‹ RaymonChapitre 5 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le château d'Ezirol, situé au pied du mont Cabane, à une lieue d'Alais, est de l'aspect le plus pittoresque. Il occupe le centre d'un vaste amphithéâtre de coteaux boisés, et domine la magnifique plaine arrosée par le Galeizon. Sa construction toute moderne l'apparie à ces villas élégantes semées sur le bord de la mer, del'Esterel à Antibes. Je m'étais attendu à quelque bâtisse sombre, noire, en rapport a^ec mon douloureux roman, et je me révoltai presque à l'idée de vivre dans cette riante maison. A travers une grille de fer ouvragée, surmontée d'une couronne de marquis, et au bout d'une grande pelouse bordée d'une allée circulaire qu'ombrageaient de hauts châtaigniers, on apercevait le château.

Le voiturier qui m'amenait d'Alais entra résolument sous les arbres, et s'arrêta au pied d'un péristyle orné

m RAYMON.

d'une verandah où grimpaient en festons des plantes vivaces et des vignes vierges. Je descendis; mon cœur battait à m'ôter la respiration; je vis vaguement, à dix pas de moi, deux dames dont mon trouble ne me permit pas de distinguer les traits. Un jeune homme était près d'elles ; il vint à moi et me dit d'un ton presque impoli: ' — Qui cherchez- vous, monsieur?

Je songeai que ce jeune homme était peut-être mon frère.

— Je demande M. le marquis de Kérandrey, monsieur, répliquai-je en imitant son laconisme.

— 11 est occupé.

— Je l'attendrai, alors.

— Vous pouvez me dire ce que vous lui voulez; je suis son neveu.

Son neveu!... Je respirai, car ce personnage me déplaisait beaucoup.

— C'est au marquis de Kérandrey que je désire parler, monsieur.

— A votre aise I Je vais vous conduire dans son cabinet.

Je le suivis sans mot dire; il me fit traverser deux salons, m'ouvrit une porte, et me laissa, disant qu'il allait prévenir son oncle.

Ce surprenant accueil dans la maison de mon père m'emplit de tristesse, et je fus sur le point de m'enfuir. L'atmosphère du cabinet où j'étais entré me pesait déjà, il me sembla que j'y respirais de mauvais sentiments. L'ameublement était luxueux; mais à je ne sais quel dé-

sordre on eût dit qu'une âme troublée l'habitait. C'était un pêle-mêle d'objets d'art et d'échantillons géologiques; des livres jetés çà et là au milieu d'armes de toute sorte; sur le bureau, des papiers épars, des registres de commerce, un fouet, des cigares... Dans ce sanctuaire de l'étude et du travail tout était tourmenté*, rien n'attestait le calme de l'esprit.

Deux fenêtres s'ouvraient sur la partie du parc qui expirait aux pentes de la montagne ; d'immenses rochers grisâtres coupaient brusquement l'horizon et se réfléchissaient dans un petit lac sur lequel glissaient des cygnes.

Comme je contemplais ce paysage, je vis paraître au fond d'une allée un cavalier, qui venait vers le château ; au-dessous de moi, le neveu le regardait arriver, et quand il se fut approché, il lui cria :

— Mon oncle, un monsieur est là qui vous attend I

— Qu'est-ce qu'il me veut, ce monsieur? répondit le^ cavalier d'une voix forte.

— Je l'ignore, il n'a pas voulu me le dire.

— Eh bien, qu'il attende! — Je ne sais ce qu'a Georgina ce maïUn, je ne l'ai jamais vue si ombrageuse, elle fait faute sur faute!

Le neveu rentra et le cavalier repartit. Moi, j'étais

pâle d'émotion. Pendant ce colloque, caché derrière un

rideau, j'avais examiné mon père. Je connaissais son âge,

il avait quarante-six ans; cependant, je ne sais pourquoi,

je lui avais toujours prêté des traits vénérables, et je fus

tout surpris à sa vue. C'était une de ces flores natures

qui semblent faites pour porterie harnais : il était grand,

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musculeux; on pressentait une forc4 peu commune h ses mouvements décidés. Son visage était beau, mais froid et sévère; de longues moustaches et une impériale lui donnaient Tair martial; son regard était vif, mais non point pourtant sans douceur; à travers celte rudesse d'accent, cette âpreté 'de formes, dans Tabandon de son attit* tude, dans Tindifférence de ses manières, on devinait une mélancolie absorbante, une lassitude de la vie qui surprenait presque la pitié ; on eût dit qu'une âme tendre, fourvoyée dans ce corps créé pour Taction énergique et pour la fatigue quotidienne des camps, en avait peu à peu détendu les ressorts.

^ Voilà donc mon père I me disais-je en le suivant des yeux pendant qu'il galopait sous les hautes futaies. Voilà cet homme qu'il m'est impossible d'aimer, et que je n'ai pas le droit de haïr!

Amer, anxieux, j'attendais la fln de sa cavalcade comme si notre première entrevue eût d4 mettre un terme à mes alarmes^ et je redoutais le moment où il me faudrait lui parler. Au bout d'une demi^heure je le vis revenir par l'allée opposée, mais, cette fois, il ne passa pas devant le château. Cinq minutes après, la porte s'ou* vrit; j'étais en facp de mon père.

Il me salua avec une élégance un peu cérémonieuse, s'assit à son bureau et s'enquit du motif de ma visite.

^ Ce mot vous l'apprendra, monsieur, dis-je en lui présentant une lettre d'introduction que m'avait donnée son correspondant de Paris.

Il la prit sans répondre, et m'indiquant un siège du

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geste, il déchira l'enveloppe. Pendant qn'il lisait, je cherchai à surprendre sur son visage Teffel que lui produirait mon nom; il resta impassible, puis, lorsqu'il eut fini:

•^ Vous êtes monsieur Desgranges? me dit-il.

-^ Oui, monsieur.

— Je ne m'attendais point à voir un ingénieur si jeune : quel âge avez-vous?

— J'ai vingt-cinq ans.

Je me vieillissais à dessein d^une année.

— Enfin cela regarde le comité, il vous a choisi... Vous sortez de TÉcole des mines, ce qui est à la rigueur un brevet de capacité. Vous trouverez ici les choses en assez piteux état, et je vous souhaite de pouvoir vous y reconnaître. En attendant je vous offrirai l'hospitalité, si TOUR le voulez bien; notre ancien ingénieur était mon ami, la compagnie n'avait pas songé à lui bâtir un loge» ment, et dans le village vous ne trouveriez pas à vous caser.

--^ La discrétion seule, monsieur, pourrait me forcer à refuser une offre aussi obligeante; je l'accepterai du moins jusqu'à ce qu'il me soit possible de ne plus vous gêner.

— Parbleu I vous ne me gênerez point. La place ne manque pas ici, répliqua-t-il d'un ton négligent. Du reste, vous vous arrangerez à votre guise ; j'aime trop ma liberté pour empiéter sur celle des autres. Votre appartement est tout préparé, je vais vous y faire conduire. A deu: heure je vais d'ordinaire à l'usine; si vous n'êtes poin

trop fatigué pour la visiter, je vous y conduirai; sinon, nous remettrons à demain votre entrée en fonctions.

— Je suis prêt dès aujourd'hui, monsieur.

— Alors c'est pour le mieux, nous reviendrons à six heures pour dîner, et je vous présenterai à ces dames. Si vous n'avez point déjeuné, donnez vos ordres. — Aylic, conduis monsieur à la chambre perse, dit-il à un vieux domestique qu'il avait sonné.

Telle fut ma première entrevue avec mon père.

Je suivis le valet et je pris possession de mon nouveau logis.

— Monsieur, je m'appelle Aylic, me dit le vieux serviteur, et c'est moi qui suis chîrgé de vous donner tout ce qu'il vous faudra ici. Ne vous adressez qu'à moi, qui appartiens à Monsieur le marquis, car, pour les autres qui servent les femmes, ils ne sont pas bons à grand' -^ chose, et vous n'en obtiendriez rien.

— Merci! pour le moment, je n'ai besoin que d'un peu de repos.

Dès que je fus seul, je tombai sur un fauteuil, j'étais brisé. Les quelques paroles banales échangées avec M. de Kérandrey m'avaient laissé une impression si^ nistre.

•— Eh quoi! me disais-je^ est-ce là tout! Cetle grande voix de la nature, cette voix du sang n'est-elle qu'un sublime mensonge? Aucune fibre n'a remué dans son cœur, et dans le mien je n'ai ressenti qu'un trouble qui ressemble à de l'effroi! En vain, pour y découvrir une lueur de tendresse, j'ai scruté mes sentiments secrets : je n'y ai Irouvé qu'une monstrueuse indifférence ! La seule émotion qui m'agitât, c'était de la révolte contre cette autorité morale qu'il tient de Dieu et que je lui dénie sur moi, contre ce respect inné dans Tâme de tous les fils et que, chez moi, le passé change presque en mépris! En lui je cherche en vain mon père, je ne vois que l'homme par qui ma mère a tant souffert! Le ciel m'en est témoin, j'ai lutté contre cette inique froideur. Je voudrais l'aimer! — Je ne puis pas. — L'amour filial est un instinct de l'enfance, il naît au berceau, il se développe dans un milieu de tendresses, il se nourrit de pleurs, il s'épanouit sous le sourire, au murmure d'une chanson qui nous endort chaque soir. L'amour filial, c'est un souvenir pieux des soins que nous avons coûté. J'ai vingt-quatre ans, je viens de voir mon père pour la première fois, il ne me connaît pas, et c'est un étranger qu'il croit abriter sous son toit !

Le domestique me surprit dans ces réflexions désolantes.

— Monsieur, on apporte vos malles. Et puis. Monsieur le marquis demande si vous désirez toujours l'accompagner. Il va monter à Ezirol...

— Dites à Monsieur le marquis que je suis à ses ordres.

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M* de Kérandrey m'attendait derant l& perroii ; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.

— Vous n'êtes pas^ Je suppose, tellement épris des routes sablées que vous ne préfériez escalader quelques roches plutôt que de faire un long détour? Je prends or-> dinairement par la traverse; si cependant vous redoutiez la fatigue d'une ascension, pour aujourd'hui nous irions par le grand chemin.

*- Je regretterais de rien changer à vos habitudes^ monsieur, et j'ai le pied assez montagnard pour voui» suivre.

Nous partîmes dans la direction du village en côtoyant le petit lac, où nous trouvâmes le neveu qui péchait an filet, aidé d'un jardinier qui conduisait la barquoi

— Charles, veux-tu venir avec nous? lui cria M. do Kérandrey.

M. Charles refusa et nous poursuivîmes notre route en silence. Le marquis marchait absorbé dans une méditation profonde; il semblait avoir oublié ma présence, et je pus l'examinera loisir. Quelques rides violemment creusées sur son front témoignaient que ces lourds soucis lui étaient habituels.

En dix minutes nous eûmes atteint la porte du parc; il tira une clef de sa poche, ouvrit, et nous nous trouvâmes au fond d'un ravin coupé dans la montagne. Nous y étions à peine entrés lorsque tout à coup le marquis poussa une exclamation de colère, s'étança, tourna l'angle d'un rocher, et, avant que je l'eusse rejoint, je l'dll-» tondis crier d'une voix furieuse :

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*- Que fais-W là, vâbrien?... Je fâi défendu de rôdef autour de chez moi!

Je ne sais oe que rhomme répondit, mais, au moment où j'armais sur le lieu de l'altercation, le marquis le saisissait à la gorge et le lançait à cinq pas. L'homme se relera en poussant un cri de rage, il ramassa uhe énotme pierre qu'il éleva à deux mains au-dessus de sa tête; il eût écrasé son ennemi si, me cramponnant à ses hfas, je n'etisse détottrhé le coup.

L'adversaire de M. de Kérandrey était un ouvrier aux formes athlétiques^ qu'à ses habits noircis je reconnus pour un mineur. Dès qu'il setit désatmé, sans chei'chet* à fuir, il se campa fièrement devant son agressent* dans une attitude menaçante.

— Tenez, Monsieur le marquis, s'écria-t-il, il faut que ça finisse... ou bien 11 y aura un malheur entré nous deux I Si j'ai eu des torts envers vous, je les al bien payés par la misère. Ma femme et mes deux petits ne mangent plus de pain depuis que vous m'avez renvoyé de l'usine. A cause de moi vous avez aussi chassé mon père. Vous êtes trop dur au monde! Les chiens deviennent pires que des loups quand la faim les enrage I

-^ Quand les chiens mordent, je les assomme, répliqua le marquis lui tournant le dos pour reprendre son chemin.

— Voyons, monsieur le marquis, reprit l'homme en nous suivant, puisque nous nous rencontrons, ne me repoussez pas. Écoutez-moi. Je vous jure que je vena là ramasser des bourgeons de sapin {)our les vendrel

Vous savez bien que je ne suis pas méchant... Je vous demande encore une fois pardon... Vous venez de me battre, je ne me suis pas défendu... Voulez-vous que j'aille vous demander pardon le jour de la paye, devant tous les autres?... J'irai... Pour ma femme je supporterai tout; reprenez-moi à cause de mes enfants, et je vous promets...

— Jamais! fit le marquis.

Puis, lui montrant avec un geste impérieux l'entrée d'un sentier étroit :

— Tiens, Bernajou, voilà ton chemin, ajouta-t-il d'une voix frémissante; file, et lâche de ne plus me rencontrer !

— Au moins, reprenez mon père, le vieux ne vous à rien fait.

— Va-t'en! répéta M. de Kérandrey.

— Ah! monsieur le marquis, répliqua l'ouvrier d'un air sombre et accablé, cela ne vous portera pas bonheur! C'est moi qui vous le dis.

Et il nous laissa.

Cette étrange scène m'avait glacé, je ne pus me défendre d'un mouvement de pitié pour ce malheureux si humble dans sa prière, si bestialement soumis, malgré sa structure herculéenne. Le marquis devina sans doute le sentiment que j'éprouvais :

— Quand vous connaîtrez mieux tout ce monde-là, vous serez moins sensible! me dit-il sèchement.

— La misère n'est pas faite pour adoucir les méchants, et elle aigrit souvent les meilleurs.

— Ah! oui, la misère ! C'est là le grand mot. — Qa'appelez-vous la misère? Est-ce Tobligation de gagner sa vie ou la privation du bonheur?... Si vous pensez que tout être souffrant a le droit d'être méchant, ne condamnez personnel

Il y avait dans ces mots un indicible accent de tristesse, et je pressentis que j'allais réveiller une grande douleur en m'appesantissant sur l'incroyable incident dont je venais d'être témoin. Nous arrivions par bonheur auprès d'un amas de déblais extraits de la mine ou de haldes abandonnés depuis longtemps pour des gîtes plus riches, ce qui amena naturellement une diversion que je m'empressai de saisir.

A travers un chemin fort hérissé, nous arrivâmes bientôt à l'usine. M. de Kérandrey me la fit visiter dans les plus grands détails. A ses nombreuses interrogations je compris qu'il me faisait subir un examen, et je sentais vaguement qu'il eût été content de me prendre en flagrant délit d'ignorance ; il apportait je ne sais quelle restriction malveillante dans les renseignements qu'il était forcé de me donner lorsque je l'interrogeais, il les laissait obscurs à dessein pour m'égarer dans les conséquences que j'en devais tirer; plusieurs fois môme je dus rectifier des erreurs trop grossières pour n'être point préméditées, et qu'il mit sur le compte de sa distraction. J'en vins malgré moi à mettre de l'animosité dans mes répliques, et je m'adressai au contre-maître qui nous suivait. M. de Kérandrey ne parut pas remarquer mon dépit; mais, à quelques critiques que je fis, il se rangea

franchement de mon avis, et je pas bientôt me convaincre qu'il possédait à fond les notions industrielles que la pratique peut donner à un bon esprit. Sur notre passage, il interpellait souvent les ouvriers d'une voix brusque, et Thumilité respectueuse des réponses ptouvait la crainte qu'il inspirait^

Après avoir achevé notre visite, nous reprîmes le che-* min du château.

— Vous avez été froissé, me dit-il, de rexpérience> à laquelle je vous ai soumis. N'y voyez pas J'envie de vous contrecarrer. J'aime à savoir tout de suite à quoi m'en lenir sur les gens. Vous êtes très-fort, je le sais maintenant, et j'espère que nous nous entendrons.

Alors il me parla sans dëilance de ses plans de i^ forme; il me livra les secrets de son exploitation et me fit entrevoir les difficultés contre lesquelles jusqu'à ce jour il avait vainement lutté. Dès que nous fûmes entrés dans ce courant d'idées, il devint plus comraunicafif ; son âpreté s'adoucit, sa parole s'anima. On eût dit que le seul intérêt de sa vie était dans cette mine, oà il avait englouti, disait-il^ le plus clair de sa fortune. Il semblait se passionner pour le triomphe d'une cause à laquelle il avait attaché son nom. Et je crus démêler que son orgueil était humilié bien plus des échecs de l'industriel que de l'insuccès dû capitaliste, disgrâce qu'il traitait avec le haut dédain d'un grand seigneur.

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En rentrant au château^ comme j'allais m'habiller, j& me croisai sous le péristyle avec une jeune fille d'une remarquable beauté qui tenait en laisse une petite biche apprivoisée. Elle s'efforçait en vain à la mettre dehors ; la folâtre captive se défendait, bondissait, et proclamait la révolte. J'allais offrir mon aide, lorsque, surprise à ma vue, la jeune fille lâcha la corde. La sauvage petite bête, effarou(;^ée, se sauva, gravissant les escaliers.

Interdits l'un et l'autre, nous ne songions point à poufchasser la fugitive, lorsque le vieil Aylic descendit, la ramenant prisonnière: La jeune fille me fit alors un sâlut timide et sortit.

C'était le premier visage gracieux que je voyais dans la maison de mon père, et, sentiment étrange, j'en demeurai triste; je sentis s'éveiller en moi une sorte de pitié instinctive pour cette suave créature perdue dans ce sombre milieu ; rentré dans ma chambre, je m'égarais déjà en mille conjectures sur des liens de parenté entre elle et moi; quand Aylic vînt interrompre ma rêverie.

— Cette demoiselle est sans doute la fille de M. de Kérandrey? lui dis- je.

— Non, monsieur, c'est sa nièce, ou plutôt la nièce de sa femme. Monsieur le marquis n'a heureusement pas d'enfant.

Ce mot heureusement me frappa , et je remarquai, pour la première fois, dans le ton du vieux serviteur une irrévérence singulière pour tout ce qui touchait à la marquise, ou aux femmes, comme il les avait appelées déjà. J'aurais bien voulu savoir quelques détails sur cette famille où tout m'étonnait; mais il ne me convenait point d'interroger les gensj, je remis au temps le soin de satisfaire ma légitime curiosité. Dès que je fus prêta je descendis au salonj et je trouvai réunis tous les personnages qui devaient jouer un si grand rôle dans ma destinée.

C'étaient : Madame de Lincourt-Rigaut et sa fille, madame la marquise de Kérandrey; puis M. Charles Rigaut et sa sœur, mademoiselle Diane Rigaut, que j'avais déjà vus.

Le marquis me présenta officiellement à ces dames, qui répondirent à peine à mes compliments et reprirent de plus belle leur conversation. Je profitai de cet accueil peu hospitalier et du silence auquel on me condamnait pour causer avec moi-même et observer.

Madame de Lincourt était une femme sèche, droite et brune, avec des yeux bridés, ronds comme ceux d'une chouette. Son .visage, jauni de taches hépathiques, conservait encore quelques traces de beauté. Ce qui frappait tout d'abord en elle, c'était l'affectation de ses gestes et de son langage; à ses phrases prétentieuses, on eût dit

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qu'elle récitait un rôle. Évidemment, elle avait répété au miroir des pantomimes de tendresses maternelles dont elle renouvelait, sans doute, Texhibilion à chaque nouveau spectateur. Enfin, dans celte personne affétée, type vieilli de douairière romanesque, on eût cru voir une mère de comédie échappée du Gymnase.

Quant à la marquise de Kérandrey, la femme de mon père, c'était une 3e ces beautés orgueilleuses qui, dans un salon, attirent le regard et Tenchaînent. Créole comme sa mère, son teint avait l'éblouissante blancheur mate qui prend aux lumières des tons d'ivoire; ses grands yeux bruns roulaient des langueurs de reine ennuyée, et sa lèvre dédaigneuse semblait ne point avoir appris le sourire; elle paraissait à peine trente ans quoiqu'elle en eût trente-six bien sonnés : je savais son âge. Ce qui dominait chez cette fîère marquise, (fêtait la superbe indolence du haut do laquelle elle appréciait les choses humaines. Elle se savait belle, elle ne comptait plus ses esclaves : c'est tout ce que je pus surprendre de son caractère.

Tout en causant, elle voulut bien me faire l'aumône de quelques-uns de ses regards — pour une coquette, un homme est toujours un homme; — mais c'était, sans doute, afin de mieux marquer à quelle distance de sa suzeraine devait se tenir un obscur ingénieur. Aussi, quand on annonça que madame la marquise était servie, ne daignant même point me traiter comme un hôte, elle prit, pour passer à la salle à manger, le bras de son neveu ; le marquis avait donné le sien à madame de Lin-

court, et je restai assez embarrassé devant mademoiselle Diane, ne sachant trop si je pouvais me permettre d'être poli comme un homme du monde, ou si je devais la suivre comme un homme à gages qu'on admet par bonté aux honneurs de la table. Elle parut comprendre mon irrésolution, hésita un moment, puis enfin, rougissante, elle me tendit son bras.

Je commençais à trouver pesante cette hospitalité que je n'avais point sollicitée; et, peu propre aux allures sabalternes, je résolus de m'en expliquer le jour même avec M. de Kérandrey. En attendant, je me promis bien de montrer à Taltiére marquise que la servilité n'était pas de mon goût; et pour marquer mon rang, à table, je lui fis tout d'abord quelques compliments d'un ton qui témoignait que j'avais la prétention de me croire son hôte et non point un parasite. Au premier moment elle me regarda d'un air étonné, comme si ma hardiesse renversait ses idées. Mais un homme accoutumé h vivre dans le monde sur le pied d'égalité s'y tient de telle sorte que' ses pairs l'ont vite reconnu. J'étais confiant Je savais rester réservé ; madame de Kérandrey vit que ce n'était point la première fois, comme elle l'avait cru sans doute, que je me rencontrais avec une marquise, et que je n'en étais pas ébloui. Elle me répondit à peine; mais à ses quelques paroles, je me sentis compris. Le résultat me suffisait, et, ma protestation ainsi formulée, je me tus.

Cependant, je dois l'avouer à ma honte, si j'obtins dès ce soir, de la part de ces dames, un commencement de

considération^ je ne le dus pointa mes avantages pei-sonnels, mais à un incident fort puéril.

Nous étions allés prendre le café sous la rérandah .* je causais avec le marquis; inadame de Lincout't lisait, et la marquise rêvait dans une attitude languissante^ lorsqne mademoiselle Diane, qui travaillait à un ouvrage de tapisserie, s'écria :

— Oh t voyez donc, ma tante, comme Beau-Séjour est illuminé 1... On dirait un soleil dans chaque croisée.

La belle vaporeuse daigna porter son regard vers un pavillon qui s'élevait coquettement au milieu des arbres, à une demi-lieue de nous environ, et sur le faîte duquel le couchant versait ses rayons.

— C'est très-joli t fit-elle en étouffant un petit bâillement.

Puis, s'adressant au marquis :

— Mais, à propos, vous êtes- vous occupé de la location de cet inutile rendez-vous de chasse?

— Mon notaire n'a reçu aucune nouvelle proposition.

— Alors je prévois qu'il restera encore vacant cette année, reprit-elle avec une aigreur qui masquait mal le reproche.

— Que voulez-vous que j'y fasse? répondit M. de Kérandrey sur le même ton; vous prétendez en retirer quinze cents francs par an.

— Est-ce ce charmant castel que je vois là-bas, que vous appelez Beau-Séjour, demandai-je au marquis.

— Monsieur aurait-il l'intention de le louer? me dit assez imper tinemment madame de Lincourt.

— Si madame la marquise ne méjugeait point indigne de celte faveur, je la solliciterais volontiers, répondis-je.

Je vis, à ces mots, que je grandissais un peu dans l'esprit de ces dames. Un simple ingénieur qui louait deux tourelles leur paraissait déjà un personnage; mais leur étonnement n'eut plus de bornes lorsque j'annonçai au marquis que je voulais faire venir les chevaux que j'avais laissés à Paris. — Six mille francs d'appointements joints à mes rentes me permettaient ce luxe au fond d'une province. — Insensiblement, je changeais d'aspect aux yeux de mes fières hôtesses. Quelque peu flatteur pour moi que fût ce revirement, j'en acceptai les bénéfices.

On se récrierait en vain. Le mérite d'un homme varie beaucoup suivant sa position de fortune; et le monde est ainsi fait qu'il mesure ses égards au revenu des gens. On ne pouvait traiter un ingénieur qui avait des chevaux avec le même laisser-aller qu'un ingénieur qui n'en avait pas ; d'intrus que j'étais une heure auparavant, je passais invité.

Cependant mes nobles hôtesses étaient de trop illustres dignitaires dans la franc-maçonnerie de la high life pour ne point me faire subir une à une les épreuves qui séparent le dédain de la cordialité, avant de m'élever à la familiarité de l'adepte ou de l'initié; je n'échouai pas, et vers la fin de la soirée, elles daignaient s'entretenir avec moi. Elles me parlèrent de quelques salons de Paris, je fus assez heureux pour pouvoir leur donner des nouvelles intimes de plusieurs de leurs aristocratiques relations chez lesquelles j'avais eu l'avantage d'être reçu. Ce

dernier luxe acheva leur conquête, et cette fois c'était beaucoup plus que je n'ambitionnais.

Si je n'avais pas voulu laisser passer les légèretés d'un premier accueil peu poli, c'était par suite d'un dessein résolu d'inimitié envers les femmes qui avaient pris la place de ma mère; je venais en vengeur au mi' lieu de cette famille, où tout devait m'être douloureux. 11 en arriva qu'à mesure que la marquise me traitait avec moins de froideur, j'apportais, moi, plus de réserve à un entretien qu'elle prolongeait avec la persistance d'une femme ennuyée, pour qui tout est distraction ; je m'étais refusé à supporter ses mépris, mais j'étais loin de quêter ses bonnes grâces.

Au surplus, mon intérêt se portait ailleurs : le marquis était de glace avec sa femme et sa belle-mère, ils se parlaient à peine, mais le peu qu'ils disaient attestait un ménage désuni. Il me sembla bientôt que M. de Kérandrey n'était pas plus chparmé que moi de mes progrès dans l'esprit de ces dames; de temps en temps il interrompait les commérages par des commentaires d'une ironie profonde dont l'intention m'échappait. J'ignore si madame de Lincourt voulut se venger de son gendre, mais, comme j'exprimais le désir de trouver un guide pour visiter la montagne et l'étudier, elle dit au marquis, avant qu'il pût répondre :

—M. Desgranges pourrait prendre avec lui Bernajou I . ..

Ce nom avait sans doute une signification terrible : le marquis pâlit, jeta avec fureur un livre qu'il tenait à la main; je ne sais ce qu'il allait répliquer, mais tout à

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coup, et comme s'il eût craint d'éclater en présence d'un étranger, il dit d'un ton de colère qu'il maîtrisait à peine:

— Je vous parlerai demain, madame.

Et il s'éloigna brusquement.

Cette scène, qui me confondit, ne parut point émouvoir ces dames; heureusement, H était temps de rentrer: elles me firent un salut d'adieu, et je regagnai mon appartement.

Dès que Je fus seul,' je repassai dans mon espWt les bizarres événements de cette journée. Je me rappelai les étranges paroles du vieil Aylic, la morne tristesse de mon père, son rude langage, son incroyable rencontre avec ce Bernajou, dont le nom seul soulevait des tempêtes. J'avais vécu jusqu'alors dans un centre de calme et d'affection, tout me surprenait chez cette famille troublée; des secrets douloureux flottaient dans l'air; j'en fus presque effrayé, et mon sommeil se peupla de visions fantastiques à travers lesquelles je marchais comme le héros de quelque tragique légende.

Il avait été convenu que je m'établirais à Beau-Séjour; maïs des réparations, indispensables à ce pavillon délabré, devaient y retarder mon installation définitive.

Pendant une semaine, je ne parus guère au château

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ayant l'heure du dîner. II fallait me mettre au courant de mes nouvelles fonctions, ce qui nécessitait de nombreuses explorations dans la montagne et une assiduité constante aux travaux de la mine. Je voulais profiter de l'absence de Mary pour organiser les réformes, afin de pouvoir prendre chaque jour quelques heures de liberté sitôt qu'elle serait arrivée. Plus familier avec mes hôtes, je sentis s'eiïacer peu à peu les fâcheuses impressions du premier moment ; mes rapports avec mon père ne gagnèrent pas en expansion ; mais je m*étonnais à découvrir un fonds de sensibilité qui tranchait parfois sur sa rudesse et la rachetait en partie.

Un matin, j'étais venu pour me concerter aVec lui à propos d'un travail que j'estimslis urgeht; fie lé trouvant point dans sort (îabinet, je m'informai auprès du vieil Aylic.

— On ne peut pas voir M. le marquis à cette heure, me dit-il.

— J'ai besoin de lui parler... Est-ce qu'il fait la sieste ?

-^ Non, monsieur, il promène ma femme au soleil.

— Votre femme?

— Oui, c'est sa nourrice. Il lui donné une heure tous les matins et il défend qu'on les dérange jamais, sous quelque prétexte que ce soit : cela chagrine Jeanne. Pourtant, si c'est pour une affaire importante, allez du côté du chalet, M. le marquis vous appellera peutêtre.

Je me rendis vers la place indiquée et je trouvai M. de Kérandrey soutenant sur son bras une pauvre vieille qui se traînait à peine et qu'il guidait avec une tendre sollicitude.

Je me tins à l'écart, me faisant scrupule de troubler des soins touchants auxquels je m'attendais si peu de la part de cet homme fier et brusque. »

Il m'aperçut au bout d'un moment, et, comprenant que je le cherchais, il me fit signe de rester où j'étais. Les deux promeneurs venaient de mon côté, je fus frappé de l'aspect de la vieille Jeanne. C'était une grande femme au visage austère et presque farouche ; elle s'avançait droite, lente, solennelle; sa maigreur effrayante semblait indiquer que la vie abandonnant le corps s'était peu à peu réfugiée dans l'esprit. Ses yeux caves brillaient d'un éclat fiévreux qui me surprit, et je songeai vaguement à ces sibylles des bruyères dont l'intuition illumine les histoires de l'Homère écossais.

— Avez- vous besoin de moi, monsieur Desgranges? me dit le marquis lorsqu'ils se furent approchés.

— Oui, monsieur, mais je vous attendrai, répondis-je.

A ma voix, la vieille Jeanne se tourna de mon côté et me regarda attentivement.

— Dis donc, Célestin, demanda-t-elle à mon père, est-ce que c'est ton nouvel homme de mine, ce monsieur-là ?

— Oui, répondit le marquis.

— Ahî... Eh bien, mon enfant, cause avec lui, je

m'assiérai là en vous écoutant. — Va ine chercher ma chaise.

Pendant que mon père s'éloignait, la vieille me considéra un instant en silence, puis murmura comme se parlant à elle-même : — Je n'ai plus de bons yeux !

— Approchez-vous donc un peu, monsieur, s'il vous plaît, reprit-elle, que je m'appuie sur votre bras.

Je fis ce qu'elle me demandait; mais je m'aperçus bientôt que c'était une ruse innocente pour me voir de plus près; car, mettant sa main sur mon épaule, elle m'examina en face, et son visage touchait presque le mien. Je ne sais pourquoi je me sentis troublé sous ce regard fixe qui semblait scruter mes plus secrètes pensées. On eût dit que cette vieille^ immobile devant moi comme une prophétesse, voyait clair dans mon avenir. ■ — Pourquoi me regardez-vous ainsi, bonne mère ? lui dis-je étonné.

— Je voulais voir si vous serez méchant comme les autres pour mon pauvre Célestin... maïs je suis rassurée.

A ces mots, je songeai malgré moi que j'étais venu en ennemi dans cette maison, et je ne pus me défendre de rougir. La vieille le remarqua.

— Oui, oui, je sais bien, poursuivit-elle, il y a quelque chose.... Vous n'êles pas son ami... Il vous a fait du mal, je le vois. Mais enfin vous n'êtes pas méchant, et je suis contente que vous soyez ici... Oui, je suis contente.

M- de Kérandrey revint et nous discutâmes le plan que

iù% RAYMON.

J6 lui apportais. La vieille Jeanne m'écoutait tUentiva comme si ma voix pour elle contenait des révélations cachées* Enfin» comme j'allais prendre congé du marquis^ elle lui dit en me prenant la main :

— > Célestin, mon enfant, ne sois pas dur avec celui* là ; fie-toi à lui, tu en seras récompensé.

Je m'en allai confondu des pressentiments de la vieille Bretonne; il y avait eu dans son accent je ne sais quoi d'inspiré qui m'avait fait tressaillir. Certes^ elle ne pou« vait soupçonner par quel lien ma destinée se reliait à celle du marquis, mais elle avait lu dans mon cœur; elle voyait que je prendrais place dans la vie du maître, qu'elle avait nourri comme un fils, et qu'elle aimait avec le double fanatisme du dévouement et de la malernité.

Une lettre de Mary, qui m'annonçait son arrivée, fit bientôt diversion à mes soucis. L'amour était le but de ma vie. Sûr démon incognito dans la maison de mon père, je m'abandonnai avec délire au bonheur de revoir ma fiancée, de reprendre avec elle celte belle et libre * existence que nos souvenirs de Varèse nous avaient tant fait regretter... Que m'importaient mes hôtes, leurs passions, leur discorde ? -^ N'étais-je point étranger à ces

RilYMON. 203

débats ?^ Ma haine s'était fondue dam une suprême indifférence. Le spectacle d'une famille heureuse eût peut-étr0 avivé mes rancunes; mais je me voyais si bien vengé.M Us étaient plus isolés que moi, ces cœurs aigris qui n'aimaient pas!... Je me contentai d'être, le plus assidu des fonctionnaires et le plus réservé des hôtes, et si, plus tard, j'étais forcé de m'armer en guerre contre les mattres du château, je ne voulais pas qu'ils pussent me reprocher d'avoir marchandé leur bienveillance ou feint des sentiments d'affection hypocrite. Ma roideur étonna d'abord; ensuite il fut convenu que j'étais fort orgueilleux; mais comme l'orgueil impose toujours, et que chaque homme, par sa dignité personnelle, établit lui-même le niveau d'estime qui lui est dû, en me voyant prendre carrément des allures indépendantes, on conclut la légitimité dô mes prétentions; si j'y perdis une intimité dont je me souciais peu, j'y gagnai du moins le respect de tous, et Ton ne tenta plus de me traiter en subalterne.

Telle était ma situation dans la maison de mon père lorsque Mary arriva. Muni par- elle de détails bien précis, j'avais couru à Saint-André; elle s'était échappée un instant pour me serrer la main, à la porte du parc qui s'ouvre sur la montagne, et nous avions pris rendez • vous pour le lendemain. Je revins l'âme en joie et le pied léger malgré trois lieues de course. Chaque fois que je revoyais Mary après une séparation, je la retrouvais plus belle; non point de cette beauté fugitive sur laquelle chaque saison a prise, mais de ce charme caché

à tous les yeux, honnis ceux d'un amant, de ce rayonnement de rame qui s'épanouit dans tout être qu'un pur et chaste amour possède. L*amour marque ses élus d'un sceau divin; la foule ne le voit pas, heureusement pour l'aimé! . lui seul les mollesses du regard et les lan* gueurs du sourire; à lui seul les rougeurs ineffables que font monter au front les battements d'un cœur vierge ! Oui, Mary m'avait paru plus belle I Tamour chaque jour mûrissait sa beauté, puisqu'il transfigurait son âme I Et son âme, je la voyais dans ses yeux.

Rempli de mes douces pensées, j'étais revenu à Ézirol calme, reposé, pacifique; j'aurais tendu la main à mon plus grand ennemi, et, en m'asseyant à la table du château, je ne pus me défendre de prendre en pitié ces gens vis-à-vis desquels j'avais outré jusqu'alors les formes d'une indifférence préconçue. La plus frivole des circonstances allait pourtant refréner mes élans de sympathie.

Ce jour-là, les guerres domestiques faisaient trêve : l'entretien s'égayait; le marquis, moins sombre, causait avec la marquise, et môme avec sa belle-mère, d'un ton presque enjoué.

— A propos, s'écria tout à coup M. Kharles, notre voisin est revenu I

— Quel voisin? demanda la marquise.

■—M. Barnet.

— Ah! ce vieux fou est ici? dit M. de Kérandrey.

— Oui, reprit le neveu, je l'ai vu ce matin à Alais^ comme sa voiture le prenait au chemin de fer.

— Sa famille est-elle avec lui?

— Oui! Oh! ses filles sont charmantes... l'aînée surtout!

— Il faut espérer, insinua madame de Lincourt, qu'elles sont mieux élevées qu'autrefois ; elles doivent commencer à devenir grandettes!...

— Gomment, grandettes? s'exclama mademoiselle Diane; mais l'atnée doit être à peu près de mon âge, elle a passé dix-huit ans!

— Raison de plus alors pour qu'elles ne courent plus toutes seules à travers champs comme des demoiselles de romani...

— Mais au contraire, ma mère, interrompit la marquise, pour des Anglaises c^est du meilleur toni II paraît qu'à Paris, cet hiver, elles jouaient le rôle de lionnes : et madame Desparvis m'a assuré les avoir souvent rencontrées avec des jeunes gens.

— Je plains leurs maris, alors I reprit la mère.

— Pas moi, riposta finement M. Charles; on dit qu'elles auront chacune deux millions de dot.

Ici madame de Lincourt se guinda dans une attitude digne et scandalisée.

— Par grâce f Charles, défaites-vous donc de ces façons grossières I La dot la plus précieuse d'une femme, c'est son cœur, c'est sa pudeur, c'est sa vertu f...

A la suite de ce joli lieu commun, madame de Lincourt en enfila une douzaine d'autres, moins pour prou- Ter que M. Charles était un sot que pour médire des voisines, et, avec l'aisance d'une guêpe mondaine,

SM»6 RâYMON.

elle déchira Mary en termes fort élégant», tout en protestant contre le mauvais goût des gens qui traitent sans respect des personnes que leur rang met au-dessus des soupçons vulgaires; enfin, pour clore son discours, elle eut la malencontreuse idée de solliciter directement mon approbation.

~ Moi, madame, répondis-<je, je respecte iesfemmeSf non point d'après le rigorisme qu'elles professent, mais d'après Tinfluence qu'elles exercent. Lorsque je veux juger de leur cœur ou de leur vertu, je regarde autour d'elles, dans leur famille, dans leur maison : si le bon* heur y règne, je les tiens pour femmes de bien !

Cette philosophie reposait sur un principe peut-être discutable en bien des cas ; mais dans la situation pré* sente elle eut tout son effet. Madame de Lincourt se mordit la lèvre et demeura si abasourdie, qu'elle fut un instant sans répondre ; la marquise en profita pour chan" ger de conversation.

Le premier mois modifia peu à peu mes rapports avec mes hôtes; ils avaient accepté ma froideur comme une originalité de caractère, et, insensiblement, nous en vînmes à cette sorte de familiarité que donne forcément la vie en commun.

M. Charles, quoiqu'un peu fier aussi de son côté, comme il convenait à l'héritier présomptif du châtelain, m'avait fait quelques avances de camaraderie auxquelles il eût été ridicule de ne point répondre; mais j'aimais peu ce jeune dandy rustique et bien portant qui, malgré sa figure rougeaude et ses larges épaules, passait pour

un don Juan dans la ville d'Alais. Il eût volontiers fait de moi son compagnon de conquêtes et de festins, et il me raillait souvent sur ce qu'il appelait mes principes do puritain.

La seule personne pour qui j'eusse de la sympathie, c'était mademoiselle Diane, dont la grâce m'avait tout d'abord séduit. Nature expansive et enjouée, elle répandait le charme de sa jeunesse sur cette famille tourmentée; elle supportait avec tant de patience les boutades d'humeur de la capricieuse madame de Lincourt et de sa tante, que je me pris de conmiisération pour ce pauvre cœur aimant, si souvent froissé, et qui ne s'altérait point au contact de la sécheresse.

Dans la crainte de faire soupçonner mes rencontres avec Mary, je passais toutes mes soirées au château; la marquise en avait profité pour m*accaparer. Elle me demandait souvent mon bras lorsqu'elle voulait errer sous les ombrages du parc, et, dans ses moments d'épanchement, elle s'était livrée à ces lamentations sentimentales particulières aux femmes qui n'aiment pas leur mari. Elle accusait la vie, qui ne donne jamais ce qu'elle promet : elle avait rêvé l'amour, le dévouement, et elle était seule. Certes, elle rendait justice aux éminentes qualités du marquis, mais.,. Qui ne connaît ce langage? Les éloges aboutissaient, comme toujours, à démontrer que le noble mari était une âme grossière. Je fus un instant ému de ces confidences; elles attestaient une telle désunion, que je m'effrayais à la pensée du rôle qui .m'était réservé dans le conflit de ces deux haines; je les voyais

irréconciliables, et je me demandais quelle était la victime d'ELLE ou de LUI.

A ces plaintes de sentiment succédèrent bientôt des inculpations plus positives. Elle m'apprit que le marquis était presque ruiné, et, tout en le plaignant, elle l'accusait de compromettre aussi une fortune qui n'était pas à lui. Elle était réduite à des luttes qui l'épuisaient pour arracher à ce gouffre de mines toujours béantes l'avenir de sa mère et le sien.

Elle me faisait ces étranges aveux dans le seul intérêt de M. de Kérandrey, et, disait-elle, pour m'éclairer sur les difficultés de sa situation, pour me conjurer de le sauver de lui-môme.

Ces confidences m'embarrassaient infiniment ; j'aurais voulu m'y soustraire, mais j'avais tant intérêt à pénétrer lo cœur et le caractère de mon père, que, malgré moi, j'écoutais. Bientôt, cependant, je crus m'apercevoir que M. de Kérandrey flairait un mystère et qu'il en prenait de l'ombrage. J'évitai alors toute conférence avec la marquise et je me tins à l'écart.

Cette retraite, du reste, me fut facilitée ftar le retour d'un certain M. de Meillan, un jeune voisin dont j'avais souvent entendu parler depuis mon arrivée. Commensal assidu au château, il était grand ami du marquis^ ce qui lui valait naturellement un médiocre accueil de ces dames, et, plus d'une fois, je m'étonnai de l'extrême bénignité qu'il opposait à leur ironie.

\ partir de ce moment, commencèrent pour moi les

plus cruelles de mes épreuves, et je n'attendis pas longtemps sans que le secret de malheur qui planait sur cette maison vint à moi.

Un matin, je m'étais aventuré dans la montagne pour y faire 4nelques observations géologiques indispensables au percement d'une nouvelle galerie que je projetais dans la mine. J'avais en vain tenté d'arriver à une gorge profonde, formée par la convulsion de roches granitiques, qu'on appelle dans le pays le Trou-Cavalier^ et qui, dit-on, au temps de Yillars, a servi d'asile au mystique capitaine Cévenol. Je m'étais égaré et, depuis plus d'une heure, je cherchais quelque pâtre qui pût m'aider à retrouver ma route, quand le hasard me remit face à face avec ce Bernajou que le marquis tenait en si grande aversion. Il était accompagné d'un vieillard encore allègre et robuste; à la ressemblance des traits je devinai son père. M. de Kérandrey les avait impitoyablement chassés tous deux, ce qui devait me les rendre peu propices, et j'hésitais à leur demander mon chemin, lorsque le vieux me cria d'un air étonné :

— Ah bien ! monsieur, vous pouvez vous vanter d'avoir de fiers jarrets pour être venu icil Je suppose que

YOttft voudriez bien descendre dans le ravin pour en reconnaître la formation; mais ce n'est pas facile^ pas vrai?

— Je l'avoue, et, à force d*y chercher un passage, je me suis perdu,

— Bon I on se retrouve toujours, riposta Bernajou brutalement, cherchez encore; la route d'Ezirol n'a pas change de place.

— Vous pourriez du moins me Tindiquer.

Le vieux allait me répondre, lorsque son fils l'en empêcha en le poussant du coude.

-^ Si votre ami le marquis était à ma place et moi à la vôtre, dit ce dernier avec indifférence, je ne crois pas qu'il se dérangerait beaucoup. Il faut que nous gagnions ici notre journée; nos filets ne se relèvent pas tout seuls.

— Vous avez raison; aussi, je compte vousjndemniser de la perte de votre temps ; et si nous pouvions faire marché pour dix francs...

— Dix francs! s'écria Bernajou dont les yeux s'allumèrent. Est-ce que vraiment vous donneriez dix francs?

— Allons, Pierre, répliqua le vieux, il ne faut pas calculer ainsi sur l'embarras des gens! Excusez-le, monsieur : je vas vous conduire. Si vous tenez à nous payer, nous n'avons pas le droit d'être fiers. Mais vous êtes in» nocent des misères qu'on nous a faites au château, et c'est toujours un devoir de remettre un homme perdu dans son chemin. Suivez-moi, car vous n'arriveriez jamais tout seul.

HÂYMOA« 211

Beraajou poussa un soupir de regret, et le vieux partit bâtant son pas alerte, comme pour ne pas laisser à son fils le temps de Tinfluencer. Je le suivis^

-^ Voyez-vous, monsieur, reprit mon guidée ce n'est pas un mècbant gargon; mais du moment que votis êtes l'ingénieur du marquis^ ça suifit à lui monter la tète. Ah I dame! nous ne pouvons pas Taimer, cèlui-^là I

— Mais est-ce que ce n'est pas votre fils qui a des torts envers lui?

— Pardiél les pauvres gens ont toujours tort de se mêler des affaires des maîtres. Madame la marquise avait fait du bien à ma bru, qui est une pauvre et simple créature sans plus de tête que n'en ont les femmes, révérence parler. Elle a cru bien de se montrer reconnaissante ; elle ne savait pas que des sataaées lettres pouvaient amener tant de grabuge. Madame la marquise lui disait : « Portez ce mot à M. de Natalis... » elle le portait Ce n'est que plus tard qu'elle a vu le mal de ces cachotteries-là. Il faut avouer que M. le marquis n'était pas payé pour être content : Il a donné au galant de sa femme un grand coup d'épée qui l'a couché en terre. C'était juste!... Mais ce qui ne l'était pas, c'était de se venger sur mon garçon à toutes les heures du jour en l'appelant mauvais ouvrier.

A ce récit, chaque fibre palpitait en moi; mais la honte me montait au visage à entendre une telle bouche me révéler la secrète blessure de mon père. Pour couper court à ces propos, j'interrogeai brusquement le vieux Bernajou sur les chances d'une descente dans les

profondeurs du Trou que nous étions en train de côtoyer.

— Hol ho! vous brûlez, à ce qu'il paraît... et vous avez eu la même idée que moi ! — Eh bien , l'autre ingénieur n'a pas voulu me croire ! Je n'ai pas été à l'école ; il m'a traité de vieux fou. Je n'ai plus rien dit; mais, voyez-vous, voilà quarante ans que je rêve que ma fortune est là dedans!... Et elle y est, monsieur!... à un gîte que je connais, et dont je pourrais vous faire voir de jolis échantillons, sans aller bien loin.

■^ Vous avez donc pu arriver au fond du gouffre?

— Trois fois, monsieur! me répondit le père Bernajou en se campant avec fierté, et j'y ai travaillé deux jours chaque fois. Je connais là, presque en affleurement, un filon de fer qui a plus de quinze pieds d'épaisseur, et qu'on joindrait de la mine, seulement avec une galerie que je vois d'ici sous la terre.

— Et vous pourriez me conduire à ce gisement?

— Dame ! ... ça dépend de vos jambes et de votre tête ; mais vous comprenez que je ne le ferais pas pour mon agrément.

— Vous fixeriez vous-même votre récompense...

— Oh I non, c'est pas comme ça que je l'entends : avant de descendre, nous ferions nos conventions par écrit ; car il peut me prendre une crampe en route, et alors, ma foi, bonsoir la compagnie!... Si je n'en reviens pas et que Taffaire réussisse, il me faut mille francs en viager pour Pierre et sa femme; si j'en reviens, cinq cents francs de plus pour moi.

Le vieux mineur me prêtait des prévisions que je n'avais pas conçues. Mais en l'entendant discourir avec tant de confiance, je pris tout à coup un fort grand intérêt à cette conversation commencée uniquement dans le but d'arrêter sa faconde sur un sujet qui me blessait. Sous Tenveloppe rustique du vieillard, il y avait une telle netteté de pensées^ une si grande justesse de vues, qu'il m'était impossible de prendre ses affirmations pour les illusions d'un chercheur de trésor. L'habitude des mines donne aux ouvriers, sur les entrailles de la terre, une série de notions pratiques qui annulent à jamais en eux les fabuleuses traditions des veillées. La solitude et la nuit rendent les mineurs réfléchis, le danger constant les fait circonspects. D'ailleurs, depuis mon arrivée à Ezirol, j'avais pu me convaincre que, placée dans les meilleures conditions, la mine n'avait encore exploité que des filons très-pauvres, quand tous les indices géologiques attestaient le voisinage de couches dont la découverte eût été un Pactole; mais mes sondages et mes excursions dans la montagne n'avaient abouti à aucun résultat. On comprend donc de quel prix étaient pour moi des renseignements si précis.

Le père Bernajou, trop malin pour ne pas sentir que je mordais à l'appât, ne me laissa point le temps de raisonner un doute, il continua :

— Tenez, monsieur, nous avons encore deux heures de jour, venez avec moi, et ce que vous verrez vous fera oublier votre fatigue I

— Où voulez-vous aller?

-« A l'endroit où sont caché» mes échantillons, et je TOtts montrerai en même temps le plan du ravin. '

Je suirlis mon homme à travers un chemin hérissé à rebuter des chèvres sauvages. Au bout d'une demi-heure de marche, il s'arrêta près d'un trou creusé dans la roche; 11 s'y engagea, m'invitant à le suivre, et m'introduisit dans une espèce de caverne qui, après avoir sans doute servi de demeure à dix générations de Troglodytes païens 5 avait dû certainement abriter quelque ermite, car on voyait le symbole chrétien patiemment sculpté dans le granit.

— Voilâ ma maison de campagne des dimanches! dit gaiement le péreBernajou. Avotre service, monsieur!... Ça n'est pas trop meublé. Mais vous y trouverez les deux seules choses positives de la vie : une croix pour prier, un lit de feuilles sèches pour dormir. Reposez-vous pendant que je monte â mon grenier; c'est là que je mets mon Vin. J'en al encore une bouteille du temps de ma richesse !

Le langage de cet homme me surprenait à chaque instant. A travers la naïveté de l'expression se montraient tout à coup, par éclairs, des idées lumineuses qu'on n'eût pas espérées de ce paysan inculte. Je ne savais ce qui m'étonnatt le plus de sa profondeur ou de sa simplicité. Il revint au bout d'un instant, et lorsque j'eus séché sa coupe d'hospitalité, il retira d'une cachette un grand papier usé, sali, qu'il déplia devant moi.

— Ceci est le plan I dit-il avec un peu d'orgueil ; il

RWMON. 115

VOUS prouvera la possibilité d'une galerie, et le rapport de sa position avec la mine.

Je ne pus cacher mon étonnement à la vue de ce chefd'œuvre enfantin où les moindres accidents de terrain étaient signalés avec une précision qu'eût enviée le plus froid des ingénieurs; je me pris de pitié, ou plutôt de respect, pour cet homme que la misère avait attelé comme une béte de somme aux plus rudes labeurs, quand la nature l'avait doué de ces facultés supérieures. Je m'émus devant ce miracle de patience où les grossièretés de l'ignorance se mêlaient aux intuitions du génie. Ce malheureux, qui des mathématiques ne connaissait pas môme le nom, avait inventé un système de trigonométrie que lui seul pouvait comprendre. Je reconnaissais divers points du ravin que j'avais explorés et calculés du regard, et l'exactitude du détail me répondait de la réalité de Tensemble.

Bernajou m'apporta ensuite des échantillons d'un minerai très-riche; lorsqu'il me crut bien édifié, il reprit naïvement :

— Maintenant,' monsieur, vous concevez que, si je vous ai montré tout ça, c'est parce que je suis sûr que vous ne pourriez jamais [découvrir le gîte d'où j'ai tiré ce fer; et, en môme temps, il faut convenir que je ne peux vous prouver la vérité de la chose qu'avec un beau f Venez -y voir. » Vous allez peut-être me rire au nez comme l'ancien ingénieur, mais au moins vous ne m'appellerez pas vieux carottier, car je ne vous demande rien de rien pour risquer ma vieille peau avec vous ou avec l'homme de confiance que vous enverrez à votre place.

Si6 ràymon.

Sur ma foi de Bernajou, le filon existe, en voilà des morceaux f— Dame I ajouta-t-il avec un sourire si humble et si découragé que j'en fus ému, le difficile^ c'est de trouver qui me croie I

— Touchez là, père Bernajou; répondis-je en lui tendant la main, vous avez trouvé !

Je pensai que le pauvre homme allait tomber à la renverse. Il m'interrogeait du regard, et doutant encore si je ne plaisantais pas, il hésitait à prendre ma main. Enfin il s'écria :

— Ma foi, si vous vous moquez, tant pisi Vous avez l'air si franc que je n'ose pas me méfier!

Et après avoir essuyé sa main le long de sa cuisse, il topa bravement comme pour marché conclu.

Quand nous rentrâmes à Ezirol, le vieux mineur ne se possédait plus de joie; nous avions discuté son grand projet tout le long de la route et je ne lui avais pas caché l'admiration que me causaient ses étonnantes facultés. II en était tout surpris.

— Ah bien I c'est bon, disait-il en riant, je ne me serais jamais douté que j'étais si savant; je n'oserai plu» me traiter de bète I

— A propos, m'autorisez-vous à parler de votre découverte à M. de Kérandrey? Nous ne pouvons guère rien faire sans lui.

— Ça me parait indispensable; pourtant cela me chiffonne, et, si vous m'en croyez, nous retarderons la confidence. Pour risquer notre descente, il nous faut attendre que les chaleur&aient desséché les mousses, et ce ne sera

pas avant un mois; vous aurez le temps de lui en parler.

— Croyez-vous donc qu'il soit si injuste..,?

— Oh I il n'est pas mauvais de lui-même ; c'était un très-bon maître autrefois; avant ses ennuis, il n'aurait pas fait de mal à un coquin. Mais, damel la méchanceté lui est venue comme aux jeunes taureaux, avec les cornes I... ça se comprend I

Cette façon d'excuser le marquis était cruelle, mais le père Bernajou babillait sans malice et ne croyait commettre aucune indiscrélion. Relever ses parollss, c'était lui en noter l'importance.

Comme il allait me quitter, je me trouvai tout embarrassé : je voulais lui payer sa conduite et je n'osais, lorsque heureusement un enfant en haillons accourut tout joyeux et cria :

—Grand-père, viens vite à la maison, il y a une grosse miche que papa a rapportée !

— Ah! ah! nous allons nous régaler, mon gaillard I répondit le vieux. Mais d'abord ôte ta casquette à ce monsieur: grâce à lui, dans quelque temps, nous aurons du gâteau.

L'enfant s'arrêta ahuri devant moi, j'en profitai pour lui glisser un louis dans la main, et je me sauvai. Une demi-heure après, comme j'étais à cent pas du château, je m'entendis appeler, et je vis arriver le père Bernajou qui, tout essoufflé, me dit :

— Vous en faites de belles I vous avez cru donner un sou au petit... et ça se trouve être un beau napoléon d'or!

— Allons, mon bon Bernajou, pardonnes-moi, c'est un cadeau que j'ai voulu laisser à 1 enfant, vous ne refuserez pas ce plaisir à votre futur associé?

— Ah bien, si c'est comme ça, répliqua*t-il en me regardant d'un air ému, vous pouvez dire que vous inventez de jolis plaisirs!... Suffit., les bonnes gens se comprennent à demi-mot, je vais reporter à la mère le sou de l'enfant. — Adieu, mon associé ! ajouta-t-il, me jetant un regard malin dans lequel je vis rouler une larme.

Et il reprit en courant la direction du village.

On comprend la révolution qu'opérèrent dans mes idées les rapports du père Bernajou; ses clabauderies naïves portaient sur des faits qui ne laissaient place à aucune équivoque; innocente ou coupable, la marquise avait été l'héroïne d'une de ces aventures où la réputation d'une femme se ternit toujours, quelque pure qu'elle en ressorte, quelque vengée qu'elle soit plus tard des soupçons du monde. Je tenais enfin le fil qui devait me guider dans celte ténébreuse intrigue où je me trouvais engagé. La noire mélancolie de mon père, son dégoût de la vie, son amer langage, tout m'était ex-

pliqué; et je fis malgré moi un retour sur les joies qu'il avait dédaignées.

— Eli quoil me disais-je, voilà donc où conduit l'abandon de l'idéal?... Cet homme que son cœur guidait par un chemin sûr vers la félicité rêvée; cet homme, à qui le ciel avait donné un ange, qui n'avait qu'à écouter les élans de sa jeunesse, le voilà brisé, vaincu, humilié! Il se débat dans ses souvenirs cruels et dans sa jalousie; il a méprisé Tamour, et Tamour le tue! Par faiblesse, il a renié sa foi, ses enthousiasmes, et le voilà le jouet d'une femme coquette; il vit sans affections, sans enfants, sans famille; et, du naufrage de toutes ses espérances, il n'a même point sauvé son honneur de mari.

Bien que je n'eusse aucune sympathie pour la marquise, jusque-là, je Tavoue, j'avais accusé mon père du chagrin qui pesait sur tous les siens. Son caractère aigri, ses façons brutales, justifiaient trop les lamentations confidentielles de madame de Kérandrey. Mais, en apprenant la vérité, je me pris de dégoût pour cette hypocrite sentimentale dont la fausse vertu m'avait presque apitoyé : je l'avais crue victime, et ses élégies plaintives m'avaient presque désarmé. Edifié désormais sur sa fragilité, je me jurai de confondre dans une même inimitié tous les complices de l'infortune de ma mère. Et puis, je ne sais quel instinct me disait que ces êtres sans cœur me briseraient dans le misérable confiit de leurs haines t Ils me faisaient peur! et je résolus, pour le peu de jours que je devais encore rester au château, de me renfermer dans le plus complet isolement.

Prétextant des travaux importants, je me retirais chez moi aussitôt après le dîner. Cette solitude m'était chère : je travaillais à mon livre, ou bien j'écrivais à Mary de longues lettres que je lui remettais moi-même le lendemain, car la présence de Mabel imposait forcément une grande réserve à notre amour, et nous nous écrivions tout ce que nous ne pouvions... ou plutôt tout ce que nous n'osions nous dire.

Je dois avouer que ma détermination fut peu remarquée de ces dames. Ce M. de Meillan, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans ma destinée, combla le vide que je laissais au salon.

Désormais étranger aux tristesses de mes hôtes, plein d'espoir sur l'avenir de mes travaux, je m'étourdissais dans cette vie d'amour dont la poésie aventureuse embaume encore mon souvenir. — Ces rencontres secrètes au fond des bois, ces courses vagabondes à travers la montagne, ces haltes sous les grands ombrages, au bord d'une source vive où Mary me fit boire un jour dans le creux de ses mains... Toutes ces joies empruntaient au mystère un parfum romanesque qui nous enivrait, et j'aurais presque béni les obstacles qui nous jetaient dans cette belle existence si pleine de doux hasards. — N'était-ce point le bonheur rêvé, que cette intimité cachée avec les deux adorables jeunes filles dont l'une était ma sœur et l'autre ma fiancée? Nous n'avions qu'une pensée à nous trois, et nous étions si bien unis par le cœur que nous ne pensions même pas qu'on pût nous séparer. La folâtre Mabel, qui ne doutait de rien, se fût même

indignée si nous eussions risqué quelques points d'interrogation sur la réussite de nos projets; par mille raisons originales qu'elle donnait elle-même comme trèssérieuses, elle déclarait positivement qu'il était désormais impossible de rompre notre mariage; c'était pour elle un fait accompli; et afin de nous y faire croire à nousmêmes, par une malice pleine de grâce, elle avait pris l'habitude, lorsqu'elle parlait à Mary, de l'appeler Raymon, ce qui amenait à chaque instant des confusions plaisantes qui nous ravissaient, et qui la ^faisaient rire aux larmes.

Nous vivions depuis deux mois dans ce délicieux courant d'idylle, lorsqu'un jour je fus tout surpris de ne point voir arriver mes belles amies au rendez- vous convenu. Je crus d'abord à un relard, et j'attendis patiemment. Pourtant, lorsqu'au bout d'une demi-heure, ayant gravi une roche d'où je découvrais le chemin jusqu'à Saint-André, je trouvai tout le chemin vide, je commençai à me troubler. Ce retard me semblait extraordinaire. Je savais qu'une circonstance grave pouvait seule retenir Mary, et mon esprit s'emplit de folles terreurs. — Qui ne connaît les angoisses de l'attente?.. . Mary était mourante puisqu'elle ne venait pas; ou bien sir George avait tout découvert I... L'œil fixé sur les tourelles du château, j'y cherchais un signal qui m*avertît... Une heure entière, je passai par des tourments indicibles ; je croyais déjà ne plus les revoir, et, succombant à la peur, j'allais me décider atout braver pour apprendre mon ^?ort, quand, par bonheur, sous le soleil, au tournant du

sentier, se détachèrent deux robes blanches, et je reconnus mes chères amies qui accouraient vers moi.

Elles arrivèrent oppressées par la course à ne pouvoir parler. Pourtant Mary, devinant mon inquiétude, me prit les mains et me dit :

— Pauvre ami I

Elle était là, j'avais tout oublié I Quant à Mabel, elle ne répétait qu'un mot :

— Vilain préfet!... Nous a-t-il fait courirl...

Tout cela était fort obscur. Enfin, la petite sœur, se •trouvant assez de souffle, me dit sans plus de transition oratoire :

— Il s'agit maintenant de savoir si nous irons à son bal I Qu'en pensez-vous?

— Quel bal? lui demandai-je.

— Eh bien, le bal du préfet! C'est à la seule fm d'y inviter vos servantes qu'il vient de nous honorer, avec madame la préfette, d'une visite qui nous a retenues au moment de partir. J'avais beau faire des signes à papa pour le prier *de nous congédier, il n'a jamais voulu me comprendre. — A partir de ce soir, ajouta-t-elle, je vais lui apprendre notre télégraphie : il n'aura plus d'excuse et je pourrai le gronder à mon aise devant les gens, ce qui me divertira beaucoup... Mais pour en revenir à ce bal où Mary dit qu'elle n'ira pas.. .

— Mon Dieu, que tu es bavarde I dit Mary en l'interrompant.

— Mademoiselle, répliqua Mabel piquée, si je suis bavarde, c'est que je viens de faire des économies pen*

RÂYMON. t23

dant tout le temps que vous avez causé avec la préfette sans me laisser placer un mot !

— Acceptez-vous enfin Tinvitation? hasardai-je à mon tour.

— C'est précisément ce que Mary ne voudrait pas que je vous dise, reprit Mabel. Imaginez-vous qu'elle prépare une migraine pour ce jour-là ; elle prétend que vous seriez malheureux à l'idée qu'elle danse sans vous et que...

— Méchante I interrompit Mary. Pourquoi lui répéter cela? Tu vas l'attrister. Tiens, vois, ses yeux sont pleins de larmes.

Mabel s'arrêta ébahie; en vérité, j'avais des larmes plein les yeux, mais c'étaient des larmes de jpie ; mon cœur se fondait dans un attendrissement ineffable à ce touchant débat qui prouvait tant d'amour.

— Oh! Mary, chère fiancée I m'écriai-je avec effusion, comment vous adorerais- je jamais assez pour payer tant de grâces? Vous avez des délicatesses qui me confondent. Quoi, de peur de me causer un ennui, vous vous refusiez un plaisir...

— Le beau sacrifice f dit-elle avec un sourire de dédain.

— Mais vous aimez lôbal, je le sais.

— C'est un peu vrai que je l'aimais.. .

— Elle l'aime encore I riposta Mabel avec véhémence, ne la croyez pas.

— Mais puisqu'il est jaloux f reprit Mary avec une douce candeur.

— Ohf ma jalousie est morte, et désormais elle serait une offense I

— Un crime I... ajouta énergiquement Mabel. Et puis, le titre de sœur aînée implique des devoirs; on doit protéger sa cadette et ne point la forcer à demeurer au logis comme uneCendrillon... Il faut vous dire,Raymon, que j'ai un amour de robe qui me va si bienl... Tous les jours je grille de la mettre, pour me promener dans le jardin.

Mary ne pouvait résister à de si puissantes raisons... elle déclara, à la vive satisfaction de Mabel, qu'elle n'aurait pas la migraine le soir où le préfet donnerait son bal.

J'appris bientôt que tous les Kérandrey étaient aussi conviés à la fête. Il était môme arrivé une invitation pour moi. Mais il n'eût pas été prudent de révéler à sir George ma présence dans le pays, je dus m' abstenir.

En attendant, sans en deviner la raison, j'étais inquiet, je sentais que ce bal troublerait ma vie, et lorsqu'au jour dit je vis partir en gala tout le monde du château, il me sembla qu'un grand •événement allait s'accomplir. Je me disais en vain que mes anxiétés prenaient leur source dans un stupide sentiment de jalousie

IIAÏMON. no

involontaire à la pensée que Mary allait être Tobjcl des fadeurs de tous les galantins d'alentour ; mais ma confiance protestait, et je ne sais quelle voix me criait que le péril n'était pas là. Enfin, ma terreur arriva à une telle intensité que, ne pouvant plus tenir chez moi, je sortis pour secouer mes sombres présages.

Il faisait une de ces chaudes nuits de juillet où la nature semble comme engourdie des baisers ardents du soleil. De grands nuages roulaient lourdement, et par instants des éclairs silencieux dévoilaient le ciel étoile. J'errai pendant une heure dans la campagne, puis enfin, me trouvant sur la route d'Alais, je pris ma course et m'en allai rôder autour de Thôtel de la préfecture. J'y restai longtemps à regarder las fenêtres illuminées ; je voyais glisser des groupes de danseurs, et j'entendais les rhythmes de Torchestre qui jetait ses gais éclats comme une raillerie à ma douleur.

Pour tout être souffrant, rien n'est triste comme le spectacle de la joie; pourtant je ne pouvais me détacher de cette place. Confondu avec les cochers, je me haussais cherchant à entrevoir ma bien-aimée. Mais bientôt, de peur d'être reconnu par les gens de M. de Kérandrey, je me retirai à l'écart, navré, et je m'abandonnai au plus amer découragement. Je me mis à penser à la folie de ce rêve auquel j'avais livré ma vie; la vérité m'apparut dans ce qu'elle avait de cruel. — J'aimais d'un incommensurable amour, j'étais aimé ; Mary était là à quelques pas de moi, et j'étais forcé de me cacher comme un misérable suborneur I Je n'osais l'approcher devant son

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père, et je me dissimulais parmi les laquais pour ne pas être surpris dans ma maette adoration !

Puis, songeant aux incertitudes de l'avenir, je me sentis pris de remords. J'avais troublé le cœur de cet ange au risque de briser toute son existence, et je savais trop pourtant qu'il m'était interdit de prétendre à sa main. — Tout nous séparait I La volonté de sir George pouvaitelle se payer de mes aspirations romanesques? — Quoi f je tramais un plan dans l'ombre pour m'allier à l'une des plus nobles et des plus riches familles de l'Angleterre ? J'avais conçu ce projet insensé, moi , et je n'avais pas môme de nom !.. . Je m'assis sur une borne et je pleurai.

Quelques équipages joyeux, qui déjà reprenaient le chemin des châteaux, în'obligèrent à quitter ce lieu d'angoisses, je revins accablé vers Ezirol. Exténué d'émotions bien plus que de fatigue, j'essayai de me reposer quelques heures, mais l'insomnie prolongea mon chagrin.

Je ne devais pas voir Mary pendant cette matinée, et, impatient d'apprendre des nouvelles de la nuit, j'attendis anxieusement l'heure du déjeuner; je prévoyais bien que la conversation n'aurait point d'autre thème que les incidents du bal. En effet, aux premiers mots, je fus édifié sur les dangers que j'avais pressentis : il n'était question que des demoiselles Barnet, de leur grâce, de leur élégance, de leurs toilettes. Ce langage si bienveillant me surprit d'abord, mais j'en appris bientôt la raison. Par les soins du préfet, sir George et le marquis avaient été présentés l'un à l'autre, ils avaient causé ensemble une partie de la nuit, ce qui avait forcément rapproché

RW.MON. 2«7

la marquise et mes jeunes amies. Je fus consterné en apprenant que ces dames projetaient une visite à Saint- André pour le lendemain. Je me sentis pâlir à ce mot. Qu'allals-je devenir? Une fols les relations engagées, je serais bientôt découvert f Sir George, si confiant qu'il fût, avait trop de finesse pour ne point comprendre le rôle que nous avions joué jusqu'alors; il me paraissait impossible qu'il n'interrogeât pas Mary, et alors nous étions perdus f

Le déjeuner fini, je m'enfuis pour ruminer ma tristesse et réfléchir au moyen de parer au coup qui nous menaçait. Me voir séparer de Mary, vivre loin d'elle, c'était plus que je ne pouvais supporter! Je songeai à l'instant à quitter Ezirol pour échapper aux regards du baronnet qui, cette fois, je n'en doutais pas, userait des rigueurs que lui commandait la prudence paternelle. Il me serait facile de me cacher dans un village des environs. Je ne me demandais pas ce que deviendrait mon avenir... Mon avenir!... hélas! il. n'était plus question que de l'heure présente. Dans mes mélancoliques réflexions de la nuit, j'avais fait un retour sur ma situation; j'avais reconnu mon impuissance et la vanité de mes rêves. — Mais quitter Mary, c'était mourir! — Je me sentais frappé au cœur; il ne s'agissait plus pour moi que de prolonger mes derniers jours d'ivresse. — Quedirais-je?... J'étais encore à cet âge où l'on croit... Je subis le martyre de rame. J^aimais tant!

Pour effectuer mes projets de retraite, il me fallait liquider d'abord ma position d'ingénieur. Mon rend^'

VOUS avec Mary n'était que pour quatre heures ; je me rendis à la mine, où quelques opérations, commencées par mes ordres, réclamaient ma présence. Pendant les heures du travail, des pensées plus fortes et plus généreuses me ravivèrent. — Avais-je le droit de déserter cette œuvre laborieuse où le succès récompensait déjà mes efforts? Les résultats obtenus depuis trois mois dépassaient toutes les espérances; un an de plus, c'était la fortune peut-être de tout un pays que je faisais sortir de terre! N'y aurait-il point là de quoi toucher sir George?... Je ne savais plus que résoudre et je me débattais encore dans mes perplexités quand, dans Tobscurité de la galerie où j'étais avec mes ouvriers, je vis venir vers moi un groupe de quelques personnes, que précédaient des porte-falots; reconnaissant M. de Kérandrey, je pensai qu'il faisait tout simplement son inspection quotidienne, lorsque, tout à coup, une voix qui me fit tressaillir me cria ces mots :

— Bravo, moucher Raymon, bravo f

Je faillis tomber à la renverse. C'était sir George qui parlait ainsi I — Je demeurai muet, frappé de stupeur, et comme surpris dans l'accomplissement d'un crime.

— By Jove t mon jeune ami, voici ce que j'appelle des fonctions viriles!... vous êtes superbe ainsi!... Je savais bien que vous étiez un homme !

Un peu réconforté par ce ton bienveillant, je pris la main qu'il me tendait; et pour m'assurer du premier coup une position avantageuse, je lui dis :

— Vous le voyez, monsieur, j'ai suivi votre conseil.

UAYMON. 22U

— Il fait bon vous en donner, mon cher, et j'ai été charmé en apprenant que vous étiez ici !... Vous ne vous attendiez guère à cette visite, hein?... C'est une surprise arrangée cette nuit entre M. le marquis et nïoi. Nous avons beaucoup causé de vous, je vous fais mon compliment de tout ce qu'il m'a dit. — Oui, je le répète, vous êtes un homme et, par ma foi, je vous estime !

En parlant ainsi, il me secouait la main, selon cette mode anglaise si cordiale et si mâle à la fois dans son expression.

Sir George paraissait sincère dans ses félicitations : je ne savais plus que penser; jamais ses façons n'avaient été plus affectueuses avec moi. Dès que nous fûmes au grand jour, il prit mon bras d'un air joyeux pour visiter l'usine; il était enthousiasmé de mes travaux, et cette rencontre tant redoutée par moi semblait, au contraire, si bien resserrer les liens de notre amitié, que je ne pus me défendre d'espérer; mais mon illusion avait à peine ouvert ses ailes que mon original les lui coupait.

Il m'était impossible de ne point demander des nouvelles des jeunes misses, une trop grande réserve eût éveillé la méfiance du baronnet. M'armant donc de mon grand courage, j'abordai ce sujet délicat. Ma question ne lui causa aucun étonnemeni, il y répondit avec une liberté d'esprit qui témoignait de l'absence de tout soupçon sur nos relations cachées, et je m'en réjouissais déjà lorsqu'il ajouta :

— Eh bien, mon jeune ami, avouez que j'ai eu grande raison de vous débarrasser de ces billevesées d'amour

qui vous détournaient d'un si noble emploi de yotre jeunesse? Vrai, vous m'aviez donné quelques craintes... Mais, by Jove^ vous êtes un homme! Ce n'était qu'une faiblesse, un de ces affadissements de cœur qui se gagnent sous ce diable de ciel d'Italie, où la peste de la volupté voltige dans l'air avec les rayons de soleil et le parfum des fleurs... Moi, qui vous parle, j'ai failli y devenir poète un jour... Mais l'Angleterre m'a guéri.

Et mon humoriste entama une longue digression sur la supériorité des climats septentrionaux, où l'homme, n'étant plus choyé par la nature, se voit forcé de chercher le bonheur dans sa force intime et dans l'accord parfait de l'humanité.

Ce langage attestait, une fois de plus, la vanité de mes espérances. A coup sûr, sir George avait jugé ma présomption insensée;, il était convaincu qu'un seul mot de lui avait dû me rappeler à la raison. D'ailleurs, plus d'une année s'était écoulée depuis notre explication à la villa Moroni, temps qu'il devait croire largement suffisant pour dissiper ce qu'il appelait mes billevesées d'amour. Je lui semblais si loin de sa fille par mon humble condition, qu'il ne daignait même pas prendre ombrage du hasard qui me conduisait encore sur se^ pas; mais après mes alarmes je m'estimai trop heureux de ce pacifique accueil, et j'oubliai l'avenir pour ne songer qu'au présent.

— A propos, dit-il en me quittant, j'attends nos amis Devillars; vous viendrez nous voir, je l'espère... Je vous écrirai.

Huit jours après, Mabel et Mary dînaient au château d'Ezirol, à la grande joie de mademoiselle Diane et de la marquise, qui les avaient prises en amitié. Madame de Lincourt elle-même, désarmée par la grâce des jeunes misses, déployait pour elles ses tendresses les plus maniérées.

La soirée fut charmante. Sir George ne laissait jamais passer un homme devant lui sans en faire une étude de caractère, il avait accaparé le marquis, et il l'approfondissait, l'analysait avec le flegme d'un naturaliste qui dissèque un coléoptère avant de le classer dans sa collection. L'élément jeune de la société, madame de Kérandrey en tête, s'égayait dans le parc en liberté, et les échos de cette monotone demeure s'étonnaient de redire les éclats d'une telle joie. Nous étions convenus, Mary, Mabel et moi, d'observer entre nous la plus stricte réserve, et nous restions, tant bien que mal, fidèles à notre pacte. Cependant il perçait sous notre langage je ne sais quelle nuance de délicate confiance et de familiarité qui ne fut pas un médiocre sujet de surprise pour ces dames. C'était décidément, pensaient-elles sans

i3i llAYMON.

doute, un étonnant ingénieur que ce jeune homme traité presque en frère par des filles d'un tel rang.

M. Charles Rigaut ne pouvait manquer une si belle occasion d'exercer ses allures de Lovelace. Emerveillé de la beauté de Mary, il se lança triomphalement dans les prouesses les plus galantes, elles ne s'arrêtèrent point un instant; sur la terre ou sur Tonde, il les multipliait : il dévastait les jardins et faisait voler la barque avec des coups de rame à tout chavirer. Je crus un instant qu'il voulait nous noyer tous afin de prouver sa flamme en sauvant les jours de miss Barnet. Heureusement, l'heure du départ arriva qui interrompu le cours de ses travaux.

Hélas! tout semblait encore me sourire; je jouissais de ma félicité au jour le jour, et, quand un éclair de raison luisait dans mon esprit, je me disais qu'il serait toujours temps de souffrir.

D'un autre côté, mes affaires prenaient une allure tout à fait heureuse. Le père Bernajou, devenu mon ami, plus encore par suite de l'estime que je lui avais donnée de lui-même et de ses hautes facultés, que parce que je "avais sauvé de la misère, m'avertit un jour, s'en fiant

tout simplement à ma parole, qu'il était temps de tenter l'exploration du Trou Cat?aKer. L'entreprise était ardue, je le savais, mais, conmie le vieux mineur, je m'étais passionné pour ce projet : toutes les données géologiques attestaient l'importance de là découverte. Je me voyais déjà le héros, le bienfaiteur d'un pays dont j'assurais la richesse. .. Quels titres de gloire aux yeux de l'humanitaire sir George! Pourrait-il encore me rejeter, alors que je lui dirais :

— Pour mériter Mary, j'ai dévoué ma vie à vos idées; voici mes œuvres ! . . .

Un matin donc, munis de cordes et d'outils, nous partîmes d'Ezirol, le père Bernajou et moi.

Il m'est resté de cette journée de vertige des rêves effrayants que l'oubli ne saurait effacer : souvent, la nuit, je revois le précipice... Collés aux flancs dès rochers, nous rampons, les doigts crispés dans des crevasses qui s'ébranlent ou qui se brisent sous nos pieds. Nos ongles sont en sang, mais nous avançons.. . A un moment, nous tournoyons tous deux sur l'abîme béant; un des arbres, autour desquels est enroulée la corde, craque et se rompt sous notre poids, l'autre plie : un cri d'angoisse se fait entendre, puis, tout à coup, Tarbre se relève... Mon vieux compagnon, suspendu au-dessous de moi, s'est précipité... l'horreur me saisit, je ferme les yeux en prononçant le nom de Mary...

J'ignore comment je touchai le fond du gouffre, mais je m'y trouvai couché, la tête sur les genoux de Berna-

jou, qui, pour me ranimer, me faisait boire de Teau-devie à sa gourde.

— Ah bien, nous l'avons échappé belle ! me dit-îl comme je rouvrais les yeux, et vous pouvez vous vanter d'avoir une flère tête pour un Parisien.

A mon air effaré, il comprit ma stupéfaction : je le revoyais vivant I

— Bon! les vieux chats retombent toujours sur leurs pattes, ajouta-t-il gaiement. Il fallait soulager la corde... un petit saut de dix pieds pour arriver au plateau que voici au-dessus de nous; une fois là, nous étions arrivés. Et, ma foi, vous vous êtes gaillardement tiré du reste sans mon aide!

— J'avoue, balbutiai-je, que je ne sais pas comment j'ai dégringolé jusqu'ici. ..

— L'instinct, mon associé, l'instinct! la grâce du bon Dieu, je connais ça. Vos mains sont un peu brûlées, mais elles ont travaillé jusqu'en bas. Vous n'avez faibli que là, comme un brave après la victoire, A cette heur-e, nous sommes sauvés, le plus fort est fait, car le retour sera moins dangereux.

Quelques instants plus tard, tout était oublié. Bernajou avait découvert un pactole. Des filons en affleurement, déjà mis à nu par lui et fouillés à plusieurs mètres en certains endroits, étaient d'une abondance peu commune; tout attestait la profondeur des gisements et leur extension souterraine. La proximité de nos galeries nous facilitait l'exploitation de ce vaste noyau où nous allions "que tailler en plein fer.

Dans ce travail ténébreux des mines, où le hasard préside, où la moindre erreur dans la projection des tranchées vous ruine, où souvent de minces couches déterre vous séparent d'un gîte ignoré, c'était m'ouvrir un trésor que de me signaler ce rayonnement fertile que je n'avais plus qu'à dégager.

Bemajou, le front illuminé d'enthousiasme, semblait avoir oublé le trésor si longtemps rêvé, pour s'abandonner à son orgueil naïf. C'était son jour de gloire, à ce pauvre génie méconnu pendant quarante années ; il marchait éveillé dans sa vision, il triomphait enfin!

— Je l'avais dit!... je l'avais dit!... s'écriait-il transporté. — Hein ! mon associé ! Examinez-moi un peu ce minerai plein de rognons; c'est autre chose que les satanées pyrites que vous piochez là-dessous! — Ha ! ha ! le père Bemajou n'est donc pas si bête! — La bète, c'est l'ancien ingénieur qui a tremblé pour sa peau } — C'est à nous deux tout ça, à nous deux !

Et, dans le délire de sa joie, il me sauta au cou pour me remercier de l'avoir cru.

— Vous êtes venu, vous! Vous êtes venu! s'exclamaît-il.

Et tenant mes deux mains dans les siennes, il me contemplait les yeux baignés de larmes.

— Ah bien! qu'on ne touche jamais à un cheveu de votre têtel... je ne dis que ça, ou gare le fusil!

Je passai toute la journée à relever mes plans, tâche que me rendait facile le travail étonnant déjà réussi par le vieux mineur. ^ .

Le retour, quoique plus aisé que la descente, était loin d'être exempt de périls ; mais uous^étions soulevés par l'espoir; plus d'une fois encore j'invoquai la Providence... Enfin nous touchâmes le rebord du sentier.

Épuisés de fatigue, d'émotions, nous revînmes à Ezirol les vêtements en lambeaux, les mains et les genoux en sang; mais l'esprit encore enfiévré par notre action héroïque, nous ne sentions plus la douleur.

Sans prendre un instant de repos, je courus au château pour annoncer ma grande nouvelle à M. de Kérandrey. Je lui apportais une fortune; pourtant il fallait agir avec prudence et ne point heurter de front sa haine vivace contre les Bernajou.

Je lui confiai donc ma trouvaille en multipliant les réticences ; je lui montrai les échantillons rapportés, mais je me déclarai en môme temps enchaîné par ma parole à ne point dévoiler le lieu du gisement, avant qu'un traité en forme assurât à celui qui m'y avait conduit une part dans les bénéfices, au cas où l'affaire aurait, le succès espéré.

Le marquis avait trop de confiance en moi pour douter, alors que je lui affirmais l'importance de cette veine inouïe.

— Mais c'est un coup du sorti s*écria-t-il ravi. — Et vous êtes sûr qu'avec un mois de travaux?...

— Peut-être en moins de temps nous joindrons ce filon. Je vous en donnerai la preuve par le plan que je suis autorisé à vous montrer dès que vous aurez con-

^^s bases du contrat.

— Parbleu! nous ne risquons rien à accepter un tel traité, puisqu'il n'est exécutoire qu'en cas de succès!...

— Le succès est certain I

— Eh bien, Raymon, je vous donne pleins pouvoirs; rédigez Tacte, je le signerai.

J'avais exploité les conditions de mystère qui m'étaient naturellement imposées, en ce qui touchait le lieu, avec trop d'habileté pour que mes restrictions sur la personne ne s'expliquassent point d'elles-mêmes.

Néanmoins, lorsque, le lendemain, je vins avec le traité et que M. de Kérandrey y lut le nom de Bernajou, il ne put se défendre d'un mouvement de colère.

— Quoi! c'est ce coquin? s'écria-t-il.

— Un coquin?. . Ce pauvre vieux qui m'a semblé si naïf...

— Ah I c'est le père? répliqua le marquis. .. Ma foi, je ne sais s'il vaut beaucoup mieux que son fils!... Mais comment avez-vous donc connu cet homme? ajouta-t-il après un instant, et fixant sur moi un regard inquisitorial.

— Je l'ai rencontré dans une de mes excursions. Du reste, repris-je, qu'il soit un bon ou un mauvais ouvrier, cela nous importe peu; il ne s'agit pas de l'employer. Quand il serait le diable... le placer qu'il nous vend ne perd rien de son prix!...

J'eus peur un instant d'un combat dans l'esprit du marquis; mais mon plan lui avait démontré l'excellence du projet et les facilités d'exécution. II s'était, d'ailleurs, trop avancé pour reculer; il signa.

St8 RÂYMON.

-* Tenez, me dit-il, je dégage votre parole, paisque vous l'avez donnée. Mais que ces gens-là ne se présentent jamais devant moil

En moins de quinze jours, j'atteignis le bienheureux gisement, qu'un puits vertical abandonné dès longtemps touchait de si près, que j'y gagnais les trois quarts du chemin.

La chance me suivait décidément et je marchais à grands pas vers mon Saint-Graal. La prospérité d'Ézirol était désormais assurée, il nous fallut presque doubler le nombre des ouvriers.

Mon coup d'éclat me valut, du conseil d'administration, des félicitations sans nombre (qui, certes, eussent été plus justement payées au pauvre vieux Berna j ou). Mais ce qui me toucha bien davantage, ce fut un dîner que sir George, sérieusement attaché aux intérêts du pays, donna en mon honneur.

Mais, tandis que je me livrais à l'espérance, autour de moi, dans le château de mon père, s'agitaient des passions terribles, auxquelles je me trouvai bientôt mêlé malgrémoi.

Je crus m'apercevoir que madame de Kérandrey cherchait à reprendre avec moi un entretien confidentiel.

Uu matin, je me rendais de très-bonne heure à Ezirôi et je traversais le parc pour gagner le court chemin, lorsque, au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec la marquise.

— Je vous ai aperçu de loin, me dit-elle, et je vous attends pour vous prier d'être mon chevalier. C'est le jour où je me déguise en Providence, je vais faire ma tournée au village. Et d'abord, prenez ce paquet qui me gêne.

Quelle que fût mon envie de discrétion, je ne pouvais me hérisser jusqu'à Timpolitesse, et je dus me soumettre en formulant les compliments de rigueur. Après avoir échangé quelques mots sur la splendeur de l'horizon, la conversation tomba. La marquise se mit à marcher en silence, me suivant dans le sentier étroit de la montagne; à chaque instant pourtant elle appelait mon aide, car la route était âpre. Arrivée à mi-chemin, elle se déclara si lasse, qu'elle réclama une halte. Nous étions alors sur une petite plate-forme d'où le regard embrassait toute la pittoresque vallée où court le Galeizon. A nos pieds, le château perdu dans les arbres.

La marquise s'assit sur une roche couverte de mousse et se prit à rêver en contemplant la perspective. Je ne pus me défendre d'un sentiment d'admiration pour sa merveilleuse beauté. Dans la chaleur de la course, les pâleurs de son teint s'étaient colorées de teintes rosées; ses yeux brillaient de cet éclat sombre que jettent dans l'ombre les prunelles brunes; ses lèvres empourprées semblaient respirer la vie; la froide statue s'était ani-

niée; elle était radieuse. Devinant Timpression qu'elle causait, la coquette nuança sa pose avec complaisance ; puis elle me dit en riant :

—Une confidence, monsieur Desgranges. Votre misanthropie va-t-elle jusqu'au mépris des magnificences de ce paysage?

— Non, madame, j'admire; mais ma sensibilité s'est peut-être un peu plus émoussée que la vôtre parce que je vois chaque matin ces magnificences.

— Oh ! je ne crois pas un mot de votre sensibilité î Vous êtes de ces orgueilleux mortels qui vivent trop retirés dans leurs dédains pour que nos pauvres admirations les puissent atteindre.

— Je suis d'un âge, madame, où Ton n'a pas encore le droit d'être misanthrope, et vous me faites tort si vous me croyez orgueilleux. Je suis tout au plus réservé.

— Je comprends la réserve : c'est une délicatesse! Mais n'est-ce point du dédain que de repousser les amitiés qui vous cherchent ?

-— A coup sûr, madame, c'est quelquefois du dédain, répondis-je un peu embarrassé, car je me sentais vaguement sur le seuil d'une explication; mais c'est aussi souvent de la discrétion ou de la modestie...

— A moins que ce ne soit de l'antipathie! reprit-elle.

— En philosophie générale, j'avoue qu'il faut admettre aussi ce sentiment.

— Voyons, monsieur Desgranges, de qui parlonsnous?... dit-elle en souriant.

— Mais du cœur humain, j'imagine, madame ! repartis-je le plus naïvement que je pus.

La marquise fit un geste de dépit, hésita un instant, puis enfin, me regardant dans les yeux, elle poursuivit :

— Vous feignez de ne point me comprendre, je le vois. Mais puisqu'il faut vous parler clairement, quelque singulière que soit une telle insistance, je préciserai ma question. — Je vous demande pourquoi vous déclinez obstinément des témoignages d'affection qui vous sont très-cordialement offerts ? Si vous avez douté de ma sincérité, je vous pardonne; mais lorsque vous êtes destiné à vivre peut-être longtemps parmi nous, ce serait vous montrer peu d'estime que de ne point chercher à vaincre votre défiance. J'ai, comme vous, l'orgueil de croire que mon amitié a quelque prix : vous Tavez mal accueillie ; je veux savoir pour quelle raison. — Je pense que, maintenant, vous répondrez sans subterfuge philosophique, ajouta-t-elle avec un accent de coquetterie superbe.

Le terrain devenait brûlant; il m'était impossible d'éluder une question si nettement posée. Toute vérité eût été offensante; je me rejetai sur des excuses banales : la préoccupation de mes travaux, ma timidité, une disposition naturelle à la tristesse ; j'invoquai môme un peu (fe nostalgie...

— Que de mal vous vous donnez pour voiler votre pensée, répliqua la marquise avec un sourire moqueur. ...Votre tristesse, votre timidité!... que ne parlez-voi aussi de votre humilité, vous, dont la fierté nous

plus d'une fois blessés?... Ohl je suis femme, et ma finesse ne s'y trompe pas, reprit-elle en prévenant ma réponse : vous jouez un rôle, je le devine, et ces âpres façons jurent avec la délicatesse de vos instincts. Quant à votre mélancolie, vous me permettrez de n'y pas croire davantage I . . . Vous vous trahissez trop souvent; et quand, au milieu de nous, vous nous faites l'honneur de nous oublier pour vous renfermer dans vos rêves, ce n'est point de la mélancolie qui passe sur votre front., je la connais trop pour m'y méprendre !

le ne savais plus que dire ; j'étais percé à jour par cette perspicacité féminine.

— En vérité, madame, murmurai -je, je suis confus de l'opinion que ma bizarrerie vous a fait concevoir de moi!... j'ai l'humeur rêveuse, vous l'avez dit, c'est là mon grand défaut...

— Cela signifie que vous êtes lunatique! Mais je me suis mis en tête de vous confesser. Un si fort penchant à la solitude n'est pas naturel. Depuis quelque temps, vous vous étudiez à me fuir. D'où vous est venu cet accès de sauvagerie? Vous aurais-je blessé innocemment?

Il y avait tant d'affabilité et tant d'abandon dans ces reproches, qu'il m'était vraiment difficile d'y répondre par de l'indifférence. Je n'avais, en effet, reçu de la marquise que des marques de sympathie, et, ma réserve ne pouvant trouver d'excuse que dans un sentiment secret qu'il m'était impossible de révéler, je dus protester de mon mieux, au moins par politesse, contre une froideur qu'on eût pu qualifier à bon droit d'ingratitude. L'ac-

cueil affectueux fait à Mary m'avait déjà fort disposé à la clémence, je me reprochais parfois une rigidité de principes dont Texcès me jetait dans Tinjustice. Rien n'était venu justifier les alarmes qui m'avaient assailli à mon entrée dans la maison de mon père; j'y vivais inconnu, et mes susceptibilités filiales s'exaspéraient contre des persécutions imaginaires.

D'ailleurs, en dépit de mes inimitiés préconçues, je dois Tavouer, j'étais intérieurement flatté des attentions de cette charmante marquise. Je n'étais point un puritain; je m'adoucis et me montrai courtois. Et puis, il faut le dire, la galanterie n'est point uniquement une délicatesse d'éducation, c'est un plaisir des sens où la volupté môle un peu de son charme; il y a dans la grâce féminine une séduction contre laquelle s'émousse le stoïcisme le plus austère. La beauté n'a pas besoin de convaincre : elle fascine, et l'éloquence de deux beaux yeux pénétre tous les cœurs.

Quelque embrouillées que fussent mes apologies, madame de Kérandrey eut la générosité de les accepter. Cependant je ne sais quel ton persifleur m'avertissait qu'elle réservait une arrière-pensée sur mes explications;' on eût dit que, flairant un mystère dans mon train de vie, elle voulait m'encourager à le déceler; elle me plaisantait à mots couverts, sur ce qu'elle appelait mes ténèbres, avec tant de persistance, que je crus un instant qu'elle soupçonnait mes amours. Enfin, comme elle se levait pour reprendre le chemin d'Ezirol :

— Maintenant que nous sommes redevenus amis,

avouez, me dit-elle, que je suis vraiment bonne; car, au lieu de vous punir de votre défaut d'amabilité en imitant votre froideur, je viens de vous faire très-positivement des avances. — Cependant ne vous y fiez pas, reprit-elle en me menaçant gracieusement du doigt; je suis fantasque aussi, et j*ai trop de fierté pour faire deux fois une telle démarche. — Allons, donnez-moi votre bras et gagnons le village I

Nous repartîmes gaiement... Elle se mit à me railler sur la difficulté de m'apprivoiser.

— Savez-vous, s'exclama-t-elle, que, si j'étais coquette, je pourrais me faire honneur d'un si beau trouble!... Évidemment, je vous fais peur; et ma foif si grande que soit ma modestie, je ne saurais me croire effrayante... Allons, rassurez-vous, je suis arrivée et vous voilà sauvé du tête-à-têle, ajouta-t-elle en riant.

Et, me jetant un adieu, elle me laissa.

Après une si cordiale démonstration, ma réserve ou ma feinte timidité n'avait plus d'excuse, et je dois confesser que je pactisai d'autant plus volontiers là-dessus, que mon amour môme m'y sollicitait : ne paraître au salon que les jours où Mary s'y trouvait, c'eût été nous trahir. De plus, mes relations avec mon père, resserrées par notre conmiunauté d'intérêts, avaient pris un caractère presque amical; abrité que j'étais dans mon incognito, rien ne pouvait désormais légitimer mes défiances. Malgré les griefs du passé, mon cœur n'était point fait pour la haine : j'étais trop heureux pour maudire; et ce fut presque avec joie que je me vis forcé de

répondre à des avances qui m'affranchissaient de ce rôle guindé dont je commençais à être las.

C'est ainsi que je me perdis.

Le caprice de ces dames pour les belles misses Barnet s'exalta bientôt jusqu'aux tendresses d'un commerce régulier; elles multipliaient les visites et les invitations, à ce point qu'il n'y avait plus de semaine où Mabel et Mary ne dînassent deux fois au château. Elles y apportaient la grâce, la jeunesse, la vie; et tous les fronts se déridaient ce jour-là. J'étais tout fier : on eût dit deux jeunes fées égrenant sur leurs pas les perles de la sympathie et du bonheur; plus d'une fois, aux éclats de cette pure gaieté, M. de Kérandrey môme, secouant ses lourds soucis, se prenait à sourire; au chaleureux contact de ces cœurs aimants, dans ce milieu d'expansion il semblait revivre, oublier.

Cependant, à certains mots voilés, à certaines allusions un peu trop transparentes, je ne tardai pas à voir naître dans la famille une espérance qui m'eût été une injure si elle ne m'eût beaucoup diverti. Il ne s'agissait, ni plus ni moins, que de marier M. Charles Rigaut avec ma fiancée. Je m'empressai d'en instruire Mary; elle en rit

aax larmes ainsi que Mabel^ et nous organisâmes une série de mystifications contre l'infortuné soupirant, qu'avec la meilleure foi du monde je trouvais fort présomptueux d'oser porter si haut ses regards. Dès que la marquise, mademoiselle Diane pour complice, combinait quelque tôte-à-tête entre M. Charles et Mary, vite Mabel accourait en tiers; d'autres fois, elle portait malicieusement un éventail à sa sœur : alors le jeu muet de nos conversations de Paris allait grand train ; Téventail ne quittait point les lèvres et m'envoyait, au nez du lourdaud, mille jolis aveux dont la tendresse avivait le charme de nos souvenirs.

Malheureusement, nous n'étions point de force à braver les yeux de madame de Lîncourt. A divers manèges qui se renouvelaient fréquemment et qu'elle ne pouvait comprendre, cette sentimentale surannée eut bientôt éventé une entente cordiale. Je m'aperçus qu'elle devenait attentive. Mais nous n'étions plus dans cette phase de Tamour où le cœur, ému et craintif, se trahit dans un regard; notre passion avait atteint l'heure de la suprême confiance : nous nous voyions chaque jour; nous savions nos plus secrètes pensées ; nos âmes se reposaient l'une dans l'autre, et nous pouvions garder sur nous assez d'empire pour défier la pénétration de ceux qui nous épiaient. Nous nous aimions trop pour n'être pas forts et calmes. Pourtant, dès que je vis qu'on nous surveillait, nous fîmes trêve à nos jeux, et madame de Lincourt en fut pour ses frais de finesse.

Mais» si j'échappai aux investigations,*' je n'en restai

pas moins un peu suspect, et je me tins sur la défensive. Intéressé à prévenir des menées qui à la fin eussent pu troubler notre quiétude, je prêtai attention à tout ce qui se passait autour de moi afin de nous mettre en garde contre les yeux trop clairvoyants. Depuis ma conférence avec la marquise, j'étais devenu tout à fait un familier du château. Je n'eus bientôt plus besoin, du reste, de me mettre en fonds de finesse pour pénétrer les grands projets; car huit jours étaient à peine écoulés que madame de Kérandrey me confiait, sous le sceau du plus profond secret, les espérances conçues pour l'avenir de M. Charles.

Je ne me trompai point sur le but de cette ouverture ; l'estime que Mary me témoignait me rendait un| auxiliaire dont l'influence n'était pointa dédaigner. Une telle preuve de confiance^'alarma; il répugnait à ma loyauté de jouer double rôle en flattant, pour me mettre à l'abri des soupçons, un espoir contre lequel protestait tout mon cœur; et cependant il eût été absurde de me trahir. Je me renfermai donc de mon mieux dans des réponses évasives ; mais ce n'était point là le compte de la marquise : elle voulait me gagner à sa cause, se concilier mon avis. Enfin, à bout d'arguments et me voyant si réservé, elle me dit :

— Vous êtes, je l'espère, assez l'ami de notre famille pour nous éclairer sur une démarche aussi délicate; et, SI vous prévoyiez quelque empêchement sérieux à la réussite de nos espérances, je pense que vous nous épargneriez les désagréments d'un refus toujours blessant.

Je VOUS parie à cœur ouvert : je crois que le bonheur de cette chère Mary serait assuré par ce mariage. Elle n'a point d'engagement que je sache... lui en connaissezvous?

— C'est là, madame, une confession qu'on ne peut demander qu'à elle-même, répondis-je d'un ton si froid, que la marquise s'alarma de ma réserve.

Elle me jeta un regard pénétrant.

— Allons, je vois que ce projet n'obtient point votre agrément, reprit-elle. — En somme, tout cela est encore dans les nuages, vous le comprenez, ajouta-t-elle négligemment; aussi n'ai-je pas besoin de vous recommander le silence le plus absolu.

Je ne me fis aucun scrupule de le lui promettre. La lut le était engagée*' il s'agissait maintenant de combattre, de déjouer les complots ourdis contre mon vœu le plus cher.

Mais tandis que je veillais à mon bien, mon malheur me mit bientôt sur la trace d'une autre intrigue que j'étais bien loin de soupçonner.

J'avais d^à été frappé d'un fait assez singulier auquel •je n'avais prêté aucun sens, ou plutôt je l'avais considéré comme le résultat du hasard. Un jour, je courais à

un rendez-vous avec Mary ; comme j'entrais dans le bois de Saint-André, je vis venir vers moi, du fond de l'allée que je suivais, un couple dont l'approche me parut inquiétante. Je commençais à être connu dans le pays, et je craignais les curieux si près de la demeure de sir George Bamet; je me cachai donc dans un fourré afin d'éviter les promeneurs, et je ne fus pas médiocrement étonné, lorsqu'ils passèrent devant moi, de reconnaître la marquise et M. de Meillan. Le mauvais accord qui régnait ostensiblement entre eux rendait cette bonne entente au moins étrange; mais j'étais trop agité par mes soucis personnels pour] me préoccuper alors des faits et gestes de mes hôtes ; j'avais cru à une trêve, et je n'y avais plus pensé.

Cependant, depuis qu'intéressé à observer ce qui se tramait autour de moi je restais tous les soirs au château , je fus surpris de retrouver l'éternelle muraille de glace entre madame de Kérandrey et le gentilhomme; la rencontre de Saint- André me revint à l'esprit. Je crus bientôt remarquer que la glace se fondait parfois en l'absence du marquis. Ce jeu m'intrigua ; la marquise était trop profondéihent coquette pour que je m'étonnasse de la voir essayer ses manèges avec un homme comme M. de Meillan; la conquête avait son prix; il était élégant, bien fait de sa personne, et ses manières, empreintes d'un peu de froideur britannique, respiraient ce parfum de race qui s'évente de plus en plus dans la confusion de l'égalité. Il avait environ trente-quatre ans; esprit fin et railleur, il affectait dans son langage

ISe RAYMON.

une rouerie de haut ton qui n'était pas sans grâce avec les femmes; pour ma part, je le trouvais un peu cynique. Pourtant, je l'ai dit, nous étions devenus camarades. Accoutumé à la vie de Paris, il ne gîtait à Ézirol que par principe d'économie. Un Parisien comme moi était une bonne fortune pour lui, et, de mon côté, peu désireux de la société de M. Charles, je me réjouissais de trouver un compagnon dont les idées se recrutaient au même milieu que les miennes. Souvent, le soir, après la retraite de ces dames, grand veilleur qu'il était, il venait fumer chez moi, ou bien nous errions dans le parc, heureux tous deux de deviser sur ces riens toujours redits et toujours nouveaux, qui sont le fond de l'esprit gaulois. Alliant avec une merveilleuse aisance les audaces du paradoxe à l'ampleur d'une parole rabelaisienne, H. de Meillan me rappelait parfois mon cher et original Stephen, ce qui n'était point à mes yeux le moindre de ses attraits:

Je notais, et il le vit bientôt, les plus furtives œillades que la marquise échangeait avec sa mère ou avec lui; il n'était pas homme à s'émouvoir pour si peu; il en prit bravement son parti et continua son jeu avec la môme placidité que si j'eusse été aveugle ou confident. Mais madame de Kérandrey était sans doute moins rassurée ; à mesure qu'il devenait plus hardi, elle devint plus circonspecte.

— Ah çà I mon cher, me dit un soir M. de Meillan, à quelles diables de manigances vous livrez-vous depi|is «n^nze jours? Vous ne quittez plus le salon. Vous qui

RAYMON. i5i

VOUS esquiviez autrefois avec tant d'art, vous vous cousez aux jupes des femmes aussi étroitement qu'un jeune premier de profession, et vous avez des yeux que jalouserait TArgus mythologique!... sans que je prétende comparer la marquise à la touchante lo t

— Ma foi, je m'occupe fort peu de la marquise, répondis-je; vous devez voir que je ne cause guère qu'avec mademoiselle Diane.

— Elle est jolie, mademoiselle Diane, accentua-t-il d'un ton de connaisseur.

— Oui, il me semble qu^elle Pest, répliquai-je négligenmient.

— Huml votre vue est courte si vous n'en êtes pas encore sûr f Vous causez pourtant d'assez près...

— J'avoue que c'est surtout sa bonne ami lié qui me charme*

— Elle est jolie I reprit-il.

— Vous dites cela d'un air ironique... N'allez-vous pas croire que je veux la séduire?

^- Fort jolie! mon cher... Mon compliment t Et il me secoua la main comme si je venais de confirmer le soupQon qui flottait dans son esprit.

—Bon ! vous voilà parti dans vos imaginations. .. Il semblerait que je suis un Lovelace t Sérieusement, je vous assure que je n'ai pas la moindre prétention au cœur de cette enfant. Je suis très-naïf, vous le savez, et je m'estimerais fort coupable si j'essayais, même un soir, de troubler son repos.

S52 RàYMON.

— Parfait!... Discret, chevaleresque; vous êtes pour le mystère : chacun son goût.

— Sur ma parole, je vous jure que je n'ai rien à cacher!

— A d'autres ! Vous avez peur tout uniment que je ne vous trahisse. Hais vrai, là, entre nous^ déposons nos guitares et parlons à cœur ouvert ! Nous pouvons nous servir très-efficacement. II n'est rien de tel que de s'entendre: vous redoutez mon indiscrétion?... Pour vous rassurer, je vais vous donner des gages.

— Encore uue fois, je vous jure...

— C'est convenu I — Je vous dirai donc que, sensible à mes heures, à la campagne^ surtout, je suis tombé, il y a un an, perpendiculairement épris de notre belle créole. Elle m'a d'abord traité comme un des nègres de ses savanes natives; car elle est d'instinct dédaigneuse... comme toutes les femmes trop belles. Joignez à cet heureux défaut qu'elle est froide comme la neige, dont elle a la blancheur, et qu'un commencement d'amourette platonique, qui a coûté très-cher à ce pauvre Natalis, l'avait rendue plus farouche que la blonde Lalagé, tourment du tendre Horace. — Ouf I quelle période! — Bref, malgré ses rebuffades, ou plutôt à cause de ses rebuffades, je m'emberlificotai si fort dans la glue de ses rigueurs, que je veux bien être marié... si cet hiver, à Paris, je n'ai pas pensé au moins dix fois à ses charmes triomphants !... et je ne jurerais même point que je n'en ai pas rêvé une nuit.

— Arrêtez, mon cher Meillanl m'écriai-je fort Irqu-

RAYHON. 353

blé de celte trop complète confiance, et ne me révélez point un secret auquel, en vérité, je ne saurais m'associer...

— Très-bien, très-bien I... Je vous laisse à deviner, continua-t-il comme si je ne protestais que pour me faire faire violence, si, à mon retour, je me suis repris de plus belle. Tant il y a que j'entamais Tandante de ma pastorale et que je filais un parfait amour aussi délicat que champêtre. Mais voici que vous vous introduisez comme un loup dans mon églogue; vous effarouchez ma bergère, vous saccagez mes pipeaux, ma houlette, et vous crevez mon tambourin. J'en étais aux rendez- vous secrets, aux molles causeries, et vous venez me guinder mon amante!... Parbleu! mon cher, soutenons-nous I Si vous redoutez les regards, j'occuperai si bien la tante, qu'elle n'aura plus d'yeux pour sa nièce. Ainsi donc, alliance offensive le plus que nous pourrons, et défensive en tout cas. Vous voyez que je ne vous ai pas marchandé mes confidences. —A vous}

J'eus beau protester et jurer mes grands dieux que je n'avais rien à raconter, il me fut impossible de convaincre Meillan.

— Bon! disait-il, qui pourrait y trouver le moindre mal? — Est-ce un crime que d'en vouloir au cœur d'une jeune fille à marier? Enfin, puisque vous êtes si rétif à l'aveu, faites vos coups à la sourdine; je n'en suis pas moins là pour vous protéger au besoin par des diversions'habiles. En ce moment, vous vous êtes rendu suspect en laissant trop voir que vous vous défiez

dd U marquise et de madame de Lincoart; on vous sait éprisi on en jase ; faites votre profit de mes avertissements I

J'avais été si surpris de la nature des soupçons qui planaient sur moi» que, tout à la défense de mademoiselle Diane, je n'avais point essayé de combattre les pro« jets de H. de Meillan« Et puis, il faut l'avouer à notre honte, nous sommes tous ainsi faits, par une ridicule pudeur, nous hurlons volontiers avec les loups, comme disent les bonnes gens; et la conversation entre hommes suit^ en général, un courant de scepticisme si facile, qu'il faut, pour oser se mettre en travers, un effort d'abnégation dont les meilleurs ont rarement l'énergie. Invoquez la morale : vous donnez, à coup sûr, matière aux quolibets ; attaquez la vertu des femmes : timidité ou bravade, les plus candides trahissent et se rangent sous votre drapeau cynique. Certes, les plus osés discoureurs n'en restent pas moins purs au fond du cœur; mais si Ton donnait une cocarde à la vertu domestique, peu d'hommes oseraient la porter dans un club.

Tout aux accusations dont j'étais l'objet, je*ne m'en étais pas moins soulevé à la pensée que M. de Meillan

BAYMON. ^5

complotait contre le repos de mon père, et, rougissant d'avoir accepté un moment la complicité du silence, je résolus de combattre, dès le lendemain, dans Tâme du don Juan, le projet d'une séduction qui me semblait odieuse. Les plus grands malheurs sortiraient inévitablement d'une telle intrigue. M. de Kérandrey n'était pas de ces maris aveugles qui s'en reposent de leur honneur Bur la foi jurée; je l'avais vu presque jaloux de moi dans les premiers jours, et la feinte mésintelligence de sa femme avec son ami était ruse trop grossière pour l'abuser longtemps.

Mais, lorsque je réfléchis aux arguments que j'oppose* rais à l'entreprise deM.deMeillan, j'en reconnus bientôt l'inanité. Que lui dire?... Il aimait! je n'eu pouvais douter, car, bien qu'il se raillât lui-même^ son cœur perçait sous ses sarcasmes. Comment le convaincre ? — La passion se paye-t-elle de conseils, recule-t-elle devant les périls? SirGeorgeavaituséenversmoi d'une éloquence autrement persuasive en me disant : t Vous n'aurez pas ma fille ! » Et pourtant je sacrifiais ma vie à la poursuite de mon rêve. M. de Meillan n'avait rien à craindre de moi; il savait trop que je ne le dénoncerais pas.

Ma délicatesse se révoltait pourtant. Une voix me criait que la neutralité était coupable : laisser commettre . cette mauvaise action alors qu'on m'en faisait le confident, c'était presque y prêter les mains. Je m'indignais contre moi-même ; mais, renfermé dans un cercle d'hostilités terrifiantes, de tous côtés je me heurtais à l'impossible : de quelque façon f[ue j'intervinsse, auprès do la

i56 ii;àymon.

femme, du mari ou de l'amant, je me créais des ennemis ; on ne touche point impunément à la lionte des gens... Enfin, par un de ces misérables compromis de conscience que nous souffle Tégoïsme dans ces débats intimes où nous n'avons que nous pour juges, j'étais prêt à renier mes instincts de droiture, me disant qu'après tout la marquise saurait bien résister à une indigne tentation... Le souvenir de Mary, la meilleure moitié de ma conscience, me sauva d'une condamnable faiblesse : déserter la cause du bien, ne fût-ce qu'une fois et dans la plus secrète impunité, n'était-ce point m'amoindrir? Il eût fallu dérober fi mon bon ange une lâche penséel... Ce que je portais de son cœur en moi en rougissait I

Mieux* inspiré, je compris que pour protéger sûrement madame de Kérandrey et déjouer les menées de M. de Meillan, je devais profiter des trop vives expansions de chaque soir. M'en remettant à la grâce de Dieu dans cette lutte où j'allais affronter de si grands hasards, fort de la loyauté de mon dessein et de la légitimité de mes droits, je résolus de sauver mon père du désespoir en échange du mal qu'il nous avait fait, à ma mère et à moi.

J'en étais là de ma vie quand M. Devillars et Stephen arrivèrent à Saint-André.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis que je n'avais vu Stephen; nous n'avions jamais été si longtemps séparés, et jamais frères ne se retrouvèrent avec plus de joie. En le serrant dans mes bras, je ne me sentais plus seul dans la vie. Mon unique famille c'était son père et lui; à la mort de ma mère, ils avaient recueilli le trop-plein de mon pauvre cœur, et M. Dèvillars s'était fait si tendre et si dévoué qu'il m'avait presque ôté le droit de me dire orphelin : sa grave sollicitude s'était étendue sur moi comme sur un autre fils; tutelle d'élection tacitement convenue, anneau repris de douce chaîne filiale.

Sir George n'oublia pas de me convier à la fête de bienvenue; nous nous rencontrâmes tous à la gare du chemin de fer pour y saluer l'arrivée des chers amis; de là, je fus emmené à Saint-André. Un grand break devait nous contenir tous, et, comme si le hasard voulait nous gratifier d'un touchant souvenir, nous nous trouvâmes placés exactement dans le môme ordre que le matin de notre, excursion de la villa Moroni à la Madonna del Monte : Mabel et Mary s'étaient juchées, selon leur coutume, sur le siège élevé de Tarrière-train ; et moi, vis-à-vis de sir George et de M. Devillars, je leur faisais face, avec

258 HAYMON.

Stephen, dans Tintérieur de la voiture. A peine étionsnous partis, que nous échangeâmes avec Mary un môme regard, une môme pensée. — Était-ce un présage, mon Dieu? Nos cœurs se gonflèrent 'de joie, nos yeux s'emplirent de larmes à ce rappel du jour où nous avions appris tous deux que nous nous aimions. Pour rendre plus vive cette chère réminiscence et la mêler à une action de grâces, Mary tira de son sein une des petites médailles du bon curé dom Mosé, toute pareille à celle qu'elle m'avait donnée, et elle la laissa jouer sur son corsage suspendue à sa chaînette d'or. Mabel fut bientôt au courant de noire ivresse, et, emportée comme nous sur l'aile du souvenir, elle rompit une querelle engagée déjà avec Stephen pour répandre les éclats de sa pétulante gaieté sur les mystérieuses allégresses dont nous savourions les délices.

Ce fut une journée de ravissement sans bornes. Échappé du sombre milieu d'Ezirol, je me sentais renaître en de tels épanchements : mes yeux ne rencontraient que des êtres chers, mes mains serraient des mains loyales et dévouées. Depuis longtemps comprimé sous l'atmosphère des mauvaises passions et des haines sourdes, mon cœur triomphait de revivre.

Mary me fit parcourir pas à pas les traces de son enfance : là, un essai de parterre qu'elle avait planté, maïs que Mabel avait ravagé; plus loin, le tertre qui leur servait de manège ; un vieux petit poney aveugle y broutait : il accourut au son de sa voix et nous suivit comme un chien. Puis, ce fut la volière; où nous fûmes salués

d'un « Bonjour, Mabel, Mary 1 » calembour articulé , d'une voix claire par une jolie perruche huppée, à la» quelle un grave kakatoès répondit aussitôt en grasseyant un < Tenez-vous droites, mesdemoiselles, tenez^vous droites! »

— C'est bien, vieux radoteur 1 s'écria Mabel piquée, on se tient comme on veut !

— Mademoiselle, un bon conseil vaut mieux qu'une perle ! lui dit Stephen. J'ai lu cet aphorisme dan3 UQ livre très-ancien.

Et une nouvelle dispute s'engagea; nous en profitâmes, Mary et moi, pour nous dire.- pour nous dire encore que nous nous aimions. Que trouver de mieux?

Hélas! la journée s'envola comme toutes les journées ; fastes ou néfastes, elles s'éteignent dans la nuit. Il me fallut partir! Je pris congé de sir George, qui m'avait traité avec cette affectueuse familiarité dont j'enrageais,. . sa courtoisie n'attestait-elle pas le peu d*importance qu'il attachait aux espérances conçues par moi dans un jour de folie? Mais j'étais trop heureux pour lui en vouloir en ce moment; la présence de M. Devillars me ramènerait souvent à Saint-André ; je ne songeais qu'aux joies que j'en allais recueillir. Je fus invité pour le dimanche suivant.

Stephen et mes deux belles amies me conduisirent jusqu'à la porte du parc.

*-*> A demain, me dit Mary.

Stephen avait assisté à l'invitation de sir George, il feignit de ne pas entendre et prit une attitude discrète ;

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,mais nous avioas décidé de nous livrer à son amitié fraternelle. Avec une délicatesse charmante et pour m'ëpargner jusqu'à Tombre d'une indiscrétion, Mary lui fit Faveu de nos parties.

— Nous vous aimons trop pour laisser un secret entre nous, dit-elle en finissant. N'éles-vous pas le frère de Raymon?

— Certes, du fond de l'âme, s*écria-t-il, charmé d'une si adorable confiance.

— D'ailleurs, reprit Mary en souriant, puisque le premier, à la villa Moroni, vous nous aviez devinés, nous devions bien ici vous révéler les suites de votre ruse!

— Me serais-je rendu coupable d'une ruse? reprit Stephen de son air le plus innocent.

— Comment se portent vos quatre cousines? lui demanda Mary en riant.

— Ah ! mes quatre cousines... Hum! hum !.. . je crois qu'elles vont bien...

— Je suis affreusement jalouse de l'aînée.. . vous savez, celle qui est si belle et que vous désiriez fiancer à Raymon...

— S'est-elle consolée? ajouta Mabel.

— On espère la sauver en faisant de moi son mari.

— L'infortunée, elle est perdue ! riposta l'espiègle.

Il fallut enfin nous quitter au milieu de mille doux projets. Je revins à Ezirol la tête dans le ciel ; mon âme chantait avec les anges les hymnes de Pamour et de la

jeunesse, et le rossignol répondait dans le sanctuaire des bois profonds. Tout était harmonie, bonheur, extase. Des frémissements confus couraient dans le feuillage ; on eût dit le souffle léger de la nature assoupie. Les pâles rayons qui tombaient des étoiles venaient baigner leur mélancolique lueur au sein des sources murmurantes, et faisaient scintiller des perles sur les mousses au vert sombre. De la terre aux cieux, c'était comme une immense caresse, un baiser qui montait sur la vapeur des nuits; mon cœur se fondait dans cette enivrante volupté; je m'égarai pour en jouir plus longtemps. L'image de Mary peuplait la solitude; à chaque pas je trouvais un souvenir et je recommençais les jours passés. J'arrivai à regret au mur du parc d'Ezirol qui longe la rive du Galeizon; une brèche m'en facilitant l'escalade, je fus bientôt de l'autre côté.

Gomme je mettais le pied sur ce sol de tristesse, un hibou hua lugubrement; mais j'avais amassé trop de joie pour accepter un mauvais présage.

— Crie, vilaine bête, crie ! m'exclamai-je, c'est un heureux qui passe I

Je m'enfonçai dans les taillis et je gagnai l'allée du château.

Je marchais depuis ^nviron dix minutes, et les ombrages étaient si épais que plusieurs fois déjà j'avais heurté dans l'obscurité quelque tronc noirci, lorsque tout à coup je me sentis saisir le bras dans une étreinte puissante, et je me trouvai face à face avec un homme qui semblait surgir de terre.

— Vous avez un goût prononcé pour la promenade, mon cher Mcillan, dit-il d*une voix saccadée.

Je reconnus mon père. Je parlai pour le tirer d'er^ reur.

— Ah f c'est vous, Raymon ! s'exclama-t-il surpris, Il me lâcha.

— Que faitesrvous donc à cette heure dans le parc ?

— Je reviens de Saint-André; vous savez que j'y dînais.

— *Ah I c'est jrai, reprit-il ; je l'avais oublié I

Et, machinalement, il se mit à marcher à mon côté. — J'avais compris. — Le malheureux ! il guettait, la nuit. Ces soupçons que j'avais tant redoutés, ils étaient éveillés I

Une inexprimable pitié s'empara de moi à la vue de pette sombre infortune. Quel abtme de désespoir je pénétrais dans cet homme si fier, s'abaissant à l'espionnage pour garder l'honneur de son nom abandonné aux caprices d'une femme sans cœur I

Nous allions tous deux vers le château, un silence glacial pesait sur nous ; je devinais qu'il cherchait une explication plausible de sa présence à cette place, au milieu de la nuit ; je partageais son angoisse et je me creusais l'esprit pour trouver une phrase, un mot qui Taidât à me donner le change sur ce nom de Meillan qu'il avait prononcé et qui contenait toute une révélation ; enfin je parvins à accrocher une idée.

— Aviez- vous donc projeté quelque affût avant le

jour dans la montagne... que vous alliez au-devant de M.deMeillan?

— Oui, me répondit-il avec empressement, c'est pourquoi vous me rencontrez ici... J'ai veillé tard.«. et... j'allais lui dire de ne point compter sur moi, lorsque, vous voyant venir, je vous ai pris pour lui.

Pour dissiper jusqu'au soupçon dans ma pensée, il se niit à parler verbeusement de Tamitié qui l'unissait à l'homme dont il pressentait déjà la perfidie. Moi, je songeais à ce que devait souffrir ce pauvre jaloux dans son orgueil, dans son amour peut-être I Pour me tromper, il jouait avec sa douleur; mais le déchirement du cœur se devinait sous l'exagération d'une gaieté convulsive; je ne l'avais jamais vu si allègre, et, tandis qu'il me racontait je ne sais quel bon tour de chasseur, je sentais contre mon bras, qu'il avait pris en marchant, la crosse d'un pistolet caché sous son habit. — C'était navrant!

Depuis que j'habitais ce château, chaque heure m'avait apporté une révélation sur le drame auquel j'assistais, et chaque heure m'y avait mêlé plus intimement en dépit de ma volonté. Toute passion criminelle dévwe. ceux qui l'approchent ; des témoins elle se lait des corn-

plices, elle les étreint, les enlace dans mille nœuds d'in- Irigues si ténus qu'ils en sont imperceptibles ; elle leur arrache^ une à une, un ensemble de Concessions d'abord innocentes qui ont leurs degrés comme le crime luimême, et se suivent, jusqu'au moment où l'indulgence s'est engagée si loin qu'on a perdu le droit du blâme.

L'entourage de madame de Kérandrey lui était trop dévoué pour n'être point séduit à son parti; aux yeux de cette famille accoutumée à ne voir en mon père qu'un ennemi, la froideur que la marquise affectait pour M. de Meillan, en présence de son mari, loin de sembler une hypocrisie, devenait une nouvelle preuve de la contrainte sous laquelle elle gémissait, c De peur d'irriter un tyran ombrageux et jaloux à l'excès, elle en était réduite à dissimuler les plus innocentes affections. » Tel était le commentaire qu'on donnait, à mots voilés, de ce .mensonge, dont j'eusse, peut-être été la dupe si je n'avais tenu dans ma main tous les fils de l'intrigue.

Cependant le péril était imminent; l'espionnage du marquis témoignait assez que sa défiance était éveillée, et, pour prévenir un malheur, je racontai à M. de Meillan ma rencontre nocturne, ne lui cachant point que son nom avait été prononcé, et j^ m'armai de cette découverte pour rengager à rompre des relations impossibles désormais.

Mais la passion s'accommode peu volontiers avec la sagesse. En dépit des prétentions stoïques, il vient toujours une heure où le plus roué redevient naïf; alors, ce sont de teriibies luttes où la vanité domptée psf^* la

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tendresse se révolte en vain sous un joug imprévu ; les élans de l'ânie^ les aspirations étouffées par le scepticisme se réveillent en foule; les'séves de l'amour, si longtemps contenues, s'épanchent à flots exubérants et brisent le cœur rebelle.

D'un autre côlé, grâce aux<;onfidences de M. de Meillan, je lisais avec terreur dans Tâme de la marquise, je la voyais lutter, mais j'espérais que sa fierté découragerait cet amant qu'elle torturait par ses caprices.

— Croyez-vous que je me fasse illusion? me disait M. de Meillan. Je sais bien que celte femme na m'aime pas; elle coquette avec moi pour tromper l'ennui qui la ronge; mais elle n'aime rien, elle est froide et sans cœur ; seulement l'ennui me la livre ! — Qu'ai-je à redouter? Un duel ! j'en ai eu trois pour des créatures que je méprisais.

— Mais vous perdez celle que vous dites aimer ! lui répliquai-je.

— Eh bien ! lorsqu'elle sera perdue, nous nous enfuirons !

Bien que Tinnocence de la marquise ressortît de tous ces aveux, je voyais mon père de plus en plus tourmenté. Prés de sa femme, il feignait la confiance; mais dès qu'il était seul ou qu'il se retrouvait parmi ses ouvriers, il retombait dans le silence et dans l'angoisse. Souvent, comme si quelque sinistre soupçon lui montait au cerveau, il s'échappait pour courir au château. Cette âpre inquiétude, dont j'étais le témoin caché, était si intense que la pitié grandissait dans mon cœur, et devant cette immense infortune j'oubliais presque un crime si

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chèrement expié ; j'oubliais qu'il nous avait insoucieusement abandonnés; j'oubliais que, par lui ^ ma mère avait gëmi; que, par lui, j'étais bâtard : déchéance, hélas! qui me séparerait peut-être à jamais de Mary.

Je ne vivais plus, au sein de ces anxiélés poignantes, et mes pauvres amours en étaient tout assombries.

L'achèvement des réparations de Beau-Séjour vint heureusement me soustraire à ce milieu troublé, et je m'installai avec joie dans ma nouvelle demeure. Un valet de chambre-cuisinier pour moi, un jardinier valet d'écurie pour mes chevaux, composèrent ma maison, et je fus enfin délivré d'une hospitalité qui, m'imposant des concessions continues, Compromettait ma franchise et gênait ma liberté d'action dans cette guerre où j'étais naturellement l'ennemi de madame de Kérandrey.

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