vers huit heures et demie, j'ébauchais mon dixième trajet, lorsqu'au tournant de la rue de Chaillot, à la hauteur de l'hôtel d'Albe, je vis poindre un groupe qui me fit battre le cœur. Deux jeunes filles s'avançaient (Suivies d'un valet de pied et d'une longue gouvernante. Elles étaient vêtues avec cette simplicité qui devient désormais le luxe familier des aristocraties. Elles allaient d'un pas jeune et fier, frappant l'asphalte de leurs petits pieds chaussés de bottines en cuir avec cette assurance de filles qui portent en elles la loi du respect.
ÏIAYMON. 141
En un clin d'oeil, j'avais reconnu Mabel et Mary. Un nuage passa devant mes yeux, et, saisi de vertige, je m'élançai à leur rencontre en courant comme un fou. Pourtant la réflexion me revint; confus de ce mouvement insensé, fort compromettant en public, je repris une allure conforme au code de la high life et j'abordai Iqs deux misses avec le salut le plus cérémonieux.
— Ah! monsieur Raymon!... quel heureux hasard!... s'écria Mabel. Nous sommes arrivées de cette nuit...
Les gens étaient sur leurs talons.
Je balbutiai une réponse qui fit rire Mabel. Mary ne put prononcer une parole, et nous restâmes muets, embarrassés, n'osant nous regarder. A cette froideur glaciale, on eût cru à l'entrevue de deux ennemis irréconciliables.
— Accoinpagnez-nous un bout de chemin, dit Mabel, qui décidément tenait les rênes.
Je me mis à marcher prés d'elles, ému, tremblant à ne pouvoir parler; un trouble délicieux s'était emparé de nous. Pendant ces trois mois d'exil et de séparation, nous avions épanché dans des lettres brûlantes toutes les tendresses enfouies au fond de nos cœurs; avec la hardiesse que donne l'éloignement, nous nous étions fait de ces adorables aveux que nos lèvres n'eussent point osé formuler, et, dans ces épanchements, nos âmes immortelles avaient contracté une familiarité d'amour ^nt le souvenir nous rendait timides. Nous ne savions plus quelle langue parler. Mabel était trop innocente pour démêler ce qui se passait en nous.
— Est-ce que vous êtes en brouille? dit-elle en voyant notre attitude embarrassée.
Ce soupçon dissipa notre émoi; nos deux mains se cherchèrent comme pour protester, et Tîncantation du mutisme fut rompue.
Bonheur de se revoir ! on t'a chanté sur tous les modes; mais jamais poëte n'a rendu tes ivresses l — Tes éloquences sont dans une inflexion de voix qui dit : c J'aime » quand la bouche ne le dit pas, dans les mystérieuses tendresses de deux regards qui se mêlent, dans la molle douceur de deux sourires qui se répondent, dans la volupté du silence
Nous marchions côte à côte. J'étais émerveillé de mon bonheur. Je couvais des yeux cette jeune fiancée qui m'appartenait, qui ne vivait que pour moi, dont je remplissais la pensée et les songes. Qu'elle est belle, bonté divine ! Est-il bien vrai que j'en sois aimé? Quoi ! cette enfant noble et fiëre à qui tous les orgueils sont permis, à qui le ciel a prodigué tous ses dons : la naissance, la richesse, la beauté; qui soulève des murmures d'admiration lorsqu'elle traverse souriante les galas des compa- , gnies patriciennes, elle est à moi ; c'est moi qu'elle a choisi? Elle me dévoile heure par heure le tendre et , douloureux secret des jours qu'elle a passés loin de moi?...
J'écoutais, attendri, le timbre d'or de cette voix ado- I rable : elle nous plaignait d'avoir été séparés ; elle me contait les chagrins naïfs que lui avaient causés mes | lettres souvent empreintes d'une tristesse et d'un décou-
ragement que je n'avais pas sa dissimuler. .. Et c'était moi qui la rassurais, qui ramenais la paix dans ce cœur ému d'amour, dans ce cœur qui ne souffrait que de ma peine 1. .. Je croyais marcher dans un rêve.
Près de l'église, j'allais la quitter...
— Mais non, venez à la messe avec nous, me dit-elle avec ingénuité.
faux scrupules mondains, comme vous vous dissipez au souffle de l'innocence I Mon amour hésitait à franchir le seuil sacré, Mary ne craignait point d'abriter sous l'aile des anges notre commune tendresse et nos serments. Je me sentis rougir. Ma réserve devenait presque une offense et rabaissait notre amour.
Sens exquis des choses du cœur, délicatesse, votre nom est femme t
Mary, heureusement, ne soupçonna point la vilaine pensée où je m'étais fourvoyé, et, dans ma discrétion, elle ne vit que la crainte de gêner sa prière. Je la conduisis devant un autel; dans mon cœur plein d'amour, il n'y avait plus de place pour la fausse honte; et, pour la première fois depuis mon enfance, j'osai m'agenouiller et prier à l'église.
Il ne faudrait pas conclure de cet aveu que je manque de piété; je suis religieux par nature, mais je subis une faiblesse particulière à mon temps : la pratique extérieure me trouble, m'embarrasse; je n'ai point cette vaillance du chrétien qui, proclamant sa foi, confessant son humilité, prie et se courbe au saint lieu sous le regard des û-^ dèles. Ce n'est pas orgueil chez moi, c'est timidité; j'obéis
à celte étrange pudeur du bien qu'on pourrait appeler la pudeur du diable. On cache avec plus de soin ce qu'on a de bon dans l'âme que ce qu'on y a de mauvais. Vanité surprenante ! il est peu d'hommes qui ne se sentissent flattés qu'on les accusât en plein salon, même à tort, d'être athées, libertins, mauvaissujels; et, sur cent, il en est peut-être à peine un qui supporterait sans rougir l'éloge de sa dévotion ou de sa vertu. Mais, en dépit des fanfaronnades du vice, si le monde enseigne le scepticisme, la conscience enseigne Dieu; et, rendus à la solitude, loin du monde ironique, sous le poids d'un chagrin, ou dans l'ivresse d'un amour, que de gens réputés esprits forts murmurent encore la prière qu'enfants ils ont apprise de leur mère I
Près de Mary, ma fierté se fondit, je priai pour elle, je priai pour moi, et, comme l'Époux des saints cantiques, je demandai à Dieu qu'il me conduisît vers mon amante le cœur embaumé de vertus. — Ah ! esprits forts, mes amis, que mon orgueil passé me paraissait misérable, comparé à l'innocente ferveur de ma belle et touchante fiancée!
En sortant de l'église, nous allâmes nous promener dans l'avenue de Neuilly, jusqu'à la porte Maillot, et nous réglâmes nos entrevues de l'hiver. D'après la forme du congé que m'avait donné sir George, mes visites chez lui auraient été peu prudentes. Mais il fut convenu que chaque jour je rencontrerais mes belles aoiies au bois, que, lorsqu'elles seraient seules, nous nous aborderions dans les allées solitaires. Mary m'apprit que son père
avait plusieurs fois parlé de moi Irès-affectueusement en rappelant leur séjour à la villa Moroni, et la tranquillité de son langage paraissait témoigner qu'il n'avait considéré nos amours que comme Thistoriette romanesque d'un matin.
Je confiai à Mary mes récents projets d'avenir; ma nouvelle vocation pour les lettres ne l'étonna point. En celui qu'elle aime, toute fille voit un poëteî et je dois même dire que ma nouvelle carrière lui plut infiniment. L'existence d'un savant implique des idées de froide raison et de retraite peu compatibles avec la passion; quels que soient les génies de Newton et d'Hegel, jamais femme ne s'est sentie rêveuse à leur nom : mais, sans avoir môme lu les Sonnets, elles frémissent de confiance ju doux nom de Pétrarque. Pour elles, la sublime science c'est la science du cœur; la plus haute métaphysique, c'est la métaphysique de l'amour. Toute jeune renommée littéraire est environnée d'un aimable prestige; le savant reste considéré comme un sage, mais le poëte prend les proportions d'un être idéal que l'imagination du lecteur incarne dans le héros du poëme ou du roman enfanté par son esprit.
L'agréemeilt de Mary dissipa les derniers nuages qui flottaient encore sur ma joie. La confession ne m'avait pas peu coûté : c'était avouer que trois mois de travaux immenses n'avaient encore abouti qu'aux projets. Sa foi dans l'avenir ralluma mon enthousiasme, et je revins chez moi heureux comme... Parbleu! heureux comme on l'est quand on aime 1
Hélas! trois fois hélas! je m'appesantis sur ces derniers moments de ma tranquille jeunesse! Encore quelques heures de bonheur souvent mélangés d'amertumes, et les hasards du monde vont me jeter dans les rudes épreuves. Adieu les roses de la vie, adieu Tinsoucianee et les visions juvéniles I La pâle réalité m'attend, mes vingt ans se sont envolés, la souffrance va me faire sentir que je suis homme. ^ • L'hiver s'écoula pour moi entre Mary et le livre sur lequel je fondais mes rêves de gloire. Le matin, j'allais au bois. Riche des économies de mon revenu pendant mon séjour à l'École, j'achetai^des chevaux afin de pouvoir suivre Mabel et Mary dans leurs promenades. Lorsque sir George ne les accompagnait pas, suivies de deux grooms, elles montaient avec un vieil écuyer qui ne trouvait rien d'étrange à nos rencontres, tout à fait conformes atix usages anglais ; ou bien elles venaient en calèche, et n0U8 errions à pied dans les sentiers écartés. Nous avions organisé un système de signaux télégraphiques; les persiennes de l'hôtel m'avertissaient lorsqu'elles sortaient seules ou en compagnie.
De midi jusqu'au soir je travaillais; puis j'allais à TO-
péra ou aux Italiens, où elles manquaient rarement d*apparaître ; elles y venaient avec leur tante lady Staunton. Je m'étais choisi une place sombre en face de la loge de Mary; mais le charme de ces enivrantes soirées était par malheur souvent troublé par des visiteurs indiscrets en qui je flairais des amoureux, et la jalousie m'entrait au cœur avec tout son cortège de folles terreurs et d'angoisses. La pauvre enfant me devinait, et tout le temps que duraient ces visites importunes, pour me rassurer, elle ne causait qu'avec moi : elle prenait une fleur et l'effeuillait, ce qui, dans notre langage charmant, signifiait : c Je pense à vous; i ou bien elle portait son éventail à ses lèvres; cela voulait dire : « Je vous aime, »
Un certain duc de Senozan me donnait surtout de l'ombrage; il était fort attentif; et, à ces mille riens qu'un œil d'amant sait reconnaître^ dans ses gestes, dans ses poses, dans ses yeux, je lisais une passion ardente; il faisait une cour assidue à sir George, et paraissait avoir achevé sa conquête. Je l«i vouai bientôt une haine que justifiaient toutes les grâces dont le ciel l'avait pourvu : il était jeune, riche, beau, noble; dans ses manières élégantes on ne pouvait surprendre la moindre nuance de prétention ou de fatuité. Jamais rival ne fut tourné d'une façon plus désespérante; c'était aie souffleter, et cela manqua bien d'arriver.
En souvenir de Baveno, Mary portait toujours des roses sauvages — c'étaient nos couleurs — et, chaque soir en quittant sa loge, avant la fin du spectacle, elle ep détachait une de son bouquet qu'elle trouvait moyen
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de laisser tomber à mes pieds dans quelque tournant solitaire du couloir. Il advint qu'une fois, comme je ramassais ce bienheureux gage, le duc se précipita vers moi pour le prendre. Je ne sais s'il comprit mon attitude menaçante; mais, sans s'y arrêter, il me dit avec un calme irritant :
— Cette fleur n'est pas à vous, monsieur !
— J'imagine que si, monsieur, puisqu'elle est dans mes mains, lui répondis^je avec hauteur.
Il pâlit, etje ne sais ce qu'il m'eût répliqué; mais Mary était à deux pas. Elle se retourna au bruit de nos deux voix et, redoutant ma mauvaise tête :
— Ah! mon bouquet s'est défait, s'écria-t-elle en riant, j'ai laissé tomber une branche!
Sous son clair regard, la présence d'esprit me revint.
— Je la ramassais pour vous la rendre, mademoiselle, répondis-je.
Et je la lui présentai en m'inclinant.
— - Ah! mille grâces, monsieur, et mille pardons f me dit-elle avec un gentil salut.
Mabel me nargua d'un sourire railleur ; mais Mary, forcée de reprendre la pauvre rose, porta son éventail à ses lèvres pour me dédommager... Elles passèrent, et Je restai seul en présence du duc, qui s'étonnait beaucoup de mon air radieux ; il ne pouvait se douter que, sous ses yeux, l'éventail m'avait fait une déclaration. Cependant, avec le flair subtil des jaloux, il semblait vagueiTiement reconnaître que des odeurs d'amours s'épan-
lient à la ronde, et il me scrutait d'un air soupçonneux.
Nous nous devinâmes dans un coup d'œil ; mais, malgré notre envie, il était impossible de nous prendre aux cheveux en pareil endroit. Nous nous saluâmes avec courtoisie comme deux .adversaires sur le terrain et nous partîmes chacun de notre côté.
Cette rivalité commença la série de mes épreuves. Le duc de Senozan avait ses libres entrées chez sir George, chez lady Staunton, dans cette loge même où je ne pouvais me faire présenter. Il eut bientôt éventé mes manèges; il découvrit la place obscure qui protégeait, au théâtre, mes contemplations muettes, et, un matin, dans une allée du bois, nous nous trouvâmes face à face avec lui. Il venait là sans doute pour rencontrer Mary et se joindre à la cavalcade.
Nous allions au pas, lui aussi ; il était difficile de l'éviter. Avec la discrétion d'un gentilhomme parfait, il salua respectueusement les jeunes misses et continua son chemin, sans paraître remarquer qu'elles étaient en compagnie d'un monsieur que, trois jours auparavant, elles avaient fait mine de ne point connaître.
Mary se moqua du trouble où me jeta cette rencontre; mais à partir de cette matinée je ne connus plus de quiétude. Je pressentais que mon rival ne se tiendrait pas si facilement pour battu et qu'il ne tarderait pas à se déclarer. J'outrageais le loyal et vaillant amour de ma fiancée par ces alarmes sans nom qui se glissent dans l'esprit de tous les jaloux. Je le comprenais, et pourtant je ne pouvais m'en défendre. Quand j'étais loin d'elle, je songeais à des trahisons; je croyais voir le duc à ses
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côtés^ s'insinuant peu à pea dans son cœur, effaçant mon souvenir... Chaque soir il venait dans la loge de lady Slaunton et, chaque soir, je le voyais plus triste; je suivais sur son visage les progrès d'un désespoir visible... Alors, je tremblais qu'elle ne le prît en pitié. Tout me semblait péril, jusqu'au redoublement de tendresse de la pauvre Mary, qui devinait mes inquiétudes, malgré le soin que, par remords, je prenais de témoigner ma confiance absolue. Dès qu'elle m'avait quitté, elle m'écrivait des lettres touchantes pour me dire qu*elle pensait à moi. Je rougissais de mes défaillances, mais j'étais bien maU heureux.
Enfin, la crise tant redoutée arriva. Un matin, Mary me dit, comme elle me rejoignait au bois :
— Grande nouvelle ! Le duc de Senozan est venu, hier, il a demandé une audience à mon père...
— Une audience? murmurai- je avec un tremblement.
^ Oui, en grande solennité, et, là, il lui a fait l'honneur de demander la main de votre humble servante.
— Ahl fls-je essayant un sourire auquel Mary ne se rompa point.
RAYMON. i6i
-^ Méchant f voas ne souriez qu'à demi. Ohl le vilain défiant! ajouta-t-elle avec une moue si adorable et si mignonne que j'en fus attendri aux larmes.
— Pardon, pardon! chère Mary, dis-je en baisant le bout de sa cravache dont elle me menaçait.
— Tenez, vous ne méritez pas que je vous raconte la suite.
— J'ai si grand'peur ! Je vous aime lant !
— Ça, c'est une bonne raison, j'en conviens, répliqua-t-elle ing^énument, moitié rieuse et moitié fâchée.
— Eh bien, pour ma punition, répondîs-je, cette ^ois avec un franc sourire, ne me racontez rien. Je croîs* en vous, je crois, je crois... aiitant que j'aime! ^
— Hypocrite!... Enfin, il faut bien tout dire à èon seigneur et maître ! Seulement, puisque Tamôur rend itiéchant, je veux prendre acte, en passant, que ma bonté n'est point du tout un effet de Tindifférence. Entendezle comme il vous plaira!
— Chère Mary I
-* Yoioi maintenant le détail de ce grand événement. Vers quatre heures, le noble et brillant duc... Puis-je hasarder cette épithète sans vous offenser? reprit-elle d'un ton moqueur en s'interrompant.
— Oui, mauvaise 1 vous le pouvez.
— Le brillant duc s'est donc présenté. Il s'est enfermé avec mon père pendant une grande heure — dont j'ai profité pour vous écrire, monsieur le jaloux. — Après quoi, l'honorable sir George m'a fait appeler; et, à la suite de quelques menues douceurs indifférentes au su-
jel, il s'est exprimé dans la langue de nos pères à peu près en ces termes :
« — Songez-vous à vous marier, ma chère?
t — Continuellement, cher père, tout le long du jour.
« — By Jovet s'exclama-t-il en riant de ma franchise, vous devez avoir un joli fonds de réflexions I — Que pensez-vous de M. le duc de Senozan?
« — Ah f il est bien charmant!
€ — L'est-il?
f —Il l'est.
f — Ah! — Le prendriez-vous volontiers pour mari? ajouta-t-il après un silence.
« — 0ht non.
ce — Non?
€ — Non !
f — Ah! — Il vient de solliciter votre main,
t — Me permettrez-vous de vous demander ce que vous lui avez répondu?
f — J'ai promis de vous parler de sa recherche et de l'appuyer, dans la mesure de l'honneur que j'attache à son alliance, et dans la mesure de la tendresse que j'ai pour vous.
c — Et lequel l'emporte, je vous prie, mon cher père? insinuai-je en l'embrassant.
« — Rusée, vous le savez bien I répliqua-t-il en me rendant mon baiser.
c — Alors vous direz au duc que je suis fort honorée de... et caetera, et caetera.
RAYMON. Isa
t — Ma chère, ne voulez-vous pas quelques semaines pour réfléchir encore?
€ — Pas une minute, mes réflexions sont toutes faites!
€ — Le sont-elles?
f — Elles le sont t
< — Très-bien. — By Jove t Vous êtes une fille expéditive en ces sortes d'affaires î — Ah I à propos, notre ami Milsplain m'annonce un cadeau qu'il vous envoie : deux charmants ponies de ses haras d'Ecosse... » Et nous parlâmes jusqu'au dîner de notre ami Milsplain et de ses deux ponies.
— Tel est, cher Othello, me dit Mary en finissant, le résultat de ces poursuites qui vous ont tant fait divaguer.
Que répondre à cette grâce? S'abîmer dans l'adoration... J'adorai I
. Je retrouvai la sérénité de mon esprit, mais, rasséréné, je me forgeai vite d'autres alarmes : l'hiver approchait de sa fin et je prévoyais une nouvelle séparation. En tous lieux Mary rencontrerait des poursuivants : mon souvenir suffirait-il à me défendre contre les rivalités terrifiantes que me créait sa beauté? Et puis, douloureuse pensée, en dépit de sa constance, en dépit de ma célébrité future, ne restait-il pas toujours contre moi l'irrégularité de ma naissance? Mary, avec sa candeur, n'avait vu dans mon abandon qu'une raison de plus pour m'aimer, elle suivait la loi du cœur; mais sir George n'éterniserait-il pas le principe de ses refus sur le code du monde?
A côtô de ma vie d'amour, j'avais ma Yie de travail, et je m'y absorbais à mes heures avec l'ardente concentration d'esprit de l'homme qui aime. C'était mon bonheur, celui de Mary, que j'édifiais de mes propres mains, el je travaillais à mon monument avec la vaillance d'une incommensurable passion.
Au moment de m'engager dans la littérature, et pour éprouver ma résolution, je voulus prendre quelques conseils; je m'adressai à un certain Perron que j'avais rencontré à la Revue, où il rédigeait la Chronique. Il écrivait depuis vingt-cinq ans, et il -connaissait toutes les rubriques du métier. C'était, d'ailleurs, un de ces auteurs qu'on pourrait appeler des gens de plume , comme on disait autrefois les gens de robe ou d'épée — ce qui n'impliquait pas qu'ils fussent braves ou savants. — Il traitait tous les genres avec une égale facilité : tantôt critique, tantôt polémiste, tantôt nouvelliste, mais médiocre toujours, il avait passé dans dix journaux. Il se guindait néanmoins à des prétentions littéraires que n'avaient point affaiblies quelques essais malheureux, et il parlait gravement de ses œuvres, qui se composaient d'un volume et de quatre ou cinq piteux vaudevilles auxquels il avait
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oollaboré. Pour le présent, il se comptait modestement parmi les beaux esprits de la presse militante, innocente présomption qui ne Tempéchait pas d'être un assez bon diable pour ses confrères... tant qu'ils ne s'élevaient point au-dessus de sa nullité.
— Ahl mon cher, mais vous êtes fou I s'écria-t-il au premier mot que je lui glissai de mon projet. Vous aventurer dans cette galère? mais c'est vous condamner à la misère, à l'enfer 1
— L'enfer... Je le crains peu sur terre! La misère... j'ai de quoi vivre I Je n'ambitionne qu'un peu de gloire...
— De la gloire? Comme vous y allez!,.. Mais c'est précisément l'oiseau difficile à dénicher! Si je savais où il perche, je le vendrais fort cher. Je vendrais môme le nid et l'arbre, et la terre, et le jardin!... La gloire? Vrai! vous avez un bel appétit, vous!... ça m'amuse.
— Je n'ai pas encore vingt-quatre ans, j'ai du temps devant moi, l'ardeur du travail et la confiance.
— Ah! la confiance!... Un navire qui sombre sous tous les vents I — Que de bons jeunes gens comme vous j'ai vus revenir écloppés pour avoir voulu toucher à des plumes... Ça pique, mon cher!
— Vos bons jeunes gens étaient peut-être sans talent.. .
— Détrompez-vous; quelques-uns réussirent môme, en apparence,> à leur premier ouvrage. Mai$ ils n'avaient pas les reins assez solides pour s'imposer, et nous les jieur cassions un beau matin. — Mon cher, il faut '
poigne pour se tenir au milieu de nous, et nous n'y laissons pas venir tout le monde. Enfin, si Tëpreuve vous tente, comptez sur moi, nous vous soutiendrons.
Perron me parla longtemps sur ce thème ; il affirmait que, dans les lettres, on ne peutarriver qu'avec la licence de la confrérie. Il me fit un portrait effrayant de ce dragon à mille tètes appelé le journalisme. « Monstre jaloux, disait-il, qui garde les pommes d'or et les dispense à son gré...»
Je connaissais ce refrain banal, c'est la consolation des impuissants. Il n'est point de nullité qui n'attribue son insuccès à la malveillance des coteries, à l'envie des critiques, à la perversité des confrères. Mais je crois peu aux génies incompris, aux chefs-d'œuvre inconnus; et je me demande, avec ma naïve logique, comment les coteries s'y prendraient pour escamoter le public. Je conçois que des pauvres hères voués à la stérilité n'assistent pas sans rage à l'éclosion des jeunes talents qui leur ôtent de vive force la place qu'ils convoitaient au soleil. Mais que peuvent leurs cris? Se plaindre, c'est dénoncer sa faiblesse. L'armée coalisée des impuissants ne saurait pas plus étouffer un beau livre qu^elIe ne saurait le créer!
L'épouvantail des sots, c'est surtout la critique, cette pauvre critique qui sera une des gloires du dix-neuvième siècle et dont on a tant médit! Eh bien, il faut le dire, si elle se montre parfois partiale, c'est dans ses indulgences. Il n'est point un auteur sifflé qui ne l'accuse et ne la maudisse. Tout délinquant donne au diable le gen-
nne qui l'arrête, mais l'honnête bourgeois salue la gen-
darmerie. La critique ne fait peur qu'aux écrivailleurs : rhomme de talent ne la craint pas , c'est le plus sûr de ses auxiliaires.
Avec de pareilles conyiclions sur la matière, on comprend que je ne m'arrêtai point aux avis de mon ami Perron, et, huit jours après Tarrivée de Mary, je commençai un roman.
Pendant un mois, tout alla bien. Il y a dans le premier amour de la muse une ivresse indicible. C'est la réalisation de l'idéal. Les visions, confuses jusqu'alors, se précisent; on les voit naître, elles se fixent sous la plume en images souriantes; elles prennent un corps. J'épanchais les secrets de mon cœur dans le cœur de mon héros ; je lui insufflais mes pensées, nies aspirations, mon âme; je le parais de toutes les qualités.que j'eusse ambitionnées pour moi; mon existence se fondait dans la sienne; à ses côtés, j'oubliais mes chagrins. Mon avenir... c'était celui que j'arrangeais pour ce fils de mon imagination fiévreuse, et je prenais ma part de son bonheur présent; mon sein se gonflait de ses soupirs, ses larmes coulaient de mes yeux, son sourire voltigeait sur ma bouche, et je vivais dans une dualité rayonnante,
commô l'amoureux du conte persan qui possédait la nuit le harem du vizir.
Cependant, à mesure que j'avançais dans mon œuvre, je sentais mieux le poids des difficultés. J'avais l'imagination, cette faculté maîtresse du romancier : je possédais la force créatrice, j'inventais des faits à loisir; les sentiments, je les trouvais en moi, mais l'exécution m'embarrassait extrêmement. La composition d'un livre est une entreprise terrifiante : s'asseoir, armé d'une plume, devant un cahier de papier blanc, et tirer un homme.., un homme seulement de son cerveau, le faire vivre, agir, parler!... quel miracle I J'étais novice dans l'art de grouper les personnages qui nouent, expliquent, développent un drame et l'entraînent vers un dénoûment qu^ le conflit de leurs passions a rendu fatal. Je me sentais annihilé en songeant que chacun de mes mots serait commenté, pesé, discuté par des puristes; épluché, tor^ turé par des envieux ! J'avais remarqué que, dans beau-! coup de pièces ou de romans, l'auteur se met toujours seul en scène sous différents masques; ses acteurs ont tous son esprit, ils parlent tous son style, de quelque coin du monde qu'ils arrivent : amis, ennemis, persécuteur, victime, on dirait, à les entendre, qu'ils ne se sont jamais quitté, tant ils ont été tous coulés dans un moule uniforme. Je craignis d'être trop moi, et je me livrai consciencieusement à des incarnations qui éclipsaient par leur nombre les neuf Avataras hindous ; mais il en arriva que, tour à tour épris de mes héros, je les mis tous sur le même plan^» de sorte qu'à moins de faire in-
tervenir la fin du; monde, leur histoire menaçait de ne jamais finir, tanl ils étaient tous, au môme degré, di^ gnes dlntérôt et de longue vie.
Je mè vis un jour si bien empêtré dans mes toiles d'araignée, que je me décidai à prier Fulbert d'en ôclaircir la trame. Sur un mot de M. Devillars, il m'accueillit avec la meilleure grâce. Les gens d'un vrai talent sont indulgenls et faciles : il ne me fit aucune prosopopée sur les dangers de la vie littéraire; mon ambition lui parut toute naturelle, il prit mon manuscrit et me donna rendez-vous pour le lendemain.
Je passai la nuit dans les transes : je songeais que Fulbert lisait mon livre et je n'y voyais plus qu'une rapsodie effroyable, dénuée d'intérêt, d'esprit, de nouveauté; j'en devenais honteux. Ah! si j'avais pu le reprendre!
A l'heure convenue, j'aiTivai tremblant devant mon juge.
— M'avcz-vous lu? hasardai-je d'un air timide.
— Oui.
— Eh bien?...
— Eh bien, vous avez du talent.
— Assez?
— Beaucoup.
— Que me manque-t-il?
— Ce qu'on acquiert malgré soi : l'âge et la vie! Vous êtes très-jeune.
Jeunesse maudite, je l'avais oubliéeJ Celte ennemie acharnée de mon bonheur me poursuivait, elle avait empreint sa griffe sur mon œuvre.
— Alors, lui dis-je tristement, mon roman est sans vi^ gueur, c'est une conception enfantine, vulgaire.
— Au contraire! me répondit Fulbert, il est trop chargé de faits, les incidents y débordent ; les escalades, les enlèvements, les duels... C'est là ce qui trahit votre inexpérience; vous avez un foyer qui dévore et consume, au lieu d'éclairer et d'échauffer. La véritable puissance est dans l'unité d'action, dans la simplicité du style : voyez Manon, Clarisse, Paul et Virginie! Mais cette simplicité n'est donnée qu'aux hommes qui ont assez souffert pour tirer des expériences de leur vie réelle l'essence raréfiée de l'idéal.
J'étais abasourdi par la netteté de ces critiques. Fulbert promenait le flambeau du génie à travers mon œuvre, et toutes les exagérations m'en apparaissaient criardes, discordantes; c'était le délire du fiévreux. Me voyant désolé, le maître releva mon courage avec quel' ques louanges.
— Quoi ! vous désespérez, s'exclama-t-il, à votre premier essai? Le talent est une plante vivace qui croît tout d'une venue par la volonté du bon Dieu, mais il faut l'élaguer, la greffer sur la raison du temps, du lieu et du monde; il faut adoucir les arômes de la végétation sauvage pour qu'ils ne montent point à la tête. Aviezvous cru que l'homme de génie arrive au monde parfait et tout d'une pièce?
— Dame! il y a des exemples... vous!
— Vous êtes bien aimable de me citer, répliqua-t-il en souriant; mais vous ô(cs dans l'erreur comme tout le
monde : j'ai pioché cinq années sur le seul livre que j'ai publié, j'en avais fait quatre auparavant qui ne verront jamais le jour. Voilà dix ans que je vis comme un ermite dans une maison de campagne auprès de Rouen, et là, cloîtré dans mon idée, j'ai subi plus de découragements que vous n'en éprouverez de longtemps. Que ce souvenir, s'il se peut, vous console. Vous possédez une virginité d'âme que le génie môme, hélas î a grand'peine à retrouver quand il a conquis les sommets. Le parfum du cœur se respire rarement,- exhalez la délicatesse qui est en vous, et vous aurez du succès.
Réconforté par les éloges et les conseils de ce bienveillant esprit, je me remisa l'ouvrage sans trop de regrets; mais c'est à cette phase de mes amours et de mes travaux que vint fondre sur moi l'événement qui décida de ma vie.
J'occupais un soir, aux Italiens, ma place habituelle, et, tout absorbé dans la contemplation de ma bien-aimée, j'échangeais avec elle les hiéroglyphes de notre langage d'amour, lorsque, au milieu de l'acte, je vis s'ouvrir la porte de sa loge et apparaître un domestique. Il s'inclina, dit quelques mots à sa jeune maîtresse; Mary me
lOi RÂYMON.
jeta un regard attristé, puis la tante et les deux nièces se levèrent pour partir. Consterné de cette brusque retraite, je m'élançai hors de Torchestre pour en connaître la cause, ce qui m'était facile; car, dans les cas extraordinaires, profitant de ce que lady Staunton ignorait l'italien, Mary disait tout haut à Mabel, en pur toscan, ce qu'elle désirait me faire savoir. Je les rejoignis à quel-» ques pas du péristyle, je marchais près d'elles, et j'apprenais qu'on venait les chercher pour un raout à l'ambassade, quand, tout à coup, je me trouvai face à face avec sir George Barnet, qui les attendait*
Le digne gentleman n'a, certes, jamais ressemblé à
Méduse, et pourtant il me terrifia. Je songeai à fuir
mais nous étions à deux pas l'un de l'autre : il m'a* vait vu I
— Ah! c'est ce cher M. Raymon Desgranges, dit-il avec son flegme ordinaire.
Je pâlis, je rougis, je verdis. Enfin, je m'approchai, fort embarrassé de ma contenance, et je balbutiai je no sais quelle pl^rase chargée d'exprimer mon heureuse surprise de cette rencontre; puis je saluai les jeunes misses, et, avec une adresse que j'estimai incomparable, je leur demandai des nouvelles de leur voyage. Sir George remarqua-t-il, analysa-t-il mon trouble? Je ne l'ai jamais su. Tant il y a que, me tendant la main, il reprit :
— Je suis charmé de vous voir. Nous sommes à Paris pour peu de temps ; vous êtes, de votre côté, sans doute, fort préoccupé de vos grands travaux?
— Exlrêmementl répondis-je sans songer que j'étais aux Italiens, ce qui démentait assez la continuité de mes préoccupations sérieuses.
Le lieu était mal choisi pour une longue conversation ; sir George prit le bras de lady Staunton et laissa tomber ces mots :
— J'aurais grand plaisir à vous voir, au moins une fois I... Voulez-vous venir demain dîner avec moi?
On devine si j'acceptai. Avec Tentrain d*ua amoureux naïf, je commençai à bâtir des châteaux dans le pays castillan de Tespérance à propos de ce rapprochement qu'autorisait le bon baronnet, autrefois mon ennemi. Je passai une nuit délicieuse, tressant en imagination des couronnes de violettes et de myrtes, que, plein de reconnaissance, je déposais sur le front vénéré de mon bienfaiteur... de mon futur beau-père!
Mais, hélas I Mary refroidit ma joie lorsque le lendemain, au bois, elle m'apprit que ce jour-là elle dînait chez sa tante. Sir George n'était pas converti; rien ne pouvait être plus expressif que sa précaution d'éviter toute rencontre entre sa fille et moi, et je crois que je donnai un peu au diable cet obstiné vieillard, tant caressé dans mes songes de la nuit Cependant je me rendis à son invitation. Comment faire autrement? j'allais vivre quelques heures dans la maison de Mary I
Il s'agissait d'un dîner d'hommes, presque un dîner diplomatique. Sir George, paisible comme un dieu de l'empyrée britannique, me traita avec la bienveillance
qu'il avait accoutumée avec moi en nos beaux jours de la villa Moroni : on eût juré qu'il n'avait pas de fille et qu'il n'existait point de passé entre nous; il planait dans sa sérénité comme si un petit compagnon de ma sorte ne pouvait troubler sa superbe existence; j'étais humilié. II poussa môme l'ironie jusqu'à me retenir après le départ de ses convives, afin, disait-il, de sophistiquer ensemble comme autrefois. — Je l'amusais ! — Et, dès que nous fûmes seuls , il se mit à ratiociner avec l'aisance d'un homme dont la digestion est plus voluptueuse lorsqu'il la distrait par quelques propositions transcendantes.
De Mary, de moi, pas un mot! J'enrageais, tout en lui donnant de mon mieux la réplique. Enfin il daigna me mettre sur ma carrière, sur mes projets. Ici, j'appelai à mon aide toutes les magies de l'éloquence : j'allais plaider au profit de mon amour; il s'agissait de conquérir un beau-père, de l'intéresser, de l'attendrir par le tableau touchant de mes épreuves vaillamment soutenues ; de le charmer, de l'éblouir par le rayonnement de mes espé' rances de gloire...
Ce fut long... Il m'écouta comme sait écouter un Anglais, sans sourire, sans sourciller, sans dormir. Plusieurs fois ses yeux s'animèrent, mon discours obtint même la faveur de quelques hochements de tête approbatifs. Quand j'eus fini :
— J'aime beaucoup à vous entendre, me dit-il ; votre éloculion est chaleureuse, on y sent vibrer un cœur jeune, vivace, convaincu. Par surcroît, votre dialectique est pleine de clarté.
— Approuvez- VOUS le fond aussi bien que la forme? hasardai-je timidement.
— Je ne me donne pas comme un bon juge, réponditil après quelques instants de réflexion, mais il me semble que vous avez eu tort d'abandonner la science, et je le regrette. Vous eussiez trouvé là une gloire plus certaine et plus utile : non point que je doute de votre tempérament poétique; mais la science est aujourd'hui la force créîitrice du monde; la nature co||ectionne peu de cerveaux assez vastes pour la contenir, il y en a beaucoup qui éclatent sous la pression, et je m'imagine que lorsqu'un homme peut être un des ouvriers de son temps, il n'a pas le droit de laisser en non- va leur un capital dont il doit les intérêts à l'humanité.
Cette appréciation me fit frissonner. J'avais oublié le dada humoristique de mon Shandien humanitaire. — Je m'étais fourvoyé! — J'essayai pourtant de me justifier, et je lui représentai que, de mon capital scientifique, je ne touchais pas une forte prime; c'était merveille si j'y avais gagné de pouvoir aller m'enterrer dans un puits de mineur pour en diriger les travaux. Il me félicita de ce succès.
— C'est très-beau à votre âge! me dit-il. Êtes-vous sûr d'être aussi utile à votre pays en lui donnant des romans qu'en lui donnant du fer?
Utile! utile! ce mot sifflait à mes oreilles, m'assourdissait à chaque argument que je risquais pour défendre ma vocation. Je parlais d'enthousiasme, de poésie, d'élans de l'âme; mon philosophe me répondait : huma-
166 ftAYMON.
nité f Enfin, au moment de le quitter, à bout d'idées, découragé, désolé, je voulus, jouant le tout pour le tout, récraser d'un argument ad hominem.
— Quoi I lui dis-je, si vous aviez un fils, vous seriez fier qu'il fût un simple ingénieur?
— Assurément! s'écria-t-il.
C'était renversant, et je partis confondu I
Cette entrevue, dans laquelle j'avais espéré, me rejetait plus loin que jamais de Mary. Je sentais que la résistance aux avis de sir George serait pleine de périls; il y verrait une désobéissance formelle, le mépris de ses sentiments, et je tremblais. Cependant, renoncer à la littérature, je n'y voulais même pas songer. Je m'étais passionné pour la Muse, c'était mon autre fiancée, et les travaux enivrants de l'imagination m'avaient dégoûté des froides équations des chiffres et de l'algèbre.
La pauvre Mary fut aussi désolée que moi, et nous pleurâmes sur notre confiance trop hâtive. Nous n'avions point douté du succès de mon livre, et ce succès, si je l'obtenais, déplairait à sir George. Tout s'assombrissait autour de nous, chaque heure apportait son obstacle; depuis ma présentation malencontreuse à lady Staunton»
j'étais contraint de me cacher le soir au théâtre ; ie printemps approchait, et^ avec lui, le moment d'une non- Telle séparation. Dévoré par le chagrin, je sentais mon énergie se fondre, la latte dépassait mes forces, et j'allais jeter bas les armes.
M. Devillars avait rencontré sir George chez lady Stannton. Ces denx hautes intelligences devaient s'entendre, et leurs relations s'étaient changées vite en une de ces belles et graves amitiés doi^estime est le nœud, M. Devillars avait su par moi mPrencontre avec sir George, ce qui s'en était suivi, et, dans la bonté de son cœur, voulant nous ménager, à Mary et à moi, une heureuse soirée, il invita chez lui les jeunes misses et leur père, et me convia le même jour. Le baronnet était de trop bon goût pour ne point me traiter avec une bienveillance extrême sur ce terrain neutre ; je crus néanmoins sentir dans son accent une sorte de froideur, hélas f trop significative ! et, comme pour couper court à mes rêves, il parla de son départ.
— Retournez-vous en Angleterre? lui demanda M. Devillars.
— Non, nous irons d'abord à Saint- André, une terre que j'ai dans votre département et que je n'ai pas visitée depuis quatre ans. Si vous étiez aimable, vous viendriez y passer quelques jours avec votre fils, puisque vous allez à Nîmes cet été.
Cette invitation, faite devant moi et dont j'étais exclu, me fut pénible; mais la pensée que du moins Mary resterait en France me consola. Elle reçut aussi cette nou-
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velle avec joie. C'était la première fois que son père annonçait ce projet. Elle m'apprit que Saint- André était un château qui lui appartenait par sa mère ; elle y avait passé les premières années de son enfance, et elle aimait à le revoir dans le miroir féerique du passé.
— Imaginez, me dit-elle, un joli castel moyen âge, restauré avec amour par mon père; de grandes pelouses, une rivière formé par le Gardon qui court, serpente et $e cache sous les y^ds arbres du parc, et puis, tout à l'en tour, des montages.
— Et dans quelle latitude s'épanouit votre Arcadie? murmurai-je en tâchant de sourire.
— Dans les Cévennes, à uneliéue d'Alais...
— A une lieue d'Alais I m'écriai-je.
Et M. Odary m'apparut.
•— Oui, reprit Mary étonnée de la stupéfaction que me causait ce renseignement géographique.
En quelques mots, je lui expliquai la proposition qui m'avait été faite d'aller diriger une mine dans ce pays.
— Oh ! soupira-t-elle d'un ton de regret, nous nous serions vus encore là-bas î J'aurais été si heureuse, dans ce lieu chéri de ma mère, de vous mêler aux souvenirs qu'elle y a laissés pour moi! Son ombre nous eût protégés.
— J'irai, j'irai, Mary!
Une minute de passion, et c'en est fait des desseins les plus fermes! Le chœur des muses, s'enfuit à tired'ailes devant Vulcain qu'introduisait Cypris. Au bout d'un instant, nous envisagions ce jeu du hasard comme
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un décret de la Providence. Tout était pour le mieux. Qu'était-ce que ce travail auquel j'étais rompu? J'y moissonnerais profit et gloire; et puis, car tout déserteur a son excuse en poche, je pourrais encore donner Tessor à mon entraînement littéraire; loin d'abandonner mon livre, je l'achèverais à mes heures, à quelques pas de ma bien-aimée, sous l'influence fortifiante de la nature. Et, en môme temps, ne rentrerais-je pas pleinement en grâce auprès de sir George, dè&^que j'aurais témoigné une si respectueuse soumission à ses désirs, à ses avis?... ... Enfin lorsqu'à minuit je quittai l'hôtel deM. Devillars, sans m'inquiéter de l'heure, je courus chez moi; et, me pendant au cordon de sonnette de mon vois»^ carillonnai jusqu'à ce qu'un domestique m'ouvrit.
— M. Odary? criai-je à ce garçon qui se frottait les yeux.
— Il n'y est pas.
— Je vais l'attendre; à quelle heure rentrera-t-il?
— Dans trois semaines.
Mon voisin était en voyage précisément à Alais.
Tremblant de postuler trop tard, je lui écrivis sur Theure. Deux jours après, je reçus sa réponse. « Il ignorait si la place était encore vacante; il allait s'informer, et, dans ce cas, il me proposerait au comité d'administration; il me promettait, du reste, d'arriver à Paris versla fin de la semaine. »
Je ne vécus pas jusqu'à son retour. £n||pil arriva... J*étais accepté!... Je sautai au cou de ce bon M. Odary.
— Seulement, mew-il, si cela vous était possible, je
VOUS conseillerais de prendre un ceitain nombre d'actions dans la société. II importe que votre position ne soit point tout à fait dépendante comme celle d'un ingénieur à gages. Vous auriez les coudées plus franches si vous étiez un intéressé, un associé. Deux cents actions vous donneraient, devant le comité, un grand poids et presque un droit de gérance. Le moment est propice; Taiïaire en laquelle j'ai confiance est en pleine crise. Les actions sont à soixante pour cent de perte, profitezen. Vous risquez peu pour beaucoup. Pour quatre-vingt mille francs, vous aurez deux cents titres de mille francs.
— J'approuve votre idée, répondis-je, mais comment me pourvoir?...
— Je crois qu'un des actionnaires vous céderait volontiers part de son lot... Voulez-vous que je m'entremette ?
— Vous avez carte blanche, répondis-je.
Et je me mis à redouter de nouveau qu'il ne réussît pas dans sa mission: — Innocence du jeune âge !... Deux jours après j'étais mandé chez un notaire qui, contre argent, me délivrait les fameux titres. — Je reviens chez moi chargé de mon trésor, je le déroule... un petit bordereau, oublié entre deux feuilles, m'apprend que l'obligeant actionnaire qui me cédait sa part. ..c'était mon voisin!— J'admirai le bon tour... M. Odary n'était qu'un aigreto qui se débarrassait d'une affaire, véreuse 1
Cinq mi "es après, mon domestique annonçait chez moi mon prétendu bienfaiteur. ^|| réussis à lui faire
RAYMON. ni
bon visage. Il m'apportait ma nomination officielle d'ingénieur en chef des mines d'Ezirol.
— Vous pouvez partir quand il vous plaira, ajoutat-il, et vous serez reçu avec beaucoup de considération par le directeur-gérant, qui vous offre Thospitalité dans son château.
— Comment se nomme le directeur?
— Hë quoi? n'avez-vous point lu les noms des mem* bres du conseil ?
— Ma foi, non.
— Ahl jeunesse I... Eh bien, le directeur, c'est H. le marquis Cëlestin de Kérandrey.
— Le marquis de Kérandrey! m'écrlai-je atterré. ^ Oui, répliqua-t-il sans remarquer mon trouble. Et il me laissa en proie à la plus étrange émotion.
Le marquis Gélestin de Kérandrey, c'était mon pèrei
Dieu m'est témoin que^ dans mon esprit, jamais une pensée ne s'était élevée contre M. de Kérandrey; aucun lien dans le passé ne me rattachait à lui ; je ne savais de sa vie que ce qui me touchait. Ma mère, nnyour, m'avait raconté l'histoire de ma naissance; j'avais dix-^huit ans, j'étais un homme, elle mo devait compte, disait-elle, de
son passé et du malheur qui m'avait fait orphelin. Elle ne dressait alors aucun réquisitoire; c'était un reliquat de tutelle morale qu'elle me rendait, rien de plus. Elle m'avait remis son acte de mariage, témoignage de soa innocence et de ma légitimité contestée. Elle m'avait dit le nom de mon père ; et, pour ne pas l'accuser, nous n'avions jamais reparlé de lui. Depuis que je me trouvais seul au monde, ce noble nom n'avait pas même obtenu de mon cœur aimant et fier l'aumône d'un souvenir; j'aurais craint d'offenser l'âme de ma mère en songeant à celui qui l'avait tant fait souffrir.
Après le départ de M. Odary, je me crus sous le poids d'un rêve; je relus dix fois sur mes actions ce nom qui eût dû être le mien; je l'épelais croyant me tromper, et j'allai même jusqu'à tirer d'un coffret le contrat et le jugement qui s'en était suivi, afin de comparer lettre par lettre les titres et les prénoms. Le doute était impossible : c'était bien le môme marquis Célestin de Kérandrey, les signatures étaient identiques.
Le sentiment qui m'envahit alors ressemblait à de l'épouvante. Forcé pour la première fois de fixer mes idées sur cet inconnu que la nature, sinon la loi, me faisait un devoir de respecter, je me demandai ce qu'il avait été pour moi, je recherchai ce qu'il pouvait y avoir de commun entre nous... Je ne trouvai rien. Je ne connaissais môme pas les traits de son visage, et pourtant 11 était mon pèrel Je jne rappelais la pauvre délaissée, ses veilles, ses privations, ses pleurs, les années de sombre misère, et je sentais se soulever en moi de vagues instincts d'ini-
mitié contre cet homme dont nous n'avions éprouvé que le mépris.
Pouvais-je consentir à vivre sous son toit? Méritait-il de me voir jamais? — Quoi I j'irais me dévouer au service de sa fortune! Je lui rendrais ce fils qu'il a renié comme un bâtard 1 Je trahirais ma mère en me rapprochant de ce coupable, qu'elle avait bien voulu oublier, mais que, dans sa vie brisée et dans son abandon, elle avait peut-être maudit t. .. A cette idée, il me semblait que la haine me peignait au cœur.
Je me reprochais en vain une telle impiété; ne prenait-elle pas sa source dans mon adoration pour Tange qui m'avait élevé? En proie aux plus irritantes perplexités, j'errai jusqu'au soir à travers la ville, et, pour ne point boire le lotus dissolvant de l'amour, je n'allai pas aux Italiens. J'avais peur de faiblir, et je me jurai de fuir Mary tant que je n'aurais pas engagé mon sort sans retour.
Je rentrai à la nuit, je m'enfermai avec le portrait de ma mère. C'était un dessin merveilleux que Stephen avait obtenu de M. Ingres, d'après une photographie prise sur la morte. Le grand maître avait ramené la vie sur ce visage où ne régnait plus que la paix éternelle. La muette image semblait encore me parler de derrière les portes du tombeau. Elle me contemplait attentive et sérieusOi et j'étais convaincu que sous son regard ma conxience ne pouvait s'égarer.
Je méditai longtemps, je m'isolai dans mes pieux sou-
m RAYMON.
Ycnirs, je fouillai le passé, y cherchant quelque indice qui pût m'éclairer. J'examinai la conduite de mon père, je ne trouvai rien pour justifier son abandon : nous étions ses victimes, nous ne lui devions rien, il s'était condamné lui-môme à notre indifférence. Alors le juge osa condamner; je bannis toute haine comme toute afifection, et je me dis que M. le marquis de Kérandrey était un étranger pour moi. Je n'avais point désiré le connaître, mais puisque les hasards du monde me poussaient vers lui, je ne l'éviterais pas, je ne sacrifierais pas mon bonheur et Mary à la crainte puérile de donner des remords à sa vieillesse. D'ailleurs, il ne me devinerait pas; et, fût-il frappé de ce nom de Desgranges porté par tant d'autres, du premier mot il me serait facile de détourner ses soupçons.
— J'irai sous son toit, ma mère; mais, plein de ton amour, je ne fléehirai pas, m'appelât-il son lilsl J'irai sous ton toit parce que c'est la Providence qui me guide, la Providence qui, peut-être, m'a choisi pour vengeur!
Comme je prononçais ces mots, le jour se levait; un rayon de l'aurore, passant par ma croisée, vint se poser sur le portrait et l'empourpra d'une lueur divine. Je tombai à genoux et je pleurai la chère regrettée ; elle semblait me bénir du fond du ciel et m'envoyer un suprême baiser.
Quand je me relevai, j'étais calme et résolu; j'allai voir Mary au bois, comme chaque malin; je la trouvai tout inquiète de mon absence au théâtre la veille : c'était la première fois que j'y manquais; ses yeux lévélaient
les chagrins de la nuit, et sur ses joues pâlies je surpris encore des traces humides.
— Mon Dieu! Raymon, que vous est-il arrivé? me cria-t-elle d'une voix brisée : vous avez souffert, je l'ai ressenti !
Son émotion était si vive que je crus qu'elle allait défaillir; j'essayai de la rassurer, et, laissant les gens dans la grande allée, nous marchâmes côte à côte vers un sentier solitaire. Elle comprit bientôt à mes réponses évasives que je ne voulais partager qu'avec elle le calice de mes amertumes.
— Il ne veut rien nous dire ! dit-elle désespérée à Mabel. Chérie, je t'en prie, laisse-moi l'interroger toute seule, il me confiera sa peine, à moi I
Devant les pleurs de sa sœur, Mabel oubliant tout, môme sa curiosité, prit le bras de Mary, le mit sous le mien, et nous laissa cheminer devant elle.
— Maintenant, mon^ ami, parlez, et s'il faut du couruge, j'en aurai!
— Mais, chère peureuse, je vous le jure, il ne faut poim dv courage, le péril est loin; seulement, un nuage a passé sur mon bonheur, j'ai eu à. subir une épreuve.
— Quelle épreuve?... Je veux la partager!
Je ne pouvais avoir de plus sûr confident que ce jeune esprit si droit et si fier. Je lui révélai l'étrange événement qui m'avait tant ému, mes graves inspirations de la nuit et la résolution qui s'en était suivie.
— Et eependant, Mary, décidez, lui dis-je en finissant :
VOUS savez ce que je dois à ma mère ; je vous dois à vous tout ce que j'ai d'iieureux en moi, je ne saurais faillir sans vous offenser toutes deux. Je vous ai soumis mes doutes, vous êtes la moitié de ma conscience : à votre toui*, parlez I
Elle m'écoutait sérieuse et recueillie, puis elle me répondit : .
— Raymon, si Ton pouvait aimer plus que je ne vous aime, je vous aimerais ainsi à cause de ce culte que vous gardez à votre mère. Soyez en paix devant son âme, elle est avec vous, je le sens dans mon cœur! N'hésitez plus. Quant à moi, quoi qu'il advienne, je vous approuve, et si vous vous trompez, je suis votre complice devant Dieu qui lit notre pensée, devant Dieu qui nous a unis dans un môme amour.
Il fut convenu que je partirais à la flji delà semaine, quelques jours avant Mary. Pour me soustraire aux questions de sir George et ne point éveiller sa défiance, je crus prudent de quitter Paris sans lui faire mes adieu; je mis une carte à son hôtel et je m'occupai de mes pj paratifs. ^
Cependant j'allai chez M. Devillars, il approu ma détermination et m'en complimenta : ses anciennes fonctions de député l'avaient mis en relation avec presque tous les grands propriétaires du département; il m'offrit donc des lettres pour quelques châtelains des environs d'Alais.
— Quant au directeur d'Ezirol, me dit-il, vous n'ayez pas besoin, je suppose, de lui être recommandé; un in-
térêt commun vous lie et, d'ailleurs, il dépendra autant de vous, que vous de lui.
— Le connaissez-vous? lui demandai-je, non sans émotion.
— Je l'ai vu quelquefois au conseil général dont il faisait partie*. C'est un personnage un peu sombre, un peu âpre. Il a dans le pays la réputation d'un homme très-fier. Nos relations se bornèrent aux rapports ofliciels. — Je crois, du reste, qu'au point de vue positif vous avez fait une bonne affaire; les mines d'Ezirol sont fort mal dirigées depuis longtemps; le minerai d'alluvion y est très-abondant, et vous n'aurez pas grand'peine à y ramener la prospérité; il ne faut là que de l'ordre et de la vigilance.
La veille de mon départ, M. Odary revint encore me voir. J'étais désormais édifié sur le but de ses amabilités à mon endroit. Mais, quoique embarrassé de ses verbeuses protestations de dévouement, je l'écoutai avec les égards que je devais à un homme qui m'avait été présenté par mon ami le plus cher et le plus révéré. Cependant je ne pus résister à l'envie de lui montrer que je n'étais point tout à fait sa dupe.
— Le notaire m'a donné, par mégarde, un petit papier qui peut voué être utile, monsieur, lui dis-je froidement ;... c'est le bordereau, à votre nom, des actions dont vous avez bien voulu vous priver à mon profit.
Et je lui présentai l'acte accusateur.
Il rougit en me voyant instruit de sa fourbe manifeste,
6tv balbutiant quelques explications peu concluantes, il reprit son papier et s'en alla. '
Le lendemain, je fis mes adieux à Mary» mais cetle fois sans tristesse, car notre séparation ne devait durer qu'une semaine, puis je partis pour Âlais, et, deux jours après, vers midi, par une belle journée d'avril, je m'arrêtais devant le château de mon père.