PREMIÈRE LEÇON
CONCURRENCE DU PRINCIPE DE L'INTÉRÊT ET DU PRINCIPE DE LA JUSTICE DANS LES QUESTIONS ÉCONOMICO- SOCIALES.
Messieurs,
Vers le milieu de la Restauration, un jeune homme qui était un ancien élève de 1 Ecole Normale, momentanément éloigné de renseignement et en quête d'une carrière nouvelle, sortit, inquiet et rêveur de l'Ecole de Droit où il venait d'entendre, une leçon sur la propriété. Dans ce temps-là, les attaques des
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écrivains socialistes uavaient point encore pénétré dans le sanctuaire de l'école, et les professeurs de droit ne se mettaient point en grands frais de logique pour établir la théorie du domaine personnel de l'homme sur les choses. De considérations d'intérêt social relativement à la propriété du capital ou de la terre, et des besoins de l'industrie ou de l'agriculture à cet égard, il en était peu question. De considérations de justice, de justice coramutative ou de justice distributive, et des exigences de l'égalité ou de l'inégalité des conditions ou des positions, moins encore. Vous connaissez la réponse de Jean Lapin aux arguments de la Belette :
Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait Toclpoi A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.
Jean Lapin allégua la coutume et Tusage...
Tels étaient à peu près, Messieurs, les seuls arguments qui fussent mis en avant par les légistes de cette époque pour servir de base ou droit d'appropriation individuelle de toute la richesse sociale.
Ces arguments n'étaient pas propres à satisfaire un esprit imbu d'une philosophie sérieuse et savante ; ils étaient plutôt de nature à le jeter dans une anxiété et dans une méditation profondes. Eh quoi! c'étaient là les seuls fondements de ce droit essentiel et redoutable ! La pierre angulaire de tout l'édifice social reposait sur ce sable mobile! L'élève abandonna les leçons des jurisconsultes, et il prit les ouvrages des économistes. Voici ce qu'il y trouva : — « Le philosophe spéculatif 1 peut s'occuper à chercher les vrais fondemens du droit de » propriété; le jurisconsulte peut établir les règles qui prési-
» dent à la transmission des choses possédées ; la science poli- » tique peut montrer quelles sont les plus sûres garanties de » ce droit; quanta l'économie politique, elle ne considère la » propriété que comme le plus puissant des encouragemens à » la multiplication des richesses. Elle s'occupera peu de ce qui > la fonde et la garantit, pourvu qu'elle soit assurée (1). » C'était, vous le voyez, décliçiÊiLla. question ^m nom de Téco- t/ nomiii--pûlitiqtte. C'était tout au moins faire ahstraction du point dejvuja-ii^4ar^«9ti€€ pour ne s'attacher qu'au point de v ue de l'inté rêt. Et, dans cette voie, les économistes allaient plus loin; car s'apercevant, ou croyant s'apercevoir qu'il y avait, dans certains cas, contradiction entre les indications du droit naturel et les nécessités de la « multiplication des richesses, » en matière de propriété, ils ne craignaient pas de dévoiler cet antagonisme, en proclamant ouvertement l'intention de faire passer le juste après l'utile. Ainsi la question apparaissait comme de plus en plus grave et de plus en plus obscure à la fois.
Quel homme voué ardemment au culte de la science n'a vu, dans une heure de crise décisive, se poser devant lui le problème qui devait absorber sa vie toute entière? Un jour, celui dont je parle aperçut ainsi sa carrière scientifique ouverte et tracée devant lui; il y entra, et, depuis lors, durant quarante années consécutives, il ne cessa jamais un instant de suivre sa vocation et de remplir la tâche qu'il s'était donnée : celle de fonder la théorie du droit de propriété sur une base économique et philosophique en même temps. D'abord, ayant reconnu dans la richesse sociale, c'est-à-dire dans l'ensemble des choses susceptibles de prendre une valeur vénale et d'être
(1) J.-B. Say. Traité iVécmomie politique. Chapitre XIV. /)« droit de propriété.
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donnoos et reçues en échange les unes des autres, l'olyet commun de réconoraie politique et du droit de propriété, il s'attacha avant tout à dissiper les incertitudes qui régnaient sur la nature de cette richesse; il fixa Torigine et la cause, et il énonça les lois du fait de la valeur d'échange. Ensuite il s'efforça de faire cesser à ses propres yeux le conflit élevé entre le point de vue de-Tutilité et le point de vue de l'équité, et il y parvint en rapportant exclusivement au premier de ceif? deux points de vue la théorie de la production, et au second la théorie de la répartition de la richesseXlînfin, tout cela fait, et ces préliminaires économiques et pliirasophiques de la question étant respectivement acquis, il s'occupa de rechercher et il réussit à découvrir une formule de répartition de la richesse sqciale entre les hommes en société qui, en premier lieu, fOit rigoureusement foiuiéfi .en équité, et qui, en second lieu, concordat avec une formule de production de la richesse rigoureusement fondée elle-même en utilité; en d'autres termes, il obtint une théorie du droit (le propriété, ou du droit d'appropriation des choses par les personnes, satisfaisant également aux injonctions de la justice sociale et aux prescriptions de rîntérêfïocial. "^
Cette théorie, il ne Ta jamais publiée : il ne voulait la produire qu'étayée de toutes ses preuves économiques et morales, philosophiques et historiques; sa santé et sa vie se sont épuisées peu à peu dans ce labeur; la mort enfin l'a surpris creusant le sol même de la métaphysique pour y planter les racines de son système.
Messieurs, pardonnez - moi mon émotion. Ce travailleur consciencieux et persévérant, c'était mon cher père et savant maître, Antoine-Auguste Walras. C'est la première fois, depuis qu'il n'est plus, que je prends la parole devant vous. Je me suis promis que mon premier mot serait un hommage à sa
mémoire. J'ai résolu de faire plus encore. Mon père m'avait associé à son travail; depuis d e longu es années déjà, de près comme de loin, nous le poursuivions en commun; il accueillait le résultat de mes recherches, et je pense qu'avant de s'éteindre, il a compté sur moi pour livrer au public le fruit de ses eiForts et de ses études. Je viens aujourd'hui partager avec vous cet héritage. Ayez, je vous prie, quelque sympathie pour le souvenir de ce penseur laborieux et modeste. Ayez aussi quelque indulgence pour ma faiblesse. Après cela, je n'ai rien autre chose à réclamer de vous que l'attention à laquelle ont droit de nos jours toutes les questions concernant la moralité et la richesse publiques, et, s'il y a lieu, l'honneur qu'on doit rendre à la vérité scientifique quand elle parait au milieu du désordre des faits et de la confusion des idées.
J'ignore, Messieurs, ce qui, de nos jours, s'enseigne à l'Ecole de Droit en matière de propriété ; je sais seulement ce qui se dit et s'écrit chez les économistes , et je puis vous assurer que, depuis le commencement de ce siècle, la question dont il s'agit, bien qu'incessamment reprise et remuée dans tous lésions, n'a pas fait un pas vers sa solution. Je vais, au surplus, vous en faire juger par vous-mêmes.
Assurément, le langage que je vous tiens étonnera beaucoup les économistes. Aux yeux de la plupart de. mes confrères, réconomie politique et sociale est une science pour ainsi dire achevée et complète, et il n'y a plus guère à s'occuper en ce moment que de la^ynlgariser -parmi les gens du monde, et sur* tout de la répandre au sein des classes populaires. Cette manière de voir est assez commode et fort séduisante, et, dès l'abord, on se plaît volontiers à croire qu'il existe effectivement une théorie de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société à peu près définitivement constituée, sinon dans ses
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plus petits et derniers détails, du moins dans ses points essentiels et principaux. Malheureusement, à y regarder d'un peu plus près, on décourrë immédiatement utie chose, c'est que Ces mêmes économistes, ûiiâhîmes à prolclamer l'état d'àvancèmëiit et de perfection de l'économie politique et sociale, professent tous des opinions et des théories économico-sociales ^ fort diffétetités les unes dés autres, et même très-opposées entre elles. D'où il faut bien conclure que si leur optimisme tait le plus grand honneur à la sincérité et à l'énergie de leurs convictibnâ respectives, il ne répond toutefois qu'assez imparfaitement à l'état véritable dé là science.
Cet état, quel est-il en réalité î C'est ce dont, si vous le voulez bien, nous allons chercher à nous rendre compte. Ainsi, le problème de là répartition de la richesse nous apparaîtra dans toute son étendue et avec toute son importance, en même temps qiië tous les àuttes problèmes dont la solutioii dépend de la sienne, en même temps aussi que tous ceux de la solution desquels dépend la sienne. Seulement, pour éclairer un si vaste champ d'iiivéstigations, il nous faut la lumière de quelques définitions préalables que je vais essayer de vous fournir.
Je partage, quant à moi, toute l'économie politique et sociale en trois parties, savoir :
io L'étude des lois naturelles de la valeur d'échange et de Véchange, ou the'ône de la richesse sociale. C'est aussi ce que j'appelle économie politique pure;
2o L'étude des conditions les plus favorables de VagrkuUure, de VinduMriey du commerce, du crédit, ou théorie de l(L.^roduC' tiônd^Ja richesse. C'est aussi ce que j'appelle économie politique ^-^V^ appliquée;
30 L'étude des meilleures conditions de la propriété et de Vivnpôt, ou théorie de ta répartition de la richesse. C'est aussi ce que j'appelle particulièrement économie sociale.
DE l'idéal soclvl H
Je ne crois pas m'abuser en considérant ces trois parties de la science comme aussi distinctes les unes des autres par leurs points de vue propres que par leurs objets respectifs.
Tout d'abordj il me paratt assuré que le monde des choses valables et échangeables est le théâtre d'un certain nombre de faits relatifs à la valeur d'échange et à l'échange, et «qui sont soumis à des lois naturelles, tout comme le monde des corps physiques est, lui aussi, le théâtre d'un certain nombre de faits relatifs à la pesanteur, à l'électricité, etc., et que régissent des lois également naturelles. Quand je dis, par exemple, que les dîmes tendent à augmenter ou à dimiîiuer de videur selon que la quantité demandée en augmente ou en diminue par rapport à la quantité offerte sur le marclié^ j'énonce une loi de même ordre que quand je dis que les corps tendent à tomber vers le centre de la terre avec une vitesse croissant en proportion du temps* I>ans l'un et l'antre cas, je constate une vérité d'observation entièrement et absolument indépendante de toute considération soit d*utilité, soit d'équité. Maintenant, les lois naturelles de la richesse sociale étant une fois connues, il me semble également incontestable qit'il y a lieu d'en déduire diverses règles touchant la production agricole, industrielle, commerciale et financière de cette richesse sociale. On passe ainsi de Téconomie politique pure à l'économie politique appliquée, comme ailleurs de la mécanique rationnelle à la construction des machines. Dans les deux cas, on se met sur le terrain de la pratique ou de rutilité,jBt Ton s'éloigne de la science pour se rapprocher de Tart^. Enfin, je crois que c'est peu que la richesse sociale soit produite abondamment, si elle n'est équitablement répartie entre tous les membres de la société. Or, c'est là une troisième opération bien caractérisée, et un troisième point de vue bien spécial : c'est celui non plus de la vérité ni de l'utilité, mais de l'équité. D'ailleurs, n'êtes-^-vous point avec moi d'avis
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que si tout cela était fait, que si la richesse était parfaitement connue en elle-même, au point de vue du vrai, parfaitement connue aussi quant aiix conditions de sa production la plus abondante, au point de vue de ViUilej et parfaitement connue encore quant aux conditions de sa répartition la plus équitable, au point de vue du jiistCy il n'y aurait plus un seul mot à en dire et que la science en serait faite et parfaite? Vous en penserez, Messieurs, ce qu'il vous plaira. En ce qui me concerne, telle est ma philosophie de l'économie politique et sociale. Après vous l'avoir exposée, je suis en mesure de vous peindre en deux traits l'état actuel de la science. Il me suffira, pour cela, de vous dire que, des trois parties que nous avons énumérées plus haut, il y en a au moins deux, la piuîmière at la jdarnièjçe, qui, à proprement parler, n'existent j)oint, les économiste*-Vy. divisant en deux écoles radicalement divergentes. Voici en quoi consiste cette divergence qui se manifeste surtout en deux points : sur la question de la nature de la richesse sociale et dei^ongine de la valeur d'échange, et sur la question du fondement du droit de propriété.
N Suivant les uns, toute chose fait partie de la richesse sociale à la condition nécessaire et suffisante d'être à la fois titUe et rare : utile, c'est-à-dire demandée pour un usage quelconque, et rare, c'est à-dire offerte en quantité limitée. Une chose qui est inutile, une chose qui n'est d'aucun usage, ne vaut rien. Une chose qui est utile, très-utile, même indispensable, mais qui existe à notre disposition en quantité illimitée, comme par exemple l'air respirable, n'a pas non plus de valeur. Mais une chose qui est utile à quoi que ce soit, et qui, en même temps, est rare ou limitée dans sa quantité, cette chose a de la valeur, elle se vend et s'achète, elle fait partie de la richesse sociale. Aux yeux de ceux-ci, la richesse sociale comprend trois grandes espèces principales de choses utiles et rares; ce sont : loles
DE l'idéal social \^i
facultés perso7inelles des hommes, 2» la terre, et 3^ le capital. Les facultés personnelles et la terre sont une richesse naturelle; le capital, résultant de rapplicntion du travail de nos facultés aux matières premières empruntées à la terre, est une richesse produite ou artificielle.
/ ' Selon les autres, ce n'est point le fait de la rareté combinée avec l'utilité qui est la cause de la valeur d'échange, c'estje fait du^trayail. Toute chose qui vaut et qui s'échange est ou représente une certaine somme à^eff&rts ou de services de riiomme, et toute chose qui n'est ni ne représente point une certaine somme d'efforts ou de services de l'homme ne peut rien valoir, et ne saurait* s'échanger contre autre chose. Au dire de ceux-là, la richesse sociale se réduit à cette seule et unique catégorie : le travail de Vhomme. Tout vient, tout sort du travail : le capital n'est que du travail transformé et accumulé ; la terré elle-même n'a nulle valeur intrinsèque, et elle ne se vend et ne s'achète qu'en raison du travail et du capital qui s'y sont incorporés de façon ou d'autre.
Je pense que le dissentiment est assez tranché pour n'être point passé sous silence. Vous allez voir à présent que ces économistes, ainsi divisés au sujet de la théorie de la valeur d'échange, le sont également au sujet de la théorie de la propriété; et vous allez voir, ajouterai-je, comment le dissentiment qui existe à propos du fondement du droit de propriété tient à celui qui existe aussi à propos de l'origine du fait de la valeur d'échange.
Messieurs, comme je vous l'ai déjà fait pressentir, la ^répartition de la richesse peut être opérée à deux points de vue bien dîffiérent^3 oïï peut rechercher la répartition la plus équitable en elle-même, ou bien l'on peut rechercher la répartition la plus avantageuse à la société ; le premier point de vue est celui de hi justice ou de la j)hilosophie morale, le second point de vue