‹ Recherche de l'idéal social: leçons publiques faites à ParisChapitre 13 sur 29 · ET LIBÉRALISME XXVI · texte numérisé non relu

ET LIBÉRALISME XXVI

pas la réalité : c'est Pidéal, et non pas l'ombre ; ce n'est pas la vérité vivante : c'est la vérité pensée, et non pas morle. Mais, pour vous, l'idéal est la nuit et la pensée est la mort, et ce qui, pour vous, est le jour et la vie, ce sont, et ce sont exclusivement, les profondeurs mystiques de notre être, les intuitions ^jspontanées de notre nature, les aspirations vers l'infini. \ Pour vous, en un mot, tout part, tout vient de la spontanéité libre, uniquement guidée par l'inspiration du sentiment etde^ la passion, sinon totalement livrée et abandonnée à elle-même; et, pour ce qui est de la réjlexiûii scientifique, elle n'a jamais rempli et ne remplira jamais dans l'histoire de l'humanité et de la civilisation que la tâche la plus stérile et la plus déri- ^re. Beaucoup de personnes, je vous le jure, refuseront de s'arrêter même un instant à des opinions d'un exclusivisme aussi extrême. Pour moi, libéral autant que socialiste, et qui sais tenir bon compte de la spontanéité libre en même temps que de la réflexion scientifique, je comprends et j'excuse jusqu'à un certain point cet exclusivisme qui n'a rien pour me troubler non plus que pour me séduire ; et les extrémités auxquelles vous vous portez ont, à défiiul de mon adhésion, mon respect et mon estime, comme n'étant à tout prendre autre chose que l'effort vigoureusement logique d'un esprit juste et ferme placé dans une situation à moitié vraie et à moitié fausse.

Le socialisrne exclusif, en effet, absorbant la réalité dans< l'idéal, le relatif dans l'absolu, fait par cela même évanouira -/ l'application devant la. théorie, la politique devant la science. Ici, la science, ayant pour objet la recherche de la formule sociale définitive, est tout; la politique, ayant purement et simplement pour objet la mise en pratique immédiate de cette formule, n'est rien. /

Le libéralisme exclusif, au contraire, absorbant l'idéal dans la réalité, l'absolu dans le relatif, fait par cela môme évanouir la théorie devant l'application, la science devant la politique. Ici, la politique se fait d'elle-même, par le développement et

XXVlll SOCIALISME

Torganisalion delà société, et elle est tout; la scioftce rùirien autPa^iliûae^Ji faire que de se borner h constater parement et simplemenl. ce déveioppenient et celte organisation, et elle nest rien.

Au point de vue exclusivement socialiste^ la science, ayant pour objet la recherche de la formule sociale définitive, a pour instrument la ra/son î^éfléc/tie^ faculté dogmatique. Dans ce système, la politique, ayant purement et simplement pour objet la mise en pratique immédiate de celle formule, a pour ressource nécessaire .el-suffîsante le despotisme^.

Au point de vue exclusivement libéral^ la politique se faisant d'elle-même par le développement et l'organisation de la société, a pour instrument le sentiment spontané^ faculté libre. Dans ce système, la science, n'ayant rien autre chose h faire que de se borner à constater purement et simplement ce développement et celte organisation, a pour ressource dernière et unique de se transformer en critique.

Socialisme, réflexion dogmatique, despotisme; libéralisme, spontanéité libre, criticisme, telle est la logique. Je Tavais soupçonné, si vous vous le rappelez, dès le début; à présent je le constate et je l'explique. Or vous êtes libéral, donc, logiquement, vous, giori fiez l'inspiration et foulez aux pieds la science dans une page qu'aimerait à signer M. Renan, et où je retrouve en substance toutes les négations et les erreurs de >ce scepticisme sentimi^.nlal qui s'est appelé la phi|osopbia^cri- Aique.

Il m'est, je vous l'ai dit, à mon vif et cruel regret, impossible de vous accompagner dans la revue que vous passez, avec votre manière de voir, du paganisme, du christianisme, du catholicisme, du protestantisme, de la Révolution, de la France, de l'Angleterre. Je ne veux rectifier que le point le plus essentiel de cette philosophie de l'histoire.

« Il est impossible, dites-vous, de rien imaginer de moins » dogmatique que le christianisme à son origine. Le Christ » n'écrit rien, ne décrète rien, ne fonde rien. Il jette sa parole

ET LIBEKALISME XXIX

)> au vent comme le semeur la semence, avec la plus sublime » confiance dans la vertu des germes spiriluels. Il enseigne, » mais CCS enseignements ne sont ni des articles de code, ni T> des propositions de catéchisme; cest le cri de Tâme h Dieu » et le cri de Dieu à 1 ame. »

LeXlirist a fait ainsi, je.JjiYûi^^Ce laisant, « il a, ditesvous, régénéré la sociélé, il a donné à riiumanilé un nouvel id&il, il a présidé à tout un développement historique, il a transformé la civilisalion, il a créé un monde, » je l'avoue encore. Vous ajoutez : — tout cela par la seule puissance d'vne âme descendue en elle-même ^ — je le nie.

Kn vérilé, ma surprise est indicible. Je m'étais imaginé jusqu'ici qu'avant le Christ, les apôlres et leurs premiers successeurs, il y avait eu Socrate, IMaton, Aristole, Zenon, Epicure, Gicéron, Sénèque, Epictète, et qu'avant les enseignements de FEvangile, il y avait eu ceux de la philosophie grecque et romaine de qui les principes moraux se retrouvaient en grande partie au sein du christianisme lui-même. Pour vous, je le vois, vous tenez peu de compte de ces noms. Et que peuvent être, en effet, les doctrines de ces penseurs au point de vue de voire critique libérale? Quelque dogmatisme païen aussi vain que tardif, un foyer éteint, des cendres refroidies. Eh bien ! revenez, croyez-moi, de vos prétentions, entrez en relations plus étroites avec ces philosophes, ouvrez, par exemple, la sérieuse et attentive Histoire des Théories et des Idées morales dans t antiquité de M. Denis, et vous reconnaîtrez combien votre erreur est grande. Ce prétendu paganisme suranné n'est rien autre chose qu'un christianisme jeune et vivace; ce foyer éteint et ces cendres refroidies sont une source vive et abondante de chaleur et de lumière. Si donc il est vrai que le Christ, pour sa part, ait seulement fait appel à toutes les puissances du sentiment individuel, spontané et libre, pur de toute préoccupation réfléchie et dogmatique, et s'il est encore vrai qu'il a de la sorte donné l'impulsion la plus énergique à un immense et prodigieux mouvement de rénova-

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