‹ Réalisations socialistesChapitre 5 sur 7 · C. — Vécole des recrues · texte numérisé non relu

C. — Vécole des recrues

A l’appui des articles de notre proposition qui fixent la durée du temps de service actif, c’est-à-dire du séjour à l’école des recrues, nous n’avons rien à ajouter aux considérations exposées ci-dessus.

Notre article 9 prévoit l’incorporation par année militaire, mais avec trois appels, qui pourraient se faire à quatre mois d’intervalle, par un tiers de classe à la fois.

Dans ces conditions, et en tenant compte de ce que l’instruction individuelle ne durera guère plus de deux mois, il y aura toujours un tiers de classe instruite pré-

sente sous les armes et pouvant servir, avec les volontaires, de noyau aux rappelés. Pendant quatre mois de l’année — les moins dangereux de la belle saison —, il y aura deux tiers de la classe instruite présente en même temps: ce qui donne, non compris les volontaires, environ 30,000 hommes.

Notons que les classes précédentes immédiatement disponibles et dont l’entraînement est assuré par les rappels annuels porteraient, en trois ou quatre jours, l’effectif de l’armée active à 350,000 hommes.

D. — Les exercices de répétition.

L’article 10 de notre proposition institue, au cours des cinq années qui suivent la sortie de l’école des recrues, deux rappels de quinze jours, plus deux essais ou épreuves de mobilisation et de concentration, dont la durée ne dépassera pas six jours.

Ces épreuves de mobilisation auraient pour but :

1° De mobiliser les réserves;

2° De les concentrer en vue de résister à une attaque dont l’hypothèse varierait chaque fois.

Elles tendraient au même résultat que les rappels proprement dits: empêcher que les hommes n’oublient ce qu’ils auront appris à l école des recrues.

Mais, de plus, elles m3 traient en action certains rouages de la mobilisation dont l’entraînement est actuellement négligé : la gendarmerie, les administrations

communales, les chemins de fer, les dépôts et jusqu’à l’habitant dans les régions d’étapes et de concentration.

Ainsi que nous l’avons dit, ces rappels, de six ou de quinze jours, sont indispensables tant pour maintenir chez les soldats les connaissances acquises que pour permettre l’exécution des manœuvres servant à l’entraînement des états-majors et des cadres.

Nos préférences théoriques iraient même à un régime plus rapproché du système suisse, qui comporte une durée beaucoup moindre de l’école des recrues, mais avec des exercices de répétition pendant sept années successives.

Il faut tenir compte de ce que, dans un pays comme le nôtre, la multiplicité de ces exercices se heurterait à de grandes difficultés.

En somme, deux rappels de quinze jours et deux épreuves de mobilisation peuvent suffire, à la condition que l’on impose, comme le fait notre article 10, la pratique obligatoire du tir (10 à 15 cartouches par an).

Pour assurer, avec le minimum de frais et de difficultés, cette pratique du tir, on pourrait organiser de petits stands par canton, où les hommes viendraient tirer à leur guise, et quand ils le voudraient, les cartouches allouées par l’armée. Ce système fonctionne en Suisse. Il est peu coûteux, d’application facile et paraît être d’un très bon rendement. Les modalités de ce système devraient être étudiées de près.

Les dispositions suivantes pourraient être envisagées; nous les croyons d’application facile:

Un stand de cent mètres, au maximum (système suisse), serait créé au chef-lieu de canton. Il serait géré et entretenu par un invalide de guerre, qui serait autorisé à adjoindre une cantine au stand (il devrait habiter au stand et assurer la garde du matériel).

Là serait installée la société de tir du canton, à laquelle seraient inscrits obligatoirement tous les miliciens du canton. Cette société détiendrait quelques fusils et recevrait les cartouches de l’Etat pour les besoins d’une année.

L’inscription des tirs serait faite, en temps ordinaire, par le préposé — invalide — ou, en cas d’affluence, par un membre du comité de la société (dans le livret de l’homme).

L’Etat interviendrait, au prorata du nombre des membres, pour l’achat de petits prix aux meilleurs tireurs (concours annuels).

Les miliciens qui n’auraient pas tiré les cartouches allouées pour l’année, ce qui se constaterait dans le livret de mobilisation de l’homme, seraient retenus quelques jours sous les armes. En quatre ans, en brûlant 15 cartouches par an, les hommes auraient tiré la dotation actuelle ou à peu près, avec un meilleur rendement.

L’installation des stands ne serait pas très coûteuse et il n’est pas douteux que l’initiative locale ne per-

fectionne, avec le temps, les installations réglementaires.

Ce système présente l’avantage d’être moins coûteux que le système actuellement employé, car la période de tir annuelle tient les hommes rappelés trois sous les armes rien que pour faire du tir (logement, solde et nourriture de plusieurs milliers d’hommes pendant trois semaines).

E. — Le recrutement des troupes techniques.

L’article 13 de notre proposition prévoit des rengagements d’une durée de un à cinq ans, pour le recrutement des troupes techniques, dont Hubin a montré l’importance, tant au point de vue des nécessités de la couverture que de l’armature de l’armée.

Nous n’avons pas cru devoir entrer dans les détails des avantages qui devraient être accordés à cette catégorie de spécialistes, dont le nombre paraît d’ailleurs devoir être assez restreint. Disons surtout que des conducteurs de machines importantes, ayant seuls, ou presque seuls, la responsabilité de l’entretien, de la conduite et de la manœuvre, doivent être rémunérés en conséquence.

F. — Les cadres de complément.

Notre article 14 institue un temps de service différentiel pour les jeunes gens ayant fait des études

moyennes ou supérieures, qui seront désignés par les autorités militaires pour devenir officiers ou sous-officiers de complément.

L’armature, en effet, doit trouver les cadres de complément nécessaires en cas de passage sur pied de guerre. Mais il est souhaitable que ces cadres de complément soient recrutés autant que possible par le volontariat.

On peut prévoir que les cadres subalternes seront toujours bien pourvus:

a) Parce que rien n’empêche qu’à l’expiration de leur terme, les plus intelligents des miliciens soient promus à des grades dans la réserve et qu’ils y exercent les fonctions de leur grade;

b) Parce que les volontaires fourniraient eux-mêmes des gradés réservistes parmi les pensionnés;

c) Parce qu’on trouvera dans la troupe même le nombre de gradés nécessaire.

Quant aux officiers, les mesures actuellement en application paraissent suffisantes. Peut-être, néanmoins, pourraient-elles être complétées par d’autres mesures telles que les suivantes :

1° L’entérinement des diplômes universitaires pourra être subordonné à la condition que le récipiendaire ait réussi l’examen d’officier de réserve;

2° Les sursis d’études pourraient n’être accordés qu’à la condition de prendre l’engagement de subir l’épreuve d’officier de réserve

En outre, certains avantages pourraient être accordés aux officiers de réserve qui se soumettraient à des rappels périodiques.

D. — Le recrutement régional.

L’article 15 de notre proposition institue le recrutement régional.

Les citoyens ayant accompli leur temps de service dans les écoles de recrues sont organisés en divisions correspondant chacune à une portion déterminée du territoire. Le recrutement se fait sur place; les citoyens sont affectés aux unités correspondant à la portion du territoire où ils ont leur résidence effective.

Nous avons montré, au point de vue des nécessités de la couverture, que le recrutement régional est la conséquence logique du système de la nation armée.

Il en est de même au point de vue de l’armature: le coude à coude, l’esprit de corps, qui, dans les armées de métier, résulteraient d’un long séjour à la caserne, ne peut exister, sous le régime du court temps de service, que de la formation d’unités dont tous les hommes se connaissent parce qu’ils appartiennent à la même région; voire à la même localité.

Certes, on pourrait concevoir que des jeunes gens, venant de toutes les parties du pays, se rencontrent à l’école de recrues, sauf à être organisés ensuite en divisions régionales.

Mais les difficultés linguistiques, au point de vue de l’instruction des recrues, les inconvénients graves qui résultent pour les miliciens de ce que leurs instructeurs, trop souvent, ne parlent leur langue que d’une manière imparfaite, le légitime désir des recrues de n’être pas trop éloignés de la résidence familiale nous ont amenés à admettre le même système pour les écoles de recrues que pour les divisions régionales.

Nous avons la conviction d’ailleurs que, dans un pays, où tant d’intérêts communs mettent journellement en contact des citoyens qui n’ont pas la même langue maternelle, l’apaisement des conflits linguistiques, par le recrutement sur place, fera plus pour l’unité nationale que la collaboration obligatoire, pendant quelques mois, à la caserne, des miliciens venus de diverses parties du territoire.

En résumé, nous croyons fermement qu’il est possible de constituer une organisation défensive qui, par la préparation physique de la jeunesse, le perfectionnement et l’intensification des méthodes d’instruction militaire, le recours à des exercices annuels de répétition, la constitution de noyaux techniques, la cohésion qui résulte, non du séjour à la caserne, mais du recrutement régional, permettra de faire l’économie d’un grand nombre de mois de service, et de réduire, par le fait même, les charges écrasantes du budget de la guerre.

Notre proposition, fondée sur le service de six mois,

répond aux aspirations des masses. Elle est, incontestablement, dans le sens d’une évolution qui part de l’armée de métier, distincte de la Nation, pour la remplacer finalement par la Nation même, armée pour sa défense.

Nous ne nous dissimulons pas, au surplus, ses imperfections et ses insuffisances.

Il est difficile à des civils d’établir un projet de ce genre; mais il est impossible, d’autre part, de s’en remettre, pour l’établir, aux seuls militaires professionnels.

Lors même qu’ils s’en défendent et qu’ils s’efforcent de réagir, ces derniers se dégagent malaisément des conceptions et des habitudes d’esprit qu’ils ont acquises dans l’ancienne armée.

Se plaçant exclusivement à un point de vue technique, leurs préférences vont irrésistiblement au soldat qui n’est qu’un soldat, et qui, par la pratique de son métier militaire, aux colonies ou ailleurs, acquiert une expérience professionnelle à laquelle ne peut prétendre le réserviste de la nation armée.

« Donnez-moi 700,000 hommes de métier — disait le général de Castelnau — et je ferai le tour de l’Europe! »

Peut-être.

Mais ce sont précisément ces tours d’Europe, finissant à Waterloo ou à Moscou, que les peuples, désormais, sont fermement résolus à éviter; et c’est pour-

quoi, dans tous les pays, se manifeste le même effort vers la suppression des barrières qui séparaient jadis le soldat, qui était un professionnel, et le reste des citoyens.

Avant la guerre, Jaurès apparaissait comme un isolé, lorsqu’il soutenait que la force armée de la Nation résidait dans ses réserves.

Aujourd’hui* sa thèse, devenue lieu commun, se retrouve dans tous les écrits militaires.

Nous en avons l’aveu dans une récente publication du chef de l’état-major général de l’armée française, citée par le lieutenant-colonel Mayer.

« Il faut — dit cette publication, p. 14 — que nous tirions des événements la morale qu’ils comportent... A l’heure du danger, l’armée active ne sera plus désormais qu’une infime partie de la Nation en armes; notre vraie puissance militaire réside dans nos réserves; il nous faut donc légiférer et réglementer en conséquence. »

Or, pour être en mesure, à l’heure du danger, de mettre sur pied toute la Nation en armes, l’instruction militaire doit être donnée à tous les citoyens, dès le temps de paix; mais, d’autre part, la durée du service doit être très courte, si l’on veut éviter que cette obligation universelle n’entraîne des charges financièrement et économiquement écrasantes.

Nous allons donc, nécessairement, vers une organisation de l’armée qui se fonde, non sur les vertus mili-

taires de soldats de métier, mais sur les vertus civiles des citoyens, en état de légitime défense. Et que, dans la guerre moderne, ces vertus civiles l’emportent, en définitive, sur les autres, nul ne l’a dit avec plus de force que le plus grand général peut-être qui ait jamais existé, Napoléon lui-même:

(( La découverte de la poudre — dit-il — eut une influence prodigieuse sur le système militaire. Depuis cette révolution, qu’est-ce qui fait la force d’un général? Les qualités civiles. Le coup d’œil, le talent, l’esprit, les connaissances des hommes, tout cela est civil... Le chef qui fait de grandes choses est celui qui réunit le plus de qualités civiles; c’est parce qu’il passe pour avoir le plus de capacités que le soldat lui obéit et le respecte. Il faut l’entendre raisonner au bivouac. Il estime plus le général qui sait calculer que celui qui a le plus de bravoure.

» Je savais bien ce que je faisais quand, général d’armée, je prenais la qualité de membre de l’Institut. J’étais sûr d’être compris même par le dernier tambour. »

Combien ces paroles apparaissent plus vraies encore aujourd’hui que la défense nationale met en œuvre toutes les ressources, toutes les forces, toutes les capacités techniques de la nation. Plus que jamais, chez les soldats comme chez les chefs, ce sont les vertus civiles qui l’emportent. Dans la paix comme dans la guerre, c’est sur elles que le pays doit compter.

Proposition de loi modifiant la loi sur la milice du 30 août 1913 et réduisant la durée du temps de service.

Page 1