PRIX JECKER
(Commissaires : MM. Fricdel, ïroost, Gautier, Moissan, Ditte; Grimaux, rapporteur.)
La Section de Chimie a décerné, à l'unanimité et sans discussion, le prix Jecker à M. Haller, Professeur à la Faculté des Sciences de Nancy.
Ce savant, qui depuis plus de vingt années s'est fait connaître par des reclierches aussi remarquables par la précision que par l'originalité, est justement apprécié de l'Académie; il y a six ans en effet qu'elle a décerné à M. Haller le titre de Correspondant; aussi votre Rapporteur n'aura-t-il qu'à rappeler brièvement l'œuvre de notre Confrère.
M. Haller a commencé par porter son attention sur un sujet difficile, qui avait occupé déjà un grand nombre de chimistes, et dans lequel il a apporté des lumières nouvelles : l'étude du camphre et de ses dérivés. Il a d'abord fait voir, dans un travail considérable, que les camphres de diverses origines, naturels ou artificiels, sont identiques au point de vue chimique, et ne diffèrent que par leur pouvoir rotatoire, le nombre des isomères optiques correspondant au nombre prévu par les conceptions de la théorie stéréocbimique de MM. Le Bel et Van t' Hoff ; la même constatation a été faite pour les bornéols.
M. Haller a abordé ensuite l'étude de la constitution du camphre, qui n'est pas encore établie d'une façon certaine, et, dans cette série d'expériences, a décrit un grand nombre d'espèces chimiques nouvelles. Entre autres dérivés, il a fait connaître le camphre iodé et le camphre cyané; il a montré l'importance de ce dernier, qui lui a fourni de nombreux dérivés, comme l'acide homocamphorique, dont le sel de plomb peut se dédoubler par la chaleur en régénérant le camphre lui-même. Un examen attentif des dédoublements de cet acide a amené M. Haller à établir la constitution de l'acide campborique, à en faire connaître des transformations nouvelles, qui permeltent de le ramener à l'état du camphre, d'où il provient par oxydation.
De cet ensemble de recherches, il ressort que l'acide camphorique est un acide dicarboxylé, que, dans sa production, le noyau caractéristique du camphre n'est pas modifié, et enfin que la synthèse de celui-ci est ramenée à la synthèse de l'acide camphorique lui-même. Toutcet ensemble de recherches sur le camphre est considérable, et ce que j'en viens de dire
ne peut donner qu'une faible idée du labeur et de l'ingéniosité qu'il a exigés.
Une autre série importante d'expériences a trait à l'étude des dérivés cvanés de la série grasse. M. Haller a montré, d'une façon indubitable, que, par l'accumulation des radicaux négatifs dans le groupe méthane, la molécule prend les caractères d'un véritable acide, décomposant les carbonates, et donnant des dérivés métalliques, bien qu'elle ne renferme pas le groupe carboxvle, regardé jusqu'alors comme caractéristique des acides. Non seulement ^I. Haller a préparé toute une série de corps d'une fonction nouvelle, se dédoublant en acide carbonique et acétones cyanées, mais encore, et dans son laboratoire sous sa direction, ses élèves ont étendu cet ordre de recherches.
M. Haller s'est aussi occupé des matières colorantes du goudron de houille, qui sont l'objet d'industries importantes et dont la base se trouve dans les données de la Science pure; il a jugé, avec raison, que l'étude de ces corps était trop négligée en France, où les hommes de Science pure avaient dédaigné ces questions parce qu'elles touchaient à l'industrie; c'est justement dans les pays étrangers que les savants, depuis Hofmann, ont uni leurs efforts à ceux des industriels, et il en est résulté que la fabrication des couleurs d'aniline v a pris un développement immense aux dépens des intérêts de notre pavs.
Dans cet ordre d'idées, M. Haller s'est occupé des corps du groupe des phtaléines, des dérivés colorés du chlorure de phtalvle; ces recherches sont encore en cours d'exécution.
Bien d'autres travaux importants sont dus à M. Haller, entre autres la découverte des anhydrides-éthers, corps de fonctions nouvelles, obtenus dans l'action des acides carboxvlés sur l'isocvanate de phénvle, la svnthèse de l'acide citrique, le procédé de purification fie la benzine par le chlorure d'aluminium, etc.
En dehors des découvertes de laboratoire, M. Haller a rendu à la Science chimique des services de premier ordre, par ses efforts heureux pour en développer l'enseignement en France; c'est à lui qu'appartient la création de l'Institut de Chimie de Nancv, Institut qui compte aujourd'hui plus de soixante-dix élèves se destinant à l'industrie, et dont l'instruction technique permettra de maintenir notre situation industrielle à la hauteur de celle de l'étranger, par qui notre pays était en voie d'être distancé. En attirant en même temps l'attention de nos fabricants sur les progrès réalisés dans d'autres pays, il leur a indiqué les movens de mettre notre fabrication en
(PO ) état de lutter avec avantage avec la production étrangère. C'est là une œuvre de patriotisme digne de toutes les sympathies, et que M. Haller poursuit avec persévérance en s'efforçant de doter l'Institut de Nancy d'un laboratoire d'Électrochimie, science dont l'enseignement n'existe pas chez nous, et d'un laboratoire de teinture et d'impression.
M. Haller est un maître qui a formé des élèves; il a donné à l'Université de Nancy une personnalité au point de vue chimique et a montré comment la décentralisation scientifique peut être féconde.
Tant de titres sont plus que suffisants pour expliquer le vote de la Section de Chimie.
MINERALOGIE ET GEOLOGIE.