CHAPITRE I
La découverte du consommateur.
Dans l'Antiquité, les civilisations chinoise, égyptienne, grecque, romaine, orientale ont été des civilisations extrêmement brillantes et raffinées du type qualitatif. On n’était pas fasciné alors par le désir de produire des objets en quantité, mais par celui de faire avant tout de belles choses. Les anciens connaissaient quelques-unes des grandes lois physiques et mathématiques sur lesquelles reposent nos inventions modernes, et certains vont jusqu'à prétendre qu’ils auraient fort bien pu construire des machines aussi puissantes et productives que les nôtres, et que c’est le seul souci de préserver la qualité qui les en a empéchés. Sans aller jusque là, nous pouvons affirmer que le travail bien fait était la règle dans les civilisations antiques.
« La pensée médiévale, héritière des idées aristotéliciennes, en continue les traditions antichrématisti-
Pate
ques. » (42). Le seul but de toutes les activités n’est pas au Moyen-Age de gagner de largent par tous les moyens, mêmes illicites, comme cela est le cas aujour- C’hui. C’est au contraire l’époque où les ouvriers chrétiens élèvent à la gloire de Dieu nos cathédrales gothiques dans un magnifique élan de foi et sans demander de salaire. « Cette époque représente un qualitativisme à peu près intégral et l’Inquisition n’aurait certes pas «< manqué » l’homme qui eût osé apporter une machine à ses contemporains. La règle était que l’homme doit gagner son pain à la sueur de son front et qu'il faut du travail pour tous. Les rois de France ont toujours compris que le produit de qualité est le seul moyen de prévenir et de supprimer le chômage car il permet de concentrer sur une faible quantité de matières premières une quantité considérable de travail, d’'habileté et d'intelligence. » (43).
Cependant, malgré cet amour du travail bien fait, la fraude a réussi, dès cette époque, à se glisser dans les transactions, et nous avons vu les corporations s’organiser avant tout pour lutter contre elle et protéger le consommateur. De même l’autorité seigneuriale ou municipale, puis la royauté ont édicté toutes sortes de règles de police, concernant les petits marchés locaux de l’époque, afin d'assurer à chaque producteur l’écoulement de ses produits et à chaque consommateur la satisfaction de ses besoins.
Puis ce fut la Révolution; tout ce réseau de réglementation disparut et la liberté fut chargée seule d’as-
(42) (43) Dumaz: Le produit de qualité, thèse, p. 8.
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surer le règne de la justice dans les rapports contractuels et en particulier dans ceux entre marchand et consommateur.
Elle ne réussit pas mieux sur ce point précis qu’elle ne l’avait fait, nous l’avons vu, sur le terrain du contrat en général et, par la même évolution que celle retracée dans notre premier chapitre, toute une série de règles limitatives sont venues protéger le consommateur.
Cette évolution n’est pas faite pour nous étonner; ce qui est plus extraordinaire c’est que ce retour aux conceptions moyen-âgeuses, ce renouveau du souci de protéger le consommateur soit de date si récente et que les économistes n’aient commencé qu’hier à faire une place dans leur étude à ce personnage, le plus important de tous ceux du monde économique, puisqu’il représente à la fois chacun de nous.
Dès la publication des premiers grands travaux d'économie politique, il faut le reconnaître, la consommation a été considérée comme l’une des parties essentielles de la science nouvelle; J. B. Say lui a consacré une place importante dans son traité d'économie politique, et depuis lors les économistes ont fait de même. Cependant, jusqu’à la fin du XIX° siècle, les économistes, qu’ils fussent libéraux et orthodoxes, comme Malthus, Ricardo, Stuart-Mill, ou qu’ils fussent socialistes à la facon de Proudhon, d’Owen, ou à celle de Karl Marx et de Lasalle ne se sont intéressés qu’au producteur. Une seule exception à cette époque: Fourier.
Fourier est le premier qui ait compris l’importance
du consommateur. Ses écrits sont une critique générale du milieu économique; ils montre les tares qui entretiennent le désordre dans la production, mais il s'attaque surtout au commerce qui achève l’œuvre anarchique de la production. « Le colosse mercantile est le nouveau souverain devant lequel fléchit la société, écrit-il dans la Théorie de l'Unité universelle. Les marchands aujourd’hui sont libres, mais le corps social ne l’est pas dans ses relations avec eux; car on est forcé à faire des achats; on ne peut pas se passer de subsistances et vêtements qu’on obtient par achat; on est donc par le fait asservi aux vendeurs dont il faut essuyer les fourberies » (44); et ailleurs il les compare à des « pirates coalisés ». Aussi considèret-il que la liberté commerciale doit subir des restrictons, que l'Etat doit intervenir en faveur de la masse des consommateurs. Il n’est même pas effrayé par l’idée d’un monopole général. Au contraire, il y voit une mesure de protection extrêmement efficace. Mais le remède qu’il préconise avant tout autre, c’est l’organisation de la consommation. L'association tant de la production que de la consommation, c’est-à-dire le Phalanstère, lui paraît être le système qui permettra de remettre de l’ordre dans le monde économique désorganisé, par l'adaptation parfaite de la production à la consommation (il est à ce titre le grand ancêtre du coopératisme).
Ainsi il est remarquable de constater la place importante que tient la consommation dans le système
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fouriériste et le rôle de tout premier ordre qu'il assigne au consommateur à une époque où il semble totalement ignoré.
Après FouRIER, le consommateur va disparaître à nouveau du champ des études économiques. Seule la question sociale va retenir l’attention, à la suite de la brusque publication du « Manifeste du parti communiste » dans lequel Karl Marx expose sa hideuse doctrine de haine sociale. Quelques années s’écoulent et LE Pray publie sous le titre « Les ouvriers européens » un recueil de monographies de familles ouvrières, remettant ainsi à l’honneur l’étude des faits de consommation (la méthode monographique repose en effet sur l'étude approfondie des différentes dépenses de consommation).
Mais c’est surtout à partir de 1870 que le consommateur va prendre une revanche éclantante. Entre 1871 et 1874 paraissent en Autriche, en France et en Angleterre, les ouvrages de Karl MENGER, Léon WaLras et Stanley JEvons. L'école psychologique dont ils sont les premiers représentants va fonder la valeur sur le besoin c’est-à-dire le désir de consommation. « Dès lors, écrit M. LAVERGNE, voici le consommateur hissé sur le pavois et son désir de consommation, son besoin placés au cœur même de la vie économique. » (45).
Tout récemment enfin sont nées les doctrines du solidarisme de Léon BourGEo!s et du coopératisme de Charles GipE qu’il ne faut pas séparer l’une de l’autre. Pour les solidaristes, l’homme naît débiteur de la société; il a donc un certain nombre de devoirs sociaux
(45) B. LAVERGNE: L'ordre coopératif, p. 25.
à accomplir, et, en particulier, celui de ne point abuser de la liberté, condition première de la vie et du progrès humain; les monopoles et les trusts ne sont donc que des instruments d’oppression du plus grand nombre. La société ne peut rester indifférente en face d'eux, le « laissez-faire » des économistes libéraux est immoral, car ce n’est que la justification des excès de la force; il faut donc intervenir, apporter un remède aux abus de la liberté; ce remède sera l’association et en particulier la coopération.
Application pratique du solidarisme, le coopératisme de l’école de NIMES voit aussi dans la coopération le remède aux maux économiques. Mais parmi toutes les formes qu’elle peut revêtir, ses préférences vont à la coopérative de consommation; quoi de plus juste en effet? « La consommation, écrit M. GIDE, n’est pas un état pathologique, accidentel, intermittent, elle est l’acte normal et continu de la vie. » (46). « Le fait de la consommation est d’abord le plus universel de tous les faits économiques, car tout homme est avant tout un consommateur, et surtout un consommateur, sans être implicitement un « producteur ». (47).
La place centrale du consommateur dans l’économie moderne est donc bien mise en lumière. L’idéal de la nouvelle école c’est « le règne du consommateur ». Pour cela, une véritable révolution est nécessaire: l'ordre social organisé en vue de la production, en vue du profit doit disparaître. Bien loin que ce soit le pro-
(46) Ch. GinE : Essai d'une philosophie de la solidarité, D'2222:
(47) STRAT : Le rôle du consommateur dans l’économie moderne, p. 115.
ducteur qui fasse la loi au consommateur, la production devra se plier aux besoins de la consommation; elle sera mise à son service et cela ne sera réalisable que grâce à la coopération.
Ainsi, depuis les premiers ouvrages d'économie politique on parle de consommation, mais ce n’est que tout récemment, FOURIER mis à part, que les économistes tels que MM. Léon WaLras, Léon BouRrGEoIs et surtout Ch. GIbE, ont mis en lumière le rôle primordial dans le monde économique du consommateur, de ce personnage que certains disent passif et faible, et qui dirige en fait la production. « Toute l’économie politique, disait en 1921, à la Semaine Sociale de Toulouse, M. Maurice DESLANDRES, toute l’économie politique a pour base la valeur, qui a sa mesure dans la correspondance d’une chose avec les besoins et les possibilités de paiement de l’acheteur. Toute la fin de la production est dans la consommation qui est, selon le mot de CaAUuwës, l’alpha et l’oméga de la production: l’alpha comme inspiration, puisque c’est elle qui suscite la production, l’oméga puisque c’est elle qui l’absorbe. »
Une fois l'importance de ce personnage mise en lumière, on s’est apperçu de tous les abus dont il était victime dans notre régime de liberté déchaînée et une infinité de règles nouvelles, d'organismes nouveaux sont venus à son secours. Notons d’ailleurs que cerremèdes, dus à l'initiative des intéressés eux-mêmes, sont antérieurs aux écrits des économistes. Mais, en règle générale, toutes ces mesures de protection sont de date très récente et ce sont elles que nous allons
examiner maintenant.